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L'ENFANT DE BRUGES
RENSEIGNEMENTS BIOGRAPHIQUES,
DOCUMENTS, ARTICLES DE JOURNAUX, LETTRES, PROCÈS-VERBAUX, ETC.
RÉUNIS ET ANNOTÉS
PAR
ADOLPHE SIRET
MEMBRE DE L'ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE
DIRECTEUR Du Journal des Beaux-Arts.
Ouvrage accompagné de quatre autotypies, dix eaux-fortes
et quatre gravures sur bois
représentant des portraits de Frédéric Van de Kerckhove
et des reproductions des paysages définissant le mieux ses diverses manières
depuis ses premiers essais jusqu'à sa dernière œuvre.
BRUXELLES, PARIS,
OFFICE DE PUBLICITÉ, A. LEVY, ÉDITEUR,
rue de la Madeleine, 46. rue Lafayette, 13.
LOUVAIN, TYP. DE CH. PEETERS, RUE DE NAMUR, 22.
1876
Tous droits réservés.
A LA PIEUSE ET VÉNÉRÉE
MÉMOIRE
D'UNE ÉPOUSE BIEN-AIMÉE
MARIE SIRET NÉE CELS
DÉCÉDÉE LE 30 JUIN 1876
An. S.
Lecteur, si vous venez un jour près de sa tombe,
A ce petit enfant donnez un souvenir.
Au mal qui le rongeait à dix ans il succombe,
Et cependant son nom ne doit jamais périr.
C'est que ce front rêveur qui dans la nuit retombe
Avait ce trait divin qui ne peut se ternir.
C'est qu’elle nous montrait, cette frêle colombe,
Plus que le rameau vert : le fruit qui va mürir.
Pauvre enfant, dors en paix dans ta couche de gloire!
Ce livre à ta patrie apprendra ton histoire,
Et d'obscurs détracteurs le sacrilége effort.
Mais laissons l'aigle au ciel, le reptile à la terre.
Passant, arrête! et donne en saluant sa pierre,
Une palme au génie, une larme à la mort.
PAUL SIRET.
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Le présent ouvrage n'aurait peut-être jamais vu le
jour sans les circonstances dont nous allons nous
faire le narrateur fidèle ainsi que le commentateur
rigoureusement exact. Ce n'est pas nous qui avons
donné à l'Enfant de Bruges l'importance exagérée, à
certains égards, qu'il a acquise dans le cours des an-
nées 1874 et 1875; nous nous étions borné, en patriote
et enamateur, à révéler au monde artistique unenfant
dont l'œuvre phénoménal nous avait frappé. Avec
nous l'Europe avait salué cette jeune gloire qui venait
s'ajouter à toutes celles que la Belgique est fière de
posséder. Rien n'avait été annoncé et offert par nous
au public qu'après les investigations les plus minu-
tieuses et les assurances morales et matérielles les
plus concluantes. Le public, à qui une partie de l'œu-
vre de l'enfant mort avait été soumise, en confirma
la valeur. Il n’y eut dès lors qu’un cri d'admiration
pour tant de talent évanoui et plus d'une larme tomba
des yeux du spectateur en songeant à la perte préma-
— X —
turée de ce vaillant petit artiste qui laissait du moins
à sa patrie un nom impérissablie (1).
Nous aurons à indiquer comment et à quel propos,
au milieu de l’attendrissement général, alors que la
presse nationale et étrangère était presque unanime
à saluer dans Frédéric Van de Kerckhove une per-
sonnalité artistique inattaquable, s'éleva une voix qui
émit des soupçons sur l'authenticité de l'œuvre. Une
longue polémique s'engagea sur ce point, elle ne fut
pas toujours frappée ni au coin des convenances et du
patriotisme, ni même, nous devons le constater, em-
preinte du sceau de la stricte loyauté. Ce fut avec un
acharnement peu compréhensible, et que son excès
mème condamna absolument dans l'esprit des per-
sonnes impartiales, que l’on s’attaqua aux moindres
détails, que l’on osa écrire le mot de mystification et
que l'honorabilité de la famille de l'enfant fut mise en
cause, bien entendu au seul point de vue de l’authen-
ticité de l'œuvre.
Cette persistance jeta du trouble dans les esprits et
deux camps se formèrent. Des enquêtes furent orga-
nisées, des personnes de tout rang et de toute qualité,
se rendirent à Bruges afin de juger par elles-mêmes,
dans la maison de l'enfant ouverte à tout le monde,
du milieu dans lequel il avait vécu. D’autres infor-
mations furent prises, des déclarations furent exigées
et données, en un mot, cette affaire donna lieu à de
longues instructions publiques et privées.
(1) Une notice biographique publiée par nous eut plusieurs éditions qui
furent rapidement enlevées. Une traduction flamande de cette notice parut
à Bruges, faite par M. Wens. Une traduction hollandaise fut insérée dans la
Dietsche Warande de M. Alberdingk Thijm. Il y eut encore des traductions
anglaises, allemandes, etc., mais on ne nous les a pas fait connaître direc-
tement.
NI —
C'est moins pour nous qui avions dans cet épisode
un rôle modeste, peut-être le seul qu'on ait voulu
attaquer, c'est moins pour nous, que pour la vérité
que nous avons combattu jusqu’à la victoire. Le livre
que voici aurait pu facilement n'être qu'une simple
notice biographique et c'était en effet tout ce qu'il
devait être, mais il s’est développé au contact des
ennemis mêmes de Frédéric Van de Kerkhove. Il a
fallu prouver l'enfant, il a fallu venger son œuvre et
sa mémoire, venger sa famille et nous venger nous-
mêmes, car plus d’une fois, dans cette incompréhen-
sible querelle faite à une gloire nationale, on a touché
à nos sentiments les plus délicats d'honneur et de
loyauté.
Nous ne croyons pas que dans notre ouvrage il se
soit glissé la moindre chose qui puisse froisser la
justice et la vérité. Mettant de côté toute récrimina-
tion personnelle, tout sentiment dont l'expression plus
ou moins émue aurait pu faire dévier notre plume,
faisant taire nos prédilections, en un mot nous effa-
çant dans la mesure du possible, nous laisserons
parler les faits et nous offrirons en même temps
au lecteur les explications et les documents de nature
à le guider. Nous apporterons dans cet exposé toute
la somme d'exactitude désirable; sous ce rapport nos
contradicteurs, s'il en existe encore, ne seront pas les
derniers à devoir nous rendre hommage.
Nous avons appuyé notre récit de gravures et de
reproductions qui feront apprécier les phases diverses
et le caractère du talent de Frédéric ou Fritz, puisque
cette dernière appellation a prévalu. C'est ainsi que le
lecteur trouvera ici, indépendamment de trois gravu-
res sur bois publiées dans le Magasin Pitioresque,
et dues au talent si habile de M. Garnier, quelques
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paysages de Fritz reproduits par l'autotypie; nous lui
recommanderons le dernier, celui auquel il a travaillé
la veille de sa mort et où se peut déterminer la ten-
dance de sa dernière manière. De plus, dix eaux-fortes
gravées par le père, ont essayé de rendre la physiono-
mie du genre de paysage que préférait l'enfant, genre
profondément triste et désolé et d’un caractère étrange.
Un portrait de Fritz vivant et un autre de Fritz mort,
complètent la partie illustrée de ce livre, que nous
nous offrons humblement à la patrie et qu'on pour-
rait dédier aux ennemis de Fritz : c'est à l'oubli où
ils ont voulu l'ensevelir qu'il devra sa gloire.
Comme on le verra dans le cours de ce volume
dont la publication, par suite de circonstances par-
ticulièrement douloureuses pour nous, a été retardé
de six mois, rien n’a manqué à l'enfant de Bruges et
finalement on a essayé contre lui la conspiration du
silence après avoir essayé de l’'amoindrir. Une insigne
mauvaise foi a accueilli les manifestations qui n'étaient
point dirigées dans le goût des adversaires et on a feint
d'ignorer les déclarations les plus absolues, les plus
catégoriques, les plus indéniables (1). Certains jour-
naux ont été, sous ce rapport, les modèles du genre.
Ce livre étant coordonné en vue de la justice et de
l'histoire, nous avons tenu à relever ces outrages
adressés au bon sens et à la logique, estimant qu'en-
tre nos devoirs de citoyen et le déni de justice des
contempteurs de nos gloires nationales, il n'y avait
pas à hésiter.
On a essayé de tout : on a cherché à frapper par le
(1) On a également feint de ne pas connaître un fait significatif : c'est le
refus de M. Van de Kerckhove de vendre les œuvres de son fils pour des
sommes considérables. On a commencé par lui offrir 40,000 fr. puis 180,000 fr.
nous avons en mains les preuves de cette situation. Si nous ne sommes pas
autorisés à publier des noms on nous a permis de les communiquer officieu-
sement à ceux qui nous les demanderont.
NII
ridicule, à atteindre par la dénonciation, à troubler
par l'intimidation, à menacer de perpetuelles balan-
çoires, ceux qui avaient foi dans l'œuvre de Fritz et
qui de près ou de loin appartenaient à la vie publique.
Il y a eu jusqu'à des influences politiques marquées
qui par des aveux significatifs ont laissé échapper le
regret de n'avoir pas connu plutôt des détails de na-
ture à les arrêter dans la guerre entreprise contre
cette chère et pauvre petite mémoire que nous venons
leur arracher ; nous avons les mains pleines des
preuves de ces influences et de bien d’autres faiblesses
encore. Nous n'avons pas jugé utile de les publier
pour le moment.
Il ne sera pas hors de propos de placer ici une
observation qui trouve naturellement son application
à l'enfant de Bruges lui-même.
On s'étonne, à bon droit, de l'extraordinaire pré-
cocité de Fritz qui, de sept à dix ans et onze mois a
produit une quantité non encore définie de panneau-
tins tous généralement esquissés plutôt que terminés.
Si Fritz avait vécu personne n'eût eu connaïssance
de son œuvre attendu qu'il n'y avait aucune raison
déterminante pour en parler et que ses années, se
fondant les unes dans les autres, il serait arrivé au
moment de se manifester dans la maturité de l’âge.
On aurait pris alors le peintre tel qu'il se présentait
et jamais il n'eut été question des nombreuses œuvres
de son enfance.
C'est ce qui est arrivé à la plupart des artistes par-
venus à une certaine notoriété. Si l'on consulte leur
passé on y trouve des manifestations d'art très-re-
marquables dans un âge très tendre et dont peut-être
on eut parlé si la mort les eut fauchés dans ce mo-
ment. Nous connaissons une quantité considérable
d'artistes qui ont eu une première jeunesse artistique
En CIN
excessivement brillante maïs sans manifestation pu-
blique. Il en est quelques-uns qui, par des circon-
stances spéciales, ont eu occasion de se produire
sinon directement par eux-mêmes du moins par
d'autres. De ce nombre on cite Massart, de Liége,
musicien, qui à l’âge de six ans exécutait magistrale-
ment un concerto de De Bériot sur le violon ; Charles
Verlat, d'Anvers, qui à l'âge de neuf ans a lithographié
une prise de Constantine des plus audacieuses et
restée comme une production rare et recherchée.
Certes, en regardant autour de soi on trouvera de
nombreux similaires sans remonter à Luc de Leyde,
à Suzanne Horebout signalée par Durer, aux nom-
breux italiens cités par Vasari, à Mozart, à Pic de la
Mirandole, à Michalon qui dès l’âge de douze ans jouit
d'une pension de 1200 fr. pour un admirable paysage
distingué par un prince russe, à Christina Chalon, la
Hollandaise, qui de huit à douze ans faisait des croquis
charmants (1) et à bien d’autres enfants célèbres cités
dans des ouvrages spéciaux. Hier encore ne nommait-
on pas le jeune Franz Verhas, d'Anvers, âgé de neuf
ans, qui exposait à Termonde un tableau intitulé es
joujoux et que plus d’un artiste eut voulu signer? En
même temps on signalait à Anvers le jeune Brunin
qui à peine âgé de onze ans, a exposé des dessins d'un
style magistral. En même temps enfin on parlait du
fils du peintre français Vollon qui exécute à l’âge de
huit ans de superbes eaux-fortes. Rappelons aussi le
jeune De Hodencq qui, à une des récentes expositions
de Paris, a exhibé deux paysages dont on nous a dit
grand bien (2). Nous pourrions encore citer d’autres
enfants-phénomènes.
(1) Deux de ses croquis ont paru à la vente Snellen, à La Haye, le 24 avril 1876.
(2) Détail curieux : les tableaux de nature morte du jeune de Hodencq
avaient été admis par le jury qui croyait ces tableaux de la main du père.
L'année d'après, le jeune De Hodencq vit son œuvre refusée !
Il nous semble donc que le cas attendrissant de
Fritz Van de Kerkhove n'est pas tellement extraordi-
naire qu’il doive justifier le sourire de quelques-uns
qui ont murmuré le mot de miracle. Ce qui rend
Fritz si facile à aimer et si curieux à étudier, c'est
son caractère adorablement bon et élevé et cet espèce
de chétiveté corporelle où d’aucuns ont voulu voir
l'explication de son talent. De plus, cette immense
mélancolie qui envahit son œuvre considérable et sa
courte vie, a aussi exercé sur la foule une émotion qui
se renouvelle devant chacun des tableautins de l'en-
fant. Quant à la quantité relativement énorme de la
production, on s’en étonnera moins si on songe à ses
procédés presque toujours sommaires qui lui faisaient
abandonner son travail quelques minutes après l'avoir
entrepris, et le reprendre parfois pour poser des
teintes plus ou moins fortes dans les premiers plans
et retoucher ses arbres.
C’est à la mort seule de Fritz qu'on doit de le con-
naître; vivant il se serait confondu dans la masse
des vivants et nul n'eut songé à le distinguer avant
son heure.
OBSERVATIONS
SUR LES GRAVURES QUI ACCOMPAGNENT LE TEXTE.
REPRODUCTIONS AUTOTYPIQUES
Portrait de Fréderic Van de Kerkhove à l'âge de 10 ans, d'après un
médaillon peint du vivant de Fritz par le père. Ce portrait se trouve placé
en face du titre.
Fréderic sur son lit de mort, d’après une grisaille peinte par le père (p. 48).
Le Soir. paysage en longueur. (page 176).
Marine en longueur. (page 302).
Lisière de forét. C'est le dernier paysage de Fritz. Il y a travaillé la veille de
sa mort. Nous avons vainement essayé de reproduire ce majestueux
paysage par l'autotypie, Ce n’est qu'après un grand nombre d'essais
infructueux que nous nous sommes décidés à donner ici l'épreuve qui rend
du moins la composition dans ses lignes principales. (page 382).
BOIS.
Portrait publié par le Magasin pittoresque, tome XLIV, page 260 (page 17).
Le Soir. Paysage publié par le Magasin pittoresque, ib. C'est le même
panneautin que celui reproduit par l’autotypie. (p. 184).
Côte de Mer publié par le Magasin pittoresque, ib. (page 334).
Paysage par Louise Van de Kerkhove. (page 384). Ces quatre bois sont des-
sinés avec un tact et un sentiment remarquables, par M. Ed. Garnier.
EAUX-FORTES.
Paysage en largeur. Premier plan ombré, terrain courant de droite à
gauche et surmonté à droite d’un arbre qui se divise en deux masses à
moitié de sa hauteur. Deuxième plan clair avec fond d'arbrisseaux. Sous le
grand arbre, debout, la silhouette. C'est un des premiers paysages de
Fritz (page 64).
Paysage en largeur. Une bande de terrain couvert de broussailles, légè-
rement incliné vers la droite et couvert d'une rangée d'arbres de petite
Il
— XVII —
futaie. Au milieu groupe d'arbres plus élevés. La silhouette placée pres-
que au tiers de la planche à gauche. (page 96).
Paysage en largeur. A droite une pièce d’eau qui se prolonge à l'horizon.
A l’avant-plan à gauche une langue de terrain au bout de laquelle se trouve
la silhouette. Au second plan une berge légèrement élevée surmontée de
quelques arbres maigres de branches et de feuilles à l'exception de l'arbre
du milieu. (page 128).
Paysage en largeur. Terrain blanc parsemé d'herbes. Ce terrain est meublé
. de broussailles, d’arbrisseanx et d’un groupe d’arbres plus noirs à gauche.
Au premier plan à un centimètre du bord inférieur, la silhouette {page 160).
Paysage en largeur. Terrain fuyant de droite à gauche et incliné. Arbrisseaux
clair-semés à gauche. À gauche à deux centimètres du bord, au premier
plan, la silhouette assise, lisant. {page 192).
Paysage en hauteur. Une pièce d’eau à droite dans laquelle s'avance un
terrain assez élevé, meublé de pierrailles et d'herbes et surmonté d'un
arbre élancé et feuillu. Deuxième plan : terrain accidenté orné d'arbres de
haute futaie. À droite, une barquette au bord de laquelle se trouve la
silhouette assise. (page 224).
Hiver, avec petits patineurs. (page 256).
Paysage en largeur. Effet de soir. Au premier plan une pièce d’eau s'élar-
gissant un peu vers la gauche. Bande de terrain ombrée. Sur le sommet de
cette bande de terrain quelques arbres fortement ombrés et placés à distance.
Au bord de l’eau presque au milieu. la silhouette. (page 288).
Paysage en hauteur. Le brouillard. Bouquet d'arbres sur un plan incliné
de droite à gauche. L'arbre principal est fortement teinté. Premier plan
ombré; au milieu, la silhouette (page 318).
Paysage en largeur. Au premier plan un terrain courant de gauche à
droite; pente rapide et formant berge. Au second plan un rocher s'avance
dans l’eau. Au dessus de ce rocher, terrain sans arbres; à l'horizon on
distingue un corps de bâtiments. À droite au fond la mer sur laquelle on
remarque quelques voiles. Sur le premier plan vers la droite, mais au
milieu, assis sur la berge, la silhouette, {page 350).
N. B. Tous les tableautins reproduits, sauf celui de Louise, ont figuré
aux expositions de Bruxelles, d'Anvers, de Gand et de Liége.
Ces eaux-fortes ont été faites par le père de Fritz, qui n’a jamais cherché
dans le truc du tirage moderne des effets qu’un artiste comme Rembrandt
seul pouvait peut-être deviner et obtenir. Les planches de M. Jean Van den
Kerkhove seront sans doute recherchées quelque jour. Si nous en parlons
ici avec une certaine insistance, c’est pour faire remarquer que l’aquafortiste,
malgré son habileté, malgré des efforts multipliés, n’a point su parvenir à
donner à son interprétation le cachet de tristesse et de profondeur qui carac-
térise l'œuvre de son fils. I1 le reconnait bien volontiers lui-même et il a
fallu l’énergie de nos désirs pour qu'il nous permit de placer ici les eaux-
fortes dont nous parlons et qui, malgré leur insuffisance, pourront du moins
donner à ceux qui ne connaissent point les originaux, une idée de leur aspect.
Les quatre premières eaux-fortes reproduisent de petites études dont Fritz
affectionnait la forme dans les premiers temps : un avant-plan composé d’une
ne 0. DC
bande transversale de terrain; un second plan d'arbres de petite et maigre
futaie, puis un horizon le plus souvent formé d’arbres, derrière lequel les
lueurs mourantes d’un soleil couché se laissent encore distinguer. Pendant
tout un temps il s’est pris d'affection pour ce thème qu'il a développé plus
tard et augmenté de pièces d’eau toujours traitées avec un incroyable
sentiment d’exactitude et de finesse. Dans ses premiers travaux il à toujours
préféré la forme en largeur et on compte de lui une grande quantité de
panneautins mesurant 10 à 12 centimètres de large sur 5 à 6 de haut et même
de dimensions moindres,
Les eaux-fortes plus grandes ont entre elles un certain air de parenté.
Elles n’ont rien, pas plus que les précédentes, d’un artiste fait, Le dessin
en est absent. L'enfant procède par masses au milieu desquelles il dirige,
avec sa rare intelligence, la pointe de son canif ou un petit bâton enduit
de terre de sienne avec lequel il fait fuseler ses arbres et saillir les herbes
ou les pierres. La rapidité de sa pratique et le désir de passer à un autre
ordre d'idées, lui ont le plus souvent dédaigner le détail que, du reste, il
méprisait souverainement comme étant incompatible avec la grandeur de ses
panneaux et, plus probablement, avec son genre de génie.
Le paysage placé à la page 318est une œuvre plus terminée; c’est un
brouillard d’un effet ravissant, mais que l’eau-forte n’a pu rendre avec les
fines intentions que possède l'original, surtout dans le ciel,
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PREMIÈRE PARTIE.
SomMaIRE : Î. Premières et fortuites informations. — II. Biographie de
Frédéric Van de Kerkhove : ses aptitudes, ses goûts, son instruction, son
éducation, son intelligence, ses relations, ses réparties. Premiers travaux
de 5 à 6 ans. Succession chronologique de ses travaux. Chiffre approximatif
de ses œuvres. Les trois manières de l'enfant. — III. Exposition publique.
— IV. Appréciation et classement. — V. Journaux qui se sont occupés de
Fritz avant l'exposition.
Je n'ai point connu Frédéric et je n'ai eu de rap-
ports avec sa respectable famille qu'à la suite des
circonstances suivantes :
En 1873 le jury du concours de gravure à l'eau-
forte que j'ai ouvert dans le Journal des Beaux-Arts,
accorda un 3e prix à une planche due à M. Jean
Van de Kerkhove, peintre de genre amateur à
Bruges, qui m'était absolument inconnu et avec le-
quel j'entrai en relations. C'est dans le cours de cette
année 1873 que mourut son fils unique, Frédéric.
Dans une de ses correspondances, le père me com-
muniqua trois dessins à la plume faits par lui d'après
des paysages peints par Fritz qui, disait-il, mani-
— 92 —
festait de très-grandes dispositions. Ces dessins me
frappèrent. Je fis part de mon étonnement à M. Van
de Kerkhove qui, pour me mettre à même de juger
du talent de son fils, voulut bien soumettre à mon
examen deux panneaux minuscules qui ont figuré
plus tard dans les œuvres exposées. Je fus à la
fois charmé et navré à la réception de ces panneau-
tins et j'exprimai mon sentiment au malheureux père
qui me fit parvenir une centaine de paysages de
Frédéric. C'est alors que l'émotion me gagna, et,
qu'après avoir pris quelques renseignements néces-
saires à l'indiscutabilité de la révélation que je pro-
jetais, je fis, pour la première fois, le 15 septembre ,
dans le Journal des Beaux-Arts, connaître cet épisode
en même temps que je publiais une notice sur la vie
et les œuvres de cet enfant extraordinaire.
DE
Sa vie! Dix ans, c'est-à-dire la première étape
de l'homme, celle pendant laquelle il a appris à
ouvrir les yeux, celle où il commence à peine à com-
prendre, celle enfin qui n’est plus la nuit, mais qui
n'est pas encore le jour. Dix ans ! à peine naître, puis
mourir ; passer d’une aurore à une autre, sans tran-
sititon presque appréciable; pas même l'espace du
matin des roses, juste assez pour justifier l'idée que
la vie est un éclair, et pourtant. laisser un nom!
En octobre 1862 naquit à Bruges un grand artiste,
et, en août 1873, la mort qui ne fut jamais plus impi-
toyable, l'enleva du seuil de cette immortalité dans
Cr Een
laquelle le génie de l'enfant phénoménal était déjà
passé tout entier! Oui, le lecteur ne se trompe pas,
Frédéric Van de Kerkhove avait 10 ans et 11 mois
quand il mourut et il a laissé sur cette terre et dans
notre histoire artistique une lumière qui ne s'éteindra
plus!
Avant de nous engager dans l'analyse de l'œuvre
inouïe laissée par cet enfant, il nous faut dire quelle
fut sa vie, car elle eut une vie, cette frêle et magnifique
créature de Dieu; elle eut une vie de quelques an-
nées résumant dans un si court espace une existence
des plus pleines. Le génie l’étouffa au berceau, mais
avant, il lui fit donner tout ce qu'il y avait dans son
âme, de telle façon que l'enfant est sorti de lui-même
avant de mourir.
Si nous n'avions pas sous les yeux l'œuvre presque
entière de ce petit martyr du génie, si nous n'avions
pas en main la preuve de tout ce que nous allons
dire, nous nous croirions victime de quelque fié-
vreuse hallucination; mais non, tout est vrai, tout
est de la plus lumineuse exactitude et il nous faut,
qu'on veuille bien le croire, la certitude de notre
raison, de notre jugement et de notre expérience,
pour que nous nous livrions aujourd'hui à l'étude
la plus étonnante qu'il soit donné de faire à un écri-
vain d'art.
Lorsqu'un enfant chéri meurt, fût-il comme celui-
ci une exception peut-être unique, les parents désolés
ont bien autre chose à faire que d'embaumer sa
mémoire, ils pleurent. Dans leur profonde et silen-
cieuse douleur s’abiment toutes les autres sensations.
pra 7 Fa
presque tous les devoirs. La tristesse est devenue
comme le pain quotidien de leur âme, ils en vivent
jusqu'au jour où ils en meurent. Mais la mémoire
de Frédéric, grâce à des circonstances fortuites, ne
sera pas perdue. C'est nous qui avons le triste et
doux bonheur d'arracher ce nom à l'oubli et d'em-
pêcher que la justice et la gloire ne soient frustrées.
Comme nous l'avons dit, Frédéric-Jean-Louis Van
de Kerkhove naquit à Bruges. Ce fut le 4 septem-
bre 1862 que s'ouvrirent pour lui les voies de la
douleur et de l'art. Il naquit souffreteux de corps,
lucide et vaillant d'âme et d'esprit. Du jour de sa
naissance jusqu’à. l'heure de sa mort, ce fut une
longue souffrance. Il n'eut peut-être pas une nuit de
repos et on ne le conserva qu'à force de soins et de
tendresse. Sa vie fut un miracle dû à la continuelle
et anxieuse sollicitude de sa mère et de son père.
Tout en lui avait pris, au moral comme au physique,
un développement anormal, ainsi qu'on le remarque
chez tous ces petits êtres que nous nous permettrons
d'appeler plus grands que nature et qui ont jeté sur
la terre un extraordinaire éclat. Frédéric, ou Fritz,
eut une intelligence qui se manifesta dès ses pre-
mières années avec une force et une lucidité remar-
quables ; fils d'un artiste distingué, et presque conti-
nuellement dans l'atelier de son père, ses premiers
regards tombèrent sur des œuvres d'art, et, chose
que pourrait expliquer sa tristesse native, ses pre-
mières attractions furent pour les cieux assombris et
couverts, les arbres, muets et vivants, les perspectives
lointaines et infinies, en un mot, pour la nature dans
nr
ses heures les plus mélancoliques, tandis que son
père, ne sadonnant qu'aux sujets de genre, ne pou-
vait naturellement parler à son fils que de ce qu'il
affectionnait lui-même.
Fritz eut, au physique, une croissance anormale.
La tête était forte, la maigreur du Corps extrême et
les attaches aux parties musculaires exagérées. Sa
pâleur était continue, il jouait peu, mangeait consi-
dérablement et ne pouvait éteindre sa soif. Souvent il
demandait s’il allait mourir. Cette préoccupation qui
le dominait était pour ses malheureux parents un
supplice atroce. Vainement il eût cherché à la dissi:
muler, elle planait sur lui et sa tendresse pour les
siens en augmentait d'autant plus.' Il tenait, tant que
cela était possible, les mains de son père et de sa
mère dans les siennes. Pauvre et aimable enfant! il
sentait s'approcher le moment où ces: maïns, liées
par l'amour, allaient se désunir par la'mortiet il
faisait tout ce qu'il pouvait pour vivre le plus possiblé
et s’imprégner de l'affection de ceux: a il sentait
devoir quitter bientôt. | |
Vers l’âge de sept ans, son intelligence prit un
rapide essor. Les choses exactes avaïent peu d'empire
sur lui, bien qu’il manifestât à cet égard des ten-
dances curieuses. C'est ainsi qu'il jouait aux cartes
avec un aplomb merveilleux et avec le talent d'un
joueur consommé, tandis qu'il pouvait difficilement
se rendre compte des lois qui’veulent que deux! et
deux font quatre. Ses pensées :s'envolaient souvent
au-delà de la vie terrestre et il demandait des rensei+
gnements sur la vie future. Dans sa toute première
Le
enfance, dès qu'il sut parler et comprendre, il se
préoccupait de Dieu, de ce Dieu qui avait fait le
ciel, les arbres, la terre, l’eau et les fleurs. De bonne
heure, comme toutes les âmes vraiment tendres et
élevées, il aima les pauvres avec une force qui tenait
de la passion. Très-souvent, en leur faveur, il dé-
pouilla, d'autorité et à l'insu des domestiques, l'office
de la maison paternelle déjà très-généreuse à l'endroit
des malheureux. Le soir il s'en allait dans le voisi-
nage voir ses pauvres, vivre et jouer avec eux dans
l'adorable intention d'adoucir par ce contact des vies
pénibles et restreintes. Il leur portait de petits ta-
bleaux faits par lui, en même temps que des vivres
et des joujoux. Quand le cher et miséricordieux
enfant entrait là, c'était comme un rayon de soleil
et tout le monde se sentait réchaufté.
Un jour Fritz ne vint pas. Il était mort. Un épan-
chement au cerveau l'avait enlevé. Il était parti d'ici-
bas sans avoir l'air de souffrir ; il était allé chercher
le mot de ce grand secret qui fut peut-être le ressort
de sa vie et la source de tant de mélodieuses rêveries
dont nous parlerons plus loin.
Cette mort n'étonna pas. La ville de Bruges tout
entière qui connaissait et qui aimait l'enfant prodige,
non à cause de son talent, mais pour la beauté et la
bonté de son caractère, lui fit des funérailles spon-
tanées. Tout le monde entoura le cercueil de l'ange
à la messe dernière, et, dans tout ce monde où se
confondaient les sommités sociales de la ville, on vit
une chose consolante dans un temps d'égoïsme comme
celui-ci, on vit les pauvres bien-aimés de Fritz se
Te
présenter en foule à l'offrande, le visage baigné de
larmes et sanglotant à faire pitié. Aujourd'hui encore,
ces mêmes pauvres vont une fois par semaine visiter
le tombeau de ce petit enfant de 10 ans et saluer en
priant l'ombre chérie de celui dont ils sont désormais
les orphelins.
Comme souvenir, il reste aux parents désolés,
dans le fond de leur âme, l’image adorée de leur
enfant ; dans leur esprit, l'écho de ses réparties spi-
rituelles, de ses tristes investigations, de ses bonnes
œuvres, de ses douleurs, de ses joies, de ce qui fut
enfin la naissance, la vie et la mort de Fritz. Il leur
reste, après la suprême espérance, la consolation de
cette courte vie même, si complètement remplie, si
pleine de belles et de bonnes choses qu'on peut se
demander, si, proportion gardée, il en est beaucoup
qui lui ressemblent. Il leur reste enfin une compen-
sation, c’est que cet enfant, mort à la vie du monde,
appartient désormais à l’histoire. Après l'immortalité
de l'âme, l'immortalité du nom.
Son œuvre! C'est ici que l'auteur de cette notice
se sent impuissant à accomplir sa tâche. Ce n'est pas
qu'il ait peur de céder à son enthousiasme, il s’y
laisserait bien volontiers aller, convaincu que le pu-
blic, en cela, ira peut-être plus loin que lui; ce n'est
pas qu'il s'effraie des difficultés d'appréciation que
pourrait rencontrer l'analyse à laquelle il veut se
livrer. Ce n'est pas tout cela; mais il y a, dans
l'œuvre de Frédéric Van de Kerkhove, ce petit
enfant génial, une note mystérieuse et sublime qui
En
épouvante l'écrivain. Lorsqu'une tempête éclate, vo-
missant la foudre et le tonnerre, l'homme anxieux et
affolé s'incline, attend, frissonne et se trouble. L'in-
connu le possède et le terrifie. C'est ici notre cas.
Devant l'œuvre de Fritz, l'inconnu nous possède, il
nous écrase ; car nous devons admirer et sentir sans
comprendre, et cela devant le travail d’une petite
créature tellement jeune qu'elle pouvait encore se sou-
venir du lait de sa mère!
Essayons néanmoins d'aller jusqu'au bout. D'ail-
leurs, si nous faiblissons, nous reprendrons des
forces en regardant ce que nous venons juger.
Un mot sur les allures et la manière de travailler
de l'enfant.
A l'atelier de son père, Fritz, vers l’âge de six ans,
demandait coup sur coup des boîtes à couleur, des
crayons de couleur, des pastels, des albums, etc. Il
barbouillait les murs, les cahiers, tout ce qui était
surface, de choses souvent peu compréhensibles.
Son père devait lui dessiner des paysages tels quels
et des figures que le baby mettait en couleur; mais
cela devait être dessiné sur ses indications. Vers sept
ans, il crayonnait sur ses cahiers des maisons, des
arbres, et surtout des lettres majuscules fortement
enjolivées, et aussi des lignes et des fonds de per-
spective. A l'école, il avait les poches remplies de
petits panneaux recouverts de peinture. Ces petits
panneaux se composaient de morceaux de boîtes à
cigares ou d'excédants des panneaux que son père
faisait préparer pour lui-même. Sans savoir dessiner,
il ébauchaït des séries de petits paysages plus ou moins
io
caractérisés. Vers huit ans, Fritz, indisposé, ne se
rendit plus à l’école. Son père l'installa près de lui
dans son atelier, avec un chevalet. Là, l'enfant ar-
rangeait et nettoyait la palette paternelle et s'amusaït
à copier à l'huile, plus ou moins exactement, des
paysages gravés à l’eau-forte. Jamais cela ne ressem-
blait à l'original. Fritz y mettait son sentiment à lui,
lequel se traduisait toujours par un ton de coloration
particulier. 11 dédaignait le pinceau dont il se servit
en général très-peu, préférant le coûteau à palette
qu'il mania toujours avec une dextérité de plus en
plus étonnante.
Les premières impressions, il les reçut dans les
environs de Bruges et surtout aux dunes de Blan-
kenberghe pour lesquelles il avait une préférence
marquée. À cette époque (1871) ses tableaux se ter-
minaient par des sables et des groupes de rochers.
Le reste, c'est-à-dire l'instruction, l'inspiration, l'exé-
cution, la pratique, il le puisa... là où les génies
vont puiser. Jamais il ne permit à son père de tou-
cher à ses œuvres, mettant un amour-propre extraor-
dinaire à ce qu'on ne pût douter que telle chose vint
de lui. A tous ceux qui le visitaient, il promettait ou
donnait un panneau. Il avait pour l’art un culte dont
il ne se rendait pas compte, mais on sent qu'il en
était dominé et pénétré. Tout paysage l'exaltait et
l'attristait. Que voyait-il dans cette reproduction de
la nature? Quel chant de tristesse et de douleur
venait donc emplir cette petite âme pour qu'elle
débordât ainsi en pleurs et en élégies? Tous, mais
absolument fous les tableaux ou plutôt tableautins
sortis de son coûteau à palette, sont d'une profondeur
de mélancolie que jamais artiste ancien ni moderne
n'a su obtenir. Il n'y a rien de métaphorique ni
d'exagéré dans ce que nous disons : c'est l'opinion
qui naît spontanément chez tous ceux qui, comme
nous, ont pu juger l'ensemble de l'œuvre de Fritz.
Il avait pour les productions du pinceau, surtout
pour les paysages, une prédilection particulière. Un
jour, son père apporte à l'atelier un tableau qu'il
dépose contre le mur et s'en va. L'enfant se couche
à plat ventre pour regarder le tableau et l’analyser.
Une heure après, le père rentre. Fritz s'était endormi
dans sa solitaire et intime contemplation. Ce fait s'est
renouvelé plusieurs fois.
Son œuvre s'élève à plus de 350 petits panneaux.
Il en faisait parfois plusieurs dans une journée. 150
environ sont en possession de la famille. Le reste a
été donné par Fritz aux pauvres et aux amis. Nous
avons sous les yeux ce que les siens possèdent de ce
trésor et c'est ce que nous allons essayer de décrire.
Pour la clarté de notre examen, nous diviserons
l'ensemble par ordre chronologique, de 1870 à 1873.
Nous devons toutefois prévenir le lecteur que malgré
un examen des plus attentifs, nous ne pouvons garan-
tir la parfaite exactitude de cette classification. L'’en-
fant qui n'attachait aucun prix à ses compositions,
ne les datait pas. C’est par comparaison et aidé des
souvenirs et des renseignements du père, que nous
avons procédé. Avant 1870 Fritz ne fit guères que
d'imparfaites ébauches. Nouseussions voulu les repro-
duire comme nous l'avons fait pour quelques autres
panneautins, mais les essais tentés à cet égard ont
été infructueux.
Nous signalerons, dans le cours de notre analyse,
les changements qui se sont faits chez l'artiste dans
sa manière de comprendre la nature et de rendre sa
pensée. Ces changements sont visibles. Ils se sont
opérés à l'insu de l'enfant qui, évidemment, ne se sen-
tait pas lui-même et accomplissait simplement, dans
ses petits travaux de génie, la mystérieuse loi de son
étre lit
1870. — Nous n'avons vu qu’un seul panneau de
cette époque ; il mesure 170 millimètres de large sur
87 de haut (Fritz avait huit ans). C'est une mare
allant vers la gauche avec quelques grosses pierres à
droite. Au deuxième plan, en plein milieu, une mon-
tagne, Çà et là quelques silhouettes d'arbres, un ciel
gris, nuageux, blanchissant vers le fond. C'est déjà
une composition qui tient très-bien ensemble. La lu-
mière vient frapper de gauche. Ce sont presque toutes
masses posées au coûteau et au doigt. L'effet est
extraordinaire, car dans la pâte ainsi jetée on sent
une intention et on voit l'effet. Est-ce du hasard?
Nous ne saurions le croire; le hasard n'a pas de ces
continuités avec des résultats si persistants et si con-
séquents. Ce panneau nous intéresse, car il est le pro-
gramme de la technique de l'enfant. On sent quon a
affaire à quelque chose qui va devenir grand. On voit
(1) Le croirait-on? quand la cendre de Fritz était à peine refroidie, la spé-
culation s'était déjà emparée de ses travaux. Plusieurs de ses panneaux ont
circulé en 1873-74 dans le monde des marchands avec le nom de Diaz.
Double profanation qu'il faut s'attendre à voir pratiquer sur une plus grande
échelle!
la main, on devine le cerveau. Si on ne savait pas
que c'est d'un enfant, on serait tenté d'y constater
l'emploi de ces trucs familiers aux artistes décora-
teurs; car, il faut le répéter, ce petit espace ainsi tra-
vaillé présente un grand caractère. Ajoutons que cela
ne rappelle encore rien ni personne. C'est absolument
une création comme l'est tout ce que nous allons voir ;
seulement, quand nous y serons, nous aurons à con-
stater que, sans le savoir, l'enfant s'approche des plus
grands maîtres, même les plus différents entre eux.
Le sentiment de la composition s'est révélé chez
Fritz à la vue des illustrations qui encombraient la
maison paternelle. Au début, il plaçait sous ses yeux
une de ces illustrations, se proposant de la copier,
mais à peine avait-il le panneau dans le creux de la
main gauche et le coûteau dans la droite (c'est ainsi
qu'il pétrissait ses compositions), que le modèle était
oublié et que les premiers et capricieux linéaments
teintés, posés sur le bois, déterminaient une toute
autre chose que celle projetée.
1871. — Une quarantaine de paysages. Quatre, de
taille à peu près semblable au panneau précédent, sont
évidemment la continuation de l'idée de 1870. Ro-
chers fortement massés, arbres et broussailles en sil-
houette, même couleur, à part un panneautin de 155
mill. sur 60, plus vert et beaucoup plus travaillé.
Vers la gauche, examiné à la loupe, on voit un che-
min ondoyant dans une mare au milieu des herbes
et des ajoncs. Véritable tour de force pour un artiste
fait, ce détail ravissant semble avoir été pour Fritz
une chose toute naturelle. Ce paysage représente
RS ne
à droite une colline rocheuse bordée de buissons.
Quelques arbres et un lointain fuyant d'oseraies à
gauche. Déjà on dirait une technique arrêtée; tout est
ferme, solide, déterminé. L'ensemble est d’une pro-
fonde tristesse. Ciel gris se fondant à l'horizon dans
une brume blanche.
Il y a, dans le contingent de cette année, une dou-
zaine de panneaux haut à peine de 30 mill. sur 160
de long. Il y en a un qui est comme maçonné. Cela
représente un pont se détachant en blanc. C'est su-
perbe de solidité. Deux autres sont des soleils cou-
chants. Dans l'un, le fond est coloré et les plans s’en
détachent avec un effet étonnant. Il n’y a presque pas
de couleur, le bois se voit au travers. Vu de près, ce
n'est rien; de loin, c'est un poème. Dans l'autre, une
merveille, l'astre du jour se couche dans un brouil-
lard gris aux premiers plans et blanc au fond. Tout
au loin, à l'horizon, des groupes d'arbres se profilent
avec leurs bords estompés. C'est d'une pureté et d’une
fraîcheur d'impression extraordinaires. Le ciel est
d'un accord parfait avec le reste. Le premier plan est
noyé dans l'ombre du soir ; on ne voit pas les détails
de ce premier plan, mais on les sent.
Un de ces panneaux a 30 millimètres de haut sur
160 de large. C’est une vue d'automne touchée de
rien avec un sentiment exquis. Au devant une mare,
à gauche des broussailles déchiquetées, au fond un
délicieux fouillis de lumière ambrée, de buissons
vagues, d'herbes jaunies et de ces diaprages en désor
dre que le soleil d'automne dessine partout. Ce pan-
neautin serait signé Diaz qu'on le saluerait. Un autre,
une marine, (43 mil. h. sur 118 1.) est d’une étendue
et d’un morne immense. Une ligne d'eau, une ligne
de dunes, une ligne de ciel, et c’est tout. Pas d'épisode;
ah! si, une barquette noire au premier plan à droite,
puis plus rien; tout est tranquille, dans une paix im-
mense, on dirait la sieste de la nature. Cela ne rap-
pelle rien et cela dit tout. Ces petits bois peints sont
ravissants; ici, un arbre qui plie sous l'effort du vent
et de la pluie qui font rage; là, la nature s'endormant
dans une immense nappe de poussière d'or. Partout
un fond de tristesse qui ne s’accentuera bien que plus
tard. On dirait un tourment qui cherche à s'exprimer
et qui s'étend au travers des bois, des solitudes, sans
trouver encore le mode sur lequel il gémira sa plainte.
C'est dans cette même année que Fritz peint une
masse de rochers se réfléchissant dans l’eau (130 mil.
sur 170) d'une sauvagerie et d'une puissance de tons
qui font penser à Salvator Rosa. Ce panneau est un
des rares grands qui soient sortis de sa main.
De l'année 1872 nous comptons devant nous une
trentaine de panneaux. Ici l'enfant se modifie et se
transforme. La note est trouvée, c'est l'élégie, c’est le
chant du soir. La main se raffermit et s’assouplit.
Qu'on nous pardonne cette expression, maïs il faut
l'employer ici comme on l'a employée pour les plus
grands maîtres : c'est la seconde manière de Fritz.
Oui, sa seconde manière, sa plus belle; c'est d’une
ineffable poésie, une âme passe là dedans ; on croit
sentir un souffle et entendre vibrer une voix. Hélas!
c'est lui, c'est le cher petit mort qui est là tout entier
et qui vit de sa vie.
Re
Trois soleils couchants surtout (environ 30 mil. sur
100) sont, dans la véritable acception du mot, de
petits chefs-d'œuvre. Ce qu'il y a là de poésie et d'har
monie répandues, c'est à ne pas pouvoir l'écrire. Il y
a des choses qui font pleurer et qu’on ne sait pas dire.
Ces trois panneaux sont de ces choses. Corot, s'il
pouvait les voir, sentirait son cœur remuer. Et aussi
une rivière avec une berge meublée de quelques ar-
bres gris, doux et immense comme un Van Goyen;
et aussi un grand bouquet d'arbres cachant quelques
maisons rustiques avec toits branlants, mystérieux
comme un Hobbema. Et aussi quelques peupliers
géants se détachant d'un ciel clair; fiers, élancés,
noyant leurs cîmes dans des brumes opaques, traités
comme Th. Rousseau les traitait. Et aussi une ravis
sante petite côte peinte en grisaille que le Courbet des
bons jours ne désavouerait pas. Et aussi des pans de
murs écroulés, peints en blanc sur un ciel d'Orient,
piquants, clairs et truellés comme un Decamps. Et
aussi des campagnes au bord de cette eau noirâtre
et pourtant si limpide comme la comprenait Ruis-
dael, et tout cela, pensé et exécuté par un enfant qui
ne comptait pas 10 ans!
Vers la fin de 1872 apparaît la troisième manière de
Fritz. C'est la recherche du procédé. L'âme ne se
plaint plus; instinctivement l'enfant change sa vie; ce
qui va l'absorber, c'est la préoccupation du coloris.
Déjà il produit des ébauches d’une solidité inouïe et
d'une puissance audacieuse capable d’éblouir les colo-
ristes les plus absolus. Mais, avec ce dernier effort, a
fini sa vie; Fritz meurt au milieu de cette transforma-
mn “JO
tion, après avoir produit, dans cette dernière manière,
quelques études qui permettent d'affirmer qu'en sup-
posant une existence progressant mathématiquement,
il serait devenu, au milieu de sa carrière, le plus grand
paysagiste qui soit apparu sur le monde.
Dans les pièces sans date nous rencontrons plu-
sieurs paysages qui se rapportent, par leur manière,
aux années y correspondantes. Il faut citer parmi
ceux-là : une bande de terrain (108 mil. h., 190 1.)
couvert de petite futaie et sur laquelle s'étend un ciel
immense chargé de pluie; au milieu de ce ciel court
un vent froid à rafales courtes et précipitées, si l'on en
juge par la désagrégation multiple des nuages réduits
en flocons lourds ; une étude de rochers blanchâtres au
bord de la mer, superbement travaillée et d'un aplomb
de touche magistral (290 mil. I. sur 118 h.); c'est, je
crois, sa plus grande pièce, c'est aussi celle où sa vo-
cation d'artiste se révèle dans toute son amplitude.
Les autres panneaux sont des espèces d'ébauches qui
contiennent la pensée de Fritz et l'indication suffisante
de l'effet qu'il voulait obtenir. Il y a des quantités
considérables de ces ébauches. Cette vie qui se sentait
fuir voulait donner le plus vite possible ce qui re-
muait en elle, comme ces voyageurs pressés par
l'heure du départ jetant pêle mêle dans leur valise
tout ce qui leur est nécessaire.
C'est de l'art français que se rapprochent, d'une
manière particulièrement visible, le goût et les ten-
dances de Fritz. Il en a la spontanéité, l'initiative, le
sentiment et l'esprit. D'où lui est venue cette espèce
d’assimilation? De nulle part. Il sentait ainsi par lui-
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même, car l'enfant n'a jamais connu les nuances qui
différencient les écoles. Z/ a peint ce qu’il a vu. Voilà
l'école où il est né et où il a vécu sa petite vie. Seule-
ment, vers la fin, comme nous l'avons dit, il s’est
appliqué à la recherche du procédé. Toutes ces études
(ses tableaux en définitive ne sont que cela) consti-
tuent, pour les artistes qui pensent, une leçon des
plus profitables, car on peut y voir ce qui ne s'est pas
encore produit : la manifestation d’une intelligence
dans sa pureté native et n'ayant subi l'influence d’au-
cun contact extérieur. Une situation semblable ne
s'est jamais rencontrée dans la vie des arts, et c’est
pourquoi nous y attachons une importance spéciale.
Fritz, dans son œuvre, est donc une étude à faire.
Fritz ne sut jamais peindre autre chose que le pay-
sage quil jetait pour ainsi dire en une fois sur son
panneau, ainsi que nous l'ont déclaré ceux qui l'ont
vu travailler, entre autres Victor Van Hove. Le
31 août dernier (1874), Edouard Richter, le puissant
coloriste français, eut accidentellement l’occasion de
voir une vingtaine de panneaux de Fritz et il félicita
le propriétaire de posséder des esquisses de Théodore
Rousseau en si grande quantité. On eut toutes les
peines du monde à détromper Richter, et, quand il
connut la vérité, l'artiste ne put s'empêcher de verser
une larme sur tant d'avenir évanoui. Différentes ap-
préciations semblables se sont produites en présence
des œuvres que nous examinons et les noms des plus
grands peintres naturalistes ont été tour-à-tour évo-
qués à ce propos.
Dans la plupart des panneaux on voit une minus-
2
RC de
cule silhouette noire figurant un enfant assis, mar-
chant, pêchant ou couché. Cette petite marque est
de la main du père qui a mis l'ombre de son enfant
au sein de l’œuvre mélancolique où survit son génie.
Il nous est impossible de donner à nos lecteurs
une idée matérielle des travaux de Fritz, les arts de
reproduction étant encore insuffisants à l'interpréta-
tion exacte de sa touche et de l'impression que la
tonalité donne à ses paysages. C'est surtout sous ce
dernier rapport que la reproduction est impuissante.
C’est l'accent que possédait Fritz et non la ligne (1).
Nous avons dit que le jeune peintre serait devenu,
en supposant que ses progrès se fussent régulièrement
et mathématiquement accentués, le plus grand paysa-
giste du monde... Nous désirons ardemment que
cette opinion soit contrôlée. Une exposition publique
permettra ce contrôle ; elle révèlera au pays ce Pic
de la Mirandole de l’art. Plus malheureux que lui,
notre enfant sublime mourut vingt ans plus tôt, non
moins digne de la légitime célébrité dont nous de-
mandons aujourd’hui à la patrie la reconnaissance et
la consécration.
La notice qui précède a été écrite au mois de sep-
tembre 1874. Afin de compléter ce qui se rap-
porte à l'enfant-artiste, je crois utile de consigner ici,
ce qui peut offrir de l'intérêt.
(1) Nous avons modifié cette opinion comme on le verra plus loin. Nous
avons aussi, malgré l'insuffisance relative des arts de reproduction essayé de
donner par quelques phototypies et eaux-fortes une idée plus ou moins exacte
du talent et de la manière de Fritz. Des explications ont été fournies à ce
sujet à la suite de notre Zntroduction.
cute
Ma notice a été rédigée au moyen de renseigne-
ments communiqués par le père, par ceux qui ont
connu Fritz et aussi en ayant sous les yeux le tiers
environ des tableaux exécutés par lui. Voulant me
rendre un compte plus exact encore de tout ce qui
concernait l'enfant, son entourage, le milieu dans
lequel il a vécu et où il est mort, je me rendis à
Bruges et obtins, avec une grâce triste et charmante,
de la part des parents, la faveur de vivre pendant
quelques jours au sein de cette atmosphère chaude
encore de la présence de Fritz.
Ce court séjour fut un attendrissement perpétuel
non moins qu'un étonnement grandissant à chaque
pas que je faisais dans cette maison qui, par paren-
thèse, est, du haut en bas, un véritable musée. On
comprend ainsi comment la vocation de Fritz se
forma aux toutes premières lueurs de son intelligence.
Dans aucun des sept à huit cents tableaux qui ornent
les murs de cet asile calme et heureux, mais d’où la
joie est partie, je n'ai pu trouver le point de départ
de l'accent grandiose dont les œuvres de Fritz sont
toutes imprégnées. Un tableau, signé Corot, d'une
tonalité et d'une fraîcheur remarquables, m'a paru
pouvoir expliquer, jusqu’à un certain point, sa manière
de procéder dans quelques-uns de ses tableautins,
mais c'est absolument tout ce qu'il en rappelle, car
ce Corot n’est que lumière et que gaieté et Fritz est
toujours mélancolique et austère.
Il y a dans l'atelier du père un beau Ruysdael, posé
presque à fleur de terre, près d’un van Goyen : Fritz
s'est souvent couché tout de son long devant ces ta-
bleaux; c'est là aussi qu'il mettait son chevalet lors-
qu'il lui arrivait de s'en servir. Je ne serais nullement
étonné que ce Ruysdael eût exercé sur ses facultés une
influence décisive et l’on peut, si l'on veut, retrouver
dans ses travaux comme un écho lointain de la note
du talent profond du grand maître.
La palette de Fritz est conservée religieusement par
la famille; c'est le revers d'un ancien panneau peint,
morceau de chêne carré, portant encore les dernières
couleurs que l'enfant y avait posées. Cette palette, à
peine dégrossie, dit tout : c'est le tableau synthétique
de l'œuvre de Fritz.
Ses joujoux, sa toupie, ses billes, ses cartes, tout
cela repose dans le coin d'une étagère, et l’on se sent
pris d'une étrange émotion en présence des jouets
maniés par la main de cet être enfantin qui, entre
deux tours de toupie, plaçait un chef-d'œuvre comme
si de rien n'était. Parmi ces objets délaissés se trouvent
aussi deux morceaux de marbre. Voici ce qu'en faisait
l'enfant, à l'âge de 8 ans. Il mettait de sa salive sur
l'une de ces plaques, et, avec l’autre, il frottait et obte-
nait ainsi certaines indications bizarres qu'il regardait
longuement et dans lesquelles il trouvait des motifs qu'il
essayait d'expliquer aux personnes de son entourage.
En hiver, le givre des fenêtres était pour lui l'objet
d’une constante préoccupation. Il paraît certain qu'il
a trouvé dans les capricieuses et fugaces solidifications
de l’eau plus d’un thème dont il s'est servi.
Je n'ai rien à diminuer de l'appréciation donnée
dans ma notice. Loin de là : je dois même dire ici
que depuis que j'ai été mis en présence de l'œuvre
entière de Fritz, mon enthousiasme a encore grandi.
Je n'avais, en effet, examiné qu'un quart environ de
ses travaux, et, par des circonstances de hasard, je
n'avais pas eu sous les yeux ce qui méritait, non pas
d'être le plus vu, mais ce qui devait être comparé aux
œuvres de 1872 et de 1871. Je veux parler du contin-
gent de 1873.
Ce que je dis ici est nécessaire et complète ce que
j'ai écrit dans ma notice au sujet de la troisième ma-
nière de Fritz. J'ai été trop exclusif en m'exprimant
comme je l'ai fait, mais je n'avais alors sous les yeux
que quelques panneaux qui m'ont inspiré cette opi-
nion. Aujourd'hui, mieux renseigné, je la modifie en
n'affirmant plus que la pratique allait tuer la poésie.
J'avais pensé que l'enfant avait l'accent mais ne possé-
dait pas la ligne. Je m'étais trompé et n’en veux pour
preuve que cette majestueuse Lisièrede forét à laquelle
il travaillait encore la veille de sa mort et qui se trouve
reproduite dans ce volume. Ce tableau, un des plus
grands de Fritz, a figuré à l'exposition du Cercle ar-
tistique de Bruxelles. Ce que j'ai vu à Bruges m'au-
torise à penser que l'enfant, plus complet encore que
je ne l'avais cru, possédait l’accent et la ligne. Aujour-
d'hui les preuves abondent.
J'ai dit que son œuvre montait à 350 panneautins.
Avec les études, esquisses, ébauches, etc., ce chiffre
s'élève à près de 600 et pourrait monter plus haut si
on tenait compte d'une considérable quantité d'essais
dont beaucoup n'ont été découverts que depuis les
recherches faites dans tous les coins etirecoins de la
maison paternelle. Je dois enfin corriger ce que j'ai
avancé au sujet d'un panneau qui fait penser à Sal-
vator Rosa; ce n'est pas un des rares grands qui soient
sortis de sa main. J'en ai trouvé à Bruges de plus
grands, une vingtaine environ. Quand j'écrivis ma
notice je n'avais vu qu'un panneau de 1870. Depuis,
jen ai examiné vingt à trente, tous dans le même
sentiment plus ou moins développé.
Je ne quitte qu'à regret ce doux et triste thème,
mais avant, je tiens à consigner ici quelques détails
qui m'ont été révélés pendant mon séjour à Bruges.
Fritz, mort d'une lésion au cerveau, devait être né
avec le germe de son mal; c'est du moins ce qu'on est
autorisé à croire. [Il plaçait souvent ses mains sur le
haut de sa tête; 1l y plaçait également et comme d'in-
stinct, tout objet qu'on lui donnait.En promenade, il
prenait le bras de son père ou celui de sa mère et
l'élevait jusqu'au sommet de sa tête. Chez lui, le plus
souvent, au lieu de s'asseoir, il se couchait à terre et
posait sa tête sur le sol comme pour y chercher de la
fraicheur. Un jour quelqu'un lui releva brusquement
les cheveux qui tombaient sur son front; il souffrit
cruellement de cet acte accompli sans mauvaise in-
tention. On le voit, le siége du mal et de la mort
était dans le cerveau et les spécialistes n'auront aucune
peine à partir de là pour expliquer le phénomène.
Ce nest pas tout. Fritz était musicien à sa manière.
Malheureusement, sous ce rapport, il ne put être ob-
servé. On m'a dit dans le voisinage que l'enfant avait
une voix divine (sic) et qu'il chantait sur des tons in-
traduisibles et inexplicables des mélodies qui faisaient
sangloter. Il se taisait brusquement dès qu'il se savait
RL
écouté. Rien dans ce qu’il modulait ne rappelait quoi
que ce fût et ceux qui, des jardins voisins, entendaient
Fritz chanter, regardaient instinctivemant le ciel
comme si le chant venait de là...
Quant à l'intelligence de l'enfant, il convient de
garder ici le souvenir de ce qu’elle fut, au risque de
me répéter. On verra plus loin qu'afin de diminuer
la valeur de Fritz, quelques personnes avaient fait
circuler le bruit qu'il était hydrocéphale. On com-
mençait à attaquer l'authenticité de son œuvre, on
suspectait en même temps ses ressources intellec-
tuelles; l’incrédulité à l’ordre du jour et l'esprit de
dénigrement, qui caractérise malheureusement les
Belges, se donnèrent pleine carrière par des violences
dont on aura une idée quand on aura lu ce livre et
qui expirèrent misérablement aux pieds de la vé-
rité. |
Les réparties de Fritz étaient connues dans le voi-
sinage de Ja maison paternelle. Je les ai recueillies
tant que j'ai pu. Je les ai réunies ici à celles qui m'ont
été narrées par les gens de la maison. Rien de ce qui
intéresse l'enfant de Bruges ne saurait être laissé de
côté; certaines des réparties qui vont suivre ont des
nuances qui feront peut-être sourire quelques-uns.
Tant pis pour eux. Il n’en sera pas de même de ceux
dont les froides idées spéculatives et uniquement ra-
tionnelles n'ont point raccorni le cœur.
Un jour, pendant le repas, des pauvres vinrent
sonner. On les renvoya avec du pain et de la viande,
car la maison est connue à Bruges comme très hos-
pitalière pour les malheureux. D'autres pauvres
vinrent sonner immédiatement après. Comme cela
tournait à l'exploitation, on leur en fit la remarque et
on les remit au lendemain. Fritz se leva soudaine-
ment de sa place sans mot dire, se rendit à ja cave,
prit un pain et courut le remettre dans la rue aux
mendiants évincés, puis vint reprendre sa place à table
sans s'expliquer le moins du monde. Comme on allait
lui demander compte de cette fugue inusitée, il leva la
tête et vit sur le seuil de la fenêtre — c'était en hiver —
des petits oiseaux cherchant anxieusement quelque
nourriture : «Qui donc a soin de donner à manger
aux oiseaux ?» dit-il en s'adressant à sa mère. —« Le
bon Dieu, répondit celle-ci. — Fritz réfléchit quelque
temps, puis levant les yeux au ciel il s'écria avec
une profonde conviction : « Pourquoi alors le
bon Dieu ne donne-t-il pas aussi à manger aux
pauvres?»
Dès l’âge de six ans il s'occupait, avec une ténacité
quelquefois fatigante, du ciel, de Dieu,et, en général,
des choses immatérielles dont il entendait parler.
Chaque fois qu'il rencontrait un corbillard, il le sui-
vait le plus longtemps possible. Quand on lui en de-
manda la raison « C'est, dit-il, dans l'espoir d'en
voir sortir une âme.» Il avait visité tous les cime-
tières, celui de la ville et ceux des environs; il allait
partout où se faisaient des obsèques ou un enterre-
ment; jamais, jamais 1l n'avait encore vu une âme!
Pendant l'orage, lui seul dans la maison restait
calme et racontait des histoires pour distraire ceux
que la peur envahissait.
Quelques jours avant sa mort, son père et lui se
Tres
trouvaient au jardin. Le père, sous l'influence d'un
noir pressentiment, le serrait plus tendrement que
d'habitude contre lui. — «Papa, vais-je donc mou-
rir?» dit Fritz. — Pourquoi me demandes-tu cela,
dit le père ému. — « Parceque vous m'aimez tant
aujourd'hui et que vous me pressez si fort contre
VOUS. »
Il ne voulait pas faire de mal aux animaux; « Eux
aussi, disait-il, aiment à vivre.»
Un jour des gamins le battent. Il rentre à la maison.
On lui fait remarquer qu'il pouvait se défendre et
riposter : — « Non, dit-il, j'ai eu peur de leur faire
du mal!»
I n'avait pas de chance, disait-il; en effet, tous les
petits malheurs de la vie lui arrivaient : chutes, heurts,
contusions, faux pas, rien ne lui fut épargné. Si une
pierre se détachait du ciel, murmurait-il, elle tom-
berait sur ma tête. Continuellement souffreteux sans
affection grave visible, il n’eut pas une seule bonne
nuit dans sa courte vie, si ce n’est la veille de sa mort.
En général son sommeil était agité, il rêvait à haute
voix, chantait souvent d'une manière angélique et
tapait dans ses mains. Quelquefois le pauvre garçon
se révoltait contre sa destinée.
Rien ne lui appartenait, tout allait aux pauvres du
voisinage, il les aimait à la folie. Quand il revenait
de l'école, il se faisait couper une ou plusieurs tar-
tines énormes qu'il allait immédiatement porter dans
une famille de pauvres gens, voisine de l'habitation
paternelle.
Devant la maison, de l’autre côté du quai, sont les
D to ns
magnifiques arbres du séminaire. Ce sont eux qui
l'ont si souvent inspiré. Il les appelait ses arbres
comme certaine dune à Blankenberghe qu'il appelait
sa dune. Ces arbres sont situés sur une plaine où il
se rendait chaque fois que le temps le lui permettait
et qu'il ne s'occupait point de peinture. C'était le ren-
dez-vous des enfants du voisinage et avec eux il par-
tageait gâteaux, fruits, jouets, billes, etc. Ils connais-
saient l'heure de Fritz et à son arrivée c'étaient des
cris, des trépignements de joie. Tous se seraient jetés
au feu pour lui et on faisait tout ce qu'il désirait. Des
fenêtres de la maison les parents regardaient quelque-
fois leur pauvre enfant, heureux de le voir un
peu joyeux. Sa pâle et mélancolique tête avec ses
grands yeux dominait tous ses camarades.
Un jour, il avait reçu en cadeau un accordéon. Au
bout de quelques jours il avait compris l'instrument
et savait le manier avec dextérité, de telle sorte qu'il
en tirait d'étranges mélodies. De même qu'il ne chan-
tait devant personne, il ne voulait point jouer de son
accordéon même devant ses parents. On l'écoutait à
son insu. Jamais l'idée ne lui venait de jouer un air
populaire, une valse ou un motif quelconque; non,
c'étaient des improvisations sur un rythme lent, d’une
inspiration toujours profondément triste et d’une sua-
vité extraordinaire. Plus d'une fois on l’a surpris
tout en pleurs et quand on lui demandatt la raison
de ces larmes, il répondait qu'il ne savait pas. Puis il
allait peindre.
L'existence de l'enfant fut pleine de faits qui ne
méritent point, dans des circonstances ordinaires,
d'être cités, mais qui acquièrent une certaine force
quand ils sont révélés après la mort de celui qu'ils
concernent, jetant ainsi des lueurs souvent inatten-
dues qui éclairent et enseignent. C'est pourquoi les ren-
seignements intimes qui précèdent et dont on pour-
rait sans peine multiplier le nombre, nous ont paru
trouver leur place naturelle dans cette monographie.
Notre notice a été répétée ou résumée par un grand
nombre de journaux belges et étrangers. En France,
quelques organes quotidiens ont consacré à Fritz des
articles spéciaux qu'on trouvera plus loin. La Drefsche
Warande, d'Amsterdam, a traduit (sous les initiales
J. M. J.),la notice en hollandais et M. Wens, institu-
teur à Bruges, en a publié une traduction en flamand.
En Angleterre, en Irlande et en Ecosse les journaux
ont signalé le fait et ont vanté l'exposition du Cercle.
Je n'ai pu malheureusement me procurer ces publi-
cations.
M. Edouard Garnier, artiste peintre et dessinateur
à la manufacture de Sèvres, ayant eu occasion de lire
dans les journaux français l'histoire de Fritz, nous
écrivit directement. Nous le mîmes en rapport avec
M. Van de Kerkhove qui s'empressa d'expédier à
Sèvres une vingtaine de panneautins. M. Garnier et
les artistes de Sèvres furent émerveillés à la suite de
cette révélation. Les lettres écrites à ce propos se
trouvent dans la Troisième partie. La manufacture
de Sèvres a l'intention de reproduire quelques-uns
des paysages de l'enfant sur les produits de ce célèbre
établissement.
Dans la séance du mois d'octobre 1874, nous
nr
avons soumis à la Classe des Beaux-Arts de l'Aca-
démie royale de Belgique, vingt panneautins qui ont
provoqué un étonnement et une sympathie que la
classe n'a cru pouvoir mieux exprimer qu'en deman-
dant une exposition publique de toute l'œuvre. Cette
communication a donné lieu à un épisode relaté dans
la troisième partie de ce livre.
Le gouvernement à qui nous avons soumis ces
mêmes panneaux dans la personne de M. Bellefroid,
Directeur général des arts, sciences et lettres, a ex-
primé le même désir.
Le Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, ayant
eu connaissance de ce qui se passait, ne pouvait négli-
ger une occasion en si parfaite harmonie avec sa mis-
sion. Aussi, son digne président, M. J. de Rongé,
vivement préoccupé de cette question, se rendit à
Bruges afin de s'assurer par lui-même de la réalité
et de l'importance des faits qui lui avaient été si-
gnalés au sujet de l’enfant-artiste. Comme nous, il est
revenu de ses investigations, convaincu que la Bel-
gique avait perdu un de ses plus grands artistes dans
la personne de FRÉDÉRIC VAN DE KERKHOVE et
qu'elle avait actuellement un solennel devoir à accom-
plir : le reconnaître et l'honorer.
ÉTÉ.
Les œuvres ou du moins une partie des œuvres de
Frédéric Van de Kerkhove (165 panneautins), ont été,
en premier lieu, exposées au mois de février 1874 au
local du Cercle artistique de Bruxelles. Elles ont
provoqué, parmi le public et les artistes, une sensa-
tion extrême qui s'est traduite par une admiration sans
réserve. Les organes de la presse ont été unanimes à
saluer cette exposition comme un des événements
artistiques les plus extraordinaires qui se soient pro-
duits en Belgique. On trouvera plus loin les articles
d'une certaine importance que ces journaux y ont
consacrés. Comme observation générale je crois être
en droit de faire remarquer que ceux qui, dès l'ori-
gine, m'avaient taxé d'exagération, ont montré un
enthousiasme plus accentué que le mien.
Cette exhibition m'a valu une série de questions
auxquelles j'ai répondu dans le Journal des Beaux-
Arts. Mes réponses se trouvent dans ce volume sous
une autre forme et aux places voulues par la dis-
position des matières. Je les ai naturellement augmen-
tées et fortifiées d'après les faits nouveaux qui se sont
produits. Les lecteurs me pardonneront s'ils rencon-
trent de temps en temps quelques redites. Elles sont
inévitables dans un travail du genre.
A la dernière heure on a exprimé l'opinion que
toutes les grandes villes de Belgique devraient être
mises à même de voir ces tableautins pour l'édifica-
tion comme pour l'enseignement du public. Cela a
eu lieu. Après Bruxelles c'est Anvers qui a exposé
l'œuvre de Fritz par les soins du Cercle artistique.
Gand est venu ensuite puis Liége. A Gand c'est la
Société des sans nom non sans cœur qui apris l'ini-
tiative, à Liége c'est la Société libre d'Émulation.
Le petit personnage que l'on rencontre dans presque
tous les panneautins, a été placé là, comme nous
M ve
l'avons déjà dit, par M. Van de Kerkhove, père.
Les tableaux de l'enfant n'avaient pas été destinés
à être montrés au public et le père, trompant
ainsi sa douleur , avait glissé l'ombre de son fils
au milieu de son œuvre. Quelques personnes à
qui Fritz avait donné de ses travaux, sont venues
après sa mort prier M. Van de Kerkhove de peindre
la silhouette de l'enfant dans un coin du paysage
comme souvenir. Il n'est peut-être pas inutile que le
public connaisse ce détail; on s’expliquera ainsi la
différence assez caractéristique qui existe entre la
touche de l'enfant et celle du père; on remarquera
que la pose de l'enfant est toujours en harmonie avec
le caractère du paysage. En général Fritz rêve, assis
ou marchant, et il y a quelque chose qui vous prend
à la gorge et aux yeux quand on suit, par la pensée,
le cours des idées qui devaient dominer ce petit génie
au milieu de la nature où tout était pour lui tristesse,
poésie et mystère.
On s'est demandé aussi comment il se fait que
pendant trois ans on n'ait pas parlé des œuvres de
Fritz.
La réponse est aussi simple que péremptoire :
Pendant ces trois ans M. J. Van de Kerkhove a
exposé des œuvres de son fils à Courtrai, à Namur,
à Louvain, à Bruges et à Gand.
Personne ne les a remarquées.
Seulement, après la publication de mon article
dans le Journal des Beaux-Arts du 15 septem-
bre 1874, la commission de l'exposition de Gand re-
tira des coins où ils avaient été maladroitement pla-
MR PT
cés, deux paysages de Fritz et les exposa à la rampe.
A partir de ce moment, la foule se pressa devant les
deux tableaux jusqu'aux derniers jours de l'exposition
qui étaient venus. Le Journal de Gand et le Précur-
seur consacrèrent à ces panneaux des articles très en-
thousiastes. On les trouvera plus loin.
IV.
Depuis que nous vivons avec l'héritage délaissé par
l'Enfant de Bruges, nous sommes parvenu, croyons-
nous, à force de comparer et d'étudier, à une classifi-
cation logique de ses travaux. Certes, ce n'est pas l'in-
terprétation de son génie, chose impossible, d'après
nous, mais c'est l'explication de l'emploi de son temps
et du mouvement de ses idées. Qu'on veuille bien
nous suivre et que ceux qui sont plus ou moins fami-
liarisés avec les œuvres de Fritz, ne perdent point
celles-ci de vue en nous lisant.
D’après des notes qui nous sont communiquées par
le père, il résulte de recherches faites dans les papiers
de la maison, que Fritz, vers l’âge de 4 ans, dessinait
soit au crayon, soit à la plume, soit avec le canif, des
constructions accompagnées de quelques lignes de
paysage; les murs de la maison et ceux du voisin
étaient couverts de griffonnements de ce genre. On a
retrouvé une boîte de bois sur laquelle l'enfant a des-
siné au canif une tombe avec son nom... Ce n’est que
vers l’âge de 6 ans qu'il se manifeste un peu sérieuse-
ment. C'est donc à partir de cet âge qu'il faut prendre
Fritz et le raisonner.
de
Plus haut j'ai parlé des trois manières de peindre
de Fritz. Déterminons maintenant les diverses épo-
ques de son activité artistique et des impressions qui
y correspondent.
Sa première époque est celle où la vue des livres
illustrés lui inspire l'idée de peindre des motifs plus
ou moins semblables à ceux qui tombent sous sa
main. Jamais cette espèce de ressouvenir n'est con-
forme au modèle, toujours l’idée dévie au départ et
devient la sienne propre.
La seconde époque est une des plus intéressantes.
Il accompagne son père dans les environs de Bruges
et de Blankenberghe. Il n’y travaille pas sur place; il
rentre avec des impressions qu'il exprime avec une
grande finesse de touche et un sentiment extraordi-
naire de l'harmonie. Ces petits paysages, généralement
en longueur, sont charmants. C'est pendant ses longs
silences que Fritz les rêvait et les coordonnait.
La troisième époque correspond aux jours pendant
lesquels il médita devant des eaux-fortes. Il est pour
nous évident que certains effets de l'eau-forte l'ont
beaucoup préoccupé. Je parle de l'effet et non du des-
sin et de la ligne. Il a certainement exécuté quelques-
uns de ses paysages dans la pensée de conformer le
résultat à celui que réalisent certains aquafortistes
qui, dans les lointains surtout, arrivent à des inten-
tions délicieuses.
La quatrième époque est celle où il a été quelques
rares fois au théâtre avec son père. La vue des décors
doit l'avoir enthousiasmé, car on trouve dans son
œuvre une dizaine de panneautins décoratifs d'une
GRR.
superbe et crâne venue. Je croirais même que les
panneaux dont je parle ont été peints le soir, si j'en
juge par des effets de couleur autres que ceux qu'on
obtient en plein jour ; l'enfantaura pensé que ces choses
destinées à être vues le soir devaient être traitées dans
les mêmes conditions de lumière. Je donne cette der-
nière opinion sans y attacher une grande importance.
La cinquième époque est celle où il se sent attiré
par le Ruysdael, le Van Goyen et le Corot de la mai-
son paternelle. Les tonalités lui plaisent d'autant plus
qu'elles sont les siennes et qu'elles se sont révélées à sa
seconde époque, celle des promenades, alors qu'il
regardait la nature et non des tableaux, alors qu'il
rêvait et qu'il ne calculait pas. Tous les panneautins
que je place dans cette cinquième époque, sont carac-
téristiques et tout le monde les a touchés du doigt.
La sixième époque, celle pendant laquelle il est
mort, s'inaugure majesteusement par une demi dou-
zaine d'admirables motifs de forêts, traités visiblement
avec émotion et douleur. Oui, un indicible sentiment
de majesté et de poésie a tourmenté et enthousiasmé
l'enfant pendant qu'il peignait ces solitudes grandioses
et ombreuses. C'est ce qui l'a tué.
Comme on le verra par la suite,on a beaucoup rai-
sonné sur la matière, on a même peut-être un peu
divagué, grâce à l'extraordinaire et à l'imprévu de la
question, mais les grandes lignes que nous avons tra-
cées dans notre essai de classification, sont restées
debout et le père à qui nous les avons soumises en a
reconnu la justesse et l'exactitude.
M
(Nous complétons la première partie de ce livre par la publication de
quelques articles parus avant l'exposition. Nous avons dû nous montrer
sobre de ce genre d'extraits et nous borner à donner ici la physionomie
générale de la presse. On verra dans la seconde partie l'opinion publigne
se dessiner et s'exprimer en présence des preuves produites.)
UNION DE L'OUEST (FRANCE), 8 novembre 1874.
UN ENFANT DE GÉNIE
FRÉDÉRIC VAN DE KERKHOVE
Monsieur le Directeur,
Il y a quelques jours, l'Union de l'Ouest entretenait ses lec-
teurs, dans une courte nouvelle, de Frédéric Van de Kerkhove,
peintre belge, mort à dix ans. Des détails sur la vie de cet
enfant vous intéresseront peut-être. Ceux qui vont suivre ont
été puisés à bonne source, et je n'hésite pas à vous en offrir
la primeur. Tout ce qui tient à l’art en ce moment, n'est-il pas
un peu votre bien ?
J'arrive de Bruges. Il y a quelques heures je traversais d’un
pas rapide la Halle, la rue Breydel, le Bourg tant de fois
décrit. Le carillon ne parvenait pas à me distraire, et la cloche
de triomphe dont le son magistral émeut le touriste, me
trouvait insensible. Il me tardait de rentrer en France où
J'emportais ma gerbe de souvenirs.
Le cœur humain, que les philosophes aiment à dire inson-
dable dans ses profondeurs, m'a toujours semblé singulièrement
restreint. Un rien le remplit. Jetez un nom, une fleur, moins
encore, une larme, et voilà le vase qui déborde! Et tous les
enchantements de la nature, toutes les splendeurs de l’art, tous
les souvenirs nous deviennent étrangers. Votre cœur est plein,
cela suffit.
Sans doute, il vous serait souvent malaisé de dire ce bonheur
EN de
sans nom dont vous vous sentez vivre, cette tristesse dont vous
souffrez avec un amer plaisir. Qu'importe? L'homme n'est-il
pas à lui-même tout un monde? Après les jours de dévouement
l'homme n'a-t-il pas droit à ces courts instants de vie solitaire
et repliée? Laissez donc ce promeneur qui s'en va, pour un
temps, seul avec soi; ne le troublez pas, ne lui soyez pas im-
portun, n'attendez de lui que ce qu'il peut dire.
En octobre 1862 — cinq siècles après Jean Van Eyck —
naissait à Bruges un enfant qui devait s'appeler Frédéric Van
de Kerkhove.
Son père était peintre de genre. Frédéric fut paysagiste.
Sa vie? Elle devait se renfermer dans un cycle de dix années.
Ce jeune peintre est mort le 12 août 1873.
Il n'y a pas eu d'événements dans cette existence limitée, mais
les grandes œuvres l'ont remplie. On a dit maintes fois que
l'homme est dans l'enfant. Frédéric ne perdit jamais rien des
grâces de l'enfance et dès le premier âge l’homme en lui se révéla.
Ceux qui l'ont connu vous diront qu'il naquit souffreteux de
corps, mais vaillant d'âme et d'esprit.
Souvent on l’entendait demander s’il allait mourir. Il était
d'une pâleur extrême.
Elancé, mais sans proportions équilibrées, la poitrine était
maigre et retrécie pendant que les attaches attestaient une force
musculaire très prononcée.
Sa tête était celle d’un homme.
Le front haut et large eût enthousiasmé un adepte de Gall.
Le bas du visage annonçait une grande fermeté, tandis que
l'œil et les lèvres portaient l'indice de la réflexion.
Cet être anormal avait dans l'âme je ne sais quels pressen-
timents d'infini qui le consommaient. Il lui semblait que la terre
ne serait pour lui qu'un lieu de passage. Il vivait plus haut.
Vainement occupé de satisfaire une soif ardente et de tromper
la faim qui le dévorait, l'enfant-martyr ne se trompait pas sur
sa nature aérienne. Il prenait les mains de quiconque l'appro-
chait, comme s’il eût craint de s'envoler. Il s'endormit maintes
fois sur les genoux de sa mère auprès du chevalet paternel,
entourant de ses bras quelque objet aimé.
Il sentait le besoin de jeter l'ancre.
A ceux qui le venaient voir, il offrait un paysage. Aux
pauvres qu'il recherchait il donnait un sourire et quelques mots
du cœur.
ER
Une figure de vieillard le rendait triste. [l avait la certitude
de sa fin prochaine.
Ce fut vers l'âge de six ans que l'enfant prit un crayon, des
pastels, un couteau à palette et qu'il commença de produire.
Ses premiers paysages sont remplis de caractère. Les dunes
de Blankenberghe furent le lieu préféré de ses méditations,
mais Frédéric ne sut jamais copier la nature : il l'interpréta.
C'est ainsi que ses panneaux peints en 1871, qui se terminent
avec une certaine uniformité par des sables et des groupes de
rochers, portent tous le cachet d'une inspiration vraie, d'une
science personnelle de la composition qui donnent la mesure
du génie créateur de l'artiste.
La nature était pour lui le thème et rien de plus.
Il se servait d’un coin de ciel ou d'un buisson, comme Racine
et Corneille ont usé du moule de la tragédie grecque. Celle-ci
fut pour nos poëtes le cadre dans lequel ils ont enchâssé leur
génie, mais Racine et Corneille n'ont pas cessé pour cela de
rester personnels. Ainsi en a-t-il été de cet enfant-poète,
Frédéric Van de Kerkhove.
I] était poète par le cœur.
Un paysage l'exaltait. Il y avait en lui de ces entretiens
mystérieux que les âmes vulgaires ne connaissent pas. Il était
transporté par delà nos sphères visibles et terrestres, lorsque la
voix de la nature vibrait dans son âme. Son impuissance à
traduire comme il l'eût souhaité les sublimes visions que sondait
l'œil de sa pensée, l'emplissait de mélancolie.
De 1870 à 1873, cet enfant de génie n'a pas exécuté moins
de 350 panneaux. La plupart mesurent vingt centimètres sur
huit ou dix. Des lacs sans fin, des montagnes aux cîmes élevées,
des arbres aux larges silhouettes, des ciels lumineux, de fortes
masses d'ombre, en un mot toutes les ressources du paysagiste,
tous les éléments de son art sont groupés dans une pondération
calculée par le jeune peintre.
Telle de ses compositions court les ventes de tableaux sous
le nom de Diaz. Telle autre est regardée comme une esquisse
de Théodore Rousseau. Un grand nombre de ses derniers
ouvrages font monter aux lèvres le nom de Salvator Rosa.
I jetait son sujet en une seule fois sur le panneau, qu'il tenait
dans sa main gauche, tandis que de la droite il maniait le
couteau. Etudiés à la loupe, on découvre dans les paysages
de Frédéric Van de Kerkhove de ravissants détails.
Ici, c'est un chemin couvert qui serpente à travers les herbes
et les ajoncs. Là, ce sont des collines à peine perceptibles dans
les lointains indécis que baigne le soleil couchant.
Certains de ses tableaux, au contraire, veulent être vus à
distance. Une sobriété de tons surprenante ne permet pas de
juger de leur valeur si la lumière diffuse ne vient achever le
travail de l'artiste, en noyant les contours de ses nuages ou de
ses oserales.
Mais la note dominante de cet œuvre gigantesque, c'est une
mâle tristesse. Frédéric Van de Kerkhove fût devenu le Paul
Huet de la Belgique par le côté mélancolique de son riche
talent.
Il est mort.
A l’heure où tant d’autres ne sont pas encore entrés dans la
vie, le jeune peintre s'en est allé, laissant derrière lui plus
d'œuvres qu'il n’en faut pour asseoir une mémoire. ;
Deux grandes passions ont partagé sa vie : l’amour des
pauvres et l’amour de l’art.
Bruges counaissait les hauts instincts de son jeune citoyen.
Quand il mourut, ce fut un deuil public. Grands et petits
s'empressèrent autour du blanc cercueil. Il y eut là le bourg-
mestre, des magistrats, des artistes et des pauvres. Ceux-ci
comprirent les premiers tout ce que Bruges perdait dans la
personne de cet enfant qui eût été une providence en même
temps qu'une gloire nationale. Ils le pleurèrent et chaque jour
des fleurs nouvelles sont apportées sur sa tombe par la main
discrète de quelque pauvre dont il soulageait la misère.
Nous aussi, nous avons voulu voir l’humble tertre où dort
Frédéric Van de Kerkhove.
Sa tombe a la forme d’un sillon.
Mais ne serait-il pas juste que l'artiste fût honoré dans son
génie comme l'enfant est récompensé dans sa charité? Quelques
patriotes ont émis la pensée que les œuvres du peintre belge
fussent l’objet d’une exposition prochaine. Et pourquoi non?
L'enfant-martyr n’a-t-il pas droit à sa part d’immortalité? Sa
vie n'est-elle pas digne d’être offerte en exemple ? Ce n’est pas
la France qui songerait à marchander l'éloge à ce descendant
de Crayer et de Rubens.
HENRY JOUIN.
SR =
REVUE SPIRITE (FRANCE), noyembre 1874 (1).
LES ENFANTS SONT PLUS AGÉS QUE LEURS PÈRES.
Sous ce titre : Frédéric van de Kerkhove, le Journal des
Beaux-Arts de Belgique, directeur M. Ad. Siret, dans son nu-
méro du 15 septembre dernier, publie la biographie d'un jeune
et déjà célèbre paysagiste, mort à l’âge de 10 ans et 11 mois,
le 12 août 1873. Nous en extrayons les passages suivants :
Le défaut de place nous empêche de suivre l’auteur dans les
allures et la manière de travailler de l'enfant. Disons seulement
qu'à sept ans, sans savoir dessiner, Fritz ébauchait des séries
de petits paysages parfaitement caractérisés. De huit à neuf ans,
il s'amusait à copier à l'huile des paysages gravés à l'eau-forte.
Jamais cela ne ressemblait à l'original. L'enfant y mettait son
sentiment à lui, lequel se traduisait toujours par un ton de colo-
ration particulier. Tous les tableaux ou plutôt tableautins sortis
de son couteau à palette, sont d’une profondeur de mélancolie
que jamais artiste ancien ni moderne n'a su obtenir. Les pre-
mières impressions, il les reçut dans les environs de Bruges et
de Blankenberghe. Tout paysage l’exaltait et l'attristait. Que
voyait-il dans cette reproduction de la nature? Quel chant de
tristesse et de douleur venait donc emplir cette petite âme pour
qu'elle débordât ainsi en pleurs et en élégies ?.…
Son œuvre s'élève à plus de trois cent cinquante petits pan-
neaux. [Il en faisait parfois plusieurs dans une journée. 150
environ sont en possession de la famille. Dans le cours de l’ana-
lyse qui est très longue, l’auteur cite des panneaux qu'on salue-
rait s'ils étaient signés Diaz, Salvator Rosa, Corot, Van Goyen,
Hobbema, Th. Rousseau, Courbet, Decamps, Ruisdael.
C'est de l'art français que se rapprochent, d'une manière par-
(1) Sije donne ici l'article de la Revue fondée par M. Allan Kardec, ce
n'est point, naturellement, pour en tirer parti en faveur de la cause que je
défends. J'ai voulu montrer l'immense popularité acquise en un instant à
l'enfant de Bruges, en France comme partout ailleurs. J'abandonne, comme
il convient, le ridicule de l'article, quant au fond, à l'appréciation du lecteur:
Ad. S.
ticulièrement visible, le goût et les tendances de Fritz. Il en a
la spontanéité, l'initiative, le sentiment et l'esprit. D'où lui est
venue cette espèce d’assimilation ? De nulle part. Il sentait ainsi
par lui-même, car l'enfant n'a jamais connu les nuances qui
différencient les écoles. Z/ a peint ce qu’il a vu. Voilà l'école où
il est né et où il a vécu sa petite vie.
(Suit encore un long extrait de notre notice, après quoi
l'auteur reprend en copiant l'Echo du Parlement et l'Echo de
Bruxelles du 2 octobre 1874, et accompagne cet extrait de
Remarques : )
M. Ad. Siret a fait à l’Académie (classe des Beaux-Arts) une
communication verbale au sujet d’un enfant de dix ans et onze
mois, Frédéric Van de Kerkhove, de Bruges, mort récemment,
et qui a laissé une œuvre considérable, composée d'environ
350 petits panneaux peints. M. Siret a présenté aux membres de
la classe une vingtaine de ces panneaux, représentant tous des
paysages peints avec un aplomb et un talent qui ont provoqué
dans l'assemblée une vive émotion et un enthousiasme qu’elle a
exprimé en formulant, sur la proposition de MM. Alvin et
Fétis, le vœu que les œuvres de ce génie, si prématurément en-
levé aux arts et à la patrie, soient exposées publiquement à
Bruxelles. Le bureau a remercié M. Siret pour son intéressante
communication et décidé qu'une notice sur Frédéric Van de
Kerkhove sera publiée dans les Bulletins de l’Académie.
Remarques.— Cette situation d'un enfant prodige n'est pas
nouvelle : le Spiritisme l'a depuis longtemps expliquée, par la
plume de l'un de ses fils le plus autorisé, dans la Revue de 1858
et dans les cinq livres fondamentaux de la doctrine. La lecture
de ces ouvrages ne laisse pas un seul doute dans l'Esprit du
chercheur sans préjugés, qui sait, après contrôle, admettre la
réincarnation comme une loi indispensable et primordiale.
Pourquoi Fritz est-il une exception? Pourquoi sans avoir
appris, est-il un peintre habile dont les toiles inspirées, pleines
de lumière, peuvent être prises pour des Diaz ? Pourquoi peut-il
à l’âge de huit à dix ans, produire une œuvre considérable pour
faire dire au peintre français, le puissant coloriste Édouard
Richter : — Quelles belles esquisses de Théodore Rousseau ! Et
puis, les 350 panneaux qu'il laisse, viennent « d'une intelligence
native, n'ayant subi l'influence d’aucun contact.
Ah! si M. A. Siret, l'éloquent auteur de la re de
Frédéric Van de Kerkhove, avait pu avant d'écrire se rendre
compte des travaux d’Allan Kardec, son généreux Esprit eût
formulé des pensées sublimes au sujet de cet enfant prodige
qu'il regrette d’avoir vu mourir vingt ans trop tôt, et pour lequel
il demande à la patrie une reconnaissance et une consécration
due à son talent de maître. Oui, au nom de la vieille loi de la
réincarnation, Fritz avait vécu, il avait senti, il avait déjà été
artiste et penseur avant l’âge nubile ; il s'était élancé dans cet
inconnu pour l'homme, dans ce domaine de l'infini, où son
âme, dégagée des étreintes de la matière, s'était promenée au
milieu des splendeurs souveraines de l’erraticité ; revenue à la
vie terrienne, à l'épreuve, il avait pris une enveloppe éphémère,
pour un temps déterminé, laissant à ses contemporains, à ses
parents bien-aimés auxquels il laisse des regrets, le souvenir d’un
être actif, d’un penseur, une preuve admirable de la loi ressus-
citée et mise à la portée de tous par le profond et judicieux phi-
losophe Allan Kardec. A dix ans, il meurt pour renaître sans
être entravé par des organes matériels ; il a fini une épreuve tem-
poraire, et s'en va parmi les Esprits éclairés, au milieu de la
cohorte des sages, préparer de nouvelles œuvres; il aidera les
déshérités qu'il aimait tant (cela, nous le savons), à s'affranchir
des étreintes qui emprisonnent leur intelligence, à s'élever
comme lui vers ces conceptions sublimes qui allégent le pé-
risprit et promettent {à l'homme qui a compris la charité, la
solidarité, l'amour selon Dieu, de monter dans la demeure où
resplendit l'éternelle justice.
Oui, Messieurs les académiciens belges, reconnaissez toute la
valeur de cet enfant, élevez-lui une statue, répétez à tous les
échos qu'à dix ans il avait été extraordinaire, sublime d’amour
filial et de charité envers les éprouvés, que son cœur était vail-
lant, son intelligence lucide et plus grande que nature, que ses
pensées s'envolaient au-delà de la vie terrestre, car il se préoc-
cupait de la vie future. Quand ces preuves officielles seront
livrées à la publicité, chaque spirite vous remerciera pour cet acte
de justice et pour avoir reconnu chez un petit être, des facultés
qui n’appartiennent qu'aux hommes déjà mûrs et façonnés par
les luttes de la vie.
Vous qui avez des cheveux gris ou des têtes blanches, donnez
une sévère leçon aux hommes âgés qui n’ont pas pitié des jeunes
gens; montrez-leur que la sagesse, loin d’être l'apanage réel des
années, cède le pas à cet affreux égoïsme à un seul qui, pour
vous mettre à l'abri des dangereuses impulsions de l'égoïsme à
— 41 —
deux, ou à trois, ou à quatre, commence à vous dessécher le
cœur de manière à le rendre parfois insensible. La vieillesse,
c'est l’âge respectable, il est vrai, mais l'âge où l’on ne peut plus
apprendre, où l'on ne peut plus oublier; ce quiest réel, c'est
que les enfants sont plus âgés que leurs pères, et que nous
devons estimer infiniment les nouveaux venus.
Le Spiritisme explique cette proposition qui n'est pas le moins
du monde paradoxale : L'âme d’un vieillard pouvant entrer dans
le corps d'un enfant, en vertu de son immortalité et de la loi
préconisée par la philosophie spirite, il s'ensuit que la série de
ses incarnations constitue une chaîne insécable dont chaque
anneau représente une vie humaine, et que la dernière généra-
tion a vécu la vie de toutes les incarnations antérieures ; consé-
quemment, le plus jeune est le plus vieux, cela frappe le simple
bon sens. Actuellement nous devons regarder l'humanité d'il y
a 20,000 ans comme l'enfance de la nôtre, et nous savons tout
ce que savaient les humanités intermédiaires, plus, une multi-
tude de procédés et de choses qui leur étaient inconnues.
Imaginons-nous un ancien Guèbre, un Indou des temps
brahmaniques, un Egyptien de la première dynastie qui, se
réveillant de leur longue léthargie et ne comprenant rien à nos
usages actuels, voudraient nous ramener vers les coutumes du
passé, à leurs mets et à leur industrie rudimentaire, en vertu de
leur vénérable expérience ; nous nous empresserions de les
renvoyer, de les engager à reprendre leur sommeil interrompu,
cela est incontestable, Au fond la prétention de ces ombres du
passé ne saurait être plus inconvenante que celle de certains
anciens qui affichent la prétention d'en savoir plus que leurs
fils ; il est donc rationnel de penser que l'enfant venu trente ou
quarante ans après son père, saura au bout de vingt ou trente
années, non-seulement tout ce que savait son père, mais aussi
tout ce qui a pu être découvert et analysé depuis que son père
a l’âge où l'on cesse d'acquérir pour commencer à perdre.
Les hommes de mauvaise foi devenus égoïstes, nient ces vérités
fondamentales parceque l'égoisme est le lot de la généralité
des hommes, et qu'un homme de soixante ans ne cherche à
établir sa supériorité sur un homme de 25 ans que d'une
manière relative à l'époque où il était jeune et vigoureux par
rapport à son âge actuel; c'est le regret et la glorification du
temps où il aimait. C’est un grand malheur pour les humanités
de notre globe, que cette obstination de la génération qui s'en
va à nier la supériorité de celle qui arrive, et cette révolte impie
a coûté et coûtera encore bien des larmes et du sang à notre
infortunée planète; mais c'est un mal quia sa raison d'êtreet dont
la terre se débarrassera, lorsque chacun se répétera que la fleur
étant l'état parfait de la chenille, la corolle et les aïles les attributs
caractéristiques du plein développement, on ne peut admettre que
l'état parfait de l'homme soit celui où l'obésité arrive, où les
cheveux s'en vont, contrairement à ce qui est admis par la science
constituée, depuis qu'elle a pris sous sa protection spéciale la
naissance des insectes, et qu'elle a chanté l'amour des fleurs.
Néanmoins, nous aimons trop ceux qui nous ont précédé
dans la vie, qui ont soutenu nos premiers pas, pour les traiter
comme le faisait naguère un désillusionné de la vie, le poëte
Chateaubriand, qui écrivait dans ses Mémoires d'outre-tombe,
parcequ'il avait, disait-il, le bonheur d'être jeune à 76 ans,
et cela, à propos de Charles X, le vieux roi : « Les vieilles gens
se plaisent au cachotteries, n'ayant à montrer rien qui vaille.
Je voudrais qu'on noyât quiconque n'est plus jeune, à com-
mencer par moi et douze de mes amis. » Ce célèbre écrivain a
dit aussi : « L'âge nous flétrit en nous enlevant une certaine
vérité de poésie qui fait le teintet la fleur de la jeunesse. »
Ce sage était trop sévère, et, comme conclusion, nous allons
exprimer le désir que les membres de l’Académie belge veuillent
bien étudier les ouvrages d’Allan Kardec; ils trouveront dans
le Livre des Esprits, réunies sous une forme dialoguée, concise
et logique, les réponses aux questions qu'ils se seront mentale-
ment adressées au sujet de l'enfant prodigieux qui a excité dans
leur assemblée une émotion et un enthousiasme bien naturels.
Ils apprendront ainsi qu’il n'y a pas de miracles ni de privi-
léges, mais une loi générale, éternelle qui laisse à l'âme son
libre arbitre,lui permettant de progresser par ses efforts continus.
Frédéric Van de Kerkhove, après avoir beaucoup vécu, avait
profité de ses incarnations, et, pendant son épreuve passagère,
il a dû, ce faible enfant, sentir, penser et agir comme un
homme, cela est rationnel et incontestable.
NS
JOURNAL DE BRUGES (BELGIQUE), 31 janvier 1875.
FRITZ VAN DE KERKHOVE.
Nul n'est prophète dans son pays. On a beau nier cette vérité,
on la subit à son insu. C'est ainsi que, quand nous lûmes dans
le Journal des Beaux-Arts le long et bel article que son Direc-
teur consacra à l'œuvre artistique du jeune Fritz Van de Kerk-
hove de Bruges, mort, il y a quelques mois, à l’âge de 10 ans,
nous nous dîmes : quoi, un phénomène de ce genre nous serait
révélé par un étranger, et cet enfant aurait dessiné, peint, sans
que nous l'eussions appris! Puis, il faut le dire, on croit peu,
généralement, à ces révélations subites d’un talent inné, prime-
sautier; et comment supposer que, sautant à pieds joints au-
dessus de l'enseignement scolastique, un enfant passât pour ainsi
dire maître sans rien avoir appris.
La chose est vraie, des plus vraies cependant. Elle est là vi-
sible et palpable, et, il faut bien l'avouer, la Belgique a perdu,
en cet enfant, un grand artiste à venir! C’est pour lui que sem-
blent avoir été écrits ces deux vers dont on a si souvent abusé,
mais dont l'application est ici rigoureusement juste :
Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître
Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.
Nous avouons être allé sceptique voir cette étrange galerie et
en être revenu croyant.
Il y a quelque chose de touchant à voir un père, artiste lui-
même, vous montrer les larmes aux yeux, l'œuvre de son fils;
œuvre immense si l'on pense qu'elle compte environ 350 ta-
bleaux faits par cet enfant, dont les Jouets étaient une palette et
un pinceau, qui dérobait les morceaux de caisse de cigares et les
couleurs de son père pour en faire ces charmants petits paysa-
ges, pleins de poésie mélancolique, qui font rêver et penser à ce
triste dicton : « Quand ils ont trop d'esprit, les enfants ne vivent
pas. » II a vécu cependant, le jeune Fritz, vécu beaucoup en peu
de temps. Il fallait qu'une puissance invisible, sachant qu’il lui
serait donné peu de temps, le poussât à accomplir en trois ans
l'œuvre d'une longue vie d'artiste. Car il n’ignorait rien cet en-
fant qui n'avait rien appris, il avait la science de la perspective,
de l'harmonie des couleurs, l'inspiration.
Rien de touchant, d’extraordinaire, comme cette exposition,
on y rêve quand on ne la voit plus.
En terminant l'article magistral qu'il a consacré à cet enfant
de génie, M. Adolphe Siret disait :
« Nous avons dit que le jeune peintre serait devenu, en sup-
» posant que ses progrès se fussent régulièrement et mathéma-
» tiquement accentués, le plus grand paysagiste du monde...
» Nous désirons ardemment que cette opinion soit contrôlée.
» L'exposition dont nous venons de soulever le projet, permettra
» ce contrôle; elle révêlera au pays ce Pic de la Mirandole de
» l’art. Plus malheureux que lui, notre enfant sublime mourut
» vingt ans plus tôt, non moins digne de la légitime célébrité
» dont nous demandons aujourd’hui à la patrie la reconnaissance
» et la consécration. »
Ce vœu va s’accomplir; l'œuvre de Fritz Van de Kerkhove
va être exposée au Cercle artistique de Bruxelles, qui a préparé
un salon pour la recevoir, honorant ainsi le jeune artiste bru-
geois, si tôt ravi à l'art qu'il devait illustrer.
LA CHRONIQUE (BELGIQUE), 1% février 1875.
FRITZ VAN DE KERKHOVE,.
Une exposition extrêmement intéressante s'ouvrira cette se-
maine au Cercle artistique, et je crois remplir consciencieuse-
ment mon sacerdoce de journaliste en disant tout de suite aux
lecteurs de la Chronique ce que sera cette exposition.
On comprendra, j'espère, sans trop réfléchir, que la discrétion
ne peut pas être une des qualités d’un folliculaire sceptique.
Le Cercle va donc exhiber, vendredi prochain si je suis
bien renseigné, l'œuvre d'un peintre mort à l’âge de onze ans et
quelques mois, Fritz Van de Kerkhove, de Bruges. Cet œuvre,
composé d'environ deux cents petits panneaux, contient des
morceaux d’une valeur réelle. Je les ai vus, examinés, étudiés —
j'allais dire touchés — avec stupéfaction. C’est cette stupéfaction
qu'il faut expliquer ici.
Avant de dire ce que je pense du jeune Van de Kerkhove et de
ses œuvres, rendons d’abord hommage à la vérité. C'est M. Siret,
directeur du Journal des Beaux-Arts, qui a le premier mis en
lumière le talent de l'artiste brugeois. Si je dis qu'il n'a presque
pas exagéré les qualités de cet enfant-prodige, on me croira sans
doute, car je n'ai pas l'habitude de caresser l'amour-propre de
M. Siret.
Fritz Van de Kerkhove était paysagiste. Il a commencé à
peindre en 1870; il est mort en 1873. Pendant ces quatre an-
nées, il a fait plus de 500 tableautins.
Il avait donc à peine huit ans lorsqu'il s'est adonné à la pein-
ture avec une assiduité passionnée, sans maître, livré à lui-même.
La maison de son père (peintre lui-même, mais sans prétention)
est pleine de tableaux anciens; il a vécu dans cette espèce de
musée comme dans l’atmosphère favorable à ses facultés intel-
lectuelles. Il y a quelque chose de fantastique et de merveilleux
dans l'éclosion rapide de ce talent phénoménal.
Ne vous semble-t-il pas que le milieu où l'on vit peut, en
certaines circonstances et le tempérament se prêtant à cette hy-
pertrophie; opérer de façon que le cerveau soit pour ainsi im-
prégné, imbibé d'une même pensée, et que cette pensée se dé-
veloppe avec la puissance d'une plante dans l'air chaud et
humide des tropiques ?
*
"+
[l est évident, selon moi, que le jeune Van de Kerkhove a été
pendant toute son enfance obsédé par les tableaux qu'il a eus
sous les yeux; ces images ont dû être pour lui un incessant cau-
chemar, maladie à la fois énervante et productrice : le dévelop-
pement du cerveau a dû se faire comme la croissance des os et
des muscles se fait dans la fièvre. Il y a là un cas de pathologie
que l’Académie de médecine pourrait mettre au concours sans
être ridicule; mais, pour l'élucider, il faudrait commencer par se
débarrasser de l'idée d'esprit détaché de la matière et d'âme,
libre dans le corps comme un sabre dans son fourreau.
En attendant que ce problème (qui n’est merveilleux que parce
qu'on ne l'a pasencore étudié à fond) soit résolu, voyons le résul-
tat de ces travaux étranges etle produit de ce cerveau chaufféà blanc.
*
F +
L'œuvre de Fritz Van de Kerkhove n'est composé que de
paysages.
Il est évident que la plupart de cés paysages sont des images
faites d'après des gravures : ils représentent des sites qui n'exis-
tent pas aux environs de Bruges que l'enfant n'a pas quittés.
Mais de ce qu'il se soit aidé des compositions d’autrui pour
réaliser son idéal, il ne s'ensuit pas que l'enfant soit un imita-
teur.
La gravure ou la photographie montre les objets avec leurs
tons relatifs ; mais elle ne produit pas la couleur, c’est-à-dire
l'apparence que la lumière donne aux corps de diverse nature
dont se compose un paysage. Or, ce qui est extraordinaire dans
les tableaux du jeune Van de Kerkhove, c'est qu'ils sont d’une
coloration admirable, tantôt douce et délicate comme les Corot,
tantôt vigoureuse comme les Rousseau, toujours fine et distin-
guée, harmonieuse d’une harmonie réelle.
*
x x
Chose à remarquer aussi, il n'y a presque pas eu de tâtonne-
ments dans le travail; pour ainsi dire du premier coup, en 1870,
les qualités de l'harmoniste se révèlent : à huit ans, l'enfant fai-
sait de petits chefs-d'œuvre.
Tout de suite, sans avoir appris, sans que le travail lui ait
donné une manière, sans gaucherie et sans naïveté, il est peintre;
peintre avec malice, avec habileté, avec rouerie, peintre savant,
si l'on peut parler ainsi, qui n’a pas été appris, peintre comme
Mondeux était mathématicien.
On parle de Mozart, on dit : « À huit ans il jouait du violon
en virtuose. » Mais depuis combien d'années déjà s’escrimait-il ?
Il n'y a pas de comparaison à faire. Etre peintre sans avoir
peint, c'est merveilleux ! Avoir un don qui remplace l'étude et la
pratique, qui bouleverse toutes les idées sur les difficultés d'exé-
cution, qui fait la nique au temps, c'est inexplicable. Mais cela
nous ouvre un horizon nouveau sur les facultés innées. Le jeune
Van de Kerkhove prouve en effet, selon moi, et d’une façon
irréfutable, que nous naissons tous avec certains germes spé-
ciaux, particuliers, que nous avons des aptitudes que le travail
fait grandir, mais que nous ne pourrions acquérir par le travail
si nous n’en possédions pas les embryons en nous-mêmes.
*
* +
Cette exposition étonnante fera faire bien d’autres questions
auxquelles il sera difficile de répondre.
Par exemple, cette question-ci :
Fritz Van de Kerkhove, s’il avait vécu, aurait-il été un grand
peintre ?
Oui, répondra-t-on tout de suite. Quand on fait des quasi
chefs-d'œuvre à dix ans, il n'y a pas de raison pour qu'on ne
produise pas des merveilles à vingt ans. Si, justement, il y a des
raisons.
Fritz Van de Kerkhove n'est pas un enfant; il avait la taille,
l'âge et sans doute le langage d'un enfant ; mais son travail est
d'un homme, et d'un homme mür. 11 aurait pu vieillir, il ne
serait probablement pas devenu plus vieux en tant que peintre.
A mon avis, il avait donné avant de mourir tout ce qu'il pouvait
donner. Tant d'adresse, de malice, de savoir prouve malheu-
reusement que la précocité est le produit d’une sorte de fièvre
cérébrale, de maladie; et il n'y a que les corps sains, dans les
terrains et les atmosphères propices, qui ont une continuité de
développement que l'âge n'arrête point.
*
x x
J'ai dit plus haut que l'enfant n'était pas un imitateur ; et cela
est vrai, car il n’a pas pu avoir sous les yeux des échantillons de
tant de peintres avec lesquels il a des rapports, depuis Van
Goyen et Rembrandt, jusqu'à Rousseau, Corot et d'autres maf-
tres modernes.
Mais, ce qui est encore plus surprenant, c'est que, sans être
un imitateur passif, il n’a pas non plus de personnalité bien ca-
ractérisée. C'est comme un réflecteur, un kaléidoscope vivant et
inconscient.
Il n'a pas non plus de défauts, ce qui fait que la lutte n'a pu
s'établir, et que ses qualités à l'état d'équilibre produisent presque
de belles œuvres.
A-t-il beaucoup vu la nature? On le croirait, car ses images ne
se ressemblent guère. Les effets sont doux ou heurtés, lumineux
ou sombres, avec des vigueurs ou des finesses qui caractérisent
admirablement l'heure que l'artiste a voulu exprimer. Son dessin
est d’une élégance rare, et les profils de ses horizons ont tou-
jours un style bien accusé, sans mollesse et sans hésitation. La
sûreté de la touche, la délicatesse des formes, quelque chose de
véhément et de paisible à la fois, donnent à cet art phénoménal
un accent qui fait crier aux peintres : « C’est à ne pas y croire!»
*
* *
Allez-y donc voir ! Le Cercle conviera le public à se rendre
compte par lui-même de cet œuvre stupéfiant. Samedi prochain
il sera visible, — nous dirons à quelles conditions, si conditions
il y a.
Je pense n'être pas mauvais prophète en disant que tout ce qui
est à Bruxelles digne du nom d'artiste, et toutes les personnes
qui s'intéressent aux choses de l'art, voudront voir les deux
cents tableaux du jeune Van de Kerkhove. Ne vous effrayez pas :
le plus grand de ces tableaux n’a pas cinquante centimètres de
hauteur ou de largeur, et la masse reste dans des proportions
vraiment lilliputiennes.
A titre de curiosité, et aussi pour servir à l'histoire de l’art
flamand au dix-neuvième siècle, le gouvernement ne ferait peut-
être pas mal d'acquérir une demi-douzaine de ces tableautins.
JACQUES.
DEUXIÈME PARTIE.
SOMMAIRE : I. Exposition de quelques unes des œuvres de Fritz à Gand
après sa mort. — II. Exposition de 165 tableautins au Cercle artistique
et littéraire de Bruxelles, à Anvers, à Gand et à Liége. — III. Opinion de
la presse belge et étrangère sur ces expositions. Articles publiés.
C'est le 6 février 1875 qu'a eu lieu au Cercle artis-
tique et littéraire de Bruxelles l'exposition de 165 ta-
bleautins de Frédéric. Cette exposition provoqua
parmi le public et parmi les artistes une émotion très-
vive, et, sans y mettre la moindre réserve, tout le
monde s’attendrit et admira. Semblable exhibition
eut lieu à Anvers, à Gand et à Liége et partout l'im-
pression fut la même. Dans ces deux dernières loca-
lités, la disposition de la grande et vive lumière indis-
pensable aux tableautins, laissa beaucoup à désirer.
Nous allons déposer la plume et laisser parler la
presse par ses critiques d'art spéciaux en position de
diriger, avec l'indépendance et le talent voulus, l’action
de l'opinion publique. Ce sont MM. Fétis, Ch. Buis,
G. Lagye, E. Leclercq, Max Sulzberger, C. Lemon-
nier, etc. Ces articles n'ont trait pour le moment
qu'aux expositions. La polémique se dessinera dans
la troisième partie : toutefois, on en percevra les élé-
ments précurseurs déposés au sein des restrictions
: |
A
plus ou moins nettement formulées que l'on va ren-
contrer.
Rappelons ici, avant de reproduire les articles an-
noncés, que le premier journal qui, après nous, ait
parlé des tableaux de Fritz, est le Journal de Gand du
13 octobre 1874. Nous avions signalé, dans le Journal
des Beaux-Arts, les tableautins de l'enfant exposés
dans des coins perdus du Salon de Gand. La Com-
mission, comme nous l'avons déjà dit, page 30, fit pla-
cer les tableautins sur un chevalet au milieu d’une
des salles. C’est alors que Bertram, dans le Journal
de Gand précité, s'exprima comme suit :
Jetons quelques fleurs sur la tombe de cet enfant extraordi-
naire, Fritz Van de Kerkhove, auquel le Journal des Beaux-Arts
a consacré tout un article biographique. Nous l'avons connu,
ainsi que sa famille, et nous tenons de tout son entourage qu'il
n'y a rien d'outré dans ce que dit le biographe de son génie pré-
coce et de son cœur. Il suffit d'ailleurs de voir au Salon ses deux
paysages (1378 et 1370), pour comprendre combien d'espérances
la mort a anéanties en l'enlevant aux arts et à sa famille désolée.
Ces paysages ne sont pas de notre temps. Tout y est extraor-
dinaire et d’une conception à la fois sévère, hardie, mystérieuse,
mélancolique, profonde et singulièrement poétique. C'est la
nature vue des yeux de l'âme et traduite avec le faire des anciens
maîtres. Ce que cet enfant serait devenu, nul ne peut le dire.
C'était un voyant. La vue de telles œuvres, faites dans l'espace
de trois années, de sept à dix ans, bouleverse l'imagination.
C’étaient là les jeux de l'enfant, et il a laissé, dit-on, près de trois
cents tableaux semblables!
BERTRAM.
A ce même propos, le Précurseur du 22 octobre
disait :
« Avant de clore, quelques mots sur un sujet qui occupe la
presse : deux paysages, la curiosité du Salon de Gand, par un
enfant, F. Van de Kerkhove, mort à douze ans, et dont le
Journal des Beaux-Arts a donné le portrait et la biographie.
Pour être tout à fait complet, il convient que nous en parlions.
On a essayé de contester le génie précoce de cet enfant extraor-
dinaire. Pour qui a vu ces deux paysages, ce génie est incontes-
table. Nous ne voyons pas qu'on s’inscrive en faux contre l’attri-
bution qui lui en est faite, il faut donc admettre que ces deux
paysages sont bien de lui. Ils ne ressemblent d’ailleurs à rien de
connu et sont d’une extrême étrangeté. Mais, dans cette étrangeté,
il y a de la puissance, de la mélancolie, du mystère, un art
surprenant et un style tout à part (Voir surtout celui où la soli-
tude est complète. On y trouvera de bien rares qualités). »
P. J. VAN OUDENHOVE.
Remarquons en passant que six mois après, lors-
que l'exposition fut ouverte à Gand, le journal qui
appréciait Fritz dans des termes non moins enthou-
siastes que les nôtres et qui proclamait hautement
la valeur de «ces paysages qui n'étaient pas de notre
temps » ce journal, disons-nous, resta muet. Bertram
(Eug. Landoy) qui avait « connu Fritz ainsi que sa
Jamille >» n'eut pas un mot pour continuer la glorifi-
cation de l'enfant et prendre la défense d’une famille
dont l'honorabilité aurait trouvé dans sa plume un
défenseur, inutile $ans doute, mais au moins recon-
naissant. Le Précurseur inséra dans ses colonnes des
articles tantôt pour tantôt contre et fit par là douter
de son impartialité.
REVUE DE BELGIQUE, livr. de février 1875.
LA QUESTION VAN DE KERKHOVE.
Le Cercle artistique vient d'ouvrir ses salons à une exposition
de tableaux qui excite vivement la curiosité du public et qui
= . —
donne lieu aux controverses les plus ardentes entre les artistes.
Ces tableaux sont l'œuvre d'un petit prodige, Fritz Van de
Kerkhove, né à Bruges en 1862, et mort en 1873, à l'âge de
10 ans et 11 mois. D'après une notice publiée par M. Siret, le
révélateur de ce phénomène, cet enfant a été souffreteux et dé-
licat dès sa naissance; sa tête avait un développement anormal
et était le siége de douleurs constantes ; il jouait peu, mangeait
beaucoup et était toujours altéré de soif; il avait, paraît-il, le
pressentiment d'une fin précoce; il mourut d’un épanchement
au cerveau.
On connaissait déjà des musiciens précoces, comme Mozart,
des mathématiciens précoces, comme Pascal et Mondeux, des
savants précoces, comme Pic de la Mirandole et Stuart Mill; mais
c'est, pensons-nous, la première fois que l’on signale un peintre
aussi phénoménal que ce pauvre petit Van de Kerkhove.
Tout l'œuvre de cet enfant se compose de paysages ; quel-
ques-uns sont des souvenirs des environs de Bruges, des dunes
de Blankenberghe ; le plus grand nombre sont des œuvres d’ima-
gination inspirées de gravures du Tour du Monde ou du Ma-
gasin pittoresque. Cependant, si les premiers ne sont pas
peints d’après nature, les derniers ne sont pas des copies. La
gravure n'était pour le jeune artiste qu'un point de départ; à
peine avait-il commencé son tableau, qu'il oubliait son modèle
et lâchait la bride à son imagination.
Celle-ci avait une teinte mélancolique, elle était surtout im-
pressionnée par les effets élégiaques de l'automne, par la tris-
tesse des eaux noires et dormantes, par les ciels chargés de pluie,
par les horizons brumeux.
Pour donner une idée des tableaux qui composent l'œuvre
du jeune artiste brugeois, passons-en rapidement quelques-uns
en revue : voici, parmi les travaux de 1870-71, un tableautin
représentant une ville vue d'une petite éminence; les premiers
plans sont vigoureux; au-delà, la lumière qui rase les toits et
fait miroiter les tuiles donne une zone brillante d’une justesse de
ton étonnante; un autre tableautin, haut de 25 millimètres et
long de 10 centimètres, montre une ligne de saules tétards,
penchant tristement leurs têtes alourdies au dessus d’une eau
marécageuse ; plus loin, c’est la lisière d’un bois, dont les arbres
dépouillés noïient leurs silhouettes caractéristiques dans un ciel
gris chargé de neige; à côté, un tronc d'arbre, plaqué d'un blanc
vigoureux, pourrait passer pour une esquisse de Diaz. Dans le
panneau de 1872, nous trouvons encore un chaud effet d’au-
me
tomne pris dans un bois herbeux, une dune qui se détache sur
un ciel dont l'exécution révèle une facture étonnante; puis, un
ciel lumineux roulant ses gros nuages moutonnés au dessus
d'une mare, un moulin ruiné faisant une tache sombre dans un
ciel éblouissant de clarté qui rappelle Ruysdael, un bois illu-
miné par les dernières lueurs du soleil couchant qui pourrait
être signé Daubigny, une lisière ‘de bois d’une silhouette gran-
diose, une ligne d'arbres maigres et décharnés, se détachant sur
un ciel agité, et, à côté de ces œuvres larges et puissantes, de
petits paysages fins, détaillés, avec des horizons bleus comme
chez Breughel.
Dans le panneau consacré aux travaux de 1873, se trouvent de
vrais chefs-d'œuvre; voici, entre autres, un bouquet de peupliers
qui se dresse élégamment sur un coteau ; leur frondaison légère,
rendue par des frottis transparents, se découpe sur un ciel mar-
telé par le couteau à palette, outil favori du jeune peintre ;
voici une dune sablonneuse avec un coin de mer, dont les flots
gris et un peu huileux rappellent si bien ceux de la mer du
Nord et les interprétations qu'en ont données les vieux peintres
hollandais; voici encore le bois sur un ban de roc, qui pourrait
passer pour une étude de Rousseau dans la forêt de Fontaine-
bleau.
Ce qui étonne d'abord, c'est l’impersonnalité de toutes ces
peintures; on y trouve des esquisses qui rappellent tour à tour
Daubigny, Courbet, Diaz, Boulenger, Coosemans, Corot,
Troyon; puis, à côté de cela, Breughel, Van de Velde et Van
Goyen. Et cependant, malgré cette multiplicité d’aspects, on
ne peut méconnaître l’individualité de la facture; cela est si
caractéristique que, certainement, il suffit d'avoir vu une fois
l'exposition du Cercle pour pouvoir reconnaître désormais une
œuvre du petit Brugeois. On dirait que, obsédé d'un rêve de
couleurs, le jeune peintre commençait par pétrir quelques
taches harmonieuses sur son panneau, puis que, dans ces empâ-
tements, son imagination lui montrait des accidents de terrains,
des effets de végétation, des silhouettes d'arbres dont il accen-
tuait ensuite la forme par tous les moyens que lui suggérait sa
précoce ingéniosité; il devait tantôt rayer d’un trait d'ongle la
surface unie d’une mare, tantôt fouiller un buisson du bois de
son pinceau ou bien tamponner de son doigt un profil trop sec
où un bosquet trop opaque, ou encore marteler du revers de son
couteau les vibrations lumineuses d’un ciel nuageux.
La première impression produite par ces peintures a été l’en-
thousiasme mêlé à une certaine tristesse que cause toujours la
vue d’un phénomène contre nature, quand il se révèle dans un
être humain; puis, peu à peu, la méfiance s'est fait jour, les
paysagistes surtout ont commencé à mettre en doute la sincérité
de ces œuvres. Ils prétendent qu'il est impossible qu’un enfant
de onze ans ait, d'intuition, deviné toute la technique de la
peinture et soit arrivé à des résultats auxquels n'atteignent que
des artistes expérimentés.
La question est délicate. Elle met en suspicion des gens fort
honorables; de plus, elle supposerait de leur part une mise en
scène longuement préparée et pour laquelle on se serait servi
d'un pauvre petit être chétif, entouré de l’auréole d'une mort
précoce, comme d'un appât pour égarer l'opinion publique. Il y
aurait là une machination si odieuse, une exploitation si impu-
dente des sentiments les plus intimes, que nous nous refusons à
croire à une supercherie préméditée.
Un heureux hasard nous a fait rencontrer récemment le père
du jeune peintre, et nous n'hésitons pas à dire que son air de
sincérité, la franchise et le naturel de sa parole nous ont com-
plétement convaincu ; sa voix était encore pleine de larmes en
nous racontant toutes les circonstances de la vie de son enfant.
Le goût de la peinture était si inné chez lui qu'à ‘quatre ans,
il tourmentait sans cesse son père pour obtenir de lui des cro-
quis qu'il pût enluminer; on fut obligé d'engager un pauvre
peintre, restaurateur de tableaux, avec la mission de venir tous
les soirs dessiner pour le petit Fritz. Cette aptitude ne fit que se
développer avec l'âge; le jeune enfant s’emparait de toutes les
couleurs qui restaient sur la palette de son père; il travaillait
presque toujours debout, tenant d'une main le petit panneau,
appliquant de l’autre les couleurs, à l'aide du couteau à palette,
pour modeler les terrains et le ciel; il obtenait les frottis de
feuillages, les roseaux des marécages à l'aide d'un pinceau qu'il
écrasait pour en écarter les poils ; puis, quand sa couleur
séchait, avec un petit canif qu'on nous a montré, il striait l'eau
pour en accentuer le miroitement, pour dessiner les troncs
argentés des bouleaux dans un massif de verdure ou pour
pailleter d’un reflet brillant l'écorce d'un arbre; chaque jour, il
inventait quelque procédé nouveau et en tirait parti pour rendre
les effets que lui dictait son imagination
On se rend parfaitement compte de ces différents procédés ;
il ne serait même pas difficile de les imiter, mais ils n'ont de
valeur qu'à la condition d'être employés par un artiste ayant
ER
un sentiment aussi vif, aussi profond, de la couleur que l'avait
notre jeune peintre.
Quand son père touchait à ses tableaux, lui conseillant de
placer ici un arbre, d'indiquer ailleurs une maison, il se fâchait
et allait pleurer dans le sein de sa mère en se plaignant de ce
qu'on lui gâtait ses œuvres.
Quand il ne souffrait pas, il était d'un naturel gai; cependant,
tous les matins, il restait près d'une heure silencieux sur une
chaise, regardant fixement devant lui ou la tête penchée sur la
poitrine; pendant ce temps, on n'en pouvait tirer un mot; puis,
tout à coup, il sortait de son rêve et étonnait ses parents par
quelque parole étrange, quelque observation au dessus de son
âge. Quand il se promenait à la campagne avec son père, il
l'accablait de questions et de remarques sur les effets de la colo-
ration qu'il apercevait, et il prétendait voir des tons que son
père cherchait en vain.
Avait-il admiré le soir un coucher de soleil, il descendait le
lendemain matin avec un panneau sur lequel il avait fixé son
impression; seulement, le paysage s'était transformé, les berges
du chemin étaient devenues des escarpements, le chemin lui-
même s'était changé en un vallon boisé et quand on le lui faisait
remarquer, il répondait, en haussant les épaules, que le vrai site
n'eût pas été assez pittoresque. Un jour, son père dit devant lui,
à un de ses amis, en lui montrant un arbre auquel restaient
quelques feuilles clair-semées : « On dirait un arbre de Corot. »
Le lendemain, Fritz apporta un petit tableau en disant : «Voilà
un Corot. »
I] lui suffisait d’avoir vu une fois un tableau pour qu'il retînt
aussitôt la manière du peintre; en se promenant à la campagne,
il lui arrivait alors de reconnaître dans un site tel ou tel motif
favori d'un maitre célèbre.
Cet enfant était donc né avec des aptitudes spéciales qui en
avaient fait un être phénoménal.
Le fait est-il vraiment miraculeux et la raison se refuse-t-elle
à l’'admettre ?
Quelque extraordinaire qu’il soit, il ne nous paraît pas sortir
du domaine du possible.
Décomposons-le, en effet, en ses différents facteurs et deman-
dons-nous s'ils ne peuvent pas, à défaut d’une explication scien-
tifique du phénomène, nous donner au moins l'intuition de sa
véracité.
Posons d'abord, comme premier fait acquis, que le jeune
Fritz appartient à une branche de la grande famille germanique
qui a toujours montré des aptitudes innées pour l'emploi de la
couleur, depuis le temps où ses tapisseries étaient recherchées
dans l'Europe entière jusqu'à nos jours, où nos peintres se sont
distingués dans toutes] les expositions internationales par l'éclat
harmonieux de leur coloris.
Un de nos premiers paysagistes nous communiquait récem-
ment une observation qui démontre d'une façon frappante les
aptitudes innées de nos Flamands : « Quand je fais des études
d'après nature en pays wallon, nous disait-il, les paysans me
regardent d’un air ahuri et me demandent si je prépare le tracé
d'un chemin de fer; quand c’est en pays flamand, ils s'ap-
prochent doucement, me regardent travailler avec respect, puis
manifestent leur satisfaction ou me font une remarque souvent
fort juste : « I1 me semble, monsieur, que votre horizon n'est pas
assez gris ou que votre ciel n'est pas assez clair. »
Nous-même, pour nous éclairer sur les aptitudes esthétiques
de nos campagnards, nous avons plus d’une fois, dans nos
excursions en Flandre, amené la conversation sur la peinture et
nous avons toujours été étonné de l'intérêt que ce sujet présentait
pour des paysans vivant loin des centres où se cultivent les arts;
les noms de Rubens et de Van Dyck sont encore aussi populaires
dans nos campagnes que l'était autrefois celui de Vader Cats;
aussi les peintres qui y vont faire des études d’après nature,sont-
ils assurés de rencontrer toujours un accueil hospitalier.
Plaçons ce premier germe dans une organisation brûlée par
une fièvre de croissance, dépensant en quelques années toute la
vitalité qui suffit à une existence normale; ces facultés ne vont-
elles pas acquérir une acuité, une puissance qui leur fera dépasser
la limite ordinaire ? On comprend qu'on se refuse à croire à un
fait qui renverse les lois assignées aux phénomènes de la nature
par notre expérience. Si nous voyions un pavé venir flotter à la
surface de l'eau au lieu de couler à fond, un âne se mettre à
parler comme celui de Balaam, ou un mort en putréfaction
ressusciter, évidemment, nous nous croirions le jouet d’une
hallucination ou les témoins d'un miracle; quand, au contraire,
le phénomène extraordinaire ne consiste que dans l'extension
d'une faculté naturelle, portée à une puissance peu ordinaire,
nous pouvons être surpris, mais notre raison ne se révolte pas
plus qu’à la vue d'un géant ou d'une femme à deux têtes. Parmi
toutes les œuvres attribuées au jeune Fritz, il n'en est certes
aucune qui soit surhumaine ; s’il les avait produites à vingt ans,
on admirerait son talent sans le contester ; est-il donc impossible
que chaque année ait compté double pour cette organisation
surexcitée par une vie exubérante? Quand, à six ans, il deman-
dait des pinceaux et des couleurs, il avait, en réalité, douze ans,
et, à dix ans, il accomplissait le travail d’un jeune homme de
vingt ans.
Les détails que M. Siret donne sur sa vie nous le montrent,
du reste, comme un enfant d’une sensibilité et d'une intelligence
extraordinaires : en toutes choses, il dépassait de beaucoup la
mesure commune.
A ces facteurs fournis par l'enfant lui-même, vinrent s'en
ajouter résultant du milieu peu ordinaire dans lequel il s'est
développé comme en une serre chaude. Fils d'un négociant,
amateur de peinture et peintre lui-même à ses heures de loisir,
le jeune Fritz a été élevé dans une de ces maisons comme nous
en avons rencontré plus d’une en Flandre, bourrée de tableaux
de la cave au grenier, du plancher au plafond. S'imagine-t-on
quelle excitation la vue de toutes ces peintures a dû imprimer
à ce jeune être, né coloriste, aspirant la couleur par tous Ses
pores, vibrant à toutes les impressions du dehors qui répon
daient à cette prédisposition native ? IL y avait devant Sa maison
une ligne de grands arbres ; quand le vent les courbait sous son
souffle puissant et chassait dans un ciel humide les lourds
nuages du nord, le jeune Fritz ne pouvait détacher ses yeux
de ce spectacle mélancolique, et de ses petits doigts agiles il
pétrissait la couleur pour traduire son admiration
Les gens du métier admettent, du reste, toute la partie sen-
timentale de l'œuvre et ne soulèvent d’objection que contre les
roueries de vieux peintre qui se remarquent dans tous ces petits
tableaux ; les spécialistes nous semblent un peu abuser ici de la
supériorité que leur donnent leurs connaissances techniques.
En somme, ces roueries, même chez les vieux peintres, sont
moins le résultat d'une habileté manuelle acquise par un long
exercice que le fait d’heureuses rencontres; petit à petit, les
peintres s'amassent, par une suite d'expériences, toute une série
de recettes, ce qu'ils appellent les ficelles du métier, qui leur
permettent de rendre mieux certains effets, de produire une
impression d'autant plus vive qu'on devine moins les moyens
employés pour la produire.
Pour nous, quelque extraordinaire que cela paraisse, nous ne
voyons rien d’impossible à ce que le jeune Van de Kerkhove
ait, en jouant, trouvé qu'en écrasant une tache de couleur avec
son couteau, en tapotant du bout d’un pinceau raide, ou en
ne
grattant de son canif une surface peinte, il obtenait des effets
inattendus.
Car il faut bien tenir compte de ce fait, qu'il n'y avait rien
de voulu, de prémédité dans le travail de l'enfant ; il lui eût été
impossible de peindre d’après nature; quand ses parents lui
redemandaient un paysage qui leur avait plu, il était incapable
de le refaire; il a commencé vingt fois une dune qu'il avait prise
en affection à Blankenberghe et qu'il nommait sa dune, et il n'y
en pas deux qui se ressemblent.
Le procédé naissait sous ses doigts sans qu'il se rendît compte
des moyens qu’il employait pour cela; c'étaient les hasards de
la touche, du coup de pinceau, les inégalités de l'empâtement
qui dirigeaient son invention.
C'est ainsi que nous découvrons des mondes fantastiques dans
un ciel nuageux et des paysages étranges dans un mur moisi
d'humidité.
Nous croyons donc à la sincérité de l'œuvre du petit peintre
brugeois ; la seule chose qui pourrait être supposée, c'est que
le père qui a eu la malencontreuse idée de planter un petit
bonhomme noir dans chaque tableautin de son fils, ne se soit
laissé entraîner à donner en même temps, par-ci par-là, un coup
de pinceau pour ajouter un accent, souligner un effet, déter-
miner une forme, accuser un plan; aussi demandons-nous
formellement qu'une enquête sévère établisse la part exacte de
l’enfant-peintre dans les panneaux exposés ; nous la demandons
au nom de la dignité du Cercle, de l'intérêt de l'art et de la
science. Nous serions coupables envers la postérité si, actuelle-
ment que cela est facile et possible, nous ne lui léguions pas la
preuve incontestable de l'authenticité des peintures de Fritz
Van de Kerkhove et si nous n’assurions pas à l'antique cité
de Bruges la gloire de compter un artiste de plus dans sa
Walhalla.
CARL BULS.
ECHO DE BRUXELLES, 7 février 1875.
Depuis vendredi est ouverte au Cercle artistique, l'exposition
des paysages du jeune Frédéric Van de Kerkhove; mort, comme
on le sait, à l’âge de 11 ans moins quelques jours.
Dans fa salle où sont exposés les tableaux qui portent le nom
de cet enfant, se vend au profit de la Caisse des artistes, une
biographie rédigée par M. Adolphe Siret, qui, le premier, a ré-
vélé au monde des arts ce miraculeux phénomène d'un peintre
de dix ans, ayant fait une œuvre immense, composée d'un
nombre considérable de tableaux pleins de poésie, d’invention,
de sentiment et dans lesquels un pinceau sûr de lui semble être
au service d’une intelligence hors ligne.
Le siècle que nous achevons de traverser a connu déjà un de
de ces génies précoces, Victor Hugo ; mais Victor Hugo ne
débuta qu'à quatorze ans, et lorsque Châteaubriand le présenta
à Charles X, après l'Ode sur le sacre, en l'appelant «enfant
sublime, » il en avait vingt-deux.
D'après M. Siret, son biographe, le jeune Van de Kerkhove
aurait commencé à peindre dès l’âge de six ans.
Ses œuvres sont là. C’est plus que de l’étonnement qu’on
éprouve, on se sent pris d’une sorte de vertige. A l’âge où la
raison n'est pas éveillée, cet enfant aurait eu un pareil sentiment
du grand, du beau, aurait su mettre tant de poésie dans une
chute d’eau, dans un rayon de soleil, dans une masse d'ombre?
Il aurait eu cette science de la palette qui lui fait trouver comme
d'inspiration de ces tons note sur note d’un effet si profond et
si saisissant ?
Nous avouons que c'est trop fort pour que nous puissions y
croire. Les paysages sont là, ils sont signés, l'auteur a eu soin
de mettre dans chacun comme signature supplémentaire la sil-
houette du jeune prodige, dans des attitudes diverses. A côté
des paysages, dont l'existence n'est pas contestable, nous avons
les affirmations de M. Adolphe Siret.
Mettant tout cela d’une part — et de l’autre quatre années
d'une vie d'enfant terminée à la dixième, nous avouons que la
stupéfaction est plus grande que la foi.
L'œuvre est grande, M. Siret est son prophète — et autour
de lui viennent se ranger des critiques d'art auprès desquels
nous avouons ne pouvoir compter que parmi les jugeurs sans
importance. Tout cela ne parvient pas à nous convaincre, juste-
ment parceque l'œuvre est trop grande.
Si nous avons tort, nos hésitations augmentent l'éloge qu’on
peut faire de cet enfant de génie enlevé trop tôt à la gloire, et
que nous n'hésitons à acclamer que parcequ’il nous semble trop
grand.
NT ve
HALLETOREN, de Bruges, 7 février 1875. (Traduit du
flamand).
FRITZ VAN DE KERKHOVE.
Les tableautins, dont on a fait tant d’éloges, ont été expédiés
à Bruxelles, il y a quelques jours, au nombre d'environ deux
cents, et classés par ordre d'âge. Ils sont exposés au Cercle des
Arts, au profit d'une œuvre charitable.
Tout l'encens offert à l'œuvre d’un enfant de dix ans nous
avait laissé quelque peu incrédule. Nous avons voulu nous con-
vaincre et sommes allés voir les tableautins avant leur départ. Si
rapide qu'ait été le coup d'œil, l'impression est forte. Au milieu
de plusieurs imperfections on découvre des traits, des disposi-
tions, des jeux de couleurs, qui sont des traits de génie. Plu-
sieurs d'entre les panneautins sont des chefs-d'œuvre desentiment
artistique. Une imagination rêveuse, sombre et fantastique, se
fait jour partout. Couchers de soleil en feu, vues d'hiver pleines
de mélancolie, ciels tendus et orageux, bois battus par les bour-
rasques, tout porte l'empreinte du sentiment dramatique qui
paraît étrange surtout chez un enfant. L'amplification dans
l'exécution matérielle témoigne en plusieurs endroits de la pro-
fondeur et de la vérité de la conception.
On sent plutôt qu'on ne comprend. La distance obtenue par
les moyens les plus simples est d’un effet saisissant. La rupture
inconnue de l'équilibre de la force relative dans laquelle sont
peints le ciel et la terre, dans certains paysages représentant des
ouragans, transporte soudain l'attention de la terre au ciel dans
lequel un drame semble se dérouler cemme par magie.
L'impression est profonde. — Le coloris si étrange qu'il soit
parfois, est toujours riche, et c’est bien lui réellement, la force
magique qui constitue ces petites merveilles. Nous ne pourrions
rendre plus que cette impression générale, après le coup-d’œil
sommaire que nous avons pu jeter seulement sur tant de pein-
tures. Leur accueil à Bruxelles trouvera du reste assez d’écho
dans les journaux pour suppléer à ce qui manque à notre aperçu.
Au premier bruit d'une exhibition des œuvres artistiques de
Frédéric Van de Kerkhove nous avons exprimé le désir d’en voir
donner la primeur à Bruges. La consécration dans la capitale
d'une chose nouvelle qui appartient à Bruges par droit de naïis-
= ir
sance, au moment surtout où nous devons recourir à tous les
moyens pour recueillir les fonds nécessaires pour la glorification
de nos héros populaires, Breidel et de Coninc, et alors qu'une
exhibition de cette nature nous eût si bien secondés dans nos
efforts, nous portait préjudice. Si nous déclarons être changé
d'avis, il importe de donner un mot d'explication. Nous confir-
mons toute la raison d'être de notre remarque,mais nous avouons
que nous sommes convaincu qu'aucune population ne donne
aussi aveuglément que Bruges dans le préjugé à l'égard de la ca-
pitale.
Quand la Gazette, la Chronique et autres feuilles bruxelloises
auront raffermi la réputation du jeune Van de Kerkhove, il sera
temps seulement d'exposer ici ses tableautins avec succès ; et tous
ceux qui, incrédules, seraient restés chez eux avant l’acclamation
de Bruxelles, aflueraient alors pleins d'intérêt et la caisse s’en
trouvera bien.
Soit! Nous remercions M. Van de Kerkhove père de nous
avoir déjà promis de gratifier Bruges de cette exhibition, après
celle de Bruxelles, et cela au profit du Breidelfonds.
ART UNIVERSEL 15 février et 1% mars 1875.
UN PEINTRE DE DIX ANS
FRITZ VAN DE KERKHOVE
On est frappé tout à la fois d'étonnement et de douleur devant
l'émotionnant spectacle de cet enfant s'essayant avec une naïveté
qui se mêle d’audace aux jeux sacrés de l’art; et l'esprit demeure
confondu de l'exemple de cette précocité qui se lance d’une
manière instinctive et presque inconsciente à travers les re-
cherches de la plus bizarre des créations. Un mystère, que rien
n'explique d'abord, si ce n'est la secrète et implacable vocation
qui marque au front les prédestinés, s'impose aux investigations
curieuses de l'analyse; et l’on se sent, sans pouvoir la définir,
devant une force de la nature.
D "0e
Cependant, si l’on en croit le biographe qui s’est dévoué à
cette courte et miraculeuse existence, une conjoncture aiderait
jusqu’à un certain point à l'explication de sa genèse : l'enfant
s'est en quelque sorte éveillé à la vie dans l'entourage des choses
de l’art, et son berceau s'est trouvé à la fois éclairé et réjoui par le
cadre des vieilles peintures toujours jeunes qu’un choix constant
avait accumulées dans la demeure paternelle. Irrésistiblement
tourné vers la peinture, son jeune cerveau aurait senti s’infiltrer
dans ses moëlles, comme une rosée grossie goutte à goutte,
l'influence pénétranteet continue des couleurs sans cesse exposées
à sa vue. Mais ce n'est pas assez pour expliquer une ardeur si
dévorante dans un âge où les perceptions sont encore confuses.
Le père de Fritz, il est vrai, est lui-même un peintre, et peut-
être faudrait-il commencer par envisager les similitudes qui ont
existé dans leurs deux manières de sentir et de comprendre l’art.
Sans doute, elle est plus consciente et développée par l'étude
chez l'un ; mais il semble qu’une même préparation ait présidé
à l’éclosion de leurs originalités ; accumulée chez l'enfant,
pressée de se manifester et avide de porter au jour, par un secret
instinct, des trésors que la mort allait étouffer pour jamais, elle
a été en lui comme l'épanouissement compact, soudain, irrésis-
tible des qualités distinctives du père, et comme une explosion
des germes que tous deux ont eus en eux, sans que ni l’un ni
l'autre aient pu trouver la maturité et la force nécessaires pour
les faire éclore avec cette mesure régulière qui est inséparable
des œuvres vraiment grandes. Que de fois celui qui écrit ces
lignes s’est arrêté, au courant des expositions, devant les ta-
bleautins irritants qu'y envoyait le peintre brugeois! Une verve
mordante et inégale y tranchait des silhouettes déhanchées d’une
allure qui semblait empruntée à Callot; Hoffmann sans doute
avait rêvé, à travers les nuages de sa pipe, ces précieuses et
grotesques sarabandes qui ne se rattachent à la terre que par le
spectacle des plus étonnantes difformités. On était en présence
d'un esprit inquiet, doué d'une fautaisie rare et qui s’aidait
d'une mémoire confuse dans la résurrection des drôleries aimées
de nos aïeux.
Ces singularités se rencontraient au même degré dans quelques
planches à l'eau-forte d'une fabrique semblable et où la même
main s'exerçait à des caricatures presque toujours sinistres dans
lesquelles grimaçaient des figures de pendus, de boiteux, de
sabouleux, d’écorchés, vraie Cour des Miracles fleurie d’am-
poules, de gibbosités, de plaies saignantes. Mais ici il n'y avait
qu'une morsure par dessus un trait aiguisé et la nudité d'un
dessin qui s'en allait à la déroute à travers des recherches de
contorsions extra-humaïines, Les peintures au contraire, revé-
taient ses diaboliques horreurs d’un charme de couleur qui
tirait ses prestiges d'une fine entente des gris, et l’on était en
présence d'un exécutant maniéré dont les effets, pour aigres et
pointus qu'ils étaient, annonçaient une nature douée. Eh bien !
ces effets, par moments peu définis et plutôt trouvés que cher-
chés, cette distinction dans les gris allant des gammes ténues
des fluides argentins aux pénombres plombées ; ces délicates et
fines harmonies qui semblaient le jeu d'une palette capricieuse,
je les ai retrouvées dans les singuliers paysages de l'enfant, avec
une similitude si frappante que le père et le fils m'ont paru
confondus dans les efforts d’une même création. Il n'est pas
jusqu'au coup de pinceau mince comme une griffe d'aiguille qui
ne serve à les rapprocher ; et tous deux ont semblé peindre
parfois avec l'extrémité de l'ongle ou la pointe d'un clou plutôt
qu'avec le poil toujours un peu épaté du pinceau. ,
A la vérité, ces conjectures puisées dans l'hérédité du sang et
dans les influences des spectacles familiers, n'en laissent pas
moins debout l'énigmatique et phénoménale aptitude de ce
cerveau d'enfant. Peut-être encore, et j'y convie la critique,
faudrait-il remonter par delà la transmission paternelle jusqu'aux
effets des hérédités lointaines. Le cas en vaut la peine, car ce
météore si tôt évanoui de notre ciel, ne s'en ira pas avec le son
d'un violon comme l'âme des Milanollo ; sa trace lui survivra,
et si, comme j'en exprime ici le vœu, l'Etat obtient de la famille,
pour ses collections, quelques œuvres de ce précoce et malheu-
reux enfant, son nom ira s'inscrire au panthéon des jeunes
martyrs, pour l’attendrissement et l'admiration de ceux qui le
connaîtront et s'étonneront de le voir si grand et si misérable.
On a comparé les peintures de Fritz à celles de Corot, de
Diaz, de Dupré, de Rousseau. Ici commence l'erreur et j'allais
dire le fanatisme qu'engendre chez les hommes la méditation
sur les choses anormales.
Il ne peut être question de comparer aux maîtres le débutant,
quelque similitude qui paraisse exister entre leur maturité et sa
précocité : c'était, en regard des vols hautains de ces grands es-
prits trempés d'étude et de réflexion, la crysalide brillante déjà
des promesses de la vie, mais confusément endormie encore,
malgré la jeune palpitation de ses ailes. On ne sait toutefois
quelle lointaine mais perceptible réminiscence des chefs-d'œuvre
consacrés, remplissait ce cerveau d'images familières; et ces res-
semblances ont pu égarer, sans qu'il faille trop s'en étonner,
les commentateurs émus. Peut-être même, par un de ces pro-
diges d'intuition qui se sont rencontrés, a-t-il pressenti ce qu'il
n’a pu voir, et la mémoire a-t-elle eu moins de part dans ces
assimilations qu’une sorte de vague prescience. Il ya, en effet,
on ne peut le contester, dans les essais de son pinceau, des ébau-
ches de colorations connues; et la palette de Corot, celle de
Diaz, celle de Rousseau scintillent à travers l'obscurité de ses
recherches, comme des soleils cachés par le brouillard. Mais il
ne faut pas oublier que le hasard joue un rôle important dans
les tâtonnements de l'enfant ; et l'effet est souvent le produit de
conjonctions de tons involontaires. Il semble que ces merveil-
leuses palettes des maîtres se soient rencontrées tout à coup sous
sa main et que, les trouvant préparées, il ait tâché de combiner
des accords avec leurs harmonies éparses. Mais il n’a ni l’ordre
ni la mesure qui indiquent la préméditation, et il joue de la
couleur en virtuose épris de motifs, avec une ignorance char-
mante qui rend brillantes et fait presque réussir ses audaces.
Quand il tient une couleur, il la délaie, la noie, la mêle, jusqu’à
ce que son œil soit caressé, et de ce jeu sort une gamme d’une
richesse parfois extrême, mais qui manque ordinairement des
relations exactes des tons entre eux.
On sent un cerveau enflammé sur les facetttes duquel les
images s'attachent avec des miroitements prismatiques et comme
un kaléidoscope dont le hasard fait chatoyer et étinceler les mou-
vantes combinaisons. Un long ruissellement de lumières bril-
lantes ou tendres l'enveloppe dans les fluides d’une atmosphère
particulière et rejaillit jusque dans les yeux, qu'il prédispose à
tout voir sous un jour par moments paradisiaque. Il y a, en effet,
dans l’œuvre de l'enfant. des douceurs de coloration qui attei-
gnent aux frémissements les plus légers de l’éther : et quelques-
uns de ses ciels, satineux et tout chauds de caresses, ondulent à
travers des espaces argentins que le vent paraît avoir lavés. C’est
à ce point que commence pour le contemplateur de ces difficiles
énigmes un trouble dont il a peine à se départir. Que des éta-
lages violents et heurtés, que même des harmonies sonores et
puissantes soient sorties de ce pinceau, on l'admet plus facile-
ment : mais la délicatesse du coloris ne vient que d’un long
apprentissage et c'est le comble de l’art d'obtenir la suavité par
les raffinements de la lumière et les décompositions de tons.
Or, l'extrême finesse est précisément la note la plus extraordi-
a
naire du jeune Fritz : il est, en un mot, coloriste et de la plus
souple trempe.
Là, du reste, n’est pas le seul étonnement de l'esprit devant
ce génie rudimentaire : une faculté absorbante a tendu vers la
création, et, en quelque sorte, ankylosé sur un point les ressorts
de son cerveau, et cette faculté, qui chez lui va à l'extrême, avec
une ampleur démesurée, est l'imagination. Comme un mirage
lointain, l'aspect de contrées qu'il n'a pu voir, mais qu'il a res-
senties par l'instinct se réfléchit en lui, pêle-mêle avec l’image
de la nature qui seule pouvait lui être familière et où il était né.
Quelles affinités mystérieuses, quels secrets et profonds accords
reliaient au Midi torride, aux mers de l’Archîpel, aux hautaines
falaises, aux paysages incendiés du Caire, à tous ces panoramas
des mondes inconnus pour lui, sa vision clairvoyante? Et quels
anneaux d’une chaîne interrompue en ses parents et renouée en
lui le faisaient communiquer avec des pays où peut-être dor-
mait la poussière de ses ancêtres, rattachant ainsi à travers le
temps les influences héréditaires ?
Son imagination était comme ces ponts de lianes qui servent à
franchir les torrents dans les terres de l'Inde, et sont jetés, avec
leurs balancements flexibles, d’une cîme à une autre : suspendue
au dessus du réel, dans des régions de lumière et de poésie, elle
semblait se bercer de l'Orient à l'Occident, accrochée d’un
monde à l’autre par d’invisibles bouts; et, comme un prisme,
elle reflétait dans un vague et lumineux brouillard où se dissol-
vaient les silhouettes, les mouvantes impressions des couleurs.
Cela explique, à côté des landes, des marais, des prairies et des
vallons qu'il a peints, sites septentrionaux et qui se voient avec
avec un charme de douce mélancolie dans les contrées flamandes,
les perspectives baignées de soleil, les paysages calcinés, les
rivages chauffés à blanc, qui sont comme le côté ardent et
essentiellement imaginatif de son œuvre. Il n’y a là évidemment
qu'un à peu près et le dessin, la sûreté de l'assiette, les propor-
tions mathématiques manquent presque toujours : mais cet
à peu près est d'une perception si poétique qu'elle semble l'indi-
cation à tire d’aile d’un esprit ému et qui n’a pas le temps de
buriner ce qu'il n’a fait que crayonner. Et pour le détail et
l'ensemble, cela n’est ni bien ni mal, mais exceptionnel et sin-
gulier, comme le travail phénoménal d'un esprit fait tout d’une
pièce et sans préparation, avec quelque chose qui indique le
visionnaire. J'excepte toutefois une demi-douzaine de panneaux
qui, par leur achèvement rationnel, leur structure logique, la
5
mn,
notion d’un art déjà moins instinctif et plus raisonné, échappent
à ce jugement : ailleurs le génie est épars à doses constantes,
tangibles, mais confuses, inégales, et se volatilise en quelque
manière ; ici, dans ces quelques œuvres, il s’adjoint une facture
éprouvée et l'instinct sublime de l'artiste inexpérimenté devient
tout-à-coup, comme par un coup de foudre, car cette vie si
courte ne devait procéder que par brusques et soudaines évolu-
tions, un talent assoupli, d’un jeu libre et puissant.
Une seule pensée, le dirai-je, m'a tourmenté parmi mes con-
statations. Comment l'enfant a-t-il pu saisir le secret des demi-
teintes que l’on voit dans les plus importants de ses tableautinsi
Un effet de couleur est du domaine de l'instinct; mais il faut
une observation si assidue, une fermeté si étonnante de l'œil,
tant de tension et d’attention pour distinguer le passage d'un
ton à un autre dans l’ombre et la lumière, qu'ici l'on demeure
confondu et presque irrité avec une pointe de doute.
Je ne sais d'autre part si on a tenu assez compte des petites
silhouettes que le père a mises, sur chacun des panneaux de son
enfant, après sa mort et comme pour le ressusciter dans son
œuvre même. On les dirait tracées avec une pointe d'aiguille,
tant elles sont minces et se découpent finement sur les fonds.
Mais aucun grossissement ne les rendrait plus vivantes, et, telles
qu’elles sont, on est convaincu qu'elles sont frappantes de res-
semblance. Eh bien ! ce n’est pas la moindre curiosité de l’œuvre
de voir combien ces petites figures tiennent au paysage et l'habile,
l'intelligent, le souple et fin talent qu'il a fallu pour les assimiler
si étonnamment, non-seulement au cadre des choses peintes,
mais au genre même de la peinture. Un père seul pouvait
consommer, dans sa tendresse, le sacrilége sacré de peindre sur
l’œuvre de son fils : celui-là a mêlé à la funèbre guirlande des
népenthès éclos sous les pieds de son Fritz les immortelles
cueillies dans son propre jardin (1).
CAMILLE LEMONNIER.
(1) Fritz avait onze ans à peine, quand il s'est éteint le 12 août 1873, à
Bruges, où il était né en octobre 1862. 11 montra une ardeur extraordinaire
pour le travail. On ne compte pas moins de 350 tableaux de lui. Ses premiers
ouvrages datent de 1870.
LA BELGIQUE 15 février 1875.
Une exposition de tableaux prodiges est ouverte, on le sait,
en ce moment, au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles.
Elle se compose d'une centaine de petits panneaux, couvrant
ensemble une superficie de quelques mêtres carrés et formant
une incomparable collection de paysages, peints dans tous les
styles et réalisant l’idéal des maîtres les plus divers. C’est l'œuvre
du jeune Van de Kerkhove, mort grand artiste à onze ans
à peine ! C’est sa précocité qui, dit-on, l’a tué. Il est devenu un
grand peintre, un peintre merveilleux, sans jamais avoir eu de
leçons de peinture.
Des personnes qui ont connu le jeune Van de Kerckhove,
dit un correspondant, prétendent qu'il était hydrocéphale et
qu'on n'a jamais pu lui apprendre à lire ni à écrire. Après sa
mort, on découvrit que ce pauvre enfant avait en lui l'étoffe
d'un grand peintre. Sans avoir jamais reçu les moindres notions
de l’art, il a produit des chefs-d'œuvre que les plus grands
artistes ne désavoueraient certes pas. Ce peintre prodige est
parvenu à représenter sur de petits morceaux de bois, à l'aide
d'un vieux couteau à palette, des images étonnantes de vérité,
de couleur et de poésie. Quelques-uns de ces panneaux furent
soumis à la Classe des beaux-arts de l'Académie royale, qui en
fut tout ébahie. Puis, on résolut d'organiser une exhibition des
œuvres de ce phénomène, à Bruxelles.
Ce sont les principales productions de ce génie moissonné
dans sa fleur qui sont exposées au Cercle. La stupéfaction que
l'on éprouve en visitant cette galerie est impossible à décrire.
Quand on annonça qu’elle allait s'ouvrir, la curiosité du public,
des artistes surtout, était vivement excitée. On s'attendait à
quelque chose d'extraordinaire, après tout le bruit qui avait été
fait, mais, en somme, à l’œuvre d’un enfant. Or, dit le corres-
pondant dont nous parlons plus haut, il y a quelque chose qui
manque absolument dans ces peintures : c'est la trace d'une main
novice. On y trouve, outre le sentiment, toutes les finesses d'un
vieux praticien, toutes les roueries du métier. En deux mots,
quelques-uns de ces tableautins sont tout bonnement des chefs-
d'œuvre. Quelle variété, quelle richesse dans la conception !
Voici la dune et la plage de Heyst ou de Blankenberghe ; voici
M
une forêt profonde aux mystérieuses éclaircies ; voici un bois
qui brûle; ailleurs une ruine poétique perchée comme un nid
d'aigle sur un rocher sauvage. Cet enfant de génie avait donc
l'intuition de toutes les merveilles de l'univers! On dit qu'il
prenait une gravure du Magasin pittoresque et en faisait un
tableau. Mais quelle est la gravure qui peut donner l'idée du ton
et de la gamme d'un site que l’on n’a jamais vu?, Quel est
l'instinct qui peut faire rendre, par la main d'un enfant ou d’un
homme, les nuances les plus délicates et les plus charmantes
d’un art qui ne révèle ses secrets qu'à de rares initiés, après une
longue et laborieuse pratique!
Si ces petits chefs-d'œuvre n'étaient pas de la main de l'enfant
prodige dont la signature figure dans un coin de chaque
panneau, pourquoi le peintre, d'une habileté consommée, qui
les aurait produits, se serait-il caché? En sortant de cette exhi-
bition phénoménale, le correspondant en question a entendu un
artiste s'écrier à haute voix, dans le vestibule du Cercle : Ceci
est un miracle !
Il paraît qu'un bangnier de Bruxelles a offert 50,000 fr. de
la collection. À ce prix, il l'aurait pour rien. Aussi l'offre de
50,000 fr. a été repoussée.
Le petit Van de Kerkhove était le fils d'un marchand de grains
de Brugos, peintre lui-même à ses moments perdus, mais les
tableaux qu'on a vus de lui dans diverses expositions excluent
toute idée de collaboration aux chefs-d'œuvre de l'enfant.
Mystère! Voilà ce qui rend le mieux l'impression produite
par cette exhibition sans précédent.
Feuilleton de l'ÉTOILE BELGE, du 17 février 1875.
FRÉDÉRIC VAN DE KERKHOVE
ET SON ŒUVRE
AU CERCLE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE.
Et, d’abord, je commencerai par éluder courageusement et
— modestement la difficulté. Je goûte peu les mauvaises affaires.
Pourquoi braver les foudres des thuriféraires de l'enfant prodige
— 69 -
ou s'exposer de gaîté de cœur aux lazzis de ses négateurs? Je
n'affirme pas, je nie moins encore. Je me tiens au fait.
Ma retraite ainsi assurée, poussons droit au Cercle artistique
et littéraire. Entrons dans la salle où se trouve exposée l’œuvre
du Pic de la Mirandole du paysage. Le seuil franchi, le regard
embrasse, sur les deux parois qui se font face, une soixantaine
de panneaux. La plupart sont de dimensions exiguës ; les petits,
cinq centimètres à peine en hauteur ou en largeur. Vues de
loin, ces peintures présentent l'ensemble le plus harmonieux ;
pas une dissonnance ! C’est étrange ! A la fois intrigué et charmé,
l’on s'approche : la surprise devient de l'ébahissement.
Toutes ces vues et ces paysages qui portent indistinctement
une seule et même signature et exhibent le même bonhomme
lilliputien qui s'y promène en vrai intrus (1), rappellent avec
une fidélité saisissante et tenant du sortilège, la manière, le
coloris et jusqu'au sentiment individuel des maîtres du paysage
moderne français.
Corot, aujourd’hui hélas! alité et mourant, signerait des deux
mains ce rêve printanier. Rien qu'un simple frottis. Un nuage
de gazon verdoyant, baigné de moîtes vapeurs matinales. Au
second plan, la brise agite doucement le tendre et léger feuillé
de quelques sveltes arbrisseaux.
Rousseau n'eût pas désavoué ce coucher de soleil fulgurant
aux tons riches, rutilants; ces terrains accidentés brunis et
calcinés, ces rochers aux crêtes dégarnies.
Ce ciel d'un bleu sonore qui surplombe une plaine verdoyante
n’a-t-il pas les hautes et franches allures d'un Troyon ?
Le maître peintre d'Ornans retrouverait dans certaine vue de
dunes, noyée d'air et de lumière, cette tonalité fine, grise, ni
chaude ni froide, qui caractérise ces amas de sable mobile,
tonalité dont il croyait seul posséder le secret.
Et que l'on ne s'imagine pas qu'il s'agit de quelque imitation
timide, d'un à peu près ! Ces pastiches sont de facture magistrale ;
ils attestent une incomparable sûreté de main. Le praticien le
plus roué, le peintre blanchi sous le harnais et initié dans tous
les arcanes, le rapin, espèce de chronique vivante des recettes
(1) C'est le père qui ya peint après coup ces figures. La même main a
dessiné par-ci par-là des troncs d'arbres. Lorsqu'on s'est demandé qui
pourrait bien avoir prêté son talent au petit Fritz, l’on en est arrivé, en vertu
de l’adage juridique is fecit cui prodest, à soutenir que le père était le véri-
table auteur. Cela ne soutient pas un instant l'examen. Partout où la brosse
paternelle a passé, elle a gâté l'effet au lieu de le corriger.
et tours de force des ateliers, tous sont éclipsés. Et par qui?
Le croirait-on ? Par un enfant, brossant, dès l’âge de six à sept
ans, ici en pleine pâte, procédant là par glacis légers sur lesquels,
pareilles aux notes musicales piquées, se détachent des touches
narquoises, spirituelles, justes de ton et de forme. L'auteur de
ces tableautins se sert à volonté, et selon l'inspiration du
moment, des pinceaux, du couteau à palette, du grattoir et
de... ses doigts. Il lui arrive de retourner la brosse et de
travailler avec le manche. Il se joue des difficultés au point
d’incruster, à la lettre, dans un paysage d'un effet étourdissant
et d’un ciel fortement empâté, une ligne d'arbres. Et notons
vite qu'ils se détachent à merveille et qu'ils restent à leur plan.
Ces témérités et bien d’autres audaces à la Decamps abondent.
On a tenté de les expliquer par le jeu du hasard.
Il me revient que certains artistes, depuis une semaine, passent
leurs journées et jusqu'à leurs heures de récréation au Cercle
à interroger le hasard. Ils improvisent des dessins fantasques
avec les ingrédients les plus bizarres, l'encre et la bière, la suie
et les cendres à cigares et Dieu sait quoi encore. Peines et efforts
dépensés en pure perte! Le hasard fournit bien l'occasion;
mais si celle-ci, selon la locution proverbiale, fait parfois le
larron, elle ne fait pas le peintre.
Ces plaisantes expériences ont leur côté sérieux. Elles prouvent
qu’à la première heure et ses enthousiastes engouements a suc-
cédé la réaction avec son cortége de doutes et de dénigrements.
Ce fut d'abord — la première impression étant, quoi qu'en ait
dit l'évêque d'Autun, toujours sinon la meilleure tout au moins
la plus sincère — un concert unanime d’'exclamations laudatives,
d'étonnements extatiques entremélés de cris de douleur conte-
nus. Brisons nos palettes! gémirent les uns. D'autres crièrent
au miracle, au génie, que sais-Je? Depuis les plus bruyants
enthousiastes ont fait un retour sur eux-mêmes. Les si et les
mais ont amorti et affaibli leurs phrases admiratives. Des réserves
timides ont rencontré des échos complaisants. Bref, d'’aucuns en
sont arrivés, presque sans transition, à jeter le gros mot de «su-
percherie» dans le débat.
L'œuvre de Frédéric Van de Kerkhove ne mérite en vérité,
ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
L'encens qu'on lui prodiguait est encore chaud et l’on entasse
déjà des fagots!
C'est trop se presser.
Je répète ce que j'ai dit en commençant : je n'apporte pas de
conviction absolue. Mais le fait en lui-même qu'un enfant souf-
freteux, maladif, grandi dans un milieu artistique et concentrant
toutes ses facultés sur ce seul point ait put de huit à dix ans et
demi produire tous ces tableautins et d’autres encore, n’a rien
d'absolument impossible.
Si Je croyais à la métempsycose, l'explication serait toute trou-
vée : il sufhrait de dire que l’âme de Teniers ou de quelqu’autre
habile peintre avait passé dans la frêle enveloppe de l'enfant bru-
geois.
Le cas est certes extraordinaire. Il tient autant, pour ne pas
dire plus, de la pathologie et de la psychiâtrie de l’art. Des ano-
malies pareilles se sont produites dans d'autres branches scienti-
fiques et artistiques. Si Pic de la Mirandole, à l'âge où d’autres
enfants apprennent à peine à épeler, parlait toutes les langues
anciennes et modernes et était cité, à dix ans, parmi les meil-
leurs poètes et orateurs du quinzième siècle, si un pâtre italien
résolvait, mentalement et à la minute, les problèmes de mathé-
matiques les plus ardus, pourquoi Frédéric Van de Kerkhove
n'aurait-il pas su pousser l’imitation des œuvres dont il était
entouré dès sa plus tendre jeunesse aussi loin que nous le voyons
dans sa collection d'esquisses au Cercle?
Le peuple dans son bon sens robuste a un mot qui juge par-
faitement le danger des développements précoces de certaines
facultés au détriment des autres qui s’atrophient fatalement.
I dit : cet enfant a trop d'esprit, il ne vivra pas.
Et Frédéric Van de Kerkhove n'a en effet guère vécu.
Regardez son profil dans le bas-relief qui se trouve dans la
même salle et vous pressentez parfaitement un développement
physique et intellectuel anormal; ce fut toujours un enfant ma-
lade, condamné dès sa naissance.
Que l'on ne parle pas dès lors de génie, il ne saurait en être
question. Le génie! l'adresse et l’habileté lui tombent rarement
ou jamais en partage. Qui dit génie dit équilibration et harmo-
nie des forces. Ses créations sont le résultat d'une longue gesta-
tion, d'un laborieux enfantement. Elles rayonnent et éblouissent
au point que l'ouvrier se dérobe, l’œuvre paraît sortie des mains
de l’artiste comme Minerve de la tête de Jupiter. Mais quels
efforts, quel travail n’a-t-il pas fallu pour atteindre cette perfec-
tion !
Si Frédéric Van de Kerkhove eût vécu, il n'eût jamais été
au delà de l’imitation; jamais il n’eût franchi les limites étroites
qu'il a choisies par intuition, j'aurais presque dit par instinct.
Dès qu'il veut agrandir le cadre, son adresse et son aplomb
l’'abandonnent. Les contours deviennent cotonneux, la touche
s'alourdit, le charme s'envole à tire d’aile.
Son talisman, le procédé, n’est plus efficient. La raison en est
aisée à saisir : il n’a vu la nature que par les yeux des maîtres
anciens et modernes. Là est le secret de sa force relative, mais
aussi de son irréparable faiblesse. Il n’a connu ni ces défaillances
fécondes qui s'emparent de l'artiste en face de la nature, ni ces
désespérances amères mais salutaires d’où jaillit l'étincelle.
C'est l'art japonais ou chinois. Ne lui demandez pas plus de
note personnelle qu'à l'oiseau qui contrefait tous les autres
chanteurs du bois, sans avoir un chant à lui.
Cherchez un progrès entre les peintures faites par Van de
Kerkhove en 1870 et celle de 1873, il est à peine sensible, si tant
est qu'il y en ait eu. En toutes, vous admirez le métier, mais
l’œuvre n'existe pas.
La facilité phénoménale de Frédéric Van de Kerkhove n'a
donc rien qui doive décourager les peintres jeunes et vieux.
Leur trouble a été profond cependant, je le conçois. Il a dû
être surtout poignant chez ceux, dits les «jeunes » qui, confon-
dant les moyens avec le but, matérialisent l'art, répudient la
pensée et se contentent de n'être que des photographes intelli-
gents de la nature là où ils pourraient être ses interprètes élo-
quents, sincères et émus. Quelle mortification a dû être la leur,
en voyant l'idéal, qu'ils poursuivent incessamment, réalisé, dé-
passé par. un enfant inconscient... !
Qu'ils se hâtent de profiter de cette leçon. Qu'elle leur serve
d'enseignement. Elle leur dit que le véritable art exige autre
chose que de l’adresse et de l’habileté de main; que rendre dex-
trement une impression, et donner l’avant-goût ou la saveur ne
suffit point. Il faut viser plus haut, frapper plus fort. Confucius,
l'immortel philosophe et moraliste chinois, dans un passage de
ses méditations cité par Sainte-Beuve, et auquel je l'emprunte à
mon tour, disait : « Je déteste ce qui n’a que l'apparence de la
réalité, je déteste l’ivraie de peur qu'elle perde les récoltes; je
déteste les hommes habiles, de peur qu'ils ne confondent
l'équité: »
Si j'osais continuer l'idée, je dirais, l'appliquant au sujet qui
m'occupe : Je déteste la brosse trop experte d'un peintre adroit
de peur que, devançant et primant la pensée, elle finisse par
l’écarter dédaigneusement comme une branche parasite.
MAX SULZBERGER.
MONITEUR BELGE, du 15 février 1875.
Supplément au n° 57.
Une exposition a été ouverte, il y a quelques jours, au Cercle
artistique et littéraire de Bruxelles, composée de petits tableaux-
paysages dus à un enfant de 10 à 11 ans, le jeune Fritz Van de
Kerkhove, de Bruges, décédé l’année dernière. Ces petits ta-
bleaux, peints, la plupart, sur des panneaux de boîtes à cigares,
sont empruntés à des gravures, mais on admire la fermeté du
pinceau, la richesse de la couleur, la vérité du sentiment et la
science des effets. On hésite à attribuer de telles qualités à un
enfant, qui a trouvé, sans maître et sans direction, ce que cher-
chent souvent en vain des artistes faits. L'exposition Van de
Kerkhove est vivement discutée quant à son origine, mais on
s'accorde qu'elle atteste en son auteur les mérites les plus
éminents.
Feuilleton de l'INDÉPENDANCE BELGE, du 17 février 1874.
UN PRODIGE DE PRÉCOCITÉ EN PEINTURE.
Notre monde artiste s'occupe beaucoup, depuis quelques
jours, des productions d'un peintre-phénomène exposées au
Cercle artistique et littéraire. Ce peintre, dont l'instinct merveil-
leux s’est révélé prématurément, est mort l'an passé à Bruges,
âgé de dix ans et demi, laissant un nombre considérable de
petits tableaux qui sont, pour les personnes capables d’en juger,
le sujet d'un profond étonnement. M. Siret, qui avait soumis
dernièrement à l'examen des membres de la classe des beaux-arts
de l'Académie quelques-uns de ces curieux spécimens d'un
talent vraiment extraordinaire, a donné, dans une brochure
distribuée aux visiteurs de l'exposition du Cercle, des renseigne-
ments sur leur auteur.
Frédéric Van de Kerkhove, le peintre prodige en question,
était un enfant maladif dont le cerveau avait pris, dès sa nais-
sance, un développement absolument anormal. Ne connaissant
guère les jeux de son âge, il était habituellement triste et médi-
tatif. Son père, la circonstance est à noter, est peintre, de pro-
fession où amateur, peu importe. D'après ce que nous apprend
M. Siret, sa maison est un véritable musée; environ 800 ta-
bleaux en tapissent les murs. Nous disons que cette circonstance
est à noter, parcequ'elle explique la direction que prirent les
idées de l'enfant et l'application qu'il fit de ses hâtives facultés
intellectuelles. Les premiers objets qui frappèrent ses regards
furent des tableaux; tout le temps que d'autres enfants donnent
à leurs jeux, il le passait dans l'atelier de son père, regardant
peindre celui-ci. Voilà toute une éducation théorique, se formant
de l'habitude de voir des peintures et de celle d'assister à la mise
en œuvre des procédés d'exécution.
L'éducation pratique vint ensuite et se fit, pour ainsi dire,
seule. Dès l’âge de six ans, à ce que nous apprend M. Siret,
Frédéric Van de Kerkhove avait pour jouets des crayons, des
pinceaux et une palette. Tout lui était surface à couvrir de
barbouillages ; il traçait partout des objets dont les formes
étaient souvent peu compréhensibles. A sept ans, il avait fait
des progrès sensibles ; ses cahiers de classes se couvraient de
maisons et d'arbres. La même particularité, du reste, a été citée
dans la biographie de plusieurs peintres dont la vocation se
manifesta de bonne heure. Il priait son père de lui dessiner de
petits paysages qu'il s'amusait à colorier, ou bien il reproduisait
en peinture des paysages gravés à l'eau-forte. Plusieurs des
petits tableaux exposés au Cercle offrent, en effet, la trace de ce
mode d'opérer. À peine avait-il atteint sa huitième année, quand
son père renonça à l'envoyer à l'école à cause de la débilité de sa
santé et l'installa dans son atelier, lui donnant un petit chevalet
à côté du sien.
Le milieu dans lequel est né et a grandi le jeune Van de Kerk-
hove a dû influer singulièrement sur le rapide développement
qu'ont pris ses grandes dispositions pour l’art. Les enfants sont
imitateurs. Tous les fils de pêcheurs, sur les côtes, s'amusent à
faire naviguer des sabots auxquels ils ont ajouté un mât et une
vergue; tous les fils de militaires jouent au soldat et simulent
des combats. Si l’artiste-prodige dont nous nous occupons avait
eu pour père un musicien, peut-être ses instincts eussent-ils pris
une autre direction et se fût-il signalé comme un virtuose pré-
coce sur le piano ou sur le violon. Dans tous les cas il est
incontestable que ses progrès en peinture eussent été infiniment
moins rapides s'il n'avait pas eu sous les yeux les modèles dont
la maison de ses parents était pleine et l'exemple de son père
qu'il voyait chaque jour au travail. Il a surpris ce qu'on appelait
autrefois les secrets de l’art de peindre ; doué d’une rare faculté
d'assimilation, il s'en est promptement emparé lorsqu'il en a vu
faire l'application ; mais il ne les a pas devinés. Les procédés ne
s'inventent pas; ils sont les résultats d’une longue expérience à
laquelle ont contribué de nombreuses générations. S'il n'en était
pas ainsi, le premier homme de génie qui tint un pinceau aurait
été aussi habile que nos plus forts exécutants.
Ce qui nous étonne le plus en examinant les centaines de
paysages exécutés par le jeune Frédéric Van de Kerkhove, c'est
précisément la connaissance de tous les procédés, de tous les
moyens, de toutes les roueries du métier. L'instinct de la cou-
leur et La virtuosité du pinceau s'y montrent à un degré extraor-
dinaire. La plupart sont grands comme la main; beaucoup
n'ont pas plus de trois centimètres de haut sur cinq ou six de
large, et sur ces surfaces mignonnes le jeune peintre a su créer
l'illusion de l'espace, par une entente parfaite de la valeur rela-
tive des plans. Si c’eût été un enfant destiné à devenir un homme
et à fournir une longue carrière, on eût préféré à cette adresse
extrême la naïveté qu'ont gratuitement les premiers essais des
apprentis-artistes et qui est loin d’être sans charme; mais on
admet cette rapide maturité du talent chez celui dont les jours
étaient comptés et qui n'avait pas le temps d'attendre.
Il y a nécessairement une certaine variété d’aspects dans les
paysages du jeune Van de Kerkhove ; il est impossible que
plusieurs centaines de tableaux reproduisent des effets sem-
blables ; mais la note triste est tout à fait dominante dans sa
gamme picturale. Les gris doux et fins constituent sa tonalité
de prédilection. On remarque dans l’ensemble de son œuvre
quelques soleils couchants, lesquels répondent encore à une
pensée mélancolique. Ce qu'on n'y trouve pas, c’est la pleine
lumière, c'est le soleil radieux, ce sont les oppositions de vives
clartés et d'ombres mystérieuses qui donnent tant de relief aux
vues prises dans la nature et transportées par l'artiste dans le
cadre du tableau.
Cette nature riche et féconde n'a pas été étudiée; elle n'a pas
même été entrevue par le jeune peintre brugeois. Les renseigne-
ments fournis sur sa carrière ne nous le représentent pas comme
ayant été chercher dans le monde réel, vivant, les éléments des
petites pages où s’exerçait sa dextérité. Il ne paraît pas qu'il ait
été dessiner et peindre dans la campagne, comme le font tous
ceux qui se proposent de reproduire fidèlement la nature, ou
qu'il l'ait simplement contemplée en observateur attentif, ainsi
que Claude Lorrain, se fiant à sa mémoire pour en tracer
ensuite un portrait exact. Il se bornait à copier, en partie
d'instinct, de cet instinct extraordinaire inhérent à son organisa-
tion maladive, et en partie d’après les tableaux qu'il avait con-
stamment sous les yeux, des sites empruntés aux gravures qui
furent les premiers instruments de son éducation technique. Son
biographe (M. Siret) parle de longues heures qu'il passait dans
la contemplation de certains tableaux que possédait son père et
parmi lesquels il y avait un Corot qui a dû le captiver tout par-
ticulièrement, si nous en jugeons par plusieurs de ses paysages
où l'imitation de la peinture du maître français est manifeste.
C'est là que Frédéric Van de Kerkhove a puisé ses inspirations
de coloriste. Si remarquables dans tout ce qui tient à la facture,
ses paysages ne portent pas l'empreinte d'une impression person-
nelle ressentie en présence de la nature.
Si l'exposition des œuvres de Frédéric Van de Kerkhove
excite une vive curiosité, elle provoque d'assez chaudes discus-
sions. Certains visiteurs, parmi lesquels il y a des juges très-
compétents, contestent l'authenticité de ces œuvres et croient à
une supercherie, tandis que d’autres ne révoquent point en doute
la possibilité de leur exécution par l'enfant malingre auquel on
les attribue. Nous nous rangeons très-volontiers parmi ces
derniers. Ceux qui ne veulent pas admettre que de telles pein-
tures aient été faites par un enfant de dix ans, raisonnent comme
si cet enfant avait eu une organisation conforme aux lois régu-
lières de la nature, tandis qu'il faut reconnaître, avant tout, que
sa précocité était une dérogation formelle à ces lois. C'était ce
qu'il est permis d'appeler une monstruosité dans l’ordre intellec-
tuel. Un enfant de dix ans ne peut pas peindre ainsi, dit-on :
c'est vrai; mais un être humain peut-il avoir deux têtes? Non,
et cependant on vient d'exposer aux regards du public un
exemple de cette anomalie. Comme Millie-Christine, le jeune
Van de Kerkhove est un fait tératologique.
Le 9 juin 1837, un enfant âgé de 10 ans et 4 mois, Vito
Mangiamele, fils d'un berger des environs de Syracuse, fut
présenté à l'Académie des sciences de Paris comme ayant la
merveilleuse faculté de résoudre, par des méthodes à lui, des
problèmes de nature à embarrasser les personnes ayant des
— A US
connaissances mathématiques étendues. Arago lui posa sur-le-
champ des questions qui mettaient à l'épreuve son instinct de
calculateur. La première fut celle-ci : quelle est la racine cubique
de 3796416? Il ne fallut au jeune Mangiamele qu'une demi-
minute de réflexion pour répondre 156, ce qui était exact.
D'autres problèmes semblables lui furent successivement pro-
posés et il les résolut aussi rapidement, aussi facilement.
Trois ans après, en 1840, un nouveau mathématicien-prodige
fut présenté à la même académie. Celui-ci était français ; il
s'appelait Mondeux. Il avait à peu près le même âge que Vito
Mangiamele ; comme lui il élait pâtre. Dès sa plus tendre
enfance il s'amusait à ranger des cailloux les uns à côté des
autres, à les grouper et à combiner les nombres ainsi représentés.
C'était là véritablement calculer, pour remonter à l'origine du
mot latin; mais les mathématiciens entendent autrement l’ac-
quisition de la science des nombres. Quoi qu'il en soit, le jeune
Mondeux subit un long examen devant l'Académie ; plusieurs
problèmes très-ardus lui furent posés et il les résolut sans
hésiter. Ainsi que le constata le savant Cauchy dans son rapport,
après avoir signalé l’étonnante faculté de calcul du jeune pâtre,
sa mémoire, si prompte à lui présenter les nombres dans les
opérations les plus compliquées, ne s'appliquait pas à d’autres
usages ; il retenait avec une difficulté extrême les noms de per-
sonnes et de lieux, et même ceux des objets qui n'avaient pas
encore fixé son attention.
On conviendra que ces deux mathématiciens de 10 ans, ayant
la science du calcul infuse, sont au moins aussi étonnants que
le jeune peintre dont les œuvres sont exposées au Cercle artis-
tique et littéraire. C'étaient aussi des anomalies, des monstruo-
sités, car tout ce qui déroge aux lois physiques et morales de la
nature est monstrueux. On peut s'étonner de la capacité artis-
tique du jeune Van de Kerkhove, comme on s'étonne de tout ce
qui sort de la marche ordinaire et naturelle des choses ; mais on
n'est pas fondé à la révoquer en doute, attendu qu'on a des
exemples d’une précocité non moins surprenante dans d’autres
genres. La manifestation hâtive des facultés musicales de Mozart
fut plus merveilleuse encore. A l'âge de 4 ans, celui qui devait
être un jour l’auteur de Don Juan, non-seulement exécutait de
petites pièces sur le clavecin avec un sentiment et une adresse
remarquables, mais encore composait des morceaux que son
père écrivait sous sa dictée. À 7 ans, il parcourait l'Allemagne,
la France et l'Angleterre, excitant l’étonnement et l'admiration.
D 2 78 Fee
Ce qui fait de la précocité de Mozart un véritable miracle, c’est
qu’elle fut suivie d'une maturité du génie, tandis que peu d'en-
fants-prodiges sont devenus des hommes.
« La précocité, a dit un médecin célèbre, est toujours un mal
dans l'ordre naturel ; elle use avant le temps les individus dont
le reste de l'économie n'a pas suivi un développement propor-
tionné. Il y a longtemps qu'on a remarqué que les enfants à
idées précoces, que les sujets dont la raison était mûrie avant le
temps indiqué par la nature, cessaient souvent d'en avoir dans
l'âge de la maturité et consumaient, pour ainsi dire, instantané-
ment, la lueur éphémère dont ils avaient brillé un instant. »
Que sont devenus, en effet, Vito Mangiamele et Mondeux ?
Ils ne devinrent pas même des mathématiciens ordinaires malgré
les soins qu'on prit de leur éducation. Que serait devenu Fré-
déric Van de Kerkhove? N'aurait-il pas eu le sort d'Hermogène,
le rhéteur, qui à 15 ans improvisait de superbes discours, com-
posait à 17 sa rhétorique et mourait à 25 ans dans une sorte
d'hébétement ? On est allé beaucoup trop loin lorsqu'on l'a qua-
lifié de grand artiste, lorsqu'on a dit qu'il aurait été, s'il eût
vécu, l'honneur de l'école belge. Il est très-vraisemblable que
ses facultés se seraient éteintes après avoir brillé d'un éclat pas-
sager, et qu'il aurait été tout au plus un peintre ordinaire. Sa
destinée était d'être un enfant extraordinaire, rien de plus.
Les personnes qui doutent de l'authenticité des œuvres attri-
buées au jeune Van de Kerkhove font valoir à l'appui de leur
incrédulité un argument qui est assez plausible en apparence,
lorsqu'elles demandent comment il se fait qu'on n'ait nullement
parlé de ce prodige de précocité de son vivant, alors qu'une
vérification était possible, et qu'on ait attendu sa mort pour
montrer les productions qu'on expose aujourd'hui. Elles s’éton-
nent, non sans motif, que quelques-uns au moins des paysages
qu'on soumet maintenant par centaines à l'examen du public
n'aient pas été offerts, il y a deux ans, à la curiosité des artistes
et des physiologistes. On aurait pu interroger l'enfant, le voir
au travail, assister à l'exécution complète de ses petits tableaux.
De cette façon, le doute n'eût plus été possible pour personne,
et l’'exhibition d'œuvres à l'abri de tout soupçon de supercherie
eût présenté infiniment plus d'intérêt.
Quant à nous, tout en comprenant que des personnes incré-
dules aient fait la remarque qui précède, nous déclarons ne pas
douter que le jeune Frédéric Van de Kerkhove soit véritable-
ment l’auteur des paysages exposés au Cercle. Nous ne pouvons
supposer ni une fraude, ni une mystification dont on n'aperçoit
pas le but. Qui donc pourrait prêter de pareilles idées au père
d'un pauvre enfant dont la tombe vient de se fermer? Il ne
s’agit pas d'une spéculation, car, à supposer qu'on fit la vente
des petits paysages du jeune peintre brugeois, après les avoir
exposés 1ci1 et ailleurs, on n'en retirerait qu'une somme insigni-
fiante, quoiqu'il y en ait dans le nombre de très-remarquables,
ainsi que nous l'avons déjà dit. Ce qu'on paye, dans un tableau,
ce n'est pas tant son mérite intrinsèque, que la notoriété du nom
dont il est signé. Qui connaît Frédéric Van de Kerkhove? qui
saura, dans quelques années, qu'il a existé? D'ailleurs ces petits
panneaux de quelques centimètres ne sont pas des tableaux ; ce
sont des menues curiosités. On assure, enfin, que le père du
peintre-prodige a l'intention de faire don à l'Etat de tous ces
mignons paysages réunis dans une demi douzaine de grands
cadres, pour qu'ils soient placés dans le musée moderne comme
renseignement pour l'histoire de l’art.
Il est encore un argument qu'on peut opposer aux incrédules
et qui nous paraît sans réplique. Si les peintures attribuées à
Frédéric Van de Kerkhove ne sont pas de lui, de qui sont-elles ?
Que celui qui les a faites se montre; qu'il emploie le talent
dont elles portent l'empreinte à produire des œuvres semblables,
dans de plus grandes proportions : on peut lui promettre répu-
tation et fortune. Il serait étrange qu'il eût renoncé à ce double
avantage, pour se donner le plaisir de faire une mystification
dont il serait la première, l'unique victime.
Certains esprits médiateurs acceptent le jeune Van de Kerk-
hove comme ayant été doué de dispositions surprenantes et
comme étant, en partie, l'auteur des paysages qu'on lui attribue,
mais qu'un pinceau expérimenté aurait retouchés. La vérité est
qu'on saisit dans de certains tableaux la trace de quelques cor-
rections, de quelques retouches, mais qu'il en est d’autres, et ce
sont les meilleurs, où tout est fait du premier coup, avec une
franchise d'exécution qui n’admet pas la supposition d'une
collaboration subséquente. Le système de transaction n'est donc
pas de mise; il faut croire au jeune Van de Kerkhove absolu-
ment ou pas du tout.
Pour faire une étude complète du phénomène dont s'occupe
en ce momeut le monde artiste bruxellois, il faudrait remonter
jusqu'à ses premiers essais, car il n’a certainement pas débuté
par les peintures qu'on nous fait voir; il faudrait pouvoir
suivre, dans une série de travaux classés chronologiquement, le
—,ù—
développement des instincts du jeune artiste. De l'artiste, disons-
nous? Nous avons tort de désigner ainsi Frédéric Van de Kerk-
hove. Celui-là seul mérite le nom d'artiste qui observe, qui
étudie la nature et fixe les impressions qu'il en a reçues dans des
pages portant le cachet de sa personnalité. A ce titre les plus
sommaires des souvenirs qu’il aurait pu rapporter de ses excur-
sions aux environs de Bruges, si tant est qu'il existe de lui quel-
que chose de semblable, nous eût beaucoup plus intéressés que
les petits tableaux terminés où nous ne voyons qu'un témoignage
de l’adresse avec laquelle il sut s'emparer des procédés d'exécu-
tion. XX.
DE KOOPHANDEL, (d'Anvers), n° 55, du 24 février 1875.
(Traduit du flamand).
FRITZ VAN DE KERKHOVE,
Paysagiste mort à l’âge de 10 ans et 11 mois le 12 août 1873.
Sous ce titre le Journal des Beaux-Arts du 15 septembre 1874,
publiait un article de M. Ad. Siret, membre de l'Académie
royale de Belgique, classe des Beaux-Arts, par lequel l'auteur
attirait l'attention du monde artistique sur un phénomène des
plus curieux, le seul de ce genre qui puisse, jusqu'à ce jour, être
enregistré dans l'histoire de l'art.
Un paysagiste qui a produit toute une série de chefs-d'œuvre,
dans l’acception propre du mot, et qui meurt avant d’avoir ac-
compli sa onzième année? N'était-ce pas étrange? Pouvait-il y
avoir là de la vérité?
Le premier sentiment du public, à la nouvelle de ce prodige,
fut étonnement et incrédulité. Ceux qui croyaient le moins à la
réalité des faits allèrent examiner les œuvres, et leurs doutes se
dissipèrent. Et leur étonnement loin de s’affaiblir grandit sans
cesse. La réputation du jeune artiste alla toujours croissant, et
aujourd'hui le monde artistique, non-seulement en Belgique,
mais aussi dans les pays voisins, s'occupe de ce que l'on appelle
la Question Van de Kerkhove.
Nos lecteurs nous sauront gré, sans doute, de leur communi-
quer quelques particularités à ce sujet.
ns NN ue
Fritz Van de Kerkhove, né à Bruges en octobre 1862, disparut
déjà de la scène du monde au mois d'août 1873.
Dans ce court espace de temps il a peint une série de tableau-
tins qui doivent lui assurer une gloire durable à travers tous les
âges. Environ six cents(165) de ses œuvres sont exposées au Cercle
artistique. Ce sont des panneautins dont les plus grands mesu-
rent à peine vingt centimètres en hauteur et largeur, mais dont
le plus grand nombre n'ont qu'une dizaine de centimètres de
largeur sur cinq ou six, et quelquefois même deux ou trois cen-
timètres de hauteur. Les arbitres en matière d'art, en appréciant
les œuvres de Fritz, pour exprimer leur admiration, établissent
des comparaisons avec les plus grands maîtres anciens et moder-
nes, et les noms de Corot, Van Goyen, Hobbema, Rousseau,
Courbet, Decamps, Ruisdael leur viennent tour à tour sur les
lèvres! Et tout cela est fait, non pas au pinceau, mais au couteau
à palette et surtout au doigt!
Ces panneautins témoignent d'une force de coloris qui semble
à peine pouvoir encore se réaliser, se produire, mais qui ne pourra
jamais être surpassée. En même temps y éclatent une profondeur
et une élévation de sentiment qui trahissent une âme poétique
précieuse.
Tout cela peut-il être l'œuvre d'un enfant qui n'avait pas at-
teint l'âge de onze ans lorsqu'il fut enlevé à l'art ?
Le pour et le contre de cette question sont encore vivement
débattus par les critiques d'art. Quelques-uns se sont écriés de
désespoir qu'il ne restait à tous les paysagistes qu'à briser leurs
palettes.
D'autres, au contraire, soutenaient qu'il n'y avait là qu'un
artifice préparé par le père, peintre lui-même, et non sans mé-
rite. On pourrait dire, il est vrai, que cette question est moins
importante. Les œuvres existent ; ce sont des chefs-d'œuvre re-
connus; à cet égard il n'y a aucun doute; les avis sont una-
nimes. Est-ce le père qui est l'auteur de ces œuvres ou est-ce
la vérité qui se dit de son fils? Quelques-uns attachent peu
d'importance à cette question; mais pour nous elle est d'une
importance réelle. Les œuvres qui, sous le nom du jeune Fritz,
sont livrées au monde entier, témoignent d'une singulière entente
de toutes les parties de l’art, de tous les moyens pratiques de la
technique. Les sentiments qui s'y trouvent exprimés sont si su-
périeurement rendus de couleur et de ton que l'on peut dire qu'il
est important au point de vue psychologique, autant qu'au point
de vue de l'histoire de l’art, de savoir si la source attribuée à ces
œuvres est bien la véritable. 6
Mi 9
Nous ne pouvons pas ici, sans doute, partager les raisons que
d’enthousiastes croyants, d’une part, et des railleurs incrédules,
d'autre part, ont fait valoir à ce propos. Nous nous rangerons
moins encore, soit d'un côté, soit de l’autre.
Nous nous bornerons ici à esquisser rapidement ce que
M. Charles Buls, un connaisseur de haute compétence en ma-
tière d'art, a publié dans le dernier numéro de la Revue de Bel-
gique pour conclure à la possibilité du phénomène.
Fritz Van de Kerkhove est un enfant de la glorieuse race fla-
mande qui s'est toujours distinguée dans l'histoire de la pein-
ture par la justesse, la richesse et la force étonnante de son co-
loris.
Chez d’autres peuples on trouve'des penseurs aussi grands que
chez nous, des dessinateurs plus forts peut-être, mais la couleur
qui seule fait le grand peintre est comme un héritage réservé de
notre race.
La maison habitée par Fritz est encombrée de chefs-d'œuvre,
depuis les salons du rez-de-chaussée jusqu'au grenier. Le père du
jeune artiste est peintre lui-même, de sorte que les premières
impressions que reçut l'enfant durent l’enflammer pour l’art.
D'ailleurs quand nous passons du domicile extérieur au do-
maine intérieur, nous découvrons que Fritz était une petite
créature souffrante, qu'il offrait à la médecine le spectacle d'un
développement extraordinaire de la tête, et principalement du
cerveau. Aussi est-il mort d'une hydrocéphale ou épanchement
au cerveau. Ces souffrances continuelles du corps, sans trève ni
repos, expliquent parfaitement la nature sombre, triste, si peu
joueuse, ou plutôt si rêveuse de l'enfant, et qui se reflète fidèle-
ment dans ses œuvres. Des arbres dont les troncs aussi bien que
les cîmes élevées sont tourmentés et ployés par les bourrasques ;
les dunes arides et sauvages des côtes flamandes ; la mer du Nord
avec ses flots impétueux ; l'horizon teint des feux du soleil cou-
chant; le brouillard qui s’élève au-dessus de la terre et se répand
partout avec ses tons gris et sombres, étaient les sujets chéris du
jeune artiste, et se trouvent dans ses œuvres à côté d’autres im-
pressions reçues par la vue des tableaux et gravures qui lui fai-
saient connaître d'autres spectacles que ceux que la nature de son
sol natal lui inspirait.
Et, tenant compte des faits, de l'influence de race, de la des-
cendance, des dispositions de l’air et du sol et de la conforma-
tion physique exceptionnelle de Fritz, ne pouvons-nous pas
admettre qu'il y ait eu un peintre de génie précoce, comme
l’histoire cite de jeunes musiciens, tels que Mozart; de jeunes
mathématiciens, tels que Mondeux et Pascal ; de jeunes savants,
tels que Pic de la Mirandole et Stuart Mill.
Que le père ait mis la main à plusieurs de ces panneaux pour
y changer quelque chose, pour améliorer quelquefois et gâter
parfois aussi, cela est admis par plusieurs. Mais peu seulement
demeurent dans leur aveuglement en présence des preuves de
l'origine de ces œuvres où quelque chose de l'enfant se manifeste
cependant à côté de tant de génie.
Nous ne concluons pas et nous nous bornons à donner con-
naissance à nos lecteurs des faits et de nos réflexions. Encore un
mot. Le généreux père a promis d'exposer à Bruges les panneau-
tins de son fils, au profit de la commission Breidel, après la fer-
meture de l'exposition de Bruxelles et avant leur envoi à Paris.
Ne serait-il pas préférable d'organiser cette exhibition dans une
cité plus grande et plus opulente, dans la capitale des arts, à
Anvers. Le monument à ériger aux héros populaires Breidel et
de Coninc y gagnerait beaucoup.
LE RAPPEL (Paris) 18 février 1875.
Nous avons plusieurs fois parlé d'un enfant-prodige belge,
Frédéric Van de Kerkhove, né à Bruges en 1862, mort en août
1872, à l’âge de 10 ans et 11 mois, et qui, s'étant mis à peindre
dans l'atelier paternel vers sa huitième année, a exécuté près de
600 panneaux, paysages et marines, dont les plus grands ont om29
de hauteur et om12 de largeur. £
L'œuvre de cet enfant phénoménal est exposé en ce moment
au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles.
Un de nos amis, qui vient de visiter cette exposition unique
en son genre, nous assure que ces tableautins, inspirés, surtout
comme sujets par des gravures à l'eau-forte, sont traités de main
de maître avec une sûreté étonnante. Le sentiment qui s'en
dégage est d'une profonde mélancolie. L'enfant voyait la nature
triste. On raconte qu'il aimait à travailler après avoir longuement
contemplé un Corot, un Ruysdael et un Van Goyen accrochés
dans l'atelier de son père.
Cet enfant extraordinaire est mort d’une lésion au cerveau.
LA FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 19 février 1875.
L'ŒUVRE DE FRITZ VAN DE KERKHOVE,
Exposée au Cercle artistique de Bruxelles.
Au premier abord, on se sent envahir par le doute.
Eh quoi! cet œuvre étonnant, qui suffirait à la réputation
d'un maître, ces impressions géniales, qui rendent la nature
dans ce qu'elle a de plus intime et de plus contrastant, cette cou-
leur prestigieuse, traduisant avec une égale vérité les lueurs ar-
gentines de l’aube et les ombres transparentes du crépuscule, le
clair et vif éclat du plein soleil et les fulgurants horizons du
déclin du jour, les contorsions des grands arbres, secoués par
les nuées grises et les sables blancs des grèves, se découpant sur
la vaste mer, les coins perdus où l'antique Cybèle s'offre con-
fiante et nue à l'œil extasié de ses amants, et les aspects panora-
miques, dont le regard est impuissant à sonder l'étendue, les
luxuriantes végétations de l'été et la blafarde harmonie des jour-
nées d'hiver, les ruines désolées et les rustiques églises de village;
ce sentiment exquis, allant droit à l'essence des choses, cette
touche large et sûre, indiquant tout sans rien préciser ; cette pâte
grasse et solide, cet instinct de grandeur, de force et de beauté;
cette poésie virile et élégiaque à la fois; cette universalité, enfin,
dans le choix des motifs et cette libre et vivace interprétation
qui n'appartient qu'aux voyants de l’art, tout cela s'est rencontré
dans un enfant, mort âgé de dix ans à peine, et dont les bégaie-
ments artistiques étaient plus fermes et plus précis que les lon-
gues investigations et les patientes recherches des peintres, sacrés
comme tels, après une existence entière d’études et de combats!
Nous trouvons-nous en présence de la manifestation quasi-
divine d'un génie sans précédents, ou bien sommes-nous dupes
d’une atroce mystification, dont les auteurs seraient les premières
victimes, puisqu'ils renonceraient à une gloire assurée au profit
d'une mémoire exploitée et surfaite ?
*
+
Voilà l'impression première, telle que me l'a exprimée un
peintre bruxellois, et telle que je l'aurais ressentie et exprimée
ON
moi-même, si je n'avais pas, en quelque sorte, le devoir de faire
ici mon mea-culpa.
Lorsque mon confrère en critique artisque, M. Adolphe Siret,
celui à qui revient l'honneur d'avoir mis en lumière l’œuvre
du pauvre Fritz, exprima le regret de n'avoir vu la presse ac-
cueillir avec empressement la stupéfiante révélation qu'il lui
apportait, influencé par plusieurs personnes, venues pour me
mettre en garde contre ce que je taxais, moi-même, d'exagération
et de réclame, je publiai un article aigre-doux, dans lequel je
demandai la permission de juger par moi-même des œuvres du
jeune Van de Kerkhove, avant de me passionner à leur endroit.
Il s’ensuivit un échange de lettres entre MM. Van de Kerk-
hove, Siret et moi, à la suite duquel force me fut bien de me
rendre à l'évidence.
Et je suis d'autant plus heureux de revenir publiquement sur
une erreur, dont je me suis déjà personnellement accusé et
excusé auprès du père du peintre-enfant, que ma conversion,
motivée par des preuves nombreuses et d'irréfutables arguments,
est de nature à rassurer ceux qui douteraient encore du prodige.
x
Fe
Le prodige est réel et l’on a raison de crier au miracle. Devant
l'œuvre du jeune Van de Kerkhove, il n'y a qu'à admirer et à
s’incliner.
Ce gamin de génie, qui n'avait peut-être jamais vu de tableaux
des maîtres dont il devinait les tendances et jusqu'aux procédés,
est la peinture innée, comme Mozart était la musique en chair
et en os.
Et encore, Mozart, composant à l'âge de neuf ans des sonates,
faibles précurseurs des chefs-d'œuvre qu'il couvait en germe,
n'est peut-être pas comparable à cet autre enfant, brossant d'in-
stinct, sur des panneaux de quelques pouces, et avec une largeur
de facture que ne désavouerait aucun de nos grands paysagistes,
des merveilles de couleur, de sentiment et d'originalité, dans
lesquelles on trouve toute la puissance de l’âge mûr, unie à Ja
fraîcheur d'impression de l'adolescence.
*
x x
Toute l'école moderne de paysage est là. Fritz Van de Kerk-
hove a, de prime-saut, et pour ainsi dire sans avoir reçu d'initia-
tion à l’art, dont il aurait été destiné, s'il avait vécu, à être l'un
de
des plus étonnants champions, s'est approprié toutes les con-
quêtes nouvelles. Dans ce tableautin, d’un gris argentin, aux
formes indécises et voilées, on retrouve Corot. Plus loin, en
voyant ce site maçonné en pleine pâte, on songe à Daubigny. On
vendrait tels panneaux pour des Rousseau, des Diaz et des
Chintreuil, qu'un maître-expert n'oserait émettre un avis défa-
vorable, Comment décrire seulement le quart des 165 études,
exposées au Cercle Artistique de Bruxelles et qui ne constituent
qu'une faible partie de l'œuvre complet ? C'est ce que je n'es
saierai pas pour le moment. Il me faut du recueillement et de la
réflexion, pour apprécier à sa valeur exacte ce microcosme artis-
tique qu’on nomme Fritz Van de Kerkhove. C’est ce que je ferai,
lorsque, ainsi qu'on l'annonce, après le Cercle Artistique de
Bruxelles, le Cercle Artistique d'Anvers aura eu l'occasion d’of-
frir à ses membres, la vue des inestimables joyaux délaissés par
le peintre-enfant, Je me bornerai, pour le moment. à exprimer
le vœu que la collection ne soit pas morcelée et que le gouver-
nement la juge digne de figurer dans un de nos musées publics,
comme une des émanations les plus complètes et les plus ex-
traordinaires de notre génie national et peut-être de notre siècle.
GUSTAVE LAGYE.
LE RAPPEL, (Paris), 20 février 1875.
Les Parisiens pourront voir les tableaux du peintre-enfant
Van de Kerkhove, de Bruges, dont nous parlions avant-hier.
On annonce que ses œuvres seront prochainement exposées,
au Palais de l'Industrie, dans une salle du premier étage, si
l'administration des Beaux-Arts autorise cette exhibition, cu-
rieuse à plus d’un titre.
— 87 —
MONITEUR DES TRAVAUX PUBLICS, 21 février 1875. ji
BEAUX-ARTS.
Nos lecteurs se souviennent qu’il y a trois mois environ,
nous avons donné, en feuilleton, la notice biographique de
Frédéric Van de Kerkhove, de Bruges, mort à l’âge de 11 ans
et laissant un nom et des œuvres de mérite comme peintre-
paysagiste. Ces œuvres sont actuellement exposées au Cercle
Artistique et y seront visibles jusqu'à la fin du mois.
Nous engageons tous ceux qui ont été plus ou moins incré-
dules à l'endroit du génie précoce de Frédéric, à aller s'assurer
par eux-mêmes de la véracité de la chose. On reste stupéfait
à la vue de ces petits chefs-d'œuvre : c’est à se demander si les
hommes faits ne sont pas des enfants et ceux-ci de grands
hommes ! À
Si un jour on doit éditer un ouvrage ayant pour titre : Les
Crimes de la mort, celle de Frédéric y figurera au premier rang.
LE FIGARO, (Paris), 21 février 1875.
Le monde-artiste belge est en émoi. Il s'agit d’un enfant-
prodige, mort récemment à l’âge de dix ans et quelques mois,
et dont les œuvres {sic — des paysages!) sont exposées dans les
salons du Cercle artistique et littéraire. Si ces œuvres sont
authentiques, le jeune Frédéric Van de Kerkhove — c’est son
nom — égalerait Rousseau et Corot en talent — et dépasserait
de beaucoup Raphaël, Van Dyck et Potter en précocité.
Le public est dans l'enthousiasme. Mais les artistes font des
réserves graves. [ls prétendent : 1° que les tableaux sont faits
d'après des gravures ; 2° qu'on y entrevoit la trace de deux mains,
dont l'une n'aurait fait qu'ébaucher — dont l’autre, très habile!
aurait précisé et réalisé. — Quoi qu'il en soit, et même en ne
laissant à l'auteur que le mérite de la fache, ce paysagiste de
dix ans serait encore un harmoniste des plus remarquables.
60 —
Beaucoup de voix demandent une enquête. Evidemment
l'exhibition ne sera sérieuse que lorsque cette enquête — aussi
intézessante pour la science que pour l'art — aura eu lieu.
AUGUSTE MARCADE.
FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 26 février 1875.
FRITZ VAN DE KERKHOVE.
Nous aurons décidément au Cercle Artistique d'Anvers, une
exposition des œuvres du peintre-enfant.
Sans rentrer dans le fond du débat, et en attendant que
l'enquête, réclamée par le père de l'enfant mort lui-même et
par M. Siret, qui l’a mis si brillamment en lumière, établisse
qui, des enthousiastes ou des sceptiques, sont dans le vrai,
nous croyons pouvoir prédire, à cette intéressante et touchante
exhibition, le succès de stupéfaction qu’elle obtient à Bruxelles.
Il serait bon, croyons-nous, pour qu'aucune pièce ne manque
au procès qui se débat, en ce moment, devaut l'opinion publique,
qu'on exposât à Anvers, en même temps que les panneaux
achevés du jeune prodige, ses premiers barbouillages, qui for-
ment en quelque sorte la genèse de son talent ; on y trouverait
peut-être le mot de l'incroyable précocité qui occupe aujourd'hui
le monde artistique tout entier.
GUSTAVE LAGYE.
GAZETTE DE HUY, 27 février 1875.
Le ciel est sans astre, il se voile. Jour sombre et nuit obscure,
vous pesez sur les âmes! Les ardeurs généreuses font l'effet d'un
songe, d'un feu de paille, ou d’un feu-follet. Fritz Van de Kerk-
hove, c'est une étoile filante, un météore, un jet. Comme la
traînée de lumière, il impressionne. De cette impression résulte
un enseignement.
Fritz a toutes les apparences du génie mais non pas la marque;
il a la sensibilité et l'audace, 11 lui manque la simplicité.
La simplicité, à une époque comme la nôtre, ne s’acquiert
qu'à la longue, en réagissant contre le courant.
La profusion de lumières a produit la diffusion, l'éblouisse-
ment, l'égarement. Les hommes de notre temps rayonnent et
cependant, semblables à des gens qui s’avancent dans une nuit
obscure, ils sont indécis, incertains, anxieux.
Fritz, n'était pas ainsi.
Dans ses tableaux, la touche est ferme, la pensée claire, le
sentiment précis.
Hélas ! de lui surtout l’on peut dire qu'il a vécu ce que vivent
les roses, l'espace d’un matin.
Épris de l'idéal, de la beauté, d’une beauté particulière, con:-
forme aux aptitudes privilégiées dont le Ciel l'avait doué,
Fritz Van de Kerkhove, à dix ans, sentait, pensait et agissait en
maître, en retraçant la nature comme il l'entendait.
Malheureusement il se passionna pour son art au point de
négliger son éducation, la culture de ses facultés ordinaires, et
de ne plus se contenir. De là un rapide et précoce épuisement.
Il y avait en lui tout ce qu'il faut pour réaliser les plus hautes
destinées ; tout, hormis la sérénité d'esprit, par laquelle on ac-
quiert complétement la possession de ses moyens. Cette sérénité
dans l'excitation, d’où jaillissent les grandes œuvres, il ne la pos-
sédait pas. Le calme est aussi nécessaire à l'artiste que l'excita-
tion. Le lion, image de la puissance et de la majesté, est presque
toujours calme, ses déchaînements ainsi sont plus éclatants. La
pensée et la conception s'élaborent dans la sérénité ; elles pren-
nent un corps et une âme dans l'agitation. Des événements et
des épreuves extraordinaires sont indispensables à l'incarnation
de la lumière, au progrès, à notre redressement.
Au moment où paraîtront ces lignes, l'exposition, au Cercle
artistique, des œuvres du jeune artiste brugeois dont nous dé-
plorons la perte, sera fermée, mais le gouvernement a, dit-on,
formé le projet d'acquérir les principales d’entre elles, pour en
composer, dans une sorte d’annexe du musée moderne, une
collection. Espérons que ce projet pourra s’exécuter.
EMILE SINKEL.
LE BIEN PUBLIC. (Paris) 2 mars 1875.
ÉTUDE ARTISTIQUE.
LE PEINTRE, BRUGEOIS
FRITZ VAN DE KERKHOVE
(1862-1873).
Il y a environ deux mois, une révélation extraordinaire s’im-
posait à la curiosité publique : c'était celle d'un enfant de génie,
mort à l’âge de dix ans onze mois, après la plus féconde et la
plus miraculeuse des carrières. Hier encore, inconnu et gardé
par la mort, ce petit enfant sortait tout à coup de son tombeau;
et les pâles ombres où il dormait son dernier sommeil deve-
naient les nimbes de sa gloire. C'est qu'une main amie avait
soulevé le linceul qui avait englouti tant d'espérances, et mis au
jour, sous les funèbres bandelettes qui l'attachaient au néant,
le mystère de cette vie tournée aux grandes choses. La petite
barque qu’un vent trop fort avait fait sombrer reparut alors sur
les flots, dans la clarté d'une apothéose ; et, tandis qu'elle
marchait, frémissant au souffle de cette justice qui tour à tour
est pour les hommes l'ouragan ou la brise, le port subitement
sortait de la brume et s'ouvrait à ses voiles. On sut au même
instant que ce peintre de dix ans s'appelait Fritz Van de Kerk-
hove, qu'il était mort en 1873, et qu'il laissait après lui plus de
quatre cents œuvres. Comme par un coup de foudre, cette nou-
velle, qui se transmit partout, ébranla les foules, et non-seule-
ment en province et à la ville, mais à l'étranger même où retentit
son écho. Il y eut des résistances : l'incrédulité n’entendait point
désarmer devant cette étonnante précocité; on voulait voir,
Juger, toucher du doigt, et que ce piédestal sortit de la coulisse
et qu'on en pût faire le tour. Toute cette admiration qui était
dans l’air se retournait, dans la main du public, contre celui qui
l'avait suscitée; un accord presque unanime d’ombrageuses
susceptibilités semblait vouloir le punir d’avoir révélé le prodige.
C'est iei qu'il faut remercier M. Adolphe Siret d’avoir su résis-
ter à la tourmente qui fondit sur lui : sa foi en sortit plus vive,
et il répondit aux éléments en organisant une exposition dont
elles le défiaient.
Cette exposition est ouverte en ce moment à Bruxelles, dans
les salons du Cercle artistique. Elle ne contient pas tout l'œuvre
du jeune Fritz, mais seulement les tableaux qu'il peignit dans
une période de trois ans, de 1870 à 1873. Peut-être a-t-on man-
qué le but en la restreignant à ces seules années. Ce qui n'était
qu'une précaution pour ne pas épuiser l'attention par l'étalage
des débuts, parut une préméditation qui écartait de la contro-
verse des documents révélateurs. Il eût mieux valu ne pas choi-
sir dans cette vie si courte, dont chaque heure avait son impor-
tance, celles où il a été le mieux inspiré, mais les montrer
toutes à la fois dans la chaîne interrompue de ses travaux ; ce
n'est qu'à cette condition que la résurrection eût été complète,
et l'on eût enlevé au public le prétexte d'une réserve irritante.
Tout d'abord, on est frappé d'étonnement et de douleur devant
l'émotionnant spectacle de cet enfant s’essayant aux jeux sacrés
de l’art avec une naïveté qui se mêle d’audace ; et l'esprit demeure
confondu de l'exemple de cette précocité qui se lance d’une ma-
nière instinctive à travers les recherches de la plus bizarre des
créations. On se sent en présence d’un mystère que rien n'éclaire
à première vue, si ce n'est la secrète et implacable vocation qui
marque au front les prédestinés.
Cependant, si l'on en croit le biographe qui s’est dévoué à
cette courte et miraculeuse existence, une conjoncture aiderait
jusqu'à un certain point à l'explication de sa genèse : l'enfant
s'est en quelque sorte éveillé à la vie dans le cadre des choses
de l’art, et son berceau s'est trouvé à la fois éclairé et réjoui par
l'entourage des peintures accumulées dans la demeure paternelle.
Irrésistiblement enclin à la couleur, son jeune cerveau aurait
senti s’infiltrer dans ses moëlles, comme une rosée grossie goutte
à goutte, l'influence pénétrante des tableaux sans cesse exposés
à sa vue. Mais ce n'est pas assez pour expliquer une ardeur si
dévorante dans un âge où les perceptions sont encore confuses.
Le père de Fritz, il est vrai,est lui-même un peintre, et peut-être
faudrait-il commencer par envisager les similitudes qui ont existé
dans leurs deux manières de sentir et de comprendre l'art. Sans
doute, elle est plus consciente et développée par l'étude chez
l'un ; mais il semble qu'une même préparation ait présidé à
l'éclosion de leurs originalités.
Que de fois celui qui écrit ces lignes s’est arrêté, au courant
des expositions, devant les tableautins irritants qu'y envoyait le
peintre brugeois ! Une verve mordante et inégale jetait sur les
panneaux des silhouettes d'ébauches d'une allure qui semblait
empruntée à Callot; Hoffmann aurait rêvé, à travers les nuages
de sa pipe, ces précieuses et grotesques sarabandes qui ne se
rattachent à la terre que par le spectacle des plus étonnantes
difformités. On se trouvait devant un esprit inquiet, doué d’une
fantaisie rare et qui s'aidait d'une mémoire un peu confuse dans
la résurrection des drôleries aimées de nos aïeux.
Ces singularités se rencontraient encore dans quelques plan-
ches à l’eau-forte d'une fabrique semblable, où la même main
s'exerçait à des caricatures presque toujours sinistres, dans les-
quelles grimacçaient des figures de pendus, de boiteux, desabou-
leux, d'écorchés, vraie cour des Miracles fleurie d’ampoules,
de gibbosités, de plaies saignantes. Mais ici il n’y avait qu'une
morsure par dessus un trait aiguisé, et le dessin s'en allait à la
déroute à travers des recherches de contorsions extra-humaines.
Les peintures, au contraire, revêtaient ces diaboliques horreurs
d'un charme de couleur qui tirait ses prestiges d'une fine entente
des gris, et l'on était en présence d'un exécuteur manière dont
les effets, pour aïigres et pointus qu'ils étaient par moments,
annonçaient une nature douée. Eh bien, ces effets dans les gris,
ces gammes ténues qui vont des fluides argentins aux pénom-
bres plombées ; ces harmonies plutôt trouvées que cherchées,
je les ai revus dans les singuliers paysages de l'enfant avec une
similitude si frappante que le père et le fils m'ont paru confondus
dans les efforts d’une même création. Il n'est pas jusqu'au coup
de pinceau, mince comme une griffe d'aiguille, qui ne serve à
les rapprocher ; et tous deux ont semblé peindre parfois avec
l'extrémité de l'ongle ou la pointe d'un clou plutôt qu'avec le
poil toujours épat! de la brosse. L'un et l'autre se servent con-
stamment du couteau à palette, mais le fils revenait avec l'extré-
mité d'une lame de canif sur les pâtes qu'il étalait, soit pour
détacher des reliefs, soit pour marquer les reflets de la lumière.
C'est de cette même lame qu'il écaillait la transparence de ses
eaux, leur donnant par de petits grattages à la pointe les squam-
mes scintillants et la mobilité des rides.
Des commentateurs émus ont trouvé dans les essais de son
pinceau des réminiscences de coloratiou connues : par moments,
en effet, la palette de Corot, celle de Diaz, celle de Rousseau
scintillent à travers l'obscurité de ses recherches comme des so-
leils cachés par le brouillard. Mais il ne faut pas oublier que le
hasard joue un rôle important dans les tâtonnements de l'enfant,
et l'effet est souvent le produit de conjonctions de tons involon-
taires. Il semble que ces merveilleuses palettes des maîtres se
soient rencontrées tout à coup sous sa main et que, les trouvant
préparées, il ait tâché de combiner ses accords avec leurs harmo-
anis.
RE
nies éparses. Mais 1l n'a ni l'ordre ni la mesure qui indiquent la
préméditation, et il joue de la couleur en virtuose épris de mo-
tifs, avec une ingénuité qui rend brillantes et fait presque réussir
ses audaces. Quand il tient une couleur, il la délaye, la noie, la
mêle jusqu’à ce que son œil soit caressé, et de ce jeu sort une
gamme d'une richesse parfois extrême, mais qui manque ordi-
nairement des relations exactes des tons entre eux.
On sent un cerveau enflammé, sur les facettes duquel les
images s'attachent avec des miroitements prismatiques et comme
un kaléidoscope dont le hasard fait chatoyer et étinceler les mou-
vantes combinaisons. Un long ruissellement de lumières bril-
lantes ou tendres l'enveloppe dans les fluides d'une atmosphère
particulière et rejaillit jusque dans les yeux, qu'il prédispose à
tout voir sous un Jour par moments paradisiaque. Il y a, en effet,
dans l'œuvre de l'enfant des douceurs de coloration qui at-
teignent aux frémissements les plus légers de l’éther : et quel-
ques-uns de ses ciels, satineux et tout chauds de caresses,
ondulent à travers des espaces argentins que le vent paraît avoir
lavés. C'est à ce point que commence pour le contemplateur de
ces difficiles énigmes, un trouble dont il a peine à se départir.
Que des étalages violents et heurt's, que même des harmonies
tendres et puissantes soient sorties de ce pinceau, on l'admet
plus facilement ; mais la délicatesse du coloris ne vient que d'un
long apprentissage, et c'est le comble de l'art d'obtenir la suavité
par les raffinements de la lumière et les décompositions du ton.
Or l'extrême finesse est précisément la note la plus extraordi-
naire du jeune Fritz : ilest, en un mot, coloriste et de la plus
souple trempe.
Là, du reste, n'est pas le seul étonnement de l'esprit devant le
génie rudimentaire ; une faculté absorbante a tendu vers la créa-
tion et en quelque sorte ankylosé sur ce point les ressorts de son
cerveau, et cette faculté qui chez lui va à l’extrême, avec une
ampleur démesurée, c'est l'imagination. Comme un mirage loin-
tain, l'aspect de contrées qu'il n'a pu voir, mais qu'il a ressenties
par.l'instinct, se réfléchit en lui pêle-méle avec l’image de la
nature qui seule pouvait lui être familière et au milieu de la-
quelle il était né. Quelles affinités mystérieuses, quels secrets et
profonds accords reliaient au Midi torride, aux mers de l’Ar-
chipel, aux hautaines falaises, aux paysages incendiés du Caire,
à tous ces panoramas des mondes inconnus pour lui, sa vision
clairvoyante! Et quels anneaux d’une chaîne interrompue en ses
parents et renouée en lui le faisaient communiquer avec des pays
où peut-être dormait la poussière de ses ancêtres, rattachant ainsi
à travers le temps les influences héréditaires ? Son imagination
était comme ces ponts de lianes qui servent à franchir les tor-
rents dans les terres de l'Inde et sont jetés, avec leurs balance.
ments flexibles, d'une cime à une autre : suspendue au-dessus du
réel, dans des régions de lumière et de poésie, elle semblait se
bercer de l'Orient à l'Occident, accrochée d'un monde à l’autre
par d’invisibles bouts; et, comme un prisme, elle reflétait dans
un vague et lumineux brouillard où se dissolvaient les sil-
houettes, la mouvante impression des couleurs.
Cela explique, à côté des landes, des marais, des prairies et
des vallons qu'il a peints, sites septentrionaux et qui se voient
avec un charme de douce mélancolie dans les contrées flamandes,
les perspectives baignées de soleil, les paysages calcinés, les ri-
vages chauffés à blanc, qui sont comme le côté ardent et essen-
tiellement imaginatif de son œuvre. Il n'y a là évidemment qu'un
à-peu-près, et le dessin, la sûreté de l'assiette, les proportions
mathématiques, manquent presque toujours; mais cet à-peu-près
est d'une perception si poétique qu'elle semble l'indication à tire
d’aile d’un esprit ému et qui n'a pas le temps de buriner ce qu'il
n'a fait que crayonner. Et pour le détail et l'ensemble, cela n'est
ni bien ni mal, mais exceptionnel et singulier, comme le travai]
phénoménal d'un esprit fait tout d'une pièce et sans préparation,
avec quelque chose qui indique le visionnaire. J'excepte toutefois
une demi-douzaine de panneaux qui, par leur achèvement plus
rationnel, leur structure logique. la notion d'un art déjà moins
instinctif et plus raisonné, échappent à ce jugement. D'ailleurs,
le génie est épars à doses constantes, tangibles, mais confuses,
inégales, et se volatilise, en quelque manière, ici, dans les quel-
ques œuvres, où il s'adjoint une facture éprouvée, et l'instinct
sublime de l'artiste inexpérimenté devient tout à coup, comme
par un coup de foudre, car cette vie si courte ne devait procéder
que par brusques et soudaines évolutions, un talent assoupli
d’un jeu libre et puissant.
Une seule pensée, le dirai-je, m'a tourmenté parmi mes con-
statations. Comment l'enfant a-t-il pu saisir le secret des demi-
teintes que l’on voit dans les plus importants de ses tableautins ?
Un effet de couleur est du domaine de l'instinct; mais il faut
une observation si assidue, une fermeté si étonnante de l'œil,
tant de tension et d'attention pour distinguer le passage d'un ton
à un autre dans l'ombre et la lumière, qu'ici l'on demeure con-
fondu et presque irrité avec une pointe de doute. Et qui donc a
vu travailler cet enfant ?
Je ne sais, d’autre part, sion a tenu suffisamment compte des
petites silhouettes que le père a mises sur chacun des panneaux
de son enfant, après sa mort et comme pour le ressusciter dans
son œuvre même. On les dirait tracées avec une pointe d’aiguille
tant elles sont minces et se découpent finement sur les fonds :
mais aucun grossissement ne les rendrait plus vivantes, et, telles
qu'elles sont, on est convaincu qu'elles sont frappantes de res-
semblance. Eh bien, ce n’est pas la moindre curiosité de l’œuvre
de voir combien ces petites figures tiennent au paysage et
l'habile, l'intelligent, le souple et fin talent qu'il a fallu pour les
assimiler si étonnamment, non-seulement au cadre des choses
peintes, mais au genre même de la peinture. Un père seul pou-
vait, dans sa tendresse, consommer le sacrilége sacré de peindre
sur l’œuvre de son fils : celui-là a mêlé à la funèbre guirlande
des népenthès éclos sous les pieds de son Fritz les immortelles
cueillies dans son propre jardin.
CAMILLE LEMONNIER.
ILLUSTRATION EUROPÉENNE, 6 mars 1875.
Je ne sais si vous vous en souvenez encore, lecteur : il y a
quelques mois, j'ai, à cette place, esquissé d'après la notice d'un
académicien, M. Siret, la sympathique physionomie d'un petit
artiste — je devrais quasi dire grand — décédé à Bruges, à l’âge
de onze ans, le jeune Fritz Van de Kerkhove. J'ajoutais que cet
enfant prodige a laissé en mourant, quatre à cinq cents tableaux,
représentant des paysages et des scènes de la nature des environs
de Bruges, la patrie de ce peintre si extraordinairement précoce.
Vous avez pu, si le cœur vous en disait, aller admirer ces cu-
rieuses peintures et vous rendre compte par vous-même du bien
fondé des éloges qui lui ont été décernés unanimement (1).
C'était un pélerinage à faire et qui par le temps d’abstinence
artistique qui court, portait avec lui sa récompense. Retrouver
dans les essais d'un enfant les tons chauds et étincelants des
meilleurs paysagistes contemporains, c'est chose assez rare, assez
(1) Cette Exposition a eu lieu au local du Cercle artistique et littéraire de
Bruxelles,
surprenante pour qu'on se soit senti pousser l'envie « d'aller une
fois voir », comme dirait un naturel du quartier des Marolles.
Pour mon compte, je connais moult connaisseurs, peu enthou-
siastes de leur nature et prévenus contre les enfants prodiges,
qui sont revenus de ce pélerinage enchantés et ravis. Leur ravis-
sement se traduisait en doléances et en regrets amers sur la mort
de ce paysagiste en herbe. Quel dommage, disaient-ils, qu'il ne
soit plus! Il promettait à l'art belge un grand peintre; il lui
aurait peut-être donné le Ruysdael qui lui manque encore!
Ai-je besoin de le dire? Les toiles minuscules du petit Van de
Kerkhove ne sont pas des chefs-d'œuvre dans l'acception esthé-
tique du mot. L'enfance s'y décèle par des tâtonnements puérils
et des inexpériences évidentes; mais aussi que de sève, que de
talent et d'originalité native! Châteaubriand a écrit une des
belles pages du Génie du Christianisme sur Blaise Pascal, qui
seul, sans le secours d'aucun livre, à l’aide des lignes et des
ronds, inventa la géométrie et découvrit les propositions d'Eu-
clide. En voyant ce qu'a fait ce bambin de Van de Kerkhove, je
serais presque tenté de voir en lui le Pascal du paysage. Ne
connaissant ni les réalistes, ni les idéalistes, ni les Français, ni
les Allemands, les lèvres encore toutes couvertes des confitures
maternelles, il n’en a pas moins produit un microcosme dans
lequel se répercute l’image accentuée et indéniable des qualités
les plus remarquables du pay sagisme contemporain, notamment
celles qui ont fait la renommée de Corot, de Th. Rousseau et
de Millet. Ai-je tort après cela de voir dans le héros de l'Expo-
sition posthume que je signale en ce moment, un Pascal en son
genre?
HALLETOREN, de Bruges, 7 mars 1875.
LA QUESTION VAN DE KERKHOVE.
Il est donc une Question Van de Kerkhove. Quelques chroni-
queurs Bruxellois l'ont ainsi voulu. Ils soupçonnent la bonne
foi du père de l'enfant merveilleux, et, lui demandent une
enquête sur la réalité des petits joyaux artistiques, exposés le
mois dernier au Cercle des Arts de Bruxelles.
ET A
se
pes
bac TE ne
DA oi)
Ne:
eo
M. Van de Kerkhove paraît ne pas vouloir hésiter un instant
à consentir à cette enquête. Il a bien raison; il peut le faire
franchement et en toute sécurité : son honneur et la réputation
de son pauvre enfant sortiront de l'enquête avec plus d'éclat.
M. Van de Kerkhove aura appris par cette première épreuve,
que l’on n'est pas impunément un flamand de talent et de génie.
On ne se mesure pas avec les astres de la capitale. N'y a-t-il pas
en effet dans la capitale trop de médiocrités, qui ont intérêt à
ne pas tolérer un voisinage dangereux; et Bruxelles est consi-
déré par nos compatriotes wallons comme un pays conquis, où
ils peuvent seuls se faire une place.
Si le petit Fritz avait recu le jour dans la contrée aux mines,
Bruxelles n’eût pas trouvé assez d’encens pour l'honorer. Mais
il est trop pénible, pour certaines personnes, de voir à chaque
instant mieux s'établir cette vérité, qu'en dépit de l'oppression
qu'on lui fait, la race flamande tient et conserve le sceptre des
arts et que la jalousie s'épuisera en vain à le lui enlever.
L'œuvre de Fritz est une preuve éclatante de cette vérité :
notre goût, pour la forme et la couleur, y brille à nos yeux dans
toute son originalité. — Que la critique continue sa dispute.
Ainsi que M. Buls le prouve éloquemment dans la Revue de
Belgique, cela est et demeure un fait acquis. Une enquête ne
peut que mieux l'établir.
Toutefois nous désirons ajouter deux points à la question
Van de Kerkhove.
Après la ville de Bruxelles ne sera ce pas à Bruges, la ville
natale de l'enfant prodige, qu'écherra l’honneur de pouvoir
contempler les petites perles artistiques qui soulèvent l'intérêt
public ?
Ce ne serait que justice. On a parlé d’Anvers, mais nous
espérons néanmoins que Bruges aura le pas. Nous tenons aussi
à notre première pensée, c'est-à-dire que cette exhibition ait lieu
en faveur du Breidel-fonds.
Notre seconde remarque est celle-ci : un petit article de l’Indé-
pendance, nous a fait connaître l'intention qu'aurait M. Van de
Kerkhove de faire don des œuvres de son fils au musée de l'Etat,
à Bruxelles : sauf certaine incrédulité à l'endroit d’une donation
aussi injuste, nous espérons toutefois que si M. Van de Kerk-
hove avait l'intention de faire semblable donation, ce ne serait
pas Bruxelles qu’il choisirait à cet effet. Ce serait encore grossir
la plus riche part. Bruges a sa réputation faite comme centre
artistique. Elle a toute sa beauté extérieure et avant tout ses
7
droits de mère pour servir à l'œuvre merveilleux de Fritz du
plus beau musée que l’on puisse rêver.
Nous espérons que M. Van de Kerkhove partagera nos senti-
ments, et qu'il laissera à l'œuvre de son fils et à la ville où
l'enfant a reçu les premières impressions de l’art, le droit de
rester unis. [l existe entre eux un lien moral qui peut éclaircir
beaucoup et qu'il n’est pas permis de rompre. Et si cette raison
ne paraissait pas suffisante, nous ajouterions qu'après tout ce
qui est arrivé, Bruges convient mieux que Bruxelles, pour ob-
tenir une donation de M. Van de Kerkhove.
(Traduit du flamand).
OFFICE DE PUBLICITÉ, 7 mars 1875.
Lettres brugeoises.
On comprend que nous voulons parler de l'œuvre de Fritz
Van de Kerkhove, exposée en ce moment au Cercle artistique
de Bruxelles, que nous avons vue à Bruges, et dont nous sommes
aptes à parler, sinon au point de vue artistique, au moins sous
le rapport de l'authenticité dont aucuns paraissent douter.
L'œuvre, en elle-même, a peu de détracteurs. C'est l’admi-
ration qui domine; mais, au lieu d'accepter le phénomène pour
ce qu'il est, chacun veut en rechercher les causes et l’étudier à
sa manière.
*
* +
Le spirite l'explique ainsi : Un grand peintre, sorti de ce
monde il y a bien longtemps, à qui l'harmonie céleste et les
couleurs de l’arc-en-ciel ne suffisent plus, après avoir gravité
dans l'infini, est pris de la nostalgie de la terre. Il veut revoir à
tout prix notre planète. Pour satisfaire ce désir immodéré, son
âme s’incarne dans un jeune corps, lui communique le feu sacré,
lui fait faire des chefs-d'œuvre dont il n'a pas conscience. Maïs
bientôt cette frêle organisation ainsi surmenée, consumée par ce
travail incessant, éclate; l'âme alors la quitte, elle continue ses
pérégrinations vers d’autres sphères, laissant là la petite enve-
loppe dans laquelle elle s'était abritée et dont elle est sortie
comme un papillon d’une chrysalide.
*
# +
Alors vient le médecin; celui-ci vous parlera de la matière. II
vous dira comment la tête du pauvre enfant, contenant de l’eau,
le cerveau a vu plusieurs de ses cases comprimées, et comment
le compartiment pictural, surnageant comme une île, et ayant
acquis à lui seul la puissance qui devait se répartir sur différentes
facultés, a produit le phénomène d’un enfant passé maître sans
même avoir été élève.
Ce système renverse l'opinion avancée par un critique, qui
attribue la précocité de Fritz à l'habitude de voir travailler son
père et à un sentiment d'imitation qui se serait manifesté pour
la musique si, au lieu de faire de la peinture, son père avait
cultivé cet art.
‘
“+
Enfin, arrivent les sceptiques. Ceux-ci ne croient pas aux
vocations spontanées; ils ne peuvent admettre qu'un peintre
pousse comme un champignon, pour n'avoir, ainsi que le cryp-
togame, qu'une existence éphémère. D'ailleurs, si l'enfant avait
fait de telles merveilles, on l’aurait su de son vivant. Un talent
comme le sien ne pouvait rester ignoré, et un artiste aussi com-
plet isolé. Il aurait percé les murs de la demeure paternelle. Il
y a là un « mystère » qu'il faut éclaircir. L'Académie des arts
doit s’en mêler comme l'Académie de médecine du cas de Louise
Lateau. C'est à ces corps savants, paraît-il, d'expliquer tous les
miracles. Ce qui veut dire, en langage moins poli, qu'une famille
honorable, dont cet enfant, ce fils unique, était l'idole, dont le
désespoir a été immense, aurait préparé cette mystification, qui
sait? cette spéculation!
Admettons un instant qu’il en soit ainsi; mais alors, désignez
le maître qui s'est prêté à cette supercherie. Cela vous serait
impossible, puisque, pour caractériser ce talent, on doit invo-
quer les noms des plus célèbres paysagistes : les ciels, dit-on,
font penser à Diaz, les bois à Th. Rousseau, les ruines à De-
camps, les soleils couchants à Corot, les berges à Van Goyen;
— ce n'est pas son père, il n’est pas paysagiste; et des juges
compétents affirment que pas un artiste en Belgique n’est capable
de peindre quelques-unes des toiles exhibées.
100
On ne peut tout expliquer en ce monde, certaines organisa
tions d'élite ont leur secret qu'elles gardent et qu'elles emportent
dans la tombe.
Les exemples ne manquent pas. On a cité à ce propos Mozart
et Pic de la Mirandole. On a oublié Pascal, qui trouva, avec
l’aide de la seule réflexion, les trente et une propositions d'Eu-
clide. Sa jeune intelligence avait suffi à ce travail prodigieux.
Pascal, lui aussi, était maladif, souffreteux, son cerveau était
hanté par l'idée fixe. Fritz s'endormant à plat ventre dans la
contemplation du tableau d'un maître, rappelle le futur auteur
des Provinciales charbonnant sur le plancher de sa chambre
des figures géométriques,
La vocation de Fritz n'était un secret pour personne. En
classe, ses cahiers — car 1l est faux que l'enfant ne sût ni lire
ni écrire — ses cahiers étaient couverts de dessins représentant
des arbres, des dunes, des ruines. Il distribuait ses tableautins
à ses camarades. Il pouvait se montrer généreux, il en finissait
parfois deux par jour, aussi son œuvre entière compte, dit-on,
plus de six cents panneaux. Ceux qui recevaient ces cadeaux n’en
faisaient pas alors grand cas; mais, depuis que l'exposition de
la galerie posthume de l'enfant fait courir tout Bruxelles, que
l'on a appris les fortes sommes que des amateurs en offrent, et
que l’on sait qu'après avoir été visitée par le roi, elle sera exposée
à Paris et à Londres, les heureux possesseurs de ces admirables
paysages cachent ces petits trésors à tous les yeux.
x *
*
Mon intention, je l'ai dit d'avance, n'a pas été, en écrivant ces
lignes, d'analyser l'œuvre de l'enfant prodige, à laquelle — des
juges compétents l'ont dit — rien ne manque, ni l'harmonie, ni
la perspective, ni le sentiment presque toujours mélancolique,
ni la fermeté, ni l'esprit, ni l'adresse même; j'ai voulu seulement
revendiquer cette jeune et pure gloire pour la vieille cité de
Memlinc.
CHARLES
—— L01—=
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, 7 mars 1875.
On peut visiter en ce moment à Bruxelles, dans les salons
du Cercle artistique et littéraire, une exposition d'un singulier
intérêt. Il s’agit de l’œuvre d’un peintre de Bruges, Frédéric
Van de Kerkhove, né en octobre 1862, mort en août 1873. Cet
enfant commença à peindre à huit ans. Il avait dix ans et onze
mois lorsqu'il succomba, atteint d’une lésion au cerveau. En
l'espace de trois années, il avait couvert de peintures quelque
chose comme cinq ou six cents petits panneaux. Les plus grands
ont environ 290 millimètres de hauteur, sur 120 de largeur.
L'exposition du Cercle artistique réunit à peu près deux cents
paysages. Quand on entre dans la salle où sont groupés les
tableautins de ce paysagiste de dix ans, on reste absolument
confondu de l'infinie variété des motifs, du sentiment profond
de la nature, de la justesse de ton, de l'entente de la lumière et
surtout de l'impression de tristesse et de mélancolie qui domine
l'ensemble de l’œuvre. Rien qui sente la main d’un enfant. Au
contraire, et surtout à partir de 1872, une étonnante sûreté
d'exécution et la plus curieuse habileté de procédé. A première
vue, et n'était la petitesse uniforme des panneaux, on s’imagi-
nerait qu'un amateur s’est attaché à collectionner des études, des
ébauches de maîtres. Chose extraordinaire, sur ces morceaux de
bois grands comme la main, cet enfant peint large. Il y a des
éclaircies de ciel bleu à travers le feuillage épais, qu’on prendrait
pour des Diaz, des bois qui font penser à Théodore Rousseau,
des études de rochers blancs et de ruines maçonnées avec la
solidité et l'éclat de Decamps. Mais la note dominante c'est une
sorte de poésie mélancolique. Ce pauvre enfant sentait la nature
triste. Nous disons sentait et non voyait, car Frédéric Van de
Kerkhove a très peu vu. Dans sa courte existence, il est à peine
sorti de Bruges, il paraît seulement avoir été fortement impres-
sionné par la mer et les dunes grises de Blankenberghe.
Il ne procède en aucune façon de son père, qui est un peintre
de genre d’un honorable talent. Jamais l’idée ne lui vint de
s'essayer à copier ce qui frappait tous les jours ses yeux dans
l'atelier où il passait sa vie. Il y avait cependant, dans cet atelier,
un Corot, un Ruysdael et un Van Goyen. On raconte qu'il con-
templait longuement le Corot et que souvent, quand il voulait
peindre, il transportait son petit chevalet à côté du Ruysdael ;
= AO
mais il paraît avoir surtout travaillé d’après des paysages gravés
à l’eau-forte. Il est très curieux de comparer son œuvre au mo-
dèle. L’eau-forte lui a donné le motif mais il l’a toujours modifié
et transformé, et l'impression lui est devenue personnelle.
Ce serait une puérilité de se demander jusqu'où serait allé cet
enfant de génie s'il eût vécu; mais il n'est pas douteux que son
œuvre, belle en elle-même, ne présente un phénomène absolu-
ment unique dans l’histoire de l’art.
PRÉCURSEUR, 8 mars 1873.
L'exposition des petits tableaux du jeune Van de Kerkhove au
Cercle artistique excite un vif intérêt de curiosité. Une polé-
mique fort vive est engagée au sujet de ces œuvres qui dénotent
à un haut degré le sentiment de la couleur mais auxquelles on
reproche de n'être point entièrement de la main de l'enfant. Le
père du jeune artiste reconnaît que son fils a consulté les gra-
vures pour ses ogives, son architecture, ses constructions ro-
maines ou gothiques; M. Jean Rousseau, l’'éminent critique qui
enseigne l'esthétique à l’Académie d’Anvers, incline à admettre
que les sites ont été également empruntés aux gravures. Quant
à la facture, le père dit n’avoir donné que des conseils, en géné-
ral, peu suivis. Une enquête sérieuse, faite par des hommes
compétents, trancherait ces questions délicates. M. Van de Kerk-
hove l’accepte; pourquoi ne se ferait-elle pas? En attendant les
tableautins sont fort admirés et l’on ne peut méconnaître qu'ils
sont dignes de l'intérêt qu'ils excitent.
L'OPINION, Anvers, 9 mars 1875.
—
L'EXPOSITION DU CERCLE.
Le jeune Van de Kerkhove.
Nous sommes fort embarrassé en présence de ces petits pan-
neaux qui ont fait si grand bruit dans le monde, grâce à M. Siret,
— 103 —
directeur du Journal des Beaux-Arts de Saint-Nicolas. Nous
nous trouvons en présence d'un témoignage respectable, celui
d'un père qui veut établir la gloire posthume de son fils. Si
nous contestons l'origine même de l'œuvre, nous acceptons un
rôle odieux en ce sens que nous insultons d'une part à un senti-
ment sacré, celui du père qui défend la mémoire de son enfant,
d'un enfant extraordinaire, et que, d'autre part, nous semblons
accuser de supercherie un homme que nous ne connaissons pas,
un artiste que nous connaissons de très-fraîche date, par les
œuvres excentriques, mais d'une facture étonnamment facile,
que nous avons vues aux derniers Salons d’Anvers et de Gand.
Ce rôle, nous ne voulons pas le subir. Nous préférons donc
déclarer tout d’abord que nous tenons pour vraies les déclara-
tions de M Van de Kerkhove père, que nous considérons bien
et duement les œuvres exposées au salon du Cercle d'Anvers,
comme dues au pinceau de son fils.
Ceci étant acté, comme on dit en style de Basoche, nous al-
lons naïvement et franchement exposer notre opinion en quel-
ques mots :
Après avoir mûrement examiné les esquisses exposées au
Cercle, en faisant abstraction de l’âge de l’auteur et en étouffant
notre admiration instinctive pour l'enfant phénoménal dont
nous voyons les inspirations étalées sous nos yeux, nous nous
sommes demandé quelle était la valeur intrinsèque de cette ex-
position et nous nous sommes dit qu'il est à Paris de prodigieux
imitateurs de Corot, de Rousseau, de Diaz et de d'Aubigny,
qui vendent des chefs-d'œuvre apocryphes et de grand format, à
des prix qui varient de 50 à 200 fr. et qui ont les murs de leur
atelier garnis d’esquisses, d'ébauches, de projets ayant exacte-
ment la même valeur que les œuvres du jeune Van de Kerkhove.
— Il est de ces pastiches si complétement réussis que les artistes
mêmes les admirent et ils admirent d’autant plus que l'impres-
sion d'un Rousseau, d'un Diaz ou d'un Corot est plus large-
ment rendue du premier jet.
Or, parcourez cinq ou six de ces ateliers parisiens, ou plutôt
de ces fabriques, et vous y trouverez largement matière à une
exposition dans le genre de celle que nous venons de voir au
Cercle.
Le jeune Van de Kerkhove a donc, à lui seul, le mérite de cinq
ou six vieux roués qui ont appris pendant trente ans toutes les
ficelles du métier et qui se sont voués pendant un laps de temps
respectable à l’imitation d'une individualité quelconque.
Invention, nulle ; étude de la nature, nulle; bosse de l’assi-
milation énorme : voilà le résultat de notre observation.
Le jeune Van ds Kerkhove, puisque nous admettons que les
panneaux exposés sous son nom soient de lui, était véritable-
ment un phénomène, mais n'était pas et n'eût jamais été un
artiste. Il fût devenu, avec l’âge, le plus fort fabricant de fausses
esquisses, nous ne disons par de faux tableaux, qui jamais ait
exploité l'Europe et les deux Amériques ; ce qui ne nous empêche
pas de constater que bon nombre de ces pastiches sont prodi-
gieusement réussis et que l'exposition, dans son ensemble, est
des plus originales, en supposant que la perfection, dans l'imi-
tation, devienne une originalité.
En résumé, si nous n'étions convaincu de la bonne foi de
M. Van de Kerkhove père, nous verrions dans cette exhibition
le jeu d'un homme d'esprit qui s'amuse à mystifier le monde
artistique, comme jadis un agathopède bien connu mystifia le
monde savant par l'invention plaisante de la bibliothèque du
comte de Fortsas, à Binche, en Hainaut.
LA GIRONDE (FRANCE), 10 mars 1875.
FRÉDÉRIC VAN DE KERKHOVE.
C'est un enfant de dix ans et demi, mort dernièrement à
Bruges, dont le monde artiste se préoccupe beaucoup en Bel-
gique.
Cet enfant, un des exemples les plus extraordinaires de pré-
cocité, laisse un nombre considérable de petits tableaux, dont
l'exécution révèle un si réel instinct de l’art et une si grande
habileté, que les amateurs de peinture, en les examinant, sont
plongés dans une profonde stupéfaction.
Les procédés, les roueries du métier, la dextérité de pinceau,
qui ne s’acquièrent que par des années d'études, Frédéric Van
de Kerkhove les possédait comme un maître.
Ses œuvres sont exposées actuellement au Cercle artistique et
httéraire de Bruxelles. Ce sont des paysages de très petites di-
— 105 —
mensions, dessinés avec une finesse extrême et peints dans des
tonalités grises et mélancoliques qui révèlent néanmoins une
profonde entente de la couleur : des soleils couchants vaporeux,
des aurores brumeuses, des après-midi pluvieuses et tristes, mais
jamais de ciel d'azur, de midi radieux, ni de lumière joyeuse. Il
semble que cette jeune âme, qui ne devait pas atteindre au midi
de la vie, ait entrevu la nature à travers un voile crépusculaire.
Frédéric Van de Kerkhove était un enfant maladif, dont l’es-
prit se développait d’une façon anormale, au préjudice du corps.
Dédaignant les jeux de son âge, il était triste d'ordinaire et
méditait longuement en contemplant les tableaux dont est ta-
pissée la maison de son père. Le père du jeune artiste est peintre;
on peut, par cette circonstance, s'expliquer jusqu'à un certain
point comment l'enfant s’est approprié d’une façon si surpre-
nante les procédés de la peinture dont il voyait sans cesse sous
ses yeux l'application. Dès l’âge de six ans, dit M. Siret dans la
notice biographique qu'il a écrite sur l'enfant prodige, Frédéric
Van de Kerkhove avait pour jouets des crayons , des pinceaux,
une palette. Tout lui était surface à couvrir de barbouillage; il
traçait partout des objets dont les formes étaient souvent peu
compréhensibles. A sept ans, il avait fait des progrès sensibles,
ses cahiers de classe se couvraient de maisons et d'arbres, il
priait son père de lui dessiner des petits paysages qu'il s’'amusait
ensuite à colorier, ou bien il reproduisait en peinture des pay-
sages gravés à l’eau-forte. A peine avait-il atteint sa huitième
année, que son père renonça à l'envoyer à l’école à cause de la
débilité de sa santé. Il l'installa dans son atelier, lui donnant
un petit chevalet à côté du sien.
C'est alors que le jeune peintre, doué d’une merveilleuse fa-
culté d’assimilation, fit de rapides progrès et exécuta les char-
mants paysages qui font aujourd’hui l'admiration du public.
Jamais ce précoce artiste n’interpréta directement la nature ni
même ne la reproduisit de souvenir. Il cherchait ses inspirations
dans les œuvres de certains maîtres devant lesquelles il passait
de longues heures contemplatives. L'influence d'un paysage de
Corot qui le frappa spécialement, se retrouve dans quelques-uns
de ses tableaux.
I] paraît que l’on exposera bientôt à Paris l'œuvre de cet artiste
mort avant d'être un homme, et qui pourtant a conquis une
place parmi les hommes illustres.
— 106 —
DE KOOPHANDEL, d'Anvers, 11 mars 1875.
EXPOSITION AU CERCLE.
La QUESTION VAN DE KERKHOVE.
Les tableautins du jeune Fritz Van de Kerkhove sont exposés
depuis dimanche dernier au Cercle Artistique. Plusieurs de nos
lecteurs ont donc pu se convaincre que nous n’exagérons pas,
en attribuant à ces tableautins le plus haut intérêt. Il est incon-
testable, sans doute, qu'ils renferment ‘réellement des qualités
surprenantes, sous le rapport du coloris, et qu'étant l'œuvre
d'un enfant de dix ans ils méritent l’admiration.
Il y en a, qui, s'ils n’égalent pas les œuvres des plus grands
maîtres anciens ou contemporains, au moins les rappellent.
Sont-ils effectivement l’œuvre d’un enfant? Voilà une question
qui donne lieu à bien des débats. Tandis que les uns répondent
à la question par un oui énergique, les autres soutiennent, avec
non moins de fermeté, qu'il ne peut être question d’un enfant.
De là la question Van de Kerkhove, qui divise depuis quelques
semaines le monde artistique, et qui, croyons-nous, ne sera
pas de sitôt résolue.
Comme on le sait, ce fut M. Siret, directeur du Journal des
Beaux-Arts, qui fixa le premier l'attention sur le jeune Fritz et
ses œuvres. On comprend que M. Siret continue de défendre
sa thèse, en considérant tous les panneautins comme l'œuvre
du jeune artiste et qu'il les trouve plus beaux encore qu'ils le
sont en réalité. Mais il est naturel aussi que ses assertions, qui
ne sont pas toujours exemptes d’exagération, rencontrent des
contestations de la part de quelques-uns. La dernière séance de
la classe des Beaux-Arts de l’Académie en est la preuve.
Dans cette séance ont surgi de vives réclamations au sujet du
rapport publié dans le Bulletin officiel de l'Académie, et dans
lequel il est question des œuvres du jeune Van de Kerkhove.
Voici comment s'exprime le Bulletin :
« M. Siret présente à la classe une vingtaine de tableautins
du jeune Fritz, peints avec une assurance et un talent qui
émeuvent vivement l'assemblée, et provoquent un enthousiasme
— 107 ———
qu’elle n’hésite pas à exprimer, en émettant le vœu, sur la pro-
position de MM. Alvin et Fétis, que ces œuvres soient exposées
publiquement à Bruxelles. »
Des protestations énergiques s’élevèrent contre ces paroles :
d'abord de la part de'M. Balat, directeur de la classe, qui dé-
clare que l’Académie a refusé, au contraire, de prendre l'expo-
sition des tableautins sous son patronage; ensuite de la part de
M. Fétis, qui déclare qu'il n’a jamais songé à demander l’expo-
sition dans ces conditions. Aussi n’a-t-il jamais songé à appeler
le jeune Van de Kerkhove « un génie trop tôt enlevé à l’art et
au pays. »
Il paraît en somme que la note discutée avait été rédigée par
M. Siret lui-même, et publiée par erreur (1) dans le bulletin.
On a décidé qu'il serait rédigé un nouveau rapport, dans lequel,
au contraire, il serait dit que l’Académie a refusé de prendre
l'exposition des œuvres du jeune Van de Kerkhove sous son
patronage et où ne figureraient pas les expressions : Vive émo-
tion, enthousiasme, génie enlevé à l'art et au pays.
Faut-il conclure de cette décision de l’Académie que la classe
des beaux-arts n'estime pas comme beaux les tableautins de Fritz!
Nullement. Elle signifie seulement que M. Siret, dans l'intérêt
de sa cause, s’est rendu coupable de trop de zèle, comme ailleurs
aussi il a donné lieu par trop de zèle à des contestations inutiles.
Parmi les personnes, qui ne sont pas d'accord avec M. Siret
et les autres admirateurs des panneautins, nous nommerons
M. Rousseau, professeur d'esthétique à notre Académie. Cet
artiste n'hésite pas à avouer ses doutes à l'égard de ces tableau-
tins. D'après lui, la disposition mélancolique qu’on y rencontre
est le résultat des tons sombres et des fusions de gris pour les-
quels le peintre semble avoir une prédilection. Il croit que
l'enfant doit avoir travaillé d’après des gravures, ou même d’après
des tableaux. De 1870 à 1873 aucun progrès n'est apparent. Les
panneautins de la première de ces années sont aussi méritants
que ceux de la dernière. La technique n'est nullement celle d'un
enfant, et dans quelques-uns d’entre eux, deux mains sont évi-
(1) Il n’y a pas eu erreur : cette note a été rédigée par moi à la demande du
Secrétaire perpétuel. Ainsi qu'il est d'usage à l’Académie et dans tous les corps
délibérants où il n’y a pas de sténographie, c'est le membre initiateur ou pro-
posant qui rédige le passage du procès-verbal relatif à la question soulevée
par ce même membre. Ma note a été lue et approuvée par tous les membres
présents au nombre desquels se trouvaient MM. Balat et Fétis. Dans la troi=
sième partie le lecteur trouvera le compte rendu exact de cet épisode.
AD. S.
— 108 —
dentes.. M. Rousseau rapporte en outre la pensée des négateurs,
qui affirment que M. Van de Kerkhove, père, peintre comme
on le sait, « aurait donné à toutes les vues le contour et l’accent
qui les déterminent et les achèvent. »
Nous avons voulu communiquer l'appréciation du professeur
d'esthétique de notre Académie, parceque c’est un homme d’une
autorité reconnue. Partageons-nous son sentiment? Nous aimons
mieux ne pas répondre à cette question. Par tout ce que nous
avons vu et entendu, non-seulement ces jours derniers, mais
aussi auparavant, et bien avant que les tableautins de Fritz Van
de Kerkhove ne fussent exposés, nous avons acquis la conviction
qu'une enquête sérieuse et consciencieuse peut seule faire jaillir
la lumière désirable. Nous nous rangeons du reste du côté de
ceux qui demandent cet examen et désirent qu'il soit conduit,
sans retard, par des hommes capables et sans parti-pris.
En attendant, il est positif que le plus grand nombre des
tableautins exposés au Cercle sont charmants, et que quelques-
uns méritent même le nom de chef-d'œuvre. S'il est vrai qu'ils
sont l’œuvre d’un enfant de dix ans, nous affirmons que cet
enfant est un enfant prodige. Chacun sait qu'à différentes époques
des enfants semblables ont vécu. Mozart composait de la mu-
sique à un âge où d’autres enfants commencent à peine à lire.
Le même cas n'a-t-il pas eu lieu pour Haendel-Gassendi qui
étudiait l'astronomie à l’âge de sept ans, et Le Tasse faisait des
vers italiens, latins et grecs au même âge. A l’âge de treize ans,
Michel-Ange corrigeait les dessins de ses maîtres Dominiquino
et Ghirlandajo; et, au commencement du dernier siècle, vivait à
Lubeck, Christian Heinksen, un enfant de quatre ans, qui parlait
quatre langues, et passait pour un grand savant dans l'histoire
et la géographie.
(Traduit du flamand).
JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 13 mars 1875.
Cher et excellent ami,
Permettez-moi de vous exprimer ma pensée sur l'enfant de
génie auquel vous avez récemment consacré une notice biogra-
phique, et que, le premier, vous avez révélé au monde des arts.
Ce fut, il y a quelques jours, au moment où s'éteignaient les
— 109 —
derniers échos de l'admiration publique sur la tombe de Frédéric
Van de Kerkhove, que je pus me rendre à l'exposition du Cercle
artistique. L’impression a dépassé mon attente. L'œuvre est sai-
sissante d'harmonie, de distinction et me semble sortie du
sanctuaire même de l'âme. Par une heureuse concordance, j'ai
vu exprimer dans votre étude et dans celle de M. Camille Le-
monnier, la plupart de mes sentiments sur ces merveilleuses
peintures. Les analyser à mon tour serait de la prétention, et
parfaitement superflu. Aussi ne voudrais-je y revenir que pour
répondre à quelques observations qu'a suggérées chez plusieurs
l'éclosion si rapide de ce génie précoce. Avant de réfuter l'opi-
nion de ceux qui mettent en doute qu'un enfant puisse arriver à
une telle dextérité, peut-être n'est-il pas inutile d'émettre mes
réflexions sur ce phénomène spirituel. L’inspiration et l’habileté
me semblent admissibles chez l'enfant si l’on veut bien tenir
compte du rôle que jouent en lui la matière, l'esprit infini et
l'observation.
L'enfant paraît au jour bien ou mal conformé; selon les mé-
tamorphoses antécédentes, c'est un instrument plus ou moins
bien construit. Si les cordes sont mal tendues, le souffle de la
vie universelle n'y peut produire que des sons discordants. Si,
au contraire, il y a perfection d'organisme, l'enfant peut rece-
voir, de par sa nature, l'inspiration créatrice. Il y est apte sans y
avoir de droit : la grâce de Dieu en décide. Et il faut encore
que l'observation du monde externe s'ajoute à ce trésor natif. Ce
terme observer marque d’ailleurs trop d’étroitesse de vues; l’en-
fant inspiré contemple, et c’est pour ainsi dire à son insu que se
produisent les détails dans l’harmonie générale de ses créations.
Et non-seulement il a l'amour de la vie universelle, mais aussi
l'habileté, la dextérité innées, l'idée se fondant dans le mouve-
ment instinctif qui doit la représenter. Comme l'aiguille aimantée
se tourne sûrement vers le nord, comme l'abeille dirige instinc-
tivement son vol vers les fleurs aux sucs nourriciers, comme
l'oiseau émigrant fuit les frimas pour s’abattre dans les contrées
sereines, comme le pigeon revole des lointains parages au co-
lombier, ainsi du fond des abîmes de la matière, l’âme inspirée
se tourne vers la beauté et la vérité, et s'y précipite d’un mou-
vement sûr.
Ne nous étonnons donc jamais de l'apparition de ces génies
à la fois naturels et divins, qui semblent échapper aux prises de
la science expérimentale. Les génies sont de divers ordres;
Pascal avait pour objectif la vérité mathématique. Il était pos-
MO —
sédé de l'amour abstrait du nombre. Mozart était épris de l’éter-
nelle harmonie, de même que de Kerkhove; l'un s’exprimait
par le bruit, l’autre par la couleur. Ces génies divers, qui con-
courent au même but, sont à des points différents de la vie.
Le domaine de l’abstraction philosophique est supérieur. On
est dans l’idée pure, représentée par le sentiment d'éternité. La
région des contours et des couleurs en est comme le vêtement.
Elle se représente par le sentiment d'harmonie universelle. La
gradation est couleur, forme, esprit.
L'étonnement doit donc être moindre devant l’œuvre de Fré-
déric Van de Kerkhove, que devant la découverte de la propo-
sition d’Euclide par Blaise Pascal. Le génie de la nuance est
plus naturel, plus instinctif. Comme je l’ai dit, il peut comporter
la dextérité. L’habileté sort de la sensation même, reçue par un
génie créateur. L'enfant serait-il d’ailleurs génie s'il n'était ha-
bile? Qu'est-ce qui nous révèle qu'il est génie, sinon son habileté
même.
D'autre part, l'inspiration est plus admissible chez l'enfant
que chez l'adolescent. IL est plus pur, plus près de Dieu, la voix
de la nature n’ayant pas encore étouffé celle de l'esprit infini; il
est plus consciencieux, l'opinion publique ne le préoccupant
point. Les anciens représentaient le génie sous la forme d’un
enfant aîlé avec une flamme sur le front. Pourquoi un frêle
enfant, dans une existence solitaire et contemplative, dans ce
calme profond si favorable à l'intuition, ne pourrait-il être pé-
nétré du sentiment de la vie illimitée et la reproduire dans son
éternelle grandeur ? Il ne faut qu'un petit fragment de glace
pour réverbérer la voûte du ciel. Un regard clair, appliqué à
une étroite ouverture, peut découvrir l’espace.
Je le sais, plus d'un grand artiste dont la vie s’est consumée
dans l'étude, en voyant une telle science de composition chez un
enfant, se refusera à admettre qu'elle soit d'inspiration. Un si
grand privilége, accordé à une créature, désoriente. Jugeant
d’après leur propre organisation, beaucoup chercheront la main
exercée qui a pu guider, ou du moins soutenir celle du jeune
peintre. N'étant pas pénétrés de la puissance de l'idéal, ils ne
voudront pas attribuer à un être entrant dans la vie ce talent
transcendant. À quelques-uns, peu favorisés du côté de l'âme,
qui n'en devinent pas les merveilleuses facultés et qui estiment
que l'homme n'obtient la gloire que par volonté persévérante, il
déplaira de voir l'esprit éternel venir jouer un aussi grand rôle
ici-bas.
nt LU
Leur critique découle de leur philosophie même.
On se demande si l'enfant ne s’est pas inspiré aux peintures
des maîtres qu'il avait sous les yeux dans la maison paternelle.
On ne peut le nier. Le génie est originel, mais n’a jamais d'in-
dépendance absolue, il a ses attaches au monde extérieur. Rien
ne se produit de rien ; il y a solidarité entre tous les phénomènes
de la vie; toutefois il arrive que parfois les conséquences sem-
blent en disproportion avec les causes. Quelques étincelles peu-
vent allumer un vaste incendie.
J'entends dire qu’il y a dans l'œuvre du jeune peintre, dont nous
déplorons la mort prématurée, une monotonie qui laisse en l'âme
une impression attristante. On sortirait comme d'un songe ma-
ladif après avoir contemplé ces petits tableaux, et cela viendrait
de ce que l'artiste, perdu dans ses rêves, n'aurait pas observé
scrupuleusement les détails du monde naturel. Mais cela même
prouve la sincérité, l'inspiration de l'œuvre. Voudrait-on douer
un enfant de neuf ans d’une science de la réalité que les années
seules peuvent donner. Voilà où serait l’incompréhensible! L'’en-
fant peintre inspiré et enthousiasmé, bien différent des autres
enfants qui sont attentifs au détail des choses, vit dans la pro-
fondeur de la vie infinie. Il contemple de loin, de haut, d’en-
semble. C'est du fond de son âme vierge, parcelle de Dieu plus
ou moins altérée, et comme à travers un voile transparent qui a
la teinte de sa propre nature, qu'il contemple la création et la
reproduit dans sa vague étendue. La monotonie, la tristesse de
ses œuvres montrent l'individualité du génie précoce et la gran-
deur de la pensée qui l'inspirait. Tout objet majestueux attriste,
et il n’est pas de sentiment profond que n'accompagne la mé-
lancolie.
Votre bien dévoué
O. PIRMEZ.
LA CHRONIQUE, 15 mars 1875.
FRITZ VAN DE KERKHOVE.
Tous les journalistes de Belgique qui ont quelque prétention
à la critique d’art ont publié leur opinion sur la « question »
Van de Kerkhove. Le Cercle artistique de Bruxelles a été le
re PRE
champ clos des luttes les plus vives et les plus passionnées sur
le peintre phénomène. Si bien que M. Van de Kerkhove père
s’est cru obligé d'entrer « dans la danse » et d'écrire trois lettres
sur la question, une à la Meuse, deux à l’Echo du Parlement.
Les disputes ont porté sur ce point : l'enfant mort avant onze
ans a-t-il pu produire cette masse de tableaux, dont bon nombre
sont charmants? Les a-t-il faits lui-même, sans aide? Les incré-
dules étaient et sont encore plus nombreux que les croyants.
*
*
Ce qui donne en quelque sorte raison aux incrédules, c'est
l'adresse extraordinaire de l'enfant, l'harmonie de ses effets, la
relation des tons entre eux et entre les éléments qui composent
les tableaux, l’unité de chacune des œuvres produites, qui sem-
blent véritablement être le résultat d’un esprit mûr et d’une
volonté extraordinaire.
Qu'est-ce que cela prouve?
Absolument rien contre le génie précoce, ou si vous voulez,
la faculté particulière que possédait l'enfant; beaucoup contre
les facultés des peintres médiocres.
Le phénomène n’est pas contre nature, et je ne vois pas pour-
quoi on se regimbe tant contre celui-ci.
Pourquoi le jeune Frttz ne serait-il pas pour la Belgique,
en 1862 (date de sa naissance), ce que Pic de la Mirandole a été
pour l'Italie en 1463?
L'incrédulité est une fort bonne chose; mais il ne faut cepen-
dant pas être incrédule au point de nier ce qu'on voit.
Or, on a vu au Cercle 160 tableaux du jeune peintre brugeois,
et il n'y a pas à nier qu'il avait un vrai talent, très-fin, très-pri-
mesautier.
*
* x
— Bon! disent les incrédules, mais si ce n'est pas lui qui les
a faits!
— Si ce n’est lui, c’est donc un autre.
— Sans doute.
— Quel autre? Pourquoi cet autre, à qui on dit depuis six
mois qu'il a un grand talent, ne se produit-il pas? Depuis la
mort de l'enfant, d’autres tableaux ayant le même caractère ont-
ils été produits?
— Mais si c’est le père!
— 113 —-
— Justement : ce n'est pas le père, puisqu'il affirme, publi-
quement, que c’est l'enfant.
— Dire n'est pas assez; on affirme ce qu'on veut.
Voici mon avis :
L'enfant a peint pendant plus de trois ans. L’a-t-on vu peindreÿ
Ou bien a-t-il couvert de couleurs harmonieuses cinq ou six cents
panneaux dans le plus profond secret? Ou bien le père — ou tel
autre peintre — a-t-il eu la pensée, vers 1870, de peindre ces
500 tableaux, en se disant : — Quand Fritz sera mort, je dirai
que c'est lui qui a exécuté ces petites œuvres délicates, et j'aurai
un grand succès anonyme.
Tâchons de résoudre ces questions. A-t-on vu peindre l'enfant?
Le père affirme sur l'honneur. On dit que ce n'est pas assez!
Bien.
Si ce n’est l'enfant, c'est le père, ou quelque autre. Ayant ce
talent-là, croyez-vous qu'un homme au monde soit capable de
travailler mystérieurement, dans l'intention d'exploiter plus tard
l'âge d'un enfant et sa mort?
Qu'oppose-t-on à cela? Rien — que l'incrédulité la plus tenace
et la moins réfléchie.
Je cherche la vérité, et je la trouve, sans répugnance aucune,
dans l'idée de phénomène. Le phénomène admis, tout s'explique.
J'ai dit la même chose dans mon premier article. Il ne s’agit
pas ici d’un miracle, entendons-nous bien : un phénomène est
une sorte d’exubérance des forces naturelles, une efflorescence
de la pensée, une puissance qui tout à coup se développe sans
pour ainsi dire avoir été cultivée. Il y a des exemples nombreux
de phénomènes quelconques. Fritz est le dernier venu, voilà tout.
*
x *
— Oui, disent les peintres, mais la peinture est un art dont
la technique est plus difficile à acquérir que tout autre; on con-
çoit Pic de la Mirandole grand poëête à 10 ans, et Mondeux
grand calculateur à l'âge où l'on joue aux billes.
« Mais on ne conçoit pas un peintre de 10 ans, ayant tous
les procédés, toutes les délicatesses, toutes les roueries du métier,
comme sil avait 30 ans. »
Les peintres, en cette affaire, me paraissent aussi peintres que
M. Josse était orfèvre.
8
L'incrédulité pure, la critique appliquée dans les cas ordi-
naires ne signifient rien en cette question. Nous avons affaire à
un cerveau pour ainsi dire d'une autre nature que le nôtre, en
ce sens que la puissance cérébrale s’y est développée sous l’action
d'une maladie, comme une plante sous l'action de la chaleur et
de l'humidité de la serre, éléments créés et factices.
.
“+
On a été aussi un peu trop loin dans l'enthousiasme, comme
on va maintenant trop loin dans la protestation.
Les petits tableaux de Fritz Van de Kerkhove sont charmants;
quelques-uns, d’une délicatesse infinie, pourraient être signés
par un maître. Mais le grand nombre, en réalité, ne dépasse pas
une bonne moyenne.
Ce qui me frappe dans l'ensemble de ces œuvres, c’est leur
homogénéité. Il n'y en a pas deux qui se ressemblent réellement,
et toutes ont un ensemble de tons vraiment remarquable. Elles
sont venues à l’état de perfection harmonique : toutes ont l'aspect
le plus doux, et, si l’on peut dire cela d’un paysage,le plus chaste.
Mais, si l'on plaçait à côté de ces œuvres délicieuses, de vrais
tableaux de peintres mûrs, de beaux Rousseau, un Troyon de
premier ordre, un Daubigny, un Boulanger, un Baron, un
Clays, un Hymans, un Bouvier, etc., etc., le pauvre Fritz ver-
rait sa gloire diminuer tout de suite et il reprendrait une place
plus modeste dans l'échelle des peintres.
+
Tel qu'est cet œuvre, il est déjà bien assez stupéfiant sans en
exagérer la beauté.
Pour moi, n'ayant entendu produire aucunes bonnes raisons
contre son authenticité, et ne connaissant point d'artiste qui se
fût donné la peine de créer ce petit monde-là, je crois l’afñr-
mation du père, parceque la supercherie serait trop odieuse,
construite sur un sentiment comme l'amour paternel.
Quand on m'’aura prouvé que les tableaux ne sont pas de
l'enfant, je m'en prendrai au père et je lui ferai payer cher sa
déloyauté.
JACQUES.
*
x *
P. S. Dans sa dernière lettre à l'Echo du Parlement, M. Van
de Kerkhove demande, supplie qu'on fasse une enquête, et une
— 115 —
enquête sérieuse, sur la réalité du travail de son fils. Il est évi-
dent que les éléments de cette enquête ne manquent pas à
Bruges, et la question vaut la peine d’être élucidée.
Que deux incrédules et deux croyants se donnent donc la
mission de tirer au clair le phénomène ou la supercherie : il y a
là une question de dignité et de véracité qu'on ne peut réelle-
ment pas laisser en suspens.
J:
*
x +
2€ P. S.— L'affaire se complique. M. Siret rentre dans l'arène
et noircit quelques feuillets de papier en faveur du jeune Van
de Kerkhove : Une première lettre à l'Echo de Bruxelles, d’un
ton de mauvaise humeur et d’un style peu académique; une
seconde lettre à l'Echo du Parlement du même M. Siret, mieux
rédigée et plus significative. Comme M. Van de Kerkhove père,
M. Siret conclut en demandant une enquête à faire à Bruges.
Troisième lettre, enfin, d’un abonné de l'Echo, qui se donne
une peine du diable pour débrouiller la question, et qui n'arrive
qu’à l’obscurcir.
Une enquête donc, pour l’amour de la vérité, et tout de suite!
M. Van de Kerkhove la demande, M. Siret la désire, M. Rous-
seau l’accepte, le public est haletant : tâchons que l’exposition
des tableaux de Fritz Van de Kerkhove ne soit pas le point de
départ d’une scie d'atelier.
\É
TROISIÈME PARTIE.
SOMMAIRE : Articles de journaux et de revues. — Lettres. — Documents.
— Procès-verbaux. - Enquêtes. — Certificats — Attestations.— Rapport
du Willems-Fonds. — Commentaires et annotations.
La troisième partie de ce volume renferme les
pièces nécessaires pour apprécier, dans toutes ses
phases et sous toutes ses formes, la marche qu'ont
voulu imposer à l'opinion publique quelques écri-
vains dont le mobile paraît avoir été — s'il faut en
croire certains journaux et des rumeurs plus ou
moins publiques — puisé dans des considérations per-
sonnelles complètement étrangères à la question Van
de Kerkhove. Il semblerait même acquis que l'En-
fant de Bruges qui aurait dû être une cause d'orgueil
national, qui allait donner à notre école flamande
moderne un éclat particulier, que ce météore enfin,
qui avait brillé dans le ciel de l’art avec une si courte
mais si puissante intensité, devait absolument dis-
paraître de la scène pour faire place à des calculs
intéressés. Ces calculs devaient conduire, à un but
nettement indiqué, quelques spécialités travaillées de
désirs dont l’assouvissement pouvait être compromis
par la révélation à laquelle notre nom se trouvait
attaché par hasard!
C'est à ne pas croire! Malheureusement pour nos
adversaires, quelques organes indiscrets que l'on va
En
connaître, ont affirmé le fait; quelques partisans
maladroits ont laissé percer le bout de l'oreille.
D'autres renseignements qui ne seront sans doute
jamais du domaine de la publicité, ont aussi jeté
leur triste clarté sur ces misérables détails et auto-
risent aujourd'hui à ne plus conserver aucun doute
sur le point de départ de la bataille engagée autour
du pauvre enfant. Bataille odieuse, car pour arriver
à la gagner, il fallait arracher à la patrie Frédéric
Van de Kerkhove et chercher à l'écraser sous le mé-
pris public. Comme on le verra, tous les moyens ont
été employés par ses ennemis. Tour à tour, des en-
quêtes basées uniquement sur des appréciations per-
sonnelles dues à des hommes dont plusieurs n'avaient
jamais mis le pied dans la maison Van de Kerkhove
ou jamais vu un seul tableautin de Fritz — des con-
versations répétées et devenues de véritables cancans,
imprimées à l'insu même et au grand déplaisir
de ceux qui les avaient tenues — des affirmations
contraires à des déclarations librement faites à une
époque où la controverse n'existait pas, arrachées à
des malheureux, on ignore par quels moyens. Puis
quand ils ont vu que la discussion les condamnait,
ils ont voulu l'étouffer. Après les menaces, après la
pression, après la trahison d'une généreuse amitié,
sont venues les insinuations de mystification, de su-
percherie, de spéculation. On a été jusqu'au bout
dans l'énoncé des soupçons. Refusant de croire à
l'honneur du père, niant les aptitudes d'artistes cé-
lèbres et de spécialités reconnues, on a exigé des
constatations, des certificats : on en demandait quel-
ques-uns, on en a produit cent. Parmi les témoins
sont venus des hommes, types d'honneur, des no-
toriétés sociales de tous genres, affirmer qu'ils avaient
vu l'enfant travailler, non pas une fois mais cinquante
fois, cent fois. Et puis voici que tout à coup la petite
sœur de Fritz se révèle, après la mort de son frère
et sous l'influence de l’indignation que la croisade
organisée soulève en elle. Son talent est moins per-
sonnel peut-être mais identiquement semblable,
comme procédé, à celui de son frère mort. Sait-on
ce qui a eu lieu à la suite de ces foudroyantes con-
clusions? On a fait semblant de ne pas entendre, de
ne pas voir. Et quand, justement ému et indigné,
nous avons forcé nos ennemis, sinon à s’avouer
vaincus, du moins à reconnaitre la vérité là où elle
éclatait, sait-on quelle a été leur conduite?
Les uns ont haussé les épaules en criant à la las-
situde.
Les autres se sont tus.
Maintenant, que la patrie et la postérité les jugent.
JOURNAL DE BRUGES, 20 février 1875.
M. Van de Kerkhove, le père de l'enfant prodige dont tout
le pays s'occupe en ce moment, vient d'adresser la lettre suivante
à la Meuse. Comme nous avons reproduit la correspondance
de ce journal, où il était question du jeune Fritz, M. Van de
Kerkhove nous prie d'insérer également sa réponse. La voici :
Bruges, le 19 février 1875.
Monsieur le Rédacteur de /a Meuse,
Le Journal de Bruges reproduit une correspondance adressée
de Bruxelles à /a Meuse et copiée par la Belgique du 15 février,
dans laquelle il est dit, que des personnes qui ont connu notre
pauvre enfant dont les œuvres sont exposées en ce moment
au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, était hydrocéphale
et qu'on n'a jamais pu lui apprendre à lire ni à écrire. Ces
personnes ont induit le correspondant en erreur et n'ont jamais
connu Fritz. Il aimait certainement beaucoup plus à s'occuper
de ses panneautins que d’aller à l'école, mais il lisait fort bien
et soignait son écriture aussi bien que ses petits tableaux; il a
même remporté des prix à l'école moyenne de la ville. Le
directeur de cette école, M. Mouzon, m'a dit un jour que si
nous avions pu le conserver, Fritz serait devenu un homme
fort remarquable. Permettez-moi aussi, Monsieur, de relever
une autre petite erreur : il ne peignait pas avec un vieux couteau
à palette, mais bien avec un couteau très mince et très flexible ;
il s’aidait aussi d'un petit canif pour ses reflets dans l'eau et ses
petits arbres blancs.
Je profite de l'occasion, Monsieur, pour déclarer sur l'honneur
que jamais, sauf la petite silhouette peinte par moi, comme
souvenir de notre enfant, quelques minuscules réparations
d'écaillures accidentelles et la signature, (le pauvre Fritz n'ayant
jamais songé à signer quoi que ce fût) tout est absolument du
cher mort. Tout ce que M. Siret a écrit est de la plus exacte
vérité. J'espère que vous voudrez bien insérer cette lettre dans
votre estimable journal.
Recevez Monsieur, pour ce que votre article a de bienveillant
pour notre cher enfant, l'assurance de toute ma considération.
J. VAN DE KERKHOVE, fils.
ECHO DU PARLEMENT, 22 février 1875.
CERCLE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE.
EXPOSITION VAN DE KERKHOVE.
Nous arrivons tard pour parler d’une exhibition qui a mis
tout Bruxelles en émoi. Nous avons été curieux de recueillir au
préalable tous les avis.
La question est celle-ci :
Fritz Van de Kerkhove —ce paysagiste prodige, mort à dix ans
Mel —
et onze mois, en laissant 600 tableaux — Fritz Van de Kerkhove
a-t-il été, comme on l'appelle, le Pic de la Mirandole de l'art?
Fût-il devenu tout au moins, comme on l'assure, le plus grand
des paysagistes contemporains?
La foule acclame. La presse, à peu d'exceptions, fait chorus.
Mais l’Académie de Belgique, dit-on, consultée la première,
ne s'est pas prononcée et aurait même refusé de prendre l'exposi-
tion de l'artiste prodige sous son patronage. La grande majorité
des peintres, d’un autre côté, formule des doutes, fait des ré-
serves.
Pour notre part nous avouons que tout considéré, tout lu,
tout écouté, nous sommes loin d’être convaincu.
Supposons un moment que le prodige affirmé soit prouvé. Il
mériterait l'attention des savants au moins autant que celle des
artistes, car il n'aurait pas de précédents. Lulli, Rameau, Mo-
zart ont été des artistes d'une merveilleuse précocité, mais seule-
ment eomme exécutants; on n'a pas conservé un seule compo-
sition de leur enfance qui ait une valeur sérieuse. Ainsi des
enfants prodiges de la peinture. Quels sont donc les chefs-d'œu-
vre que Van Dyck, Paul Potter, Canova, Pierre de Cortone,
Raphaël ont produits à dix ans, et même à dix-sept? L'œuvre,
en tant que création originale, n'est pas un don de l’enfant. Il
imite, il refait, il ne fait pas. Et les enfants-prodiges eux mêmes
n'échappent pas à cette loi commune.
Mais que faites-vous, me dira-t-on, du Raphaël enfant du
Louvre? Tout le monde connaît ce chef-d'œuvre, vulgarisé par
la gravure. Un blond adolescent, accoudé à quelque fenêtre,
vous regarde en rêvant, la tête appuyée sur sa main droite. Cette
tête charmante, et qui reste dans l'imagination comme une vision
poétique, rappelle les traits connus de Raphaël, elle est peinte
dans sa manière ; elle est donc de lui et c’est lui! Double suppo-
sition qui implique, par malheur, une contradiction. Que cette
belle tête blonde soit de Raphaël, on peut l'admettre; mais alors
elle ne saurait représenter Raphaël à quinze ans, car elle est de
sa troisième manière, c'est-à-dire de Raphaël à trente.
Voilà donc a priori, et en l'absence de tout précédent, de gra-
ves raisons de n’accueillir les chefs-d'œuvre annoncés que sous
bénéfice d'inventaire, si sympathique que soit naturellement
l'œuvre d’un enfant mort avant d'être un homme, si honorables
que soient les patronages à l'ombre desquels elle se présente.
L'analyse des tableaux, nous devons le dire, n'a fait que ren-
forcer nos doutes.
— 122 —
J'accorde volontiers que l'œuvre du jeune Van de Kerkhove
soit, sinon supérieure, du moins remarquable et d’un vif intérêt.
La condition sine quä non de la maestria artistique lui manque :
L'honorable biographe de l'Enfant-Prodige, M. Siret, en con
vient lui-même implicitement, quand il rapporte qu'un peintre
distingué, M. Richter, a pris ces paysages pour une série d'es-
quisses inédites de Théodore Rousseau. D’autres rappellent Co-
rot; d’autres Van Goyen. Somme toute, des aspects connus.
Mais les qualités abondent. On a parlé du profond sentiment
de ces petits tableaux, empreints pour la plupart d'une tristesse
pénétrante. Mais cette impression résulte pour beaucoup des
harmonies grises et des notes sombres où se complaît l'auteur.
Une qualité qui frappera davantage les artistes dans ces peintu-
res, c'est le style. La ligne de ces petits paysages, brossés pour la
plupart sur des panneaux de boîtes à cigares, est toujours grande;
tous les sites sont d’une belle ordonnance, d’un caractère remar-
quable. La palette du peintre n'est pas personnelle, ai-je dit;
non, mais ses harmonies sont toujours fines et distinguées. Quant
à son exécution, elle est étonnante de fermeté et d'esprit, ou
plutôt d'adresse.
Mais ces éloges ne vont pas sans de graves restrictions. Et ces
restrictions, je les trouve dans les déclarations même des admi-
rateurs de l'enfant prodige.
« Il ne paraît pas, dit l’un d'eux, qu'il ait été dessiner et pein-
dre dans la campagne ou qu'il l'ait seulement contemplée en
observateur attentif, ainsi que Claude Lorrain, se fiant à sa mé-
moire pour en tracer ensuite un portrait exact. Il se bornait à
copier, en partie d'instinct et en partie d’après des tableaux qu'il
avait constamment sous les yeux, des sites empruntés aux gra-
vures qui furent les premiers instruments de son éducation ar-
tistique. »
Ainsi la composition des tableaux du jeune Van de Kerkhove est
empruntée à des gravures? Que deviennent dès lors les qualités
que nous y constations tout à l'heure, le style, la ligne, l'ordon-
nance ? Rien de tout cela ne serait plus la propriété de l'artiste-
enfant. Et notons que les gravures fournissent non-seulement
l'arrangement, la silhouette, le caractère, mais encore la distri-
bution de la lumière et de l'ombre, c’est-à-dire l'effet, l'expression
elle-même.
De même, c'était à des tableaux qu’il empruntait ces harmo-
nies délicates qui charment dans ces petits panneaux.
Voilà, on en conviendra, un double aveu fait pour diminuer
— 123 —
singulièrement la portée du phénomène autour duquel il s'est
fait tant de bruit! Ainsi toutes ces qualités de l’artiste-enfant, le
style, l'ordonnance, le caractère, l'effet, la gamme du ton même,
ces qualités qui sont les meilleures de son œuvre et les plus dif-
ficiles que comporte son art, ne sont que des qualités d'emprunt?
Mais alors que lui reste-t-il donc!
L'exécution. Véritablement ce n’est plus assez pour traiter
l'enfant-peintre d'artiste de génie. D'autant plus qu'ici encore il
y a plus d’une réserve à faire.
Cette exécution étonne surtout par cette particularité qu’elle
ne ressemble en rien au faire d’un enfant. Les prôneurs eux-
mêmes en conviennent.
Et d’abord pas l’ombre de naïveté. C’est même tout le con-
traire. Ces tableautins résument tous les trucs, toutes les ficelles
du métier.
Le panneau ne paraît avoir reçu que la préparation sommaire
d'une couche de blanc. L'auteur doit-il égayer ses lointains de
quelques arbres? La pointe du canif trace deux ou trois égra-
tignures sur les fonds estompés, et voilà des bouleaux dans la
brume.
A l’avant-plan les terrains sont faits parfois par le même artifice.
C'est le grattoir qui enlève ça et là la couche de blanc prépara-
toire et laisse voir le ton brun?du panneau.
Les miroitements de l'eau, autres coups de grattoir rapides et
spirituels dans des teintes étendues souvent avec le doigt.
Les ciels sont truellés au couteau à palette,procédé qui émaille
la peinture et rend le ton plus léger et plus aérien.
Les légères déchiquetures du feuillage sur le ciel — ce déses-
poir des paysagistes qui ne savent pas les copier sans les alourdir
— n’embarrassent pas davantage le jeune Van de Kerkhove. Un
bout de chiffon est imbibé dans le ton voulu. Quelques applica-
tions légères et rapides de ce tampon sur le ciel, c’est fait.
Mais cette absence absolue de naïveté dans le faire, ces roue-
ries d’exécutant, connues des vieux praticiens, mais si surpre-
nantes chez un artiste de dix ans, ce n’est rien encore. Ce qui
est plus singulier chez cet enfant, et surtout chez ce malade —
car sa vie, d'après son biographe, n'aurait été qu'un long mar-
tyre — c'est l'absence de toute faiblesse. Aucune défaillance; par-
tout cette sûreté d'exécution qu'on ne possède que dans la ma-
turité du talent lorsque l'artiste, sachant enfin son art par cœur,
rompu à toutes les difficultés, en arrive à créer comme on fa-
brique, d'une facon quasi mécanique, par des procédés imman-
se 124 —
quables. Pas même l'ombre d’une inégalité. Les tableaux de 1870
sont aussi forts que ceux de 1873, et l’auteur y est déjà en pos
session de tous ses moyens. Ce peintre-enfant, on ne le voit
même pas se développer et grandir.
Comment expliquer de telles anomalies? D'où viennent tant
de contradictions entre l’œuvre et l'auteur?
Beaucoup d'artistes croient les expliquer en disant qu'il y a là
le travail de deux mains différentes.
L'une, celle de l'enfant, aurait posé des masses, et ébauché
vaguement les ciels, les terrains, les fabriques ou les arbres, etc.
L'autre — celle d’un homme — aurait accentué, raffermi,
précisé, réalisé.
Ce double travail, ajoute-t on, est parfaitement distinct à la
loupe.
On va plus loin. Il y a dans tous ces tableaux deux détails
qui n'ont pas d'importance apparente, mais qui n'en prouvent
pas moins une rare dextérité.
D'abord la signature, toujours tracée aussi nettement que si
elle était écrite et non peinte, — mérite plus rare qu'on ne
pense.
Ensuite une petite silhouette noire qui reparaît à l'avant-plan
de chaque tableau et qui représente le paysagiste enfant qui en
est l’auteur. Cette silhouette, très librement jetée en deux coups
de pinceau, est toujours parfaite de mouvement et de tournure.
Elle est juste à la place où elle doit être, elle fait juste l'effet
qu'elle doit produire; or, on sait quel problème c’est pour les
paysagistes que le placement de la moindre figure qui tue le
paysage dès qu'elle ne l'anime pas.
Vous demandez, disent les douteurs, qui a pu retoucher ces
tableaux? Eh bien! ne cherchez pas davantage. Il est évident
que l’auteur de ces figures et de ces signatures était de force à
donner à tous ces sites les contours et les accents qui les précisent
et les terminent.
Or cet auteur, c'est le père de l’enfant, qui est lui-même peintre
de genre.
Faut-il conclure à une supercherie? Non, puisqu'il n'est pas
fait marché et spéculation des tableaux exposés. Mais quoi de
plus naturel qu’un père se plaisant à corriger et à compléter
l'œuvre de son enfant, alors qu’elle existe déjà par elle-même?
Il ne s'est pas vanté de ces corrections? Mais combien ne voyons-
nous pas tous les jours de maîtres naïfs, oubliant très sincère-
ment la part qu'ils ont prise aux ouvrages de leurs élèves, et les
|
— 129 —
prônant, les admirant eux-mêmes comme des œuvres originales ?
Une dernière objection est celle-ci. Si un autre que le jeune
Van de Kerkhove a mis la main à ses tableaux, pourquoi ce col-
laborateur anonyme n'a t-il pas profité de son talent pour lui-
même? Nous avons déjà répondu. On oublie que ce talent est
tout de facture, ne comporte pas d'invention propre, et em-
prunte jusqu’à ses gammes de coloration. Un tel talent peut
suffire à la réputation d'un enfant. Il ne suffirait pas à la for-
tune d’un homme.
Nous avons cru devoir tout dire. Certes, la critique est péni-
ble devant le tombeau d'un enfant. Mais ce n’est pas le pauvre
petit paysagiste disparu qui est ici en cause : ce sont les affirma-
tions extraordinaires que l'on échafaude sur son œuvre et sur son
nom. Tout phénomène, jusqu'à ce qu'il soit approuvé, appar-
tient à la discussion. Toutes les questions, en présence de l'anor-
mal et de l'invraisemblable, sont de plein droit.
En tout cas, un fait aussi étrange ne saurait être accepté
qu'après une enquête sérieuse. Jusqu'ici cette enquête est à faire.
Il ne s’agit pas d’une investigation judiciaire tendante à savoir
si Fritz Van de Kerkhove a peint oui ou non. Il s'agit d'une en-
quête d'artistes pour confronter les tableaux du jeune peintre
avec les gravures dont il s'est inspiré, avec les tableaux qu'il a
eus sous les yeux, pour faire la part exacte des modèles et du
copiste, pour constater enfin si ces copies elles-mêmes sont d’un
seul jet et d’une seule main. Cette enquête, les intéréssés eux-
mêmes devraient être les premiers à l'appeler sur l'enfant artiste,
s'ils veulent que cette réputation, née en quelques jours, ne
tombe pas aussi vite qu'elle a grandi.
J. ROUSSEAU.
AVENIR DES FLANDRES, 23 février 1875.
On écrit de Bruxelles à /a Meuse.
« On continue à se livrer aux discussions les plus vives au
sujet de la phénoménale exposition du Cercle artistique et litté-
raire. Tout le monde reconnaît le mérite des tableaux exposés.
Des maîtres éminents ont déclaré, qu'à leur avis, pas un artiste
— 1926 —
en Belgique n'était capable de peindre quelques-unes des toiles
exhibées. Mais on devient de plus en plus sceptique au sujet de
la paternité de ces œuvres prodigieuses qu’un miracle seul a
pu faire éclore sous la main d’un enfant. — On m'a montré des
tableaux faits et signés par le père de Fritz Van de Kerkhove.
Or, il suffit de les regarder pour être immédiatement pénétré
de la conviction que leur auteur n’a jamais pu toucher aux
petits panneaux qu'on livre aujourd’hui à notre admiration.
Mystère, disais-je il y a huit jours. Je ne puis que répéter
aujourd’hui le même mot mystère! C'est le cas ou jamais de
faire procéder à une enquête,et si elle démontre que le petit Fritz,
mort à onze ans, hydrocéphale et sachant à peine lire et écrire,
est vraiment l'auteur des merveilles que l'on étale sous nos
yeux, il n’y aura plus à en démordre, la ville de Bruges aura
produit l’un des phénomènes les plus extraordinaires dont on
ait mémoire ici bas, un phénomène à la fois physique, moral
et scientifique, et la nation pourra porter le deuil d'un maître
qui aurait fécondé son siècle comme Rubens ou Michel-Ange.
La question vaut la peine d’être élucidée, et la Classe des
beaux-arts de l’Académie me paraît avoir ici un rôle à remplir.»
« En attendant, les journaux français annoncent dès aujour-
d’hui, que l’œuvre de l'enfant prodige va être exposée à Paris. »
COURRIER DE BRUXELLES, 24 février 1875.
Le monde-artiste belge est en émoi. Il s’agit d’un enfant-
prodige, mort récemment à l'âge de dix ans et quelques mois,
et dont les œuvres sont exposées dans les salons du Cercle
artistique et littéraire de Bruxelles. Si ces œuvres sont authen-
tiques, le jeune Frédéric Van de Kerkhove — c’est son nom —
égalerait Rousseau et Corot en talent, — et dépasserait de
beaucoup Raphaël, Van Dyck et Potter en précocité.
Le public est dans l'enthousiasme, Mais les artistes font des
réserves graves. [ls prétendent : 1° que les tableaux sont faits
d'après des gravures; 2° qu'on y entrevoit la trace de deux
mains, dont l’une n'aurait fait qu'ébaucher, — dont l'autre,
très-habile! aurait précisé et réalisé. — Quoi qu'il en soit, et
même en ne laissant à l’auteur que le mérite de la tache, ce
paysagiste de dix ans serait encore un harmoniste des plus
remarquables.
Beaucoup de voix demandent une enquête. Evidemment l’ex-
hibition ne sera sérieuse que lorsque cette enquête — aussi
intéressante pour la science que pour l’art — aura eu lieu.
JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 28 février 1875.
LETTRE A M. JEAN ROUSSEAU A PROPOS DE L’'EXPOSITION
DES ŒUVRES DE FRÉDÉRIC VAN DE KERKHOVE.
Mon cher Rousseau,
Vous avez été très mal informé quand on vous a dit (Echo
du Parlement du 22 février) que l'Académie de Belgique avait
refusé de prendre sous son patronage l'exposition des œuvres
de Frédéric Van de Kerkhove. Voici ce qui s’est passé : après
la communication faite à la classe des Beaux-Arts, à la presque
unanimité, sur la proposition d’un de ses membres, il était
décidé que l'exposition se ferait par les soins de l’Académie,
lorsqu'un de nos collègues fit remarquer que ce genre d’exhi-
bitions n'incombait pas à l'institution et que ce serait poser
un précédent peut-être fâcheux par les conséquences qu’il
entraînerait. On examina ensuite comment l'exposition pourrait
se faire; je m'offris pour la demander au gouvernement et l’on
se sépara satisfait de penser que les tableaux qui avaient si vive-
ment frappé la Classe, seraient communiqués au public.
Voilà la vérité dont les procès-verbaux font foi. Vous voyez
qu'il y a loin entre cette vérité et la forme de dénigrement
attribué à l'Académie.
Je pense comme vous qu’il ne faut accepter les chefs-d'œuvre
annoncés que sous bénéfice d'inventaire. Mais cet inventaire
a été fait, il se continue tous les jours, pourquoi ne pas vous
en occuper vous-même? Toutes les portes vous sont ouvertes,
tous les dossiers sont à votre disposition. Vous demandez la
lumière, mais elle est là, regardez.
L'analyse des tableaux, dites-vous, renforce vos doutes; vous
— 128 —
ajoutez que la tristesse pénétrante dont la plupart des tableaux
est empreinte, résulte pour beaucoup des harmonies grises et
des notes sombres où se complaît l'auteur. Je m'étonne qu'un
maître comme vous dans l’art de sentir et d'exprimer, formule
une opinion si contradictoire avec l'effet produit sur tout le
monde par le caractère profondément mélancolique des œuvres
de Fritz. Il ne suffit pas d'harmonies grises et de notes sombres
pour en arriver là, vaus le savez mieux que nous et pourtant
vous l'écrivez.
Fritz n'a vu de sa vie qu'un Ruysdael, un Van Goyen et un
Corot. Jamais il ne vit un Diaz, un Rousseau, un Daubigny,
un Dupré, un Courbet. Pourquoi ressemble-t-il à ces maîtres?
c'est tout simplement parcequ'il a vu la nature comme eux et
ce n'est pas manquer d'originalité que de copier la nature
comme ils l'ont copiée.
Non, mon cher Rousseau, toutes les compositions de l'enfant
ne sont pas faites d'après des impressions ressenties en présence
de gravures. C'est la petite quantité, et, dans tous les ouvrages
illustrés que j'ai parcourus et que l'enfant feuilletait, je n'ai pas
encore rencontré une seule gravure qui rappelât, même de très
loin, le motif de n'importe quel de ses tableaux. Comme il
n'avait Jamais vu de rochers, on a été en droit de supposer que
ceux qu'il a peints sont des souvenirs de gravures. C’est seule-
ment ainsi qu'il faut comprendre que les gravures furent les
premiers instruments de son éducation artistique, et vous êtes
à côté de la vérité quand vous dites : la composition des tableaux
de Fritz est empruntée à des gravures. Cette affirmation
générale, puisée je ne sais où, ne repose sur aucune donnée
sérieuse et personne ne saurait y croire. Il est parfaitement connu
et prouvé, pour ceux qui se sont informés aux sources vraies,
que l'enfant a presque toujours reproduit, en leur donnant la
ligne que son génie lui inspirait, les paysages des environs de
Bruges. Quant aux arbres qui chez lui sont toujours taillés avec
une exquise élégance, il les copiait à sa façon d’après le groupe
des beaux tilleuls et des frênes du séminaire qui se balancent
majestueusement devant la maison paternelle. Vous comprenez,
mon cher Rousseau, que ces faits viennent à l'encontre des
conséquences absolues et directes qui vous font dire, que les
panneautins de l'enfant n'ont ni style, ni expression propre,
puisqu'ils sont copiés.
Vous affirmez que les tableaux de 1870 sont aussi forts que
ceux de 1873. Vous devez avoir examiné la chose hâtivement,
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car il y a un monde entre les panneautins encore timides de 1870
et ces ombreuses et profondes forêts peintes dans les derniers
mois de la vie de l'enfant. C'est aussi l'avis des artistes de la
manufacture de Sêvres qui ont choisi ces derniers, les uns pour
les gravures qui vont être faites, les autres pour les vases sur
lesquels ils vont être reproduits.
Vous dites que ce double aveu est fait pour diminuer la portée
du phénomène : ce double aveu, selon vous, consiste d’abord,
dans ce qu'on aurait dit que Fritz copiait des gravures. Cela
n'a été dit que pour ses débuts, et je ne pense pas que le mot
copie soit plus exact que l'affirmation générale que vous faites
d'un renseignement particulier et afférent à la toute première
éducation de l'enfant. L'autre aveu c'est qu'il empruntait ses
délicates harmonies à des tableaux. Mais allez donc voir les
tableaux qu'il avait sous les yeux; il n'y en a pas un seul que
Fritz rappelle, pas un seul! Les harmonies dont vous parlez
sont à lui : je ne connais personne qui les ait eues comme lui
etcest là, à mon sens, la valeur considérable de cette œuvre
étonnante.
J'ai souligné le mot aveu parce que je ne le comprends pas.
Les révélateurs de Fritz n'ont pas d’aveu à faire, mais bien des
clartés à donner.
Vous dites qu'il ne reste plus rien à l'enfant que l'exécution,
et encore vous avez plus d’une réserve à faire. Vous êtes bien
absolu sur le peu qui reste à Fritz et je crains bien que vous
ne soyez du petit nombre de ceux qui, en cette circonstance,
se déclarent rationalistes, parcequ'ils ne comprennent pas,
oubliant que le génie s'explique moins encore que beaucoup
d'autres choses.
L'exécution n'est pas d'un enfant, dites-vous. Mais on vous
croit : rien n'y révèle un enfant; c'est là précisément le fait inouï,
la haute valeur du phénomène, et, si vous aviez vu comme nous
les petits outils dont se servait Fritz, si vous aviez causé avec
ceux qui l'ont vu travailler, si, avant de prendre, en cette
matière, la plume que vous maniez toujours si fort et si bien,
vous aviez fait, comme Buls et d’autres, un petit pélerinage
dans la demeure de Fritz, je suis assuré qu’il n’y aurait pas eu
dans votre âme assez de souffle pour chanter et glorifier ce noble
enfant dont vous doutez aujourd’hui avec une amertume qui
nous attriste tous.
Oui, mon cher Rousseau, la silhouette est de la main du
père ainsi que la signature et la date, et puis c'est tout. Le
9
— 130 —
malheureux père vient de l’affirmer sur l'honneur, dans les
journaux. Que vous faut-il de plus? Vous parlez du travail de
deux mains. En effet, mais ce que vous croyez, dans quelques
rares panneautins, être le travail de deux mains différentes est
simplement une retouche de Fritz lui-même faite un mois ou
deux et parfois un an après. Pour ma part, je vous assure que
jamais je n’ai rencontré une œuvre quelconque où le travail de
deux mains se fit moins sentir. Tout s’y tient admirablement,
la cohésion dans la couleur comme dans la touche est complète
et ce n'est pas là une des moindres beautés de cette succession
de beautés qui se reproduisent dans plus de 400 tableautins
connus.
Enfin vous affirmez, ou du moins vous dites que les douteurs
(dont vous faites partie je pense) affirment que c’est le père qui
a donné à tous ces sites les contours et les accents qui les pré-
cisent et les terminent!
Ceci est grave, et je vous avoue franchement que vous ne le
prouvez pas. D'ici là, je ferai comme tout le monde; j'admirerai
Fritz, et, si jamais il est démontré que M. Van de Kerkhove
père, dont le talent de paysagiste est parfaitement ignoré de
tout le monde, qui n'a jamais su peindre un arbre ou une
pierre, qui s'est voué depuis sa jeunesse à la peinture des Gueux
et Malandrins à la façon de Callot, est le principal collaborateur
de tous les panneautins qui remuent si profondément le public,
eh bien, ce jour-là, je ne lui en voudrai que médiocrement de
nous avoir trompés et je le saluerai comme je salue aujourd'hui
l'ombre de son fils.
Je vous serre amicalement les mains.
ADOLPHE SIRET,
LE DROIT, 24 février.
De ce qui se dit et s'écrit relativement a l'œuvre
de Fritz; Van de Kerkhoven
L'exiguité de notre format et l'abondance des matières nous
obligent parfois de rendre incomplètement nos pensées sur le
mouvement artistique ; nous sommes alors obligé de revenir sur
des sujets traités, de compléter nos appréciations et c'est ce qui
nous arrive aujourd’hui.
-— 131 —
Loin de diminuer, la sensation produite par l'exposition d’une
partie des œuvres délaissées par le jeune F. Van de Kerkhove,
ne fait que grandir et donner lieu à toutes sortes d'interprétations.
On va jusqu'à nier qu'elles soient de lui. De pareilles productions
auraient, dit-on, causé d'autant plus d'émotion en voyant le jour,
qu'elles eussent émané d'un enfant. On oublie que les hommes
de valeur ne sont ordinairement appréciés qu'après leur mort,
surtout ceux dont le génie se révèle tôt ou se révèle tard, pour
ainsi dire intempestivement. Tant de gens ont intérêt à nier
le mérite des autres! Ils saisissent les moindres prétextes et les
exploitent avidement, avec une indigne habileté.
Si les tableaux signés Fritz Van de Kerkhove ne sont pas de
lui, de qui sont-ils ? Son père est donc un imposteur; Adolphe
Siret aussi; et la population de Bruges, sa presse, qui laissent
propager le mensonge, se font leurs complices ?
Poser la question, c'est la résoudre. Evidemment Fritz et les
siens se trouvent calomniés. Fritz est calomnié après sa mort !
Combien plus il devait être méconnu de son vivant!
Puisqu'il est vilipendé par ceux qui devraient le faire appré-
cier, nous sommes obligé de le défendre, d'examiner son indi-
vidualité de plus près que nous ne l'avons fait jusqu'ici. Les
calomnies qui atteignent sa mémoire, bien envisagées, lui
forment un piédestal. On nie qu’un enfant ait pu produire avec
tant de talent. Mais il est plus invraisembable encore de sup-
poser qu'un peintre doué de ce talent ait pu rester ignoré et
se prêter à faire signer ses tableaux par un enfant, à recourir
à un misérable subterfuge. Pourquoi, dans quel but? L'enfant
était inconnu et il avait plus qu'un homme de difficultés pour
arriver, pour démasquer les complots du silence à l’aide desquels
le mérite si souvent se trouve étouffé.
Aucun de nos confrères, il faut le reconnaître, ne nie l’authen-
ticité de l’œuvre du jeune Van de Kerkhove. Plusieurs versent
dans un singulier travers; après l'avoir loué, encensé, après avoir
prouvé qu'il a les qualités de Corot, de Rousseau, de Troyon,
des maîtres du jour dans le paysage, ils le traitent comme un
crétin, un être dénué d'intelligence. Mozart toute sa vie fut
ainsi traité.Jamais il ne put obtenir d'emploi,il ne fut réellement
à l'abri du besoin. Pour dissiper les préventions, le père de
Mozart eut recours à Haydn, qui n’hésita pas à déclarer ouver-
tement qu'il reconnaissait dans son fils le plus grand musicien
de son temps mais ce fut en vain. Les préventions subsistèrent
même après sa mort. Fétis, dans sa Biographie des musiciens,
— 132 —
se croit obligé pour le réhabiliter, d'établir, par une démon-
stration, que ce génie, ce créateur par excellence, était effective-
ment intelligent !
Nous avons dit ce que nous pensions de ce que l'on appelle
les tableautins de Fritz. Les ayant examinés de plus près, nous
ajouterons qu'ils dénotent une nature d’une sensibilité exquise
et d'une hardiesse prodigieuse. Or, ce sont bien là des traits du
génie. Fritz en a toutes les apparences. Voyez sa Cascade. Que
de poésie et de sentiment dans le ciel, les nuages, la façon dont
la verdure se baigne dans la lumière, les effets de la lumière qui
se joue dans le feuillage; que d'autorité dans cette touche moël-
leuse, caressante et variée; et avec quel feu, quelle audace cette
eau qui rebondit en jaillissant blanche d'écume, est rendue! La
pensée, la composition et la conception sont à la hauteur du
sentiment et de l'exécution. L'équilibre est parfait. Il en résulte
un charme qui émeut étrangement. On se sent ému mais on
ne salue pas. O siècle de doute et d’énervement, le génie que tu
idolâtres s'offre à toi, il te fascine et tu le dédaignes! Ne te plains
donc plus s'il te quitte et s'il meurt. Ton souffle décevant l'a tué.
JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 28 février 1875.
Le succès de l'exposition du Cercle, a été en grandissant
pendant cette dernière quinzaine. Les débats, qui, en présence
de cette phénoménale réunion de petits chefs-d'œuvre, s'éter-
nisent sans s'élucider, ont pris, à de certains moments, un
caractère d'irritation qui n'est point de nature à faire avancer
les choses.
Et d'abord, si l'on veut procéder avec la logique et le calme
réclamés par l'examen approfondi de cette solennelle révélation,
on devrait remonter aux moyens pratiques. Le meilleur et le
plus concluant serait de s'adresser à M. J. Van de Kerkhove,
pére, 10, Quai long, à Bruges. Le père de Fritz nous autorise
à le déclarer ici : il recevra avec le plus vif plaisir et non sans
reconnaissance, toutes les personnes qui chercheront à s’éclairer.
[l tient à leur disposition les nombreux essais, ébauches, tâton-
nements, excessivement curieux du reste, de l’enfant-artiste dont
— 133 --
les souvenirs emplissent la maison paternelle; il répondra à
toutes les questions qui pourront lui être adressées et qui auront
pour objet la formation comme l'éclosion du talent de Fritz.
Déjà plusieurs personnes que nous pourrions nommer ont pris
cette voie si naturelle et si simple d'’élucidation et n'ont eu qu'à
s'en louer. Nous ne croyons donc pas inutile de formuler ici
cette proposition, qu'on serait mal venu de douter quand on
s’obstine à ne point vouloir se convaincre. La persistance à ne
pas se soumettre à l'évidence des preuves, constituerait un
entêtement jaloux et malsain dont nous espérons qu'aucun
homme d'esprit généreux et loyal ne donnera le triste spectacle.
A l'heure qu'il est, une quantité notable de personnes sont
prêtes à signer une déclaration constatant que les œuvres expo-
sées sont bien celles de Fritz seul; de plus, qu'elles ont assisté
bien souvent aux travaux artistiques de l'enfant. Ces personnes
appartiennent à tout ce que la ville de Bruges possède de plus
éclairé et de plus honorable.
L'incrédulité a été jusqu’à soupçonner de la supercherie. Mais
au profit de qui? De qui donc seraient les œuvres de Fritz?
Que l’auteur se montre afin qu'on l'acclame. En quoi pourrait
donc consister cette supercherie dont le premier résultat serait
de ne produire aucune gloire ni aucun profit à celui qui l'aurait
commise ? On a aussi éveillé l'idée de spéculation, mais ceux
qui l'ont mise en avant n'ont point su l'expliquer.
En attendant, le public admire et pleure, car c’est quelque
chose de navrant au fond que de songer à l’anéantissement d'un
génie dont la force ascendante prenait des proportions aussi
gigantesques. Les journaux européens s’agitent et le temps n'est
pas éloigné où le jeune Van de Kerkhove entrera l'un des pre-
miers et l'un des plus grands dans la Walhala belge, comme
le dit un de nos meilleurs écrivains d’art, M. Ch. Buls.
Quelques feuilles du pays avaient annoncé que Fritz était
hydrocéphale et qu'il ne savait ni lire ni écrire. Le père, chez
qui le sentiment de la justice et de la vérité domine la douleur,
a répondu publiquement, comme on l’a vu.
On calcule que dix mille visiteurs environ, y compris les
membres du Cercle, se sont rendus à l'exposition. Tous les
rangs de la société ont voulu payer au pauvre enfant disparu
l'hommage d'un souvenir et d'une larme. S. A. R. la comtesse
de Flandre dont les goûts artistiques sont connus, y a éprouvé
une émotion très-vive. Quant à l'émotion, du reste, les sceptiques
mêmes n'ont pu s'en défendre. Les femmes surtout ont été im-
— 134 —
pressionnées d'une manière toute particulière et nous n'en
sommes nullement étonné, car il y a, dans le talent de Fritz,
une suavité et une harmonie mélancoliques tout à fait de nature
à éveiller dans l’âme des femmes ces finesses et ces délicatesses
de rêverie qui sont leur charme et leur secret.
A l'heure où paraîtront ces lignes, l'exposition sera probable-
ment fermée à Bruxelles pour s'ouvrir au Cercle d'Anvers, puis
à Londres et à Paris.
Tous ces centres ont déjà été désignés, au lendemain même
de l'ouverture au Cercle, ainsi qu'il résulte de demandes faites
à la famille. Les tableaux de Fritz vont donc nous quitter, du
moins la majeure partie. Nous eussions voulu qu'avant cette
absence plus ou moins longue, le public des écoles de dessin,
les ouvriers, etc., eussent été admis à quelques jours d’exposition
gratuite. Si l’idée ne vient pas trop tard, et si elle est bonne,
espérons qu'elle sera réalisée.
Nombreux sont les journaux de Belgique, d'Angleterre, de
France et de Hollande qui se sont occupés de Fritz et de son
exposition. [L'Allemagne seule est, jusqu'à présent, restée en
défaut et aucune de ses publications artistiques, si nous ne nous
trompons, n'a jugé à propos de s'occuper de l'enfant de Bruges.
C'est une lacune que la Gazette des Beaux-Arts de Leipzig,
en premier lieu, a à se reprocher sans pouvoir alléguer des
motifs d'ignorance, ayant de notre côté fait ce que nous avions
à faire vis-à-vis d'elle.
Une grande agitation règne dans le monde intellectuel. Nous
voulions donner ici un résumé des principaux articles parus,
nous le ferons un autre jour. Nous désirons que jusqu’au
dernier moment notre journal reflète la situation. Quelques
organes de l'opinion publique, sans refuser absolument de
croire, émettent des doutes. La généralité admire sans réserve.
Comme toujours le merveilleux est venu prendre sa part et la
Revue du Spiritisme, fondée en France par M. Allan Cardec,
réclame Frédéric Van de Kerkhove comme une des attestations
les plus probantes de son système (voir page 38).
AD. S.
— 135 —
ECHO DU PARLEMENT, 2 mars 1875.
Correspondance.
Bruges, le 28 février 1875.
Monsieur le rédacteur,
Je me vois forcé de surmonter les répugnances que j'éprouve
à devoir entretenir le public du pauvre enfant que j'ai perdu, et
dont M. J. Rousseau, dans l’'Echo du Parlement du 22 courant
conteste le talent. Je le fais à regret; mais je sens que je dois le
faire; car les contre-vérités et les inexactitudes contenues dans
l'article dont il s’agit, ne sauraient mieux être signalées que par
moi. Veuillez donc, Monsieur le rédacteur, accorder à la pré-
sente une place dans vos colonnes.
L'Académie royale de Belgique aurait, dit-on, refusé de pren-
dre l'exposition sous son patronage. C’est une erreur ainsi que
le constate le procès-verbal de la séance de la Classe des beaux-
arts, imprimé page 391 du Bulletin de l'Académie, n°5 9 et 10.
J'y vois, au contraire, que c'est sur la proposition de deux mem-
bres qu'a été formulé le vœu qu'une exposition publique des
œuvres de mon fils ait lieu à Bruxelles. Quant à ce que l’Aca-
démie la fit elle-même, je pense que cela n'entre pas dans ses
attributions.
M. Rousseau extrait d’un article publié par un journal du
pays un passage où il est dit : « qu'il ne paraît pas que Fritz ait
contemplé la nature en observateur attentif... qu'il se bornait à
copier, en partie d'instinct et en partie d'après des tableaux,
qu'il avait constamment sous les yeux, des sites empruntés aux
gravures qui furent les premiers instruments de son éducation
artistique. » Je déclare que l'auteur de cet article sur lequel
M. Rousseau base toute son argumentation s'est complétement
abusé. Fritz n'a jamais peint ni dessiné d’après nature, ceci est
vrai; mais il était continuellement en contemplation devant un
beau ciel, une belle mer, de beaux groupes d'arbres agités par
le vent, et discutait avec moi les tons et les couleurs comme un
peintre de 25 ans.
— 136 —
Il n'y a pas un seul tableau, pas un seul dans toute ma maison
qui ait disparu ou seulement changé de place depuis la mort
de mon pauvre enfant. Les seuls qui aient pu inspirer Fritz
se bornent donc absolument à un joli Corot, un Van Goyen et
un Ruysdael ordinaire.
Je défie que l’on puisse trouver chez moi ou ailleurs wne seule
gravure qu'il ait copiée. Je donne à ce défi la signification la
plus solennelle possible. Quand l'enfant était à bout d'imagi-
nation (et on le serait à moins, il a ébauché un jour dix-sept
tableautins!) il avait recours à la gravure comme point de départ;
mais toujours, au bout de deux ou trois minutes, la gravure
était abandonnée, jetée dans un coin et ii n'y avait plus aucune
comparaison à faire.
M. Rousseau s'appuie donc sur une allégation complétement
fausse pour enlever à Fritz « le style, la ligne, l'ordonnance, le
caractère, l'effet, la gamme du ton même. »
On a écrit et l'on pourra encore beaucoup écrire à propos du
cher mort, mais les critiques devraient au moins avant de se
prononcer, s'assurer de l'exactitude des renseignements qu'ils
empruntent.
M. Rousseau ne laisse donc au pauvre enfant que l'exécution;
car il oublie, sans le vouloir sans doute, la qualité essentielle du
paysagiste, la couleur! Mais cette exécution, c'est encore trop!
Selon M. Rousseau, c'est un ensemble de trucs, de ficelles. Je
ne veux pas entamer ici une discussion à ce propos, elle nous
ménerait trop loin, je demanderai seulement s'il existe une loi
qui oblige l'artiste à ne rendre la nature qu'à l'aide d'un seul
instrument consacré, à l'exclusion de tous les autres?
Sur la préparation des panneaux, M. Rousseau verse dans une
erreur profonde. Il y a des panneaux préparés de toute couleur,
il y en a même beaucoup qui n’ont reçu aucune préparation,
l'enfant peignant sur tous les bois qu'il trouvait, et il en man-
quait toujours.
Oui, Fritz a été maladif toute sa vie. Hélas! mais entre être
maladif et malade, il y a de la différence et Fritz a eu aussi de
bons jours, où relativement il était bien portant. Ses indisposi-
tions sont cause qu'au lieu de 500 à 600 panneaux il n'en a pas
produit 2,000 et plus peut-être.
Rien d'étonnant à ce que l’on voie qu'il y ait eu deux mains, il
ne faut même pas de loupe pour cela, seulement c'étaient les
deux mains de l'enfant. Après un an quelquefois, il accentuait
et raffermissait ses ébauches. Beaucoup pourtant, et ce sont les
= 137 —
meilleurs, sont du premier jet et sans retouches. Il y en a ici de
ses premières années, pas reprises, elles sont assez informes, je
les tiens à la disposition de tous ceux qui veulent me faire l’hon-
neur d'une visite.
La fin de l'article de M. Rousseau m'explique pourquoi il
insiste tant sur l'exécution «quasi mécanique.» C’est parcequ'il
croit être sûr que c'est moi (moi!) qui ai donné à tous ces sites
les contours et les accents qui les terminent.
Les bras m'en tombent! Il n'avait pas besoin de moi, le brave
enfant, il pouvait me donner des leçons d'adresse, ainsi qu'à bien
d'autres.
J'ai déjà affirmé sur l'honneur {et que l’on fasse aussi une en-
quête sur mon honorabilité!) dans une lettre rendue publique
que ma collaboration se borne à la petite silhouette noire et à
la signature. Je répète ici cette déclaration, mais elle n'est pas
nécessaire pour l'artiste impartial qui connaît son art, et per-
sonne n'admettra sérieusement qu'il suffit, pour produire ces
ciels que tout le monde admire, ces petits chefs-d'œuvre pleins
de sentiment et de poésie, de la collaboration d'un enfant habile
à copier des gravures avec un peintre de genre amateur, de
de quelque habileté et de quelque expérience.
M. Rousseau finit en réclamant une enquête. Il y a quelqu'un
qui la demande avec bien plus de force et d'autorité, c'est moi!
Je verrais avec le plus grand plaisir M. Rousseau en faire par-
tie, il sera le bien venu.
Il est difficile de comprendre à quel point il est pénible à un
père désolé et à un honnête homme, d’avoir à répondre à des
allégations si contraires à la vérité. J'aurais pu m'illusionner sur
le talent de Fritz; mais j'avoue que dans une question aussi
sacrée pour moi, je ne m'attendais pas à me voir sous le coup
d'un soupçon de supercherie.
Agréez, monsieur le rédacteur, l'assurance de ma considération
distinguée.
J. VAN DE KERKHOVE, fils.
ECHO DU PARLEMENT, 3 mars 1875.
LA QUESTION VAN DE KERKHOVE.
Le Journal des Beaux-Arts d'hier contenait une réponse de
M. Siret à mon article du 22 février sur le jeune Van de Kerk-
— 138 —
hove. Hier soir l'Echo du Parlement publiait sur le même
sujet une lettre de M. Vande Kerkhove père. Je réponds immé-
diatement et à l’article et à la lettre.
Donnons d’abord acte à nos correspondants de deux rectifica-
tions : Si l’Académie de Belgique, nous dit-on, n’a pas cru pou-
voir prendre l'exposition sous son patronage, c'était seulement
pour ne pas créer un précédent fâcheux, et parce que cela sor-
tait de ses attributions. — Soit. Le fait par lui-même était donc
vrai; on n’a eu que le tort de le prendre en mauvaise part. —
L'Académie du moins est-elle unanime sur la valeur et l'authen-
ticité des œuvres exposées? — J'ai lieu de croire le contraire,
plusieurs de ses membres ne cachent pas qu'ils éprouvent à ce
sujet des doutes très sérieux.
Je suis même forcé de relever ici une contradiction au moins
singulière. Le Bulletin de l'Académie dit que l'Assemblée à for-
mulé sur la proposition de deux de ses membres, MM. Alvin et
Fétis, « le vœu que les œuvres de ce génie, si prématurément
enlevé aux arts et à la patrie, fussent exposées publiquement. »
Or, voici ce que je lis dans un article publié par M. Fétis dans
l'Indépendance : «{On est allé beaucoup trop loin lorsqu'on l'a
qualifié {le jeune Fritz) de grand artiste, lorsqu'on a dit quil
eût été, s'il eût vécu, l'honneur de l'école belge. » Le même cri-
tique va jusqu’à dénier à l’enfant-prodige le titre d'artiste. Pour
lui, ce n'est qu'un exécutant adroit.
Deuxième rectification. J'aurais eu tort de dire que le jeune
Fritz «se bornait à copier. en partie d'instinct, en partie d'après
des tableaux qu'il avait constamment sous les yeux, des sites
empruntés aux gravures qui furent les premiers instruments de
son éducation artistique et M. Siret me demande où j'ai été
puiser cette assertion qui ne repose, dit-il, sur aucune donnée
sérieuse. — Où? Mais à une source que je devais croire excellente :
dans le même article de l'honorable critique académicien que je
citais tout à l'heure et qui me semblait devoir être parfaitement
informé, puisque l'Académie avait eu la primeur des tableaux et
des révélations.
Nie-t-on absolument qu'aucune gravure ait été copiée? J’en
donne acte, mais alors certains tableaux deviennent inexpli-
cables. M. Siret. a bien voulu m'en montrer deux, ayant pour
motif principal, l'une une construction romane, l’autre un édi-
fice gothique, avec leurs ogives ou leurs pleins cintres, leurs
chapiteaux, leurs encorbellements, etc. À moins d'admettre que
l'enfant-prodige ait eu l'instinct de l’architecture comme de la
peinture, on ne saurait croire qu'elles sont inventées. Eh bien,
pour ces emprunts et d'autres analogues, mettez les gravures à
côté des tableaux, et on aura déjà un élément pour apprécier la
part d'invention de l’artiste-enfant, ses mérites de composition et
d'ordonnance qui sont, comme je l'ai dit, les meilleures qualités
de son œuvre.
Et sa couleur? Je l’oublie, me dit-on, pour ne voir que son
exécution. — Je ne n'oublie nullement. J'ai constaté et loué,
au contraire, « les harmonies fines et distinguées » de ses petites
peintures. Mais j'ai dû constater aussi, avec tous les peintres,
qu'elles rappellent des aspects connus, Théodore Rousseau,
Corot, Van Goyen. Ce n'est pas ma faute si dès lors elle perd le
mérite de l'originalité. Et l'objection de M. Siret que cette res-
semblance serait d'instinct et non d'emprunt, donnerait plus de
mérite à l’auteur sans lui faire pour cela une personnalité
J'ai signalé les trucs de l'exécution. M. Vande Kerkhove se
borne à me répondre que tous les moyens sont légitimes. Je
n'ai point dit le contraire; mais je me suis étonné, avec beau-
coup d'autres, de voir tant d’adresse chez un enfant de cet âge
dont on devait attendre tant de naïveté. Ma surprise n'est pas
tant qu'il possède ces procédés — puisqu'il peut les avoir
appris — que de les lui voir appliquer toujours avec une sûreté
parfaite, une habileté consommée. Et je ne suis pas moins sur-
pris de voir que cet enfant — si expérimenté — soit en même
temps, bien que malade ou maladif, peut m'importe le mot,
exempt de toute défaillance et même de toute inégalité.
Ces anomalies, ces contradictions, aucun de nos deux corres-
pondants ne les explique. On se borne à me dire : là est le phé-
nomène! Et comme cette réponse ne me paraît pas tout à fait
suffisante, mon honorable ami, M. Siret, me qualifie de rationa-
liste — ce que je ne comprends pas, à moins que cela ne veuille
dire qu'il y a ici un miracle. Passons outre alors : plus d'exa-
men, plus de débat, et que quiconque garde ses doutes soit
traité de libre-penseur.
J'ai versé, continue-t-on, dans une grave erreur, en parlant de
la préparation des panneaux. Quelle erreur? Une égratignure
dans des horizons gris fait paraître une silhouette blanche. J'en
ai conclu que les panneaux où cet effet se produisait étaient
couverts d’une couche de blanc. Si c'est une erreur, elle est
mince, et elle m'est commune avec tous les peintres qui les ont
regardés.
M.Vande Kerkhove s’affecte particulièrement de me voir men-
— 140 —
tionner la supposition — dont d'ailleurs je ne suis pas l’auteur —
qu'il aurait retouché les panneaux de son fils. Mais pourquoi
nous parle-t-il à ce propos de son honorabilité, que personne
n'attaque? Pourquoi se défend-t-il de toute supercherie, quand
J'ai écarté moi-même ce mot malsonnant en faisant remarquer
qu'on ne trafiquait pas des tableaux exposés ! Quant au fait en
lui-même, je ne vois pas ce qu'il y a d'exorbitant à ce qu'un père
ait aidé souvent son enfant dans la pratique d'un art qu'il exerce
lui-même. Cela se voit partout, tous les jours, et c'est le con-
traire qui devient l'étonnant. — L'habileté personnelle du père
appelait d’ailleurs tout naturellement cette question, et M. Van-
de Kerkhove doit comprendre que le phénomène étrange et sans
précédents qu'il soumet lui-même à la publicité, soulève des dis-
cussions de plus d’un genre. Il y en aura forcément qui devront
blesser une susceptibilité aussi délicate que celle d'un père en deuil,
mais alors, de deux choses l’une : ou il ne doit pas intervenir
personnellement dans le débat (chose d'autant plus inutile qu’il
a de chaleureux avocats), ou bien tout débat, tout examen sé-
rieux et complet devient impossible.
Un mot encore sur cette question des retouches qui a beaucoup
préoccupé les artistes. Elle se pose d'autant plus naturellement
que la facture des tableaux est très particulière. La peinture est
d’abord jetée par masses et par taches; puis sur tout cela sont
jetés des traits légers et fermes qui servent à donner une forme à
ces masses sans avoir à les remanier, à les altérer, à en compro-
mettre les qualités de coloration. Pour beaucoup d'artistes, et
c'est sur ce point qu'ont roulé pendant plusieurs soirées les dis-
cussions du Cercle, — les masses sont d'une main, et les traits
sont d'une autre. On convient des deux mains et des retouches ;
seulement, dit M.Vande Kerkhove, ces deux mains sont celles de
l'enfant : ces retouches, appliquées souvent un an après, sont
encore son œuvre. Voilà un commencement d'explication. La
question n'était donc pas inutile. Mais il eût mieux valu — dans
l'intérêt même de l'enfant prodige — qu’elle eût été tranchée par
une enquête que par une aflirmation, une étude vraiment sé-
rieuse ne prenant pas des affirmations pour base. — Ne me
croyez jamais sur parole! disait Bacon à ses élèves.
Quant à ces enquêtes, auxquelles M.Van de Kerkhove veut bien
me convier, je me permettrai, si courtoise qu'elle soit, de décli-
ner son invitation, il ne saurait convenir à personne de discuter
avec un père en deuil du plus ou moins de mérite de l'enfant
qu'il a perdu. Une enquête d'ailleurs, je lai déjà dit, ne peut se
faire avec autorité que par des spécialistes, c'est à dire des pein-
tres, et de préférence des paysagistes. Jusque-là, et de quelques
témoignages honorables que s'entoure l'exhibition Van de
Kerkhove, elle devra se résigner à n'avoir qu'un prestige très
discutable et très discuté.
Et si l'enquête — ce que je souhaite de tout cœur — justifie
les dires des admirateurs, voici quelles seront mes conclusions :
Il y avait, dans l'enfant perdu, un tempérament d'harmoniste
et des instincts de coloriste remarquables. Il y avait surtout —
s’il est prouvé qu'il a peint des gravures — un sentiment du pit-
toresque et du style dont cet âge n'offre aucun exemple. A ce
double point de vue, l'œuvre du jeune Fritz mériterait une place
dans nos musées et deviendrait une page intéressante de l’his-
toire de l'art.
Mais alors encore, 1l me serait impossible de proclamer que
l'enfant phénomène est un génie, parce que le génie ne saurait
exister là où une originalité bien accusée n'existe pas encore.
Je me garderai plus encore de désigner comme un modèle à
suivre, un Jeune artiste qui, d’après les récits, n’a jamais peint
que d'idée ou de mémoire. Une jeune école aurait vite fait de se
fourvoyer dans une pareille voie.
Je réclamerai surtout le droit de parler en toute franchise,
d'exposer mes doutes, de faire mes réserves, sans être accusé pour
cela de déprécier les morts, de difflamer les vivants et de trahir
jusqu'à la patrie en lui arrachant une de ses gloires. Chose vrai-
ment incroyable! Voici un phénomène sans précédent dans l'his-
toire de l’art, bien plus surprenant que le miracle de Louise La-
teau, auquel on reconnaît, à certains égards, des analogies dans:
les traditions de la science. Et lorsqu'on épluche le miracle, lors-
qu'il est l'objet de certaines réserves de la part même des croyants,
il faudrait accepter le phénomène artistique sans élever un doute,
sans faire une question! Et lorsque le père même de l'enfant,
qui est artiste lui-même, qui à vu travailler son fils, qui a eu
pendant des années ce prodige devant les yeux, ne s'est aperçu
de son talent qu'après sa mort, il faudra que nous — qui le
voyons pour la première fois — nous l’admirions, nous l’accla-
mions, sans restriction et sans hésitation! En vérité il faut qu'on
renonce à de si exorbitantes prétentions, car elles ne seraient
bonnes qu'à éveiller toutes les défiances.
J. ROUSSEAU.
ECHO DU PARLEMENT, 8 mars 1875.
Nous recevons de M. Van de Kerkhove la nouvelle lettre qui
suit :
Bruges, le 6 mars 1875.
Monsieur le Rédacteur,
Il est impossible que je laisse la lettre de M. Rousseau sans
y répondre, malgré l'excessive répugnance que j'éprouve. J’entre
immédiatement en matière.
Certainement Fritz a consulté des gravures, pour ses ogives,
son architecture, ses constructions romanes ou gothiques,
comme tous les artistes du monde le font; je me permets de
trouver l'observation tout au moins risquée, et la plaisanterie
d'un goût douteux. C'est comme si l'on soutenait que M. Rous-
seau est né avec son style et ses connaissances artistiques et qu'il
n’a jamais dû consulter ni un artiste ni un auteur. Les gravures
dont Fritz s’inspirait pour faire du gothique, il ne leur prenait
qu'une porte ou une fenêtre pour rester dans le caractère.
Les petits tableaux dont M. Rousseau a « constaté et loué
les harmonies fines et distinguées » rappellent des aspects et des
maîtres connus : Théodore Rousseau, Corot, Van Goyen. Il a
déjà été répondu à cette observation, dont, du reste, je re-
mercie M. Rousseau, que beaucoup de bons paysagistes s'en con-
tenteraient. Ne ressemble pas à ces maîtres qui veut.
J'ai répondu quant à l’habileté de l'enfant; je ne puis que
répéter que si M. Rousseau l'avait vu travailler, il aurait été
plus étonné encore. Du reste, s’il n’y avait eu rien d’extraordi-
naire, l'exposition devenait inutile.
Presque toujours pris et repris (sauf un certain nombre ce-
pendant), il n'est pas étonnant que la généralité de tous ces
panneautins soit exempte de toute défaillance, de toute inégalité.
Je demande une enquête depuis des mois; pourquoi celles
qui ont été faites, officieusement et d’autres secrètement et à mon
insu, n'ont-elle pas abouti ? Pourquoi? Mais parce que tous ont
été convaincus qu'il n’a été dit que la vérité.
Je parle de mon honorabilité, parce que l'on ne soupçonne
de supercherie que ceux qui n’en ont pas.
= 143 —
Il serait absurde de ma part de dire que je n'ai jamais donné
des conseils au pauvre enfant; ce serait me rendre ridicule. Mais
de là à supposer que j'ai presque tout fait, comme M. Rousseau
semble l'insinuer dans son premier article, il y a tout bonnement
la différence du tout au tout. Voilà pourquoi je suis intervenu
personnellement ; un père tient encore plus à la renommée de
son enfant, et le défend certainement avec plus de cœur que
l'avocat le plus chaleureux du monde.
Je remercie M. Rousseau de ce qu'il veut bien dire de mon
habileté. On s'occupe généralement assez peu de ma personne
aux expositions; mais l'éloge de M. Rousseau, malheureuse-
ment, est fait plutôt pour servir à son thème des deux mains,
que pour m'être agréable. J'ai oublié de le remercier également
pour son opinion à propos de la silhouette de mon enfant, si
bien à sa place, d’après lui, et constituant une grande difficulté
pour le paysagiste, ainsi que de la fermeté avec laquelle la
signature est faite!.. Vous voyez, M. le Rédacteur, que M. Rous-
seau, dont je suis loin de contester le talent et l'esprit, mettant
en jeu mon mérite, (méconnu jusqu'à ce jour) peut se tromper
comme tout le monde. Il a bien raison de dire comme Bacon :
« Ne me croyez pas sur parole. »
Je regrette infiniment que M. Rousseau n'accepte pas de faire
partie d’une enquête et refuse de me faire l'honneur d'une visite.
Quand on parle aussi bien art, même en se trompant, quand on
juge aussi bien la peinture d'histoire, le genre, le paysage, et
jusqu'aux trucs et ficelles, y compris le chiffon, on devrait, me
semble-t-il, accepter avec plaisir.
Pour aider à l'enquête autant qu’il est en moi, j'enverrai à
Anvers une neuvième planche, composée entièrement d'essais
et d’ébauches du premier temps de Fritz. Contrairement aux
autres panneautins, je n'ai rien fait équarrir ni raboter à ceux-ci,
j'envoie le tout dans l'état où je l'ai trouvé; on pourra de nou-
veau se convaincre que, dès le début, l'enfant tant regretté ne
manquait pas de hardiesse. Il y a là probablement des essais qui
datent d'avant 1870.
Pour en finir et pour ne pas abuser de votre attention, je suis
le premier à réclamer pour M. Rousseau, « le droit de parler
en toute franchise, d'exposer ses doutes et de faire ses ré-
serves, sans être accusés pour cela (niât-il même l'évidence) de
déprécier les morts, de difflamer les vivants et de trahir jusqu'a
la patrie en lui arrachant une de ses gloires. » I n’y a que moi
et la mère du pauvre Fritz qui souffrions de tout cela, et
M. Rousseau a bec et ongles pour répondre à ceux qui lui font
ces reproches; ce n’est en tout cas pas moi.
Je dois répondre encore à une observation qui paraît assez
juste. M. Rousseau s'étonne « que le père artiste lui-même, ne
s’est aperçu du talent de son fils qu'après sa mort...»
Ceci n'est pas très exact. Ni moi ni les miens, ni beaucoup
des personnes qui fréquentaient ma maison, ne regardaient ces
tripotages (c'est le nom qu'on leur donnait) comme choses sé-
sieuses. Un grand nombre se faisaient à mon insu quand j'étais
en voyage et l'enfant les cachait de peur d'être grondé, pour
avoir dérangé soit ma boîte à couleurs, soit ma palette.
Plus tard, à partir de 1871, J'ai commencé à voir qu'il y avait
là des dispositions, sans attacher encore de l'importance à ce
qu'il faisait. En 1872, il cachait moins ses panneantins, je lui
donnais des conseils qu'il suivait assez peu, il voyait lui-même
qu'il était en progrès. Beaucoup de ses petits tableaux se don-
naient soit par lui, soit par nous. Ce n'est qu'en 1872 que,
voyant notre Fritz si souvent indisposé, nous le retirâmes de
l'école, pour lui permettre de s’adonner entièrement à sa pas-
sion, résolus d’en faire un peintre. Des leçons de français lui
furent données à domicile. Tout en voyant ce que l'enfant fai-
sait et la continuation de ses progrès, nous devons avouer à
notre honte que nous y attachions toujours fort peu d’impor-
tance, et après sa mort, sans M. Siret, fout, ou à peu près tout,
était éparpillé chez les amis et les connaissances. Les preuves de
tout cela sont ici.
Croyant avoir répondu à tout, je n'importunerai plus per-
sonne et je vous demande pardon, Monsieur, de cette deuxième
et longue lettre. Je déclare que n'importe ce que l'on pourrait
encore dire ou écrire, je garderai le silence le plus absolu, car si
ce n’avait été la notoriété de votre estimable journal, je n'eusse
jamais songé à me débattre ainsi contre des insinuations que ma
conscience, la simplicité et l'exactitude du fait, si facile à vérifier
à Bruges même, m'autorisaient à mépriser. Je ne me sens pas
d’ailleurs la force de continuer à combattre dans les journaux
sur la tombe de mon pauvre enfant; mais je le défendrai envers
et contre tous, chez moi, preuves en mains; ma maison est
ouverte à tous et l'on me permettra bien de trouver que ce serait
un devoir, pour ceux qui doutent publiquement, de ne négliger
aucun moyen de s'éclairer pour pouvoir ensuite éclairer les autres
La question, à tous les points de vue, en vaut certes la peine.
Je n’en voudrai cependant pas aux incrédules (on croit si peu
= 145 —
par le temps qui court!); encore une fois, si le fait n'était pas
extraordinaire, il ne faudrait pas en parler.
Recevez, monsieur le rédacteur, l'assurance de ma considéra-
tion distinguée.
J. VAN DE KERKHOVE.
ECHO DU PARLEMENT, 9 mars 1875.
Notre rédacteur en chef a reçu la lettre suivante :
Mon cher ami,
Il ne saurait me convenir — ainsi que Je le disais dans mon
dernier article sur la question Van de Kerkhove — et il ne
saurait convenir à personne « de discuter avec un père en deuil
du plus ou moins de mérite de l'enfant qu'il a perdu, » alors
surtout que M. Van de Kerkhove père, ne se contentant pas
d'entrer dans le débat, y fait intervenir jusqu’à la mère de
l'enfant et vient jeter ainsi une question de sentiment en travers
d'une discussion artistique. J’attendrai donc, pour examiner les
arguments qui me sont opposés et que d’ailleurs J'ai déjà réfutés
en grande partie, que la responsabilité en ait été acceptée par
M. Siret, puisqu'il s'est fait l'avocat d'office de mon contradic-
teur.
Bien à vous,
J. ROUSSEAU.
ECHO DU PARLEMENT, 12 mars 1875.
M. Siret nous adresse la lettre suivante :
10 mars 1875.
A M. le rédacteur de l'Echo du Parlement.
Monsieur,
J'ai depuis longtemps accepté, et je l'accepte encore, la
responsabilité des arguments présentés par M. Van de Kerk-
10
— 146 —
hove, puisque je suis, d’après M. J. Rousseau, l'avocat d'office
de ses contradicteurs. Qu'il me soit permis de faire remarquer
à celui qui s'est constitué l'avocat d'office de nos adversaires
que, si J'ai bien compris cé qui se passe dans le public, cette
polémique le fatigue. En effet, l'heure des plaidoyers écrits est
passée. L'exposition des œuvres de Frédéric Van de Kerkhove
a eu lieu pendant trois semaines à Bruxelles, elle est ouverte à
Anvers, elle va s'ouvrir ailleurs. Le public est donc parfaitement
en état de s’éclairer. Ce qu'il demande, c’est un arrêt et non des
opinions personnelles.
Ce qu'il demande c'est une enquête. Hors de là, à l'heure
qu'il est, il ne saurait y avoir qu'une dispute d'autant plus vaine
que nos adversaires se refusent avec une obstination qui ne se
comprend pas, à se rendre à l'invitation de M. Van de Kerk-
hove, le principal intéressé dans l'affaire. M. Van de Kerkhove
a les mains pleines de ces mêmes preuves qu’on lui demande et
on a l'air de les dédaigner ! [1 est vraiment pénible d’avoir à
constater que dans une question de cette nature, où en défini-
tive la loyauté doit dominer la dialectique, on se livre à l’exhi-
bition de théories personnelles en se refusant carrément, malgré
de pressantes invitations, à se rendre au foyer où brille la
lumière. C'est là, Monsieur le rédacteur, une tactique bien
maladroite et bien illogique pour ne pas dire plus.
J'avertis M. Rousseau que s'il ne juge pas à propos de suivre
mon exemple en faisant à Bruges une enquête officieuse dans
le milieu même où Frédéric a vécu, je refuse absolument de le
suivre sur un terrain où il n'apporte que des idées et où moi
j'ai apporté des faits. Cette situation est l'origine de la diver-
gence de nos opinions dont la défense respective donnerait lieu
à d’interminables débats que le talent de M. Rousseau même
ne parviendrait pas, j'en ai peur, à rendre intéressants. Puisque
mon honorable confrère met une condition à son examen, il
comprendra que J'en mette une à ma réponse. Je ne puis, en
effet, satisfaire à toutes les interpellations qui pourraient m'être
faites si, avant tout, on ne juge pas à propos de s'éclairer
auprès de qui de droit.
Recevez, M. le rédacteur, l'assurance de ma considération
distinguée.
AD. SIRET.
Voici la réponse de notre collaborateur :
Nous n'avons rien à refuser à notre honorable confrère. Nous
ferons donc le voyage de Bruges, si cela peut lui être agréable.
Nous avons déjà fait dans le même but, il le sait, un voyage
à Louvain, qui était aussi «un foyer où brillait la lumière, »
et où notre aimable correspondant avait réuni toutes sortes
d'esquisses et de tableaux propres, pensait-il, à nous convaincre.
Nous n'en sommes revenu convaincu que de sa parfaite cour-
toisie.
Un voyage à Bruges — même en lui supposant un meilleur
résultat — suflira-t-il à trancher les questions soulevées ? Nous
avons peur que non.
Ces questions des tableaux, des gravures, des retouches, etc.,
sont — ainsi que nous l'avons dit par deux fois — des questions
fort spéciales qui ne peuvent être résolues que «par des hommes
spéciaux, des peintres, et de préférence des pay sagistes. »
On nous promet une enquête. Sera-ce une enquête d'artistes?
Malgré notre double demande, aucun de nos deux contradic-
teurs n’en sonne mot.
C'est la seule pourtant qui sera concluante. Et elle est
devenue plus nécessaire que jamais aujourd’hui que le seul
corps artistique qu'on disait s'être prononcé dans cette affaire —
nous parlons de l’Académie de Belgique — s'est dégagé des
appréciations très favorables qu'on lui prêtait, et en a laissé,
dit-on, la paternité à un seul de ses membres, l'honorable
M. Siret.
J. ROUSSEAU.
Nous venions de livrer à l'impression le billet que M. J. Rous-
seau nous a adressé lundi à propos de l'exposition Van de Kerk-
hove, quand nous avons reçu la lettre suivante :
Bruxelles, le 8 mars 1875.
Monsieur le directeur,
L'émotion si légitime causée par l’exhibition des œuvres du
jeune Frédéric Van de Kerkhove, les débats qu'elle a soulevés,
m'autorisent à croire que vous voudrez bien accueillir quelques
observations d’un admirateur sincère de ces manifestations
artistiques. Non pas que je songe à jeter dans la polémique
engagée entre votre collaborateur, M. Rousseau, et le père du
peintre-phénomène, des éléments nouveaux de désaccord, mais
on ne contestera pas que jusqu’à ce jour rien n'est éclairci, et je
crois être l'écho d'un bon nombre de vos lecteurs en demarn-
ue 148 —
dant, non pas seulement pour les artistes, mais pour le public
en général, une enquête approfondie.
Cette enquête ne résulte pas, comme certaines personnes le
croient, de la simple exhibition, et si M. Van de Kerkhove a pu
déclarer que tout ce que M. Siret a écrit est scrupuleusement
exact, il sera au moins intéressant de noter que MM. Van de
Kerkhove et Siret sont loin d'être toujours d'accord.
Pourtant c'est de M. Van de Kerkhove que M. Siret tient ses
renseignements. Ne dit-il pas, en effet, dans le Journal des
Beaux-Arts qu'il dirige : « Ma notice a été faite au moyen de
renseignements fournis par le père et par ceux qui ont connu
Fritz, » et le 15 février il le confirme en nous expliquant par
quel concours de circonstances il a été amené à connaître les
œuvres du petit Van de Kerkhove. «Je n'ai point connu Fré-
déric, écrit M. Siret. Je n'ai eu des rapports avec sa respectable
famille qu'à la suite des circonstances suivantes : Le Journal
des Beaux-Arts avait ouvert un concours de gravure à l’eau
forte. M. Van de Kerkhove père y remporta un prix. C'était
en 1873. C'est dans le cours de cette année que mourut son fils
unique. Dans une de ses correspondances le père me commu-
niqua trois dessins à la plume faits par lui d'après des paysages
peints par Fritz qui, disait-il, manifestait de très grandes dispo-
sitions. Ces dessins me frappèrent. Je fis part de mon étonne-
ment à M. Van de Kerkhove qui, pour me mettre à même de
juger du talent de son fils, voulut bien soumettre à mon examen
deux panneaux minuscules qui figurent actuellement au Cercle.
Je fus à la fois charmé et navré à la réception de ces panneautins
et j'exprimai mon sentiment au malheureux père qui me fit
parvenir une centaine de paysages de Frédéric. C'est alors que
l'émotion me gagna et qu'après avoir pris quelques renseigne-
ments nécessaires à l’indiscutabilité de la révélation que je pro-
jetais, j'écrivis mon article du 15 septembre dernier. »
Lorsque M. Siret rendit aux amis des arts le service de leur
faire connaître les remarquables travaux de l'enfant, Fritz était
mort depuis le 12 août de l’année précédente. Ne l'ayant pas
connu personnellement, c’est sans doute du père que M. Siret
tenait les éléments du portrait suivant : « Ce fut le 4 septem-
bre 1862 que s'ouvrirent pour lui les voies de la douleur et de
l'art. Du jour de sa naissance jusqu’à l'heure de sa mort ce fut
une longue souffrance. Il n'eut peut-être pas une heure de
repos. Sa pâleur était continue, il jouait peu, mangeait consi-
dérablement et ne pouvait éteindre sa soif.» Veuillez vous
rappeler cependant ce passage d’une lettre de M. Van de Kerk-
hove qui vous fut adressée le 25 février : « Oui, Fritz a été
maladif toute sa vie, hélas ! Mais entre être maladif et malade
il y a de la différence, et Fritz a eu aussi de bons jours ou
relativement il était bien portant. » « Vers sept ans, continue
M. Siret, son intelligence prit un rapide essor. » Toutefois,
ajoute-t-il, «les choses exactes avaient peu d’empire sur lui,
bien qu'il manifestât à cet égard des tendances singulières. C’est
ainsi qu'il jouait aux cartes avec un aplomb merveilleux et le
talent d'un joueur consommé, tandis qu'il pouvait difficilement
se rendre compte des lois qui veulent que deux et deux fassent
quatre.» Enfin dans le cours de son récit M. Siret nous apprend
que « vers huit à neuf ans, Fritz indisposé ne se rendit plus à
l'école. »
Dans sa lettre à la Meuse, M. Van de Kerkhove disait que
son fils avait remporté des prix à l’école moyenne de Bruges et
que le directeur lui avait même dit que Fritz fût devenu un
homme fort remarquable. Convenons que le portrait tracé par
M. Siret ne l’annonçait pas.
Maintenant, voyons l'enfant à ses peintures et suivons M. Siret
son biographe en titre. « Vers sept ans... à l'école, il avait les
poches remplies de petits panneaux recouverts de peinture...
Sans savoir dessiner (ceci souligné dans le texte) il ébauchait
des séries de petits paysages parfaitement caractérisés. » Nous
avons vu qu'il quitta l’école «vers huit à neuf ans. » «Son père,
ajoute M. Siret, l'installa près de lui dans son atelier avec un
chevalet. Là l'enfant arrangeait et nettoyait la palette paternelle
et s'amusait à copier à l'huile des paysages gravés à l'eau forte.
Jamais cela ne ressemblait à l'original. Fritz y mettait son
sentiment à lui, lequel se traduisait toujours par un ton de
coloration particulier. Il dédaignait le pinceau dont il se servit
en général très peu, préférant le couteau à palette qu'il mania
toujours avec une dextérité de plus en plus étonnante. » Ces
paysages, quelque peu copiés d'après des eaux fortes, sont-ils
encore possédés par la famille, en est-il dans le nombre qui ont
figuré à l'exposition du Cercle? Je ne sais, toujours est-il que
dans une épître qu'il adresse à M. Rousseau et que le Journal
des Beaux-Arts a publiés sous la date du 28 février, M. Siret
dit : « Dans tous les ouvrages illustrés que j'ai parcourus et que
l'enfant feuilletait, je n’ai pas encore rencontré une seule gravure
qui rappelât même de loin le motif de n'importe lequel de ses
tableaux. Comme il n'avait jamais vu de tableaux on a été en
— 150 —
droit de supposer que ceux qu'il a peints sont des souvenirs de
gravures. C'est seulement ainsi qu'il faut comprendre que les
gravures furent les premiers instruments de son éducation
artistique... Il est parfaitement connu et prouvé (?), pour ceux
qui se sont informés aux sources vraies, que l'enfant a presque
toujours reproduit, en leur donnant la ligne que son génie lui
inspirait, les paysages des environs de Bruges. » Qu'il y ait au
nombre des paysages qui ont été exposés des sites des environs
de Bruges, cela se peut; maïs n'y a-t-il pas aussi des cascades,
des rochers, des monuments très divers, en bon nombre, et, en
supposant que l'enfant se fût inspiré pour ceux-là de planches
gravées, où serait le mal? Prétendre que l'imagination seule les
lui a révélés est insoutenable. Au reste, M. Siret, malgré ses
rapports avec M. Van de Kerkhove, n'est pas encore bien fixé à
cet égard, car dans le même numéro où il s'adresse à M. Rous-
seau, dans les termes que nous venons de voir, il dit : « Sa
quatrième époque a été celle où il a été quelques rares fois au
théâtre avec son père. La vue des décors doit l'avoir enthou-
siasmé, car on trouve à l'exposition du Cercle une dizaine de
panneautins décoratifs d'une superbe et crâne venue. Je croirais
même que les panneaux dont je parle ont été peints le soir si
j'en juge par des effets de couleur autres que ceux que l’on obtient
en plein jour. L'enfant aura pensé que ces choses destinées à
être vues le soir devaient être traitées le soir. Je donne cette
dernière supposition sans y attacher une grande valeur. »
M. Siret, que ses rapports avec M. Van de Kerkhove ont mis à
même d'être bien renseigné, ne peut faire aucune supposition
qui n'ait dans le débat une très grande valeur.
Nous avons vu que M. Siret n'a point trouvé dans les
ouvrages illustrés des motifs semblables à ceux traités par l'en-
fant. C'est lui cependant qui nous dit, sous la date du 28 fé-
vrier 1875 : « Sa première époque est celle où la vue des livres
illustrés lui inspire l’idée de peindre des motifs plus ou moins
semblables à ceux qui tombent sous sa main. Jamais cette
espèce de ressouvenir n’est semblable au modèle (quel modèle) ?
Toujours l'idée dévie au départ et devient sienne propre.
» Sa troisième époque correspond aux jours pendant lesquels
il médita devant des eaux fortes ; il est pour nous évident que
certains effets de l’eau forte l'ont beaucoup préoccupé. Je parle
de l'effet et non du dessin et de la ligne. » Enfin M. Siret va
nous dire lui-même le secret de la tonalité de quelques-unes des
œuvres du petit peintre par ce passage de son article du 31 Jjan-
— 151 —
vier 1875, dans lequel il rend compte de sa visite chez
M. Van de Kerkhove père : « Cette maison est du haut en bas
un musée. Il y a dans l'atelier du père un beau Ruysdael posé
presque à fleur de terre près d'un Van Goyen. Fritz s'est souvent
couché tout de son long devant ces tableaux; c'est là aussi qu'il
mettait son chevalet lorsqu'il lui arrivait de s’en servir et le
plancher à cette place a perdu sa couleur par suite d'usure. Je
ne serais nullement étonné que ce Ruysdael eût exercé sur ses
facultés une influence décisive, et l'on peut si l'on veut retrouver
dans ses travaux comme un écho lointain de la note du talent
profond du grand maître. » Cela semblait parfaitement admis,
lorsque voilà M. Siret qui dit à M. Rousseau : « Vous dites
qu'il empruntait ses délicates harmonies à des tableaux. Allez
donc voir les tableaux qu'il avait sous les yeux, il n'y en a pas
un seul que Fritz rappelle, mais pas un seul. » Et nous sommes
de nouveau déroutés ! |
Pour finir, un mot du procédé d'exécution. Tout le monde a
vu et admiré la touche ferme et je n'hésite pas à dire magistrale
des petits tableaux exposés au Cercle; l'adresse du pinceau que
M. Siret déclarait l'enfant malhabile à manier, y éclate. Elle
est encore plus étonnante quand nous lisons ce passage de l’ar-
ticle de M. Siret du 15 septembre 1874. « Le sentiment de la
composition s'est révélé chez Fritz à la vue des illustrations qui
encombraient la maison paternelle. Au début il plaçait sous ses
yeux une de ces illustrations, se proposant de la copier, mais à
peine avait-il le panneau dans le creux de la main gauche et le
couteau de la main droite (c'était ainsi qu'il pétrissait ses com-
positions) que le modèle était oublié etque les premiers et capri-
cieux linéaments teintés posés sur le bois déterminaient toute
autre chose que celle projetée. » Le procédé était donc extrême-
ment rapide, ce que confirme le passage de l’article du 31 jan-
vier 1874. « L'on se sent pris d'une étrange émotion en présence
de ces jouets maniés par la main de cet être enfantin qui, entre
deux tours de toupie, plaçait un chef-d'œuvre. »
Les œuvres exposées au Cercle ont sans nul doute été vues
par M.Siret.Où se traduit ce procédé sommaire qui les classerait
en quelque sorte parmi les jeux de l'enfant! Au reste, le bio-
graphe reconnaît lui-même que telle n'est point leur portée, car
après avoir dit d’abord que Fritz possédait l'accent et non la
ligne (il n'avait vu alors qu'une centaine de panneaux), il revient
sur cette assertion et dit : « Ce que j'ai vu à Bruges m'autorise
à penser que l'enfant, plus complet encore que je ne l'avais cru,
possédait à la fois l’accent et la ligne. »
— 152 —
N'est-il point vrai, monsieur le directeur, que ces déclarations
ne sauraient sufhre à nous éclairer sur l'enfant et sa manière de
procéder? Si, comme le dit M. Siret, « le temps n’est pas éloigné
où le jeune Frédéric Van de Kerkhove entrera l’un des premiers
et l’un des plus grands dans la Walhalla belge, (1)» si, comme il
n'hésite pas à l'affirmer «la Belgique a perdu un de ses plus
grands artistes dans la personne de Frédéric Van de Kerkhove
et qu'elle a actuellement un solennel devoir à remplir : le recon-
naître et l'honorer,» je ne serai sans doute pas seul à croire qu'il
importe de ne pas s'arrêter seulement aux tableaux si charmants
qu'ils puissent être, mais de tout rechercher et de tout appro-
fondir, s’il en est encore temps, et, après cet examen scrupuleux,
et alors seulement, de quelque côté que soient les douteurs,
M. Siret aura le droit de dire : « La persistance à ne pas se
soumettre à l'évidence des preuves constituerait un entêtement
jaloux et malsain (?) dont nous espérons qu'aucun homme
d'esprit généreux et loyal ne donnera le triste spectacle. »
Il me reste à vous exprimer mes regrets d’avoir usurpé une
place si considérable dans vos colonnes et à vous présenter
monsieur le directeur, les assurances de ma considération la
plus distinguée.
UN ABONNÉ.
Nous sommes aujourd'hui vengés de la position
peu bienveillante prise dès le début de cette affaire
par l'important journal l'Art de Paris. Nous allons
résumer le débat engagé avec ce journal et nous
donnerons celles des pièces dont ce même débat ne
saurait se passer. Nous ferons remarquer le silence
absolu de l’Arf après toutes les constatations pro-
duites par nous et par les journaux. Ce silence rappro-
ché des dédains manifestés à l'origine de cette affaire
par une publication qui a pris d'emblée le premier
rang en Europe, est au fond une des causes, si pas la
seule, qui ait empèché Paris d’avoir une exposition
(1) Cette expression n'est pas de moi. Elle est de M. Ch. Buls (voir Revue
de Belgique). An: 8.
— 153 —
des tableautins de Fritz. Il est assez bizarre d'avoir
à constater gue ce silence a été gardé par toutes
les feuilles publiques qui s'étaient prononcées contre
la question Fritz. Il en coûte donc bien d’'avouer que
l'on s’est trompé? Tant que l’on s'est cru vainqueur
on n'a trouvé aucune lassitude à s'occuper de cette
affaire, mais du moment où la vérité est venue s'im-
poser aux contradicteurs,ils se sont tus avec une una-
nimité et une persistance qui mettent au jour d’une
éclatante façon la formelle reconnaissance de leur
défaite. Nous le répétons, nous sommes assez vengés
et ce n'est pas sans une satisfaction légitime que
maintenant nous entrons dans la relation de nos
démelés avec l'Art qui a mis si légèrement en avant
les mots de supercherie et de mystification, laissant
trop voir qu'une question personnelle l'avait emporté
sur une question de fait.
L'Art, dans une correspondance de Bruxelles
4 mars 1875, signée C. T. (Charles Tardieu) rend
compte de l'exposition du Cercle. Dans ce premier
article on voit poindre la malveillance; des termes
vulgaires et dédaigneux indiquent suffisamment qu'il
existe un parti pris : Histoire de faire passer le petit
Fritz pour un conquérant, pour un Turenne du
paysage (sic).
Le correspondant cite des fragments de l'article
de M. Ch. Buls de la Revue de Belgique. Il enre-
gistre l'enthousiasme de cet écrivain et celui plus
grand encore de la Fédération artistique, puis ter-
mine en reproduisant presqu'en entier l’article de
l'Echo du Parlement du 22 février. Enfin, dans un
P.S. l’auteur donne impartialement quelques argu-
ments produits par nous contre les appréciations de
l'Echo du Parlement.
Dans cette correspondance l’auteur dit que c'est
moi qui ai lancé cette affaire. Dans mon Journal
des Beaux-Arts du 13 mars j'ai fait remarquer à
M. C. T. qu'il devait savoir que cette expression est
prise généralement en mauvaise part et ne convient
en aucune façon ni à mon caractère, ni à mes habi-
tudes. S'il l'ignore, ajoutai-je, je le lui apprends et
je compte sur la confraternité des rédacteurs de l'Art
pour communiquer mon observation à qui de droit,
soit publiquement, soit officieusement.
Le numéro suivant de l'Art renferme le recit de
l'épisode de l'Académie, formulé ou accommodé avec
le dénigrement que l’on sait et en dehors de la vérité.
J'ai protesté par la lettre insérée dans l'Art, page 288
de 1875. Je demandais qu'on attendit pour se pro-
noncer à cet égard la publication des documents
officiels.
Dans le numéro suivant de l'Art, page 307, ce jour-
nal publie la lettre de M. Hymans à nous adressée,
le 17 mars, celle de M. J. Rousseau à M. Hymans
sous la date du . . , puis enfin l'enquête de M.Rous-
seau, documents publiés dans le présent volume.
Ces insertions sont accompagnées de réflexions per-
fldes qui tendent à considérer la question comme
tranchée et à mettre fin à l'audacieuse mystt-
fication dont nous aurions été les victimes. L'’ex-
position des tableautins à Anvers, dit l'Art qui
semble avoir hâte d'en finir, à subi un échec qui
paraît décisif. Quant aux expositions de Londres et
de Paris on peut désormais les considérer comme
enterrées et ce n'est que justice. À la fin de l'article
il est parlé du panneautin identique de M. Van de
Kerkhove, père, dont il a été question dans l’Echo du
Parlement, question qui a si piètrement échoué aux
pieds de M.Hymans. Enfin, l'Art annonce que le père
a fait donation d'un certain nombre de travaux de
Fritz au musée moderne de Bruxelles et se demande
si l'Etat acceptera ce cadeau.Ces légèretés sont signées
C..T. (Charles Tardieu).
— 155 —
Comme c'était notre droit et notre devoir nous
relevâmes le procédé de l'Art de la façon suivante
dans notre Journal du 15 avril :
Nous signalons à l'indignation du public honnête le procédé
du correspondant belge de l'Art, de Paris. Ce journal reçoit de
Bruxelles une longue communication signée C. T. qui repro-
duit n-extenso l'enquête Rousseau, la lettre à propos du pan-
neautin 2dentique, enfin tout ce qui dans cette question a été
produit par nos adversaires, sans la moindre contre-partie. Les
commentaires de la rédaction sont aussi désobligeants, aussi
blessants que possible. Enfin, s'érigeant en espèce de petit mo-
niteur, ce Journal annonce que « l'affaire est enterrée, » que les
expositions projetées à l'étranger n'auront pas lieu, etc.
Lorsqu'une cause emploie de semblables moyens, surtout à
l'étranger où l'on ne peut s'éclairer complètement, elle est jugée
par tous les cœurs droits. Ce n’est plus la vérité que l’on
cherche, ce sont les hommes que l'on essaie d'atteindre même
au prix d'une pure gloire nationale.
Quand l'heure de la justice et de la vérité aura sonné, et elle
sonnera, 1l ne restera plus que le souvenir d'une des campagnes
les plus tristes entreprises au nom de l’art et dégénérée en guerre
personnelle.
Nous aurions compris cette façon d'agir de la part d’une de
ces feuilles qui vivent d'émotions malsaines ; venant d’un journal
sérieux c'est un début qui ne promet guère pour le calme et la
dignité nécessaires aux sereines régions de l'art qu'avait si
bien su comprendre le regretté Galichon dans sa Gazette des
Beaux-Arts.
M. C. Tardieu, page 356, répond par la lettre sui-
vante adressée à M. le Rédacteur en chef. Cette let-
tre provoquera, croyons-nous, maintenant plus d’un
sourire.
Monsieur,
A propos des renseignements que j'ai eu l'honneur de vous
envoyer au sujet de l'affaire Fritz Van de Kerkhove, je lis dans
le Journal des Beaux-Arts et de la Littérature, paraissant deux
fois par mois, sous la direction de M. Ad. Siret, membre de
— 156 —
l'Académie royale de Belgique, membre de la Commission royale
des monuments,membre de l'Institut des provinces de France(1),
de la Société française d'archéologie, etc., l’articulet que voici :
(Suit l'article qui précède).
Je n'ai pas l'intention d'entamer une polémique avec M. Ad.
Siret, que je n'ai pas l'honneur de connaître.
Permettez-moi seulement de constater que :
1. Parce qu'on a eu le malheur d’être victime d'une mystifica-
tion, ce n'est pas précisément une raison pour suspecter l'honné-
teté des personnes qui n'ont d'autre tort que de ne pas donner
dans le panneau.
2. Je ne suis pas membre de l'Académie royale de Belgique et
ce n'est pas ma faute si la classe des Beaux-Arts de cette Académie
a rectifié la rédaction de certain procès-verbal beaucoup plus
favorable à la légende de Fritz qu'il ne lui convenait ; ce n’est pas
ma faute si la classe a jugé que ce procès-verbal, étrangement
retouché, ne cherchait pas suffisamment « la vérité » et si sa rec-
tification, tombant sur un homme en même temps que sur un
enfant, a démonétisé du même coup « deux gloires nationales. »
3, Il est vrai que sceptique, dès le début de cette aflaire, je
vous ai signalé les doutes et les soupçons qui ont accueilli la ré-
vélation de M. Ad. Siret; mais j'ai témoigné de mon impartialité
en vous communiquant, dans ma première correspondance, des
fragments non-seulement du premier article de M. J. Rousseau
mais aussi d’une étude publiée dans la Revue de Belgique par
M. Ch. Buls, convaincu de l'authenticité et du mérite artistique
de l'œuvre attribué au jeune Fritz, et en résumant un feuilleton
de l'Indépendance, qui, sans exagérer la valeur de l'œuvre, s'at-
tachait à établir qu'un enfant pouvait en être l'auteur.
4. Vous avez reproduit «l'enquête Rousseau. » Ce n'est pas
ma faute si la « contre-partie » a été nulle et de nul effet, et je
croyais avoir rendu service à M. Van de Kerkhove en m'abste-
nant de citer ses lettres qui, de l'aveu de ses partisans, de ses
amis, de lui-même, ont compromis sa cause loin de la relever.
Ce n’est pas ma faute si chaque tentative de la « contre-partie »
est venue se heurter et se briser contre des faits écrasants.
5. J'ai le plaisir de connaître M. Jean Rousseau dont le talent
et le caractère n’ont pas besoin de mes certificats; mais Je ne lui
(1) Je ne saisis pas très-bien l'insinuation glissée sous ces italiques. À ce
propos je remercie M. C. T. d’avoir fait connaître aux lecteurs de L'Art les
positions honorifiques que je dois à mes travaux. AD. S.
+ 157 ae
ai jamais parlé de cette affaire, si ce n’est longtemps après son
enquête.
6. Avant la publication de son enquête et pendant qu'il s'y
livrait, le hasard m'a permis de mentionner dans ma première
correspondance trois panneaux de M. Van de Kerkhove père,
identiques à ceux de son fils ; et ce n’est pas plus ma faute que
celle de M. Rousseau, si cette coïncidence plaide contre la lé-
gende dont M. Ad. Siret s’est fait naïvement l'apôtre.
7. Je n'ai dans cette affaire aucun intérêt, pas même un intérêt
d'amour-propre.
8. Quant au regretté Galichon, je rends hommage à son calme,
à sa dignité, à sa sérénité; mais il avait, passez-moi le mot, trop
de flair pour se laisser prendre à une légende aussi enfantine que
celle du petit Fritz.
Au moment de signer cette dernière correspondance pour la
jeter à la poste, je trouve dans l'Echo dn Parlement, sous ce
titre « Le coup de grâce » la lettre suivante adressée à M. Siret
par M. Van Hove, sculpteur et peintre distingué, bien connu en
France comme en Belgique, et dont le témoignage a toujours
été considéré comme décisif, même par les personnes disposées
à admettre l'authenticité de l'œuvre attribué au petit Fritz.
(Suit la lettre de M. Van Hove, insérée plus loin).
Je suis curieux de savoir si M. Siret dénoncera la lettre de
M. Van Hove à « l'indignation du public honnête. »
Veuillez agréer, etc. |
CHARLES TARDIEU.
Cette lettre n’a plus besoin de commentaires. Les
faits ont donné un démenti à chacun des points notés
par M. C. T. Sa lettre est suivie de la missive de
M. Van Hove, puis d'un résumé de M. J. Rousseau
dans l'£cho du Parlement(25 mars), résumé contenant
des incidents complètement vidés aujourd'hui et dont
l'inexactitude et la fausseté ont été prouvés à suffi-
sance sans que ceux qui les ont mis en avant aient
essayé de protester. A la fin de son article M. Ch.T.
annonçait que :
Le père de Fritz avait offert à l'Etat plusieurs panneaux attri-
— 158 —
bués à son fils, une centaine environ. Un contrat de donation
avait été préparé dans toutes les formes, avec évaluation de la
valeur attribuée aux tableaux donnés et de l'importance du
« Cadeau » fait à l'Etat. Le ministre de l’intérieur a cru devoir
consulter à ce sujet son collègue de la justice. Il attendait encore
sa réponse lorsque l'enquête a éclaté comme une bombe. Le mi-
nistre de l'intérieur a fait prier le père de retirer sa donation.
Le père s'est exécuté.
Les panneautins sont en ce moment exposés à Gand, où ils
font à peu près la même impression qu'à Anvers et à Bruxelles.
On sait l'impression extrordinaire que l'exposition
fit à Bruxelles et l'on peut en retrouver la trace dans
les articles de journaux qui font l'objet de la deuxième
partie. de ce livre. L'insinuation inqualifiable de
M. Ch. T. permet de juger de son impartialité.
Quant à la donation et à l’historiette qui l'accom-
pagne, voici comment nous répondimes dans notre
numéro du 15 avril, (Journal des Beaux-Arts).
Le 30 mars dernier, nous avions écrit, au journal français
l'Art. directeur M. Eug. Véron, une lettre polie au sujet de sa
manière leste et sommaire de traiter l'affaire Van de Kerkhove.
Cette lettre n’a pas paru. M. Eug Véron me permettra sans
doute de trouver le procédé peu français.
Mais voici M. Ch. Tardieu qui dans le n° 15 de l’Aré, revient
à la charge et publie, avec un empressement qu'il doit déjà
regretter, la lettre de M. Van Hove. M. Tardieu est curieux de
savoir si je dénoncerai cette lettre « à l'indignation du public
honnête » ; ma réponse est dans le présent numéro et la curiosité
de M. Tardieu sera sans doute satisfaite. A mon tour je serais
curieux de savoir comment M. Tardieu fera pour se tirer de l’im-
passe dans laquelle, avec ses amis de l'Echo du Parlement, il
s'est si imprudemment fourvoyé, car j'ai lieu de supposer qu'il
aura pris où prendra connaissance des 37 certificats si décisifs
et si accablants publiés par la Fédération artistique d'Anvers
du 9 courant et des documents que je donne aujourd'hui.
Ce serait du temps perdu que de répondre ici aux divers points
soulevés dans le nouvel et inutile article de M. Tardieu et d'y
relever les inexactitudes (involontaires, j'aime à le croire), que
j'y rencontre. Je laisserai aux documents et aux enquêtes le soin
de faire regretter, à tous les points de vue, à l’Aré, la position
qu'il a prise dans cette question. Je ne demanderai même pas
à ce journal, qui se refuse à m'entendre, d'enregistrer loyalement
dans ses colonnes, la marche de l'instruction de cette affaire
et la conclusion glorieuse qui l'attend. L'Art a trop manqué
aux lois les plus élémentaires de la confraternité entre journa-
listes pour que je m'occupe encore de lui.
AD. SIRET.
M. Eug. Véron, page 401, me répondit dans l'Art,
par un article qui était une juste satisfaction donnée
à mes exigences. Sous le rapport des convenances
entre confrères je m'empresse de déclarer que je n'avais
plus rien à lui demander. La manière dont il argu-
mente peut bien ne pas être celle que j'aurais voulu
lui voir adopter, abstraction faite de sa convic-
tion, mais sous ce rapport même, je me déclare
satisfait autant qu'on peut l'être entre gens qui ne
s'entendent pas.
L'article est suivi de quelques mots de M. Ch. T.
qui, entre autres, rectifie avec mauvaise humeur,
l'historiette de la donation.
On le voit, la tournure donnée à cette discussion
manque totalement de générosité et de logique. On
cherche à nous donner un relief ridicule, on insiste
sur des détails insignifiants, la chose dégénère pres-
qu'en charge et là où il ne fallait voir qu'un citoyen
pénétré du rôle que le hasard lui avait attribué on
a cherché un mystificateur ou une victime. On a
oublié et M. Véron tout le premier, que personne
plus que nous ne s'est livré à une enquête aussi pro-
fonde, aussi contradictoire que possible pendant les
trois mois qui ont précédé notre révélation. Nous
avions souci de notre dignité non moins que des
intérêts du pays au point du vue de sa gloire ; nous
n'avons point cherché à réussir dans une affaire que
— 160 —
nous aurions lancée comme dit M. C. T., nous avons
simplement posé un acte de justice. Ce n'est que
plus tard quand de petites passions et de petites
haines sont venues que notre rôle a grandi et que
cet acte de justice, nous avons cru être assez fort
pour l'exiger.
Notre discussion avec l'Art fut enfin close dans
le 2 volume de ce journal page 42. En effet, on y
trouve les documents que j'avais annoncés à M. Eug.
Véron et qu'il m'avait promis d'insérer. Ces docu-
ments sont les lettres de MM. Ritter, Devos et Héris
qu'on retrouvera plus loin.
Dans le Journal des Beaux-Arts, du 15 mai 1875,
nous mîmes fin à ces démêlés par l’article suivant :
Le journal l'Art, de Paris, a inséré, au sujet de la question
Van de Kerkhove, les documents décisifs que nous lui avons
transmis, donnant par là une leçon de loyauté aux détracteurs
belges et à leur moniteur officiel.
Nous parlerons peu des notes qui accompagnent l'insertion
de ces pièces ; cela éterniserait une discussion qui n’a besoin que
de faits. Quelques rectifications sufliront. La note qui se rap-
porte à la lettre de M. Dumortier et qui suppose que nous avons
publié celle-ci comme pièce probante, doit être un lapsus ou une
distraction ; en effet, dans notre lettre d'envoi, imprimée dans
l'Art, en tête des documents fournis, nous disons à propos de
cette même pièce déjà attaquée au même titre dans le n° 17 du
journal français : «.... (lettre) qui n'avait pas été donnée par
» moi comme pièce probante, mais simplement comme une
» marque de sympathie de la part d'un des meilleurs citoyens
» de la Belgique. » Nous sommes donc tout à fait de l'avis de
l’auteur de la note et celle-ci n’a pas de raison d'être.
Le même écrivain préfère les témoignages du directeur et des
professeurs de l'Académie de Bruges, «aux certificats de n'importe
quel consul, füt-il de Roulers » (sic). L'auteur de ‘cette obser-
vation a oublié que le directeur et les professeurs de l’Académie
de Bruges NE SAVAIENT RIEN, N'AVAIENT RIEN VU et se sont
bornés à exprimer, dans un langage qui a été apprécié comme
il devait l'être, leur incrédulité et leur opinion personnelle, tan-
dis que l'honorable consul, ancien ingénieur, grand ami des
Lyw
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pou Hyde. à Yri
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MORE Ted à
— 101 —
arts, membre de la Commission provinciale des monuments, a
certifié ce qu'il avait VU plus d'une fois et ADMIRÉ toujours. —
Il n’entrera dans l'esprit de personne de supposer qu'un homme
comme M. De Vos. ancien procureur du roi à Bruges, quelque
incompétent en matière artistique qu'il puisse être, pourrait
déclarer avoir VU peindre Fritz d'une façon « qu'un peintre
n'eût pas récusée » sans savoir ce qu'il disait. Il y a du reste plus
que cela dans la lettre de l'honorable magistrat. Cet esprit calme
et lucide, peu enclin à se laisser aller à des entraînements en-
thousiastes, ne saurait, plus clairement qu'il ne le fait, consta-
ter la nature «extraordinaire, exceptionnelle » d'un enfant qu'il
avait si bien connu. Enfin, à propos d’une lettre de M. Héris
(lettre qui renferme encore, au début, le témoignage d’un ar-
tiste, témoin oculaire, assistant par hasard au déballage des
petits panneaux soumis à M. Héris et reconnaissant immédia-
tement un des tableaux pour l'avoir VU peindre par Ftitz), l'au-
teur des notes de l'Art, semble vouloir infirmer l'opinion de
M. Héris en faisant un appel à celle de M. Et. Le Roy, pour
arriver ainsi à une espèce d’antagonisme tout à fait déplacé dans
la question.
Personne n'est allé à M. Héris pour lui demander l'avis qu'il
a donné spontanément ; ceci est une affirmation formelle.
M. Van de Kerkhove n'avait pas l'honneur de le connaître, et,
quant à nous, personnellement, notre abstention en fait de
démarches, soit dans le pays, soit à l'étranger, — sauf celles qui
tendaient à nous éclairer nous-mêmes, — a été complète. Nous
avons le plaisir de compter M. Et. Le Roy parmi nos amis,
mais lui, comme M. Héris, comprendra combien il eût été
absurde de notre part, d'aller invoquer des opinions alors que
nous avions les mains pleines de preuves de fait. Nous sommes
certainement très flatté dans notre amour-propre d'appréciateur
de voir des hommes blanchis sous le harnais exprimer exacte-
mer l'avis que nous avons émis dès le début, et, si M. Et. Leroy,
— pour les connaissances duquel nous professons la plus haute
estime — partageait aussi notre manière de voir, nous en serions
trés charmé. Mais, quand le contraire devrait avoir lieu, cela
ne changerait rien, en somme, à l'évidence des faits attestés par
cinquante témoins oculaires dignes de foi.
Aussi on pourra désormais, par boutade d'humeur, par aveu-
glement volontaire,par système, parti pris ou combinaisons quel-
conques, appeler Fritz « le soi-disant phénomène » ; on pourra
employer les vieux mots assez discrédités, il faut le dire, de
II
— 162 —
farce, de mystification, on pourra essayer d’amoindrir une œuvre
consacrée aujourd’hui par le sentiment public; on pourra im-
primer de ci de là, assurer tout bas dans le pays, déclarer tout
haut à l'étranger, au Salon de Paris ou ailleurs, que la question
Van de Kerkhove est morte, oubliée, enterrée ; on aura beau
faire, en un mot, rien ne saurait désormais empêcher les évé-
nements d'avoir leur cours et la vérité de triompher d'une façon
éclatante.
Quoiqu'il en soit, depuis le 31 avril 1875 que l'Art
a parlé pour la dernière fois de la question, depuis
cette date jusqu'aujourd'hui la vérité s'est fait jour de
la façon la plus officielle, telle que pouvaient l'exi-
ser les esprits les plus prévenus.
L'Art n’a pas eu un seul mot à dire.
LA FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 12 mars 1875.
Le procès n’est pas encore prêt d'être fini, et si Jamais phéno-
mène a été ardemment discuté et nié, c'est celui que j'ai com-
encé, moi-même, par mettre en doute, et devant lequel, après
ane minutieuse enquête, j'ai dû finir par mincliner.
En toute chose il faut compter avec l’amour-propre et avec la
passion. Autant les vieux contrepointistes, du temps de Mozart,
étaient acharnés à contester la précocité miraculeuse du jeune
maître, qui fit graver à Paris, à l’âge de sept ans, une sonate
très estimée et regardée comme classique; autant le comte Jean
Pic de la Mirandole qui, à dix ans, commentait le droit et, à
dix-huit, parlait et écrivait vingt-deux langues anciennes ou mo-
dernes, rencontrait d'incrédulité de la part de ceux qui ne la-
vaient pas entendu discuter de omni re scibili et de qujbusdam
aliis; autant le jeune Fritz Van de Kerkhove devait soulever,
parmi les peintres, de jalouses défiances.
« Eh quoi! lorsqu'il faut aux plus grands artistes toute une
carrière de tatonnements et de luttes pour en arriver à dégager
leur personnalité de l'enseignement scolastique, un gamin aurait
atteint de prime-saut le swmmum de leurs recherches et de leurs
efforts! À quoi bon peindre encore, si les enfants dament le
pion aux hommes faits! Brisons palette et pinceaux, s'ils nous
faut reconnaître que les maîtres sont au-dessous des écoliers. »
Certes, il y a là un raisonnement fort juste, appliqué à la
généralité, mais ce n’est pas un argument irréfutable, et quand
même c'en serait un, le propre des phénomènes n'est-il pas de
dérouter et de confondre toutes les notions connues du possible?
+
+ +
« Vous vous rendez ridicule » en vous prononçant comme
vous le faites, me disait, il y a deux jours, un peintre fort estimé,
qui se trouve dans le clan des incrédules. « Prétendre qu'un
enfant a fait cela, autant affirmer qu'on peut écrire un drame à
l’âge où l’on entre ordinairement à l'école primaire. »
Le malheur est que le cas s’est présenté, à preuve Victor
Hugo, dont l'nès est contemporaine de l'époque à laquelle le
futur auteur de la préface de Cromuvell, cultivait le sucre d'orge
et le cerceau.
M. Gevaert, l'éminent directeur du Conservatoire de Bruxelles,
a été certainement, dans le temps, un phénoméne aussi renver-
sant que le jeune Fritz Van de Kerkhove. On rapporte de lui
des faits qui tiennent de la magie et qui, en des temps plus bar-
bares, l’auraient fait brûler en pleine place publique, avec ceux
qui auraient eu l’imprudence de croire en son génie. Non seule-
ment on ne se rappelle pas l'époque à laquelle l'éminent compo-
siteur a bien pu n'être pas musicien, mais, enfant encore, il avait
appris une demi-douzaine de langues. A Rome, il fréquentait
assidument le Ghetto, où les juifs le prenaient pour l'un des
leurs. Il connaissait l'arabe et le sanscrit, parlait couramment,
outre le français et le flamand, l'allemand, l'anglais, l'italien et
l'espagnol. A Paris, il avait la réputation d'être un linguiste de
toute première force. Parlerai-je de ses premières œuvres, de ses
chœurs merveilleux, qui sont encore des modèles du genre, de
sa Comédie à la ville, un opéra-comique, dans lequel il a large-
men puisé plus tard, de son grand opéra, Hughes de Somer-
ghem, représenté avant qu'il eut obtenu son prix de Rome, et
dont l'ouverture est une véritable symphonie, qu'il ne recom-
mencerait peut-être plus aujourd'hui? En fait de mémoire,
Gevaert ne le cédait pas à Pic de la Mirandole, déjà cité par moi.
Il lui suffisait de lire une seule fois une colonne de journal pour
FE 164 —
en réciter le texte, d'abord dans l’ordre naturel, ensuite dans
l'ordre inverse. Le calculateur Mondeux, résolvant à la minute
les problèmes de mathématique les plus compliqués, offre encore
un exemple de la spontanéité à laquelle peuvent arriver cer-
taines intelligences dont l’organisation échappe à toute analyse.
4
* +
« Passe pour la couleur, disait mon peintre. La couleur est
innée et elle peut se révéler aussi bien à l’âge de sept ans, qu'elle
demeure étrangère à des artistes qui la cherchent en vain pen-
dant toute leur vie. Mais le procédé, les trucs, les ficelles qu'on
découvre dans ces panneautins, voilà ce que l'étude patiente et
longue, la pratique, seule, peuvent apprendre. »
Hélas! faut-il dire franchement ma pensée? Comparée à la
littérature, qui exige non-seulement la mémoire, mais le sens
analytique, la connaissance du cœur humain, l'expérience des
hommes et des choses, l'inspiration, la précision, et tant d’autres
dons innés ou acquis, qui en font pour ainsi dire la synthèse de
la nature et de la société, la peinture n'est peut-être qu'un art
rudimentaire, qui demande plus de facilité instinctive que
d’acquit réel.
Loin de moi la pensée de vouloir rabaisser un art pour lequel
j'ai toujours professé la plus rigoureuse admiration. Le peintre,
au même titre que le poëte et que le musicien, peut ceindre la
couronne réservée aux génies. Mais si l’habileté de main, le
style et la facture étaient le seul apanage de l'étude et du travail,
nous ne verrions pas tant de vieux artistes soupirer vainement
après la découverte de cette pierre philosophale qu'on appelle
le beau, alors que, parmi les derniers venus, des natures privi-
légiées leur montrent le chemin.
Et même, parmi ceux-ci, que d'intelligences incomplètes
priment dans leur art! Que de Mondeux artistes résolvent des
équations picturales, quand, en fait de raisonnement, ils se lais-
seraient battre par un collégien!
*
x x
M. Jean Rousseau, dont je me plais à reconnaître le grand
talent, les connaissances et le goût, me paraît verser dans une
profonde erreur en adoptant le possible pour critérium dans un
cas aussi exceptionnel. Qu'il mette le prodige en doute, il en a
le droit, comme moi-même je l'ai pris, en usant de défiance dans
le principe. Mais mesurer le jeune Van de Kerkhove à la toise
— 105 --
des enfants de son âge, pour en arriver à une déduction logique,
c'est, selon moi, partir d'un raisonnement aussi faux que celui
du médecin qui niait les géants, sous prétexte que la nature a
des règles inéluctables, en ce qui concerne la croissance et la
puberté et que, par conséquent, les géants n'ayant pas le droit
d'exister, n’existaient pas en réalité.
*
* *
On a dès l’abord crié à la supercherie. Personne n'avait jamais
vu peindre l'enfant; on n'avait même jamais entendu dire qu'il
peignît, tandis que le pére, lui s'était fait maintefois remarquer
aux expositions. Aujourd'hui plus de cinquante personnes, des
plus honorablement connues, sont prêtes à attester que Fritz est
bien réellement l’auteur, et le seul, de l'œuvre étonnant, devant
lequel, Anvers après Bruxelles, reste confondu d'étonnement et
d'admiration. Et ici je parle en connaissance de cause, puisque,
bien longtemps avant l'exposition de cet œuvre, je me suis livré
à une enquête sérieuse, qui m'a affermi dans ma conviction
présente.
On a trouvé étonnant qu'on n'eut pas exposé en même temps
les premiers barbouillages du défunt. Le père y a répondu en
envoyant à Anvers un cadre rempli de ces essais, aussi renver-
sants que les panneaux achevés exposés précédemment.
De toute part, on est allé aux renseignements. Le père a ouvert
toutes grandes les portes de sa maison, et, lui-même, a désigné
aux instructeurs du procès, qui mettaient en doute sa loyauté,
les sources les plus honorables, où les incrédules ont comme moi
vu s'évanouir leurs doutes les plus enracinés.
On a prétendu que l'enfant, loin d’être un génie, était un
idiot. Ses professeurs sont venus attester qu'il avait au contraire
les plus heureuses dispositions pour l'étude.
Enfin, dernière preuve, et qui me parait, à moi suflisante :
l'enfant distribuait ses panneaux à tous ses camarades et tous les
jours, la famille en retire de la circulation. On ne peut cependant
pas admettre que le père, en vue de spéculer sur la mort pro-
bable d’un fils qu'il aimait passionnément, ait fabriqué ou fait
fabriquer des œuvres apocryphes, dispersées par l'objet même
d’une sacrilége apothéose !
Dans quel but, d’ailleurs, toutes ces intrigues, toutes ces
mensonges. La spéculation? Mais M. Van de Kerkhove veut
faire cadeau à l’état de l'œuvre de son fils. Les journaux l'ont
annoncé depuis quelques jours déjà, et nous apprenons que
100 —
l'offre est acceptée. Une salle à part sera affectée à l'œuvre du
peintre enfant, bien près de passer chef d'école.
*
* x
Saint Thomas était un honnête homme, et le Christ ne lui en
a pas voulu, dit la légende, d’avoir douté de sa résurrection.
N'est-ce pas assez, cependant, qu'un père, atteint de ses plus
chères affections, atteint dans son honneur, rouvre ses plaies
encore saignantes pour établir sa parfaite loyauté, et faudrait-il
évoquer de la tombe le seul témoin dont on ne pût révoquer en
doute l'affirmation, Fritz Van de Kerkhove, lui-même, pour se
déclarer satisfait?
Heureusement que l'enquête, qui rallie tous les jours de nou-
veaux croyants, ne rendra que plus éclatante la gloire du génie,
mort sans avoir pu atteindre son complet développement.
*
*x x
Que l'on conteste l'authenticité des œuvres du jeune Van de
Kerkhove, la chose se comprend, puisqu'un écrivain aussi hono-
rable et aussi sérieux que M. Jean Rousseau exprime publique-
ment des doutes. Mais qu’on en dénie l'indéniable valeur, voilà
ce que je ne puis comprendre.
A en croire certain critique, d’ailleurs de fort bonne foi, il y a
à Paris des spécialistes qui vous brossent un Corot, un Diaz ou
un Rousseau, dans les prix de 30 à 200 francs. En supposant
même que le jeune Van de Kerkhove fut l'auteur des choses
étonnantes que tout le monde a pu admirer à Bruxelles et à An-
vers, il ne serait jamais devenu qu'un fabricant de fausses es-
quisses, un maître-pasticheur. et rien de plus. Je m'élève en
faux contre cette assertion. S'il y a, dans l’œuvre de Fritz Van
de Kerkhove, des panneaux qui rappellent les maîtres qu'on
l'accuse d’avoir plagiés, il y en a de très personnelles, et qui ré-
vêlent une originalité marquante. Et, se fût-il même exclusive-
ment inspiré d’autres peintres, le pastiche, exercé à un pareil âge
et d’une manière aussi remarquable, serait encore du génie. D'ail-
leurs, on verra bien. Les panneaux vont bientôt partir, pour être
exposés à Paris, et il serait bien étonnant que, la fraude partant
de là, n'y fut pas découverte et les coupables démasqués.
*
PAR |
Je suis peut-être fort ridicule, pour employer le terme de l’ar-
tiste dont j'ai parlé plus haut, mais, dans mon âme et conviction,
nt 107 —
je crois au prodige. Si je me trompais, ou plutôt si l’on m'avait
trompé, si J'étais la dupe d'une exécrable mystification, qui
aurait trouvé des complices parmi des personnes, jouissant jus-
qu'ici d'une inaltérable réputation de loyauté, ma présente dé-
claration ne me causerait aucune gêne.. Je n'ai jamais hésité
à reconnaître une erreur, n'ayant de répugnance que pour
l'hypocrisie et pour le mensonge. Ce jour là, je me tournerais
avec indignation contre ceux qui auraient surpris ma religion et
Je leur ferais une guerre impitoyable. Le temps établira de quel
côté est la vérité. Pour le moment, j'ai considéré comme mon
devoir d'exprimer librement ma manière de voir, et les considé-
rations qui m'ont amené à conversion complète.
GUSTAVE LAGYE.
ÉCHO DE BRUXELLES, 12 mars 1875.
Monsieur le rédacteur,
On me communique seulement aujourd’hui un article inséré
dans votre journal du 8 mars où vous vous occupez de moi. Je
suis trop habitué aux aménités de certaines feuilles à mon égard
«t Je suis depuis trop longtemps sur la brèche pour m'émouvoir
de n'importe quelle appréciation il est fait de ma personne ; mais
il y a une espèce d'injure que je ne me laisserai jamais adresser
impunément, c'est celle qui repose sur une fausseté ou sur un
mensonge.
Dans le n° du 28 février de mon Journal des Beaux Arts,
QUATRE JOURS AVANT la séance académique où il a été ques-
tion du procès-verbal de la séance du mois de septembre dernier,
je disais dans ma lettre à M. Rousseau ce qui suit : « Après la
communication faite par moi à la classe des beaux-arts, à l’una-
nimité, sur la proposition d’un de ses membres (je me suis trom-
pé, J'aurais dû dire de deux de ses membres, MM. Alvin et Fétis),
il fut décidé que l'exposition se ferait par les soins de l’Académie,
lorsqu'un de nos collègues fit remarquer que ce genre d’exhibi-
tions n'incombait pas à l’Académie, et que ce serait poser un
— 168 —
précédent peut-être fâcheux par les conséquences qu'il entrat-
nerait. On examina ensuite comment l'exposition pouvait se
faire; je m'offris pour la demander au gouvernement et l'on se
sépara satisfait de penser que les tableaux qui avaient si vive-
ment frappé la classe seraient communiqués au public. »
Je maintiens l'exactitude de ce qui précède et je fais remarquer
de nouveau qu'il y a loin de cette décision administrative à la
forme de dénigrement attribuée à l'Académie pour les besoins de
la cause.
Vous assurez que l'on a dit et imprimé que l’Académie avait
pris l'exposition Fritz sous son patronage et que c'est « proba-
blement M. Siret qui a fait cela. »
Je donne à cette insinuation le démenti le plus absolu. Je n'ai
Jamais dit ni imprimé rien de pareil.
Il s’est, paraît-il, trouvé quelqu'un pour trahir le huis-clos des
séances de la classe des beaux arts afin d'en saisir la presse avant
que la publication du Bulletin permît de le faire sans inconve-
nance. C'est là affaire de délicatesse ne portant préjudice qu’à
celui qui s'est rendu coupable de l’indiscrérion.
À part la question de principe, Je n’en aurais, pour ma part,
été aucunement contrarié si l'on s'était tenu à un récit exact.
Malheureusement ïl paraît n’en pas être ainsi, et ne voulant
suivre personne sur le terrain des indiscrétions, je me vois forcé
de demander au public d'attendre l'apparition du Bulletin ofi-
ciel avant d’asseoir son jugement.
Pour toutes les autres injures qu'il vous plaira de m'adresser,
fût-ce même celle d'appeler mystificateur celui qui consacre son
énergie à donner à la patrie commune une gloire de plus, vous
avez, monsieur, carte blanche. Je le répète, je suis bronzé.
Recevez, monsieur, mes salutations.
AD. SIRET.
JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 13 mars 1875.
C'est une étude psychologique à faire, fort curieuse mais assez
triste au fond, que l'effet produit par la révélation du talent
prodigieux du petit enfant de Bruges. Nous avouons que, mal-
= 169 —
gré notre assez vieille expérience du cœur humain, nous avions
encore trop compté sur l’avers de la médaille. Il nous semblait
que ce pauvre petit étant mort et constituant en réalité un de
ces prodiges exceptionnels que produit bien rarement la terre,
les passions mauvaises n'auraient pas trouvé à s'exercer. En effet,
il n'y avait là plus de rivalité à craindre pour l'avenir, et, quant
au point de comparaison, il était puéril de le mettre un instant
en ligne de compte. Une exception unique ne constitue point
une règle et ne devait porter ombrage à aucun talent. Qui son-
gera, par exemple, à trouver moins superbe la Lande aux cor-
beaux de M. Coosemans, celui de nos paysagistes peut-être qui,
avec M. Chabry, se rapproche le plus du faire et du sentiment de
Fritz, qui trouvera moins ombreuses et moins luxuriantes les
vallées de M. Van Luppen, moins profonds et moins vrais les
beaux sites de Melle Beernaert, parce qu’on aura vu et admiré ces
petits chefs d'œuvre en miniature ?
Pourquoi chez l'homme ce retour égoïste et jaloux sur lui-
même? Ne peut-on donc pas être généreux un seul instant, même
devant la mort? Le sentiment unanime est l'admiration. Celle ci
est arrachée, aux plus récalcitrants, parce que la vérité se montre,
au grand jour, avec une force telle que l’on se noïierait si on vou-
lait nager contre le courant. L'admiration imposée, subie, com-
ment font quelques-uns pour ne pas la donner à qui la mérite?
Ne pouvant douter de l'œuvre qui est là visible à tous les
yeux et tangible à toutes les mains, que fait-on ? On nie l’au-
teur, et, jugeant son semblable d'après soi-même, ne pouvant,
en définitive, rien découvrir qui ne confirme d'une façon irréfu-
table les simples vérités qui ont été révélées à ce sujet, on se re-
jette sur des mots vides de sens, sur des on dit sans aucune auto-
rité, sur des banalités ou des accusations sans fondement, sans
preuve aucune. En résumé, d’aucuns s’écrient : C'est une super-
cherie. C'est une mystification.
Pour la centième fois, une supercherie, au profit de qui? Une
mystification, dans quel but ?
Tous sont d'accord (ou bien peu s'en faut) pour nommer ces
panneaux une collection de chefs-d'œuvre que les plus grands
maîtres ne désavoueraient pas. Eh bien, on a pu admirer tout
cela pour la somme de... 50 centimes au profit des pauvres.
Combien seraient heureux d’être mystifiés ainsi ! S'il y avait
supercherie, il y aurait un mystifié : ce serait le grand artiste
qui se cacherait derrière l'enfant ou ce serait le père qu'on accuse
de collaboration.
_ 170
Singulière mystification que celle qui a déjà obtenu les résultats
suivants, sans compter l'avenir : Une recette d'entrées de plus de
2000 frs (frais du Cercle déduits) qui seront remis pour la plus
forte part entre les mains de M. le Bourgmestre de Bruges afin
d'être distribués aux nécessiteux de cette ville et dont le surplus
servira à fonder à Bruxelles quelques berceaux à la crèche Marie.
Henriette ; une vente de petites biographies dont le produit sera
versé dans la Caisse des artistes lorsque les exhibitions du pays
auront pris fin.
Voilà, décidément, une bonne mystification.
Mais ce n'est pas tout.
Un marchand anglais a offert à M. Van de Kerkhove une
somme de 80,000 fr. pour la collection entière et complète de
tout ce que Fritz a produit. Ce monsieur voulait exhiber les pe-
tits chefs-d'œuvre dans le monde entier, et comptait en retirer
une fortune. M. Van de Kerkhove a refusé. — Très-bien, répon-
dront les grincheux, mais c’est reculer pour mieux sauter.
M. Van de Kerkhove attendra et il aura davantage : sa mystifi-
cation l'enrichira.
En effet, c'est pourquoi, sans doute, il vient d'offrir au pays
CENT des plus beaux petits tableaux exposés dans les Cercles
artistiques et que, sur un simple vœu exprimé par la Direction
des Beaux-Arts, vœu que nous lui avons transmis, il vient de
nous faire connaître qu’il y ajoute la neuvième planche contenant
les premiers essais de son enfant, planche qu'il vient d'envoyer
au Cercle d'Anvers, où elle est exposée depuis le 10 de ce mois.
La mystification devient de plus en plus évidente.
Parlons de cette neuvième planche.
Dans le nombre des douteurs, il faut établir deux catégories :
ceux inspirés par leurs petites passions et ceux qui recherchent
sincèrement la vérité. Plusieurs de ceux-ci ont maintes fois, par
écrit et de vive-voix, demandé l'exposition de ces ébauches, de
ces tâtonnements, excessivement précieux dans l'espèce et pou-
vant faire faire un grand pas à la question. M. Van de Kerk-
hove, père, qui est tout entier au désir d'aider les investigateurs,
qui a mis sa maison à la disposition de l'enquête qu'il réclame
avec une énergie croissante, s'est empressé de réunir tout ce
qu'il a pu trouver dans la maison, et, de la cave au grenier, on a
cherché les plus informes esquisses, sur planches de boîtes à ci-
gares non préparées, sur morceaux de douves de tonneaux, sur
bois à allumer le feu, tout cela non équarri, ayant toutes les
formes imaginables, et on a constitué avec ce pandemonium le
neuvième panneau qui est, en ce moment, soumis au public
ainsi que nous venons de le dire.
Parmi les bruits sans nombre plus absurdes, plus ridicules les
uns que les autres, qui ont été mis en circulation, il en est un
seul dont nous croyions devoir dire un mot ici. Déjà à Bruxelles
on nous avait signalé un individu, se prétendant ami de la mai-
son Van de Kerkhove et des plus chauds encore, et qui, à ce
titre, certifiait que, à sa connaissance, Fritz ne s’étais jamais oc-
cupé de peinture. Que, jusqu'à la mort de l'enfant, il avait ignoré
cette vocation, que sans cela, au lieu de bonbons, il lui eût ap-
porté des boites à couleur. I] l'avait dit au Cercle, il l'avait répété
au directeur d’un des grands journaux de Bruxelles. Le zèle de
cet ami nous parut si... honnête, que nous crûmes ne pas devoir
nous en occuper. Mais voilà que ce même personnage reparaît à
Anvers répandant partout le même dire.
Nous ferons remarquer que si c'est réellement un ami de la
maison Van de Kerkhove, il serait assez delicat de spécifier le
rôle qu'il joue en ce moment. Il y a là dessous probablement un
petit mystère économique qui se dévoilera tôt ou tard comme se
dévoilent tant d’autres turpitudes humaines. Cette circonstance
pourtant et d’autres encore, ont engagé M. Van de Kerkhove à
recueillir les attestations d’une foule de personnes de Bruges qui
ont connu et aimé l'enfant et qui l'ont vu à l’œuvre. Ces attesta-
tions seront d'excellentes pièces pour l'enquête tant désirée.
Quant à nous, personnellement, malgré « le cercle restreint
(heureusement) tout formé de buissons épineux où s’égosille une
troupe d'oiseaux criards » ainsi que l'écrivait récemment dans
ce Journal un de nos collaborateurs, nous ne nous sentons au-
cunement découragé dans l’œuvre que nous avons entreprise.
Il est dans l'ordre naturel des choses que certains aient de la
peine à pardonner qu'un autre qu'eux ait fait connaître au
monde une œuvre que chacun admire ; on peut être assuré ce-
pendant que nous n’en tirons aucune vanité; le hasard à mis
cette petite merveille sur notre route comme elle aurait pu frap-
per les yeux de l’un de ceux qui la combattent peut-être parce
qu'ils n'en sont pas les révélateurs. [1 y a là quelque chose de
très intéressant sans doute pour notre vie artistique, mais aucu-
nement glorieux.
Si Fritz et sa renommée pouvaient par là se voir moins com-
battus, plus facilement acceptés par nos compatriotes, et si, du
reste, la chose fût possible, avec quel empressement nous céde-
rions au premier venu la satisfaction de la découverte! Et, si l'on
veut bien y réfléchir, on avouera sans peine que, pour essayer de
donner à la Belgique un enfant illustre qui honorera ses an-
nales, pour mettre au service de ce devoir de patriotisme et de
conscience toute l'énergie dont nous sommes capables et cet en-
thousiasme qu'on nous reproche et dont nous sommes fier, nous
ne méritons pas d'être voué aux gémonies et aux « oiscaux
criards. » Nous mépriserions tout à fait ces derniers, si, en ne
voulant atteindre que nous, ils n’arrivaient en même temps à re-
tarder la consécration publique et solennelle du génie de Frédé-
ric Van de Kerkhove.
*
* x
M. J. Van de Kerkhove vient de faire donation à l'état des
tableautins de son fils Fritz qui ont été exposés à Bruxelles, à
Anvers, etc. Cette collection se compose, à quelques-uns près
qui appartiennent à des particuliers, de cent paysages. M. Van
de Kerkhove y a joint une cinquantaine d'essais qui remontent à
la plus tendre enfance du pauvre Fritz. Cette partie de son
œuvre est du plus vif intérêt.
*
x x
Nous pouvons aflirmer que des sommes assez fortes ont été
offertes pour l'acquisition des œuvres de l'enfant de Bruges.
40,000 francs ont été présentés pour les tableaux de l'exposition
du Cercle; 80,000 francs ont été proposés pour l'acquisition de
tout ce que Fritz a délaissé.
Ur
x
Le Cercle artistique d'Anvers a ouvert l'exposition des œuvres
de l'enfant de Bruges. On y remarque les premiers essais de
Fritz lesquels viennent d'être rassemblés tels qu'ils ont été dé-
couverts un peu partout dans la maison du père. Cette collection
provoque parmi les artistes une légitime curiosité et un énorme
intérêt.
x x
La recette de l'exposition du Cercle artistique de Bruxelles
aura été une bonne fortune pour Bruges. M. J. Van de Kerk-
hove a remis cette somme (environ deux mille francs) au bourg-
mestre de la ville natale de Fritz. Une partie de la recette a été
attribuée par Mme Van de Kerkhove à la création de berceaux à
la crèche Marie-Henriette. Le produit de la vente des notices
SE 173 —
biographiques de Fritz, sera versé dans la Caisse des artistes
après la clôture des expositions qui suivront celle de Bruxelles(r).
*
x x
La lettre suivante vient d'être adressée à M. Van de Kerkhove.
Bruges, 11 mars.
Cher Monsieur,
Je vous remercie pour l'excellent accueil que vous m'avez fait
hier autant que pour la complaisance que vous avez mise à m'ai-
der dans mes investigations sur la vie et les œuvres de votre en-
fant regretté.
Je dois vous dire, cher Monsieur, que je suis resté longtemps
parmi les incrédules; je ne croyais pas du tout à la sincérité, à
l'authenticité des tableautins exposés à Anvers et à Bruxelles et
j'avais pour cela plus d’une raison ; j'ai même écrit dans ce sens
à un ami qui s'est fort occupé de cette affaire; je n'en suis pas
fâché, car je pense que les gens consciencieux trouveront que ce
que j'appelle ma conversion n'en a que plus de signification.
Ma visite chez vous autant que les informations que j'ai prises
ailleurs, m'ont entièrement convaincu. Je crois donc que Fritz a
peint et que tous les tableaux minuscules que vous avez exposés
au jugement du public, sont de lui, de lui seul.
J'ajoute que ceux qui doutent feraient bien d’aller vous voir.
On sort de chez vous émerveillé.
Il va sans dire, cher Monsieur, que je vous permets de faire de
cette lettre tel usage que bon vous semblera.
Veuillez agréer aussi l'assurance de mes sentiments dévoués.
EMILE VAN DEN BUSSCHE,
Archiviste de l'État,
Directeur de la Revue : La Flandre.
(:) En février 1876, nous avons versé de ce chef la somme de 210 francs
(frais déduits) dans la caisse des artistes. Ce versement a été constaté dans les
procès-verbaux, publiés par la commission directrice de la Caisse.
AD: TS:
— Lee
LA CHRONIQUE, 13 mars 1875.
FRITZ VAN DEKERKFOVE.
Tous les journalistes de Belgique qui ont quelque prétention
à la critique d'art ont publié leur opinion sur la « question »
Van de Kerkhove. Le Cercle artistique de Bruxelles à été le
champ clos des luttes les plus vives et les plus passionnées sur le
peintre phénomène. Si bien que M. Van de Kerkhove pêre s’est
cru obligé d'entrer « dans la danse » et d'écrire trois lettres sur
la question, une à la Meuse, deux à l'Écho du Parlement.
Les disputes ont porté sur ce point : l'enfant mort avant onze
ans a-t-il pu produire cette masse de tableaux, dont bon nombre
sont charmants? Les a:t-il faits lui-même, sans aide? Les incré-
dules étaient et sont encore plus nombreux que les croyants.
*
PE
Ce qui donne en quelque sorte raison aux incrédules, c'est
l'adresse extraordinaire de l'enfant, l'harmonie de ses effets, la
relation des tons entre eux et entre les éléments qui composent
les tableaux, l'unité de chacune des œuvres produites, qui
semblent véritablement être le résultat d’un esprit mûr et d’une
volonté extraordinaire.
Qu'est-ce que cela prouve?
Absolument rien contre le génie précoce, ou si vous voulez,
la faculté particulière que possédait l'enfant ; beaucoup contre les
facultés des peintres médiocres.
Le phénomène n'est pas contre nature, et je ne vois pas pour-
quoi on se regimbe tant contre celui-ci.
Pourquoi le jeune Fritz ne serait-il pas pour la Belgique, en
1862 (date de sa naissance), ce que Pic de la Mirandole a été
pour l'Italie en 1463?
L'incrédulité est une fort bonne chose; mais il ne faut cepen-
dant pas être incrédule au point de nier ce qu'on voit.
Or, on a vu au Cercle 160 tableaux du jeune peintre brugeois,
et il n'y a pas à nier qu'il avait un vrai talent, três-fin, très-prime-
sautier.
*
# *
— Bon! disent les incrédules, mais si ce n’est pas lui qui les
a faits!
— Si ce n'est lui, c'est donc un autre.
— Sans doute.
Te 175 —
— Quel autre? Pourquoi cet autre, à qui on dit depuis six
mois qu'il a un grand talent, ne se produit-il pas? Depuis la
mort de l'enfant, d’autres tableaux ayant le même caractère ont-
ils été produits ? ù
— Mais si c’est le père!
— Justement : ce n'est pas le père, puisqu'il affirme, publi-
quement, que c’est l'enfant.
— Dire n'est pas assez; on affirme ce qu’on veut.
*
* *
>
Voici mon avis ;
L'enfant a peint pendant trois ans. L’a-t-on vu peindre? Ou
bien a-t-il couvert de couleurs harmonieuses cinq ou six cents
panneaux dans le plus profond secret? Ou bien le père — ou tel
autre peintre — a-t-il eu la pensée, vers 1870, de peindre ces 500
tableaux, en se disant : — Quand Fritz sera mort, je dirai que
c'est lui qui a exécuté ces petites œuvres délicates, et j'aurai un
grand succès anonyme.
Tâchons de résoudre ces questions. A-t-on vu peindre l'enfant?
Le père aflirme sur l'honneur. On dit que ce n’est pas assez!
Bien.
Si ce n'est l'enfant, c'est le père, ou quelque autre. Ayant ce
talent-là, croyez-vous qu'un homme au monde soit capable de
travailler mystérieusement, dans l'intention d'exploiter plus tard
l'âge d'un enfant et sa mort?
Qu'oppose-t-on à cela? Rien — que l'incrédulité la plus tenace
et la moins réfléchie.
Je cherche la vérité, et je la trouve, sans répugnance aucune,
dans l’idée de phénomène. Le phénomène admis, tout s'explique.
J'ai dit la même chose dans mon article. Il ne s’agit pas ici d'un
miracle. entendons-nous bien : un phénomène est une sorte
d'exubérance des forces naturelles, une efflorescence de la pen-
sée, une puissance qui tout à coup se développe sans pour ainsi
dire avoir été cultivée. Il y a des exemples nombreux de phéno-
mènes quelconques. Fritz est le dernier venu, voilà tout.
*
x
— Oui, disent les peintres, mais la peinture est un art dont
la technique est plus difficile à acquérir que tout autre; on con-
çoit Pic de la Mirandole grand poëte à 10 ans, et Mondeux grand
calculateur à l’âge où l’on joue aux billes.
« Mais on ne conçoit pas un peintre de 10 ans, ayant tous les
— 176 —
procédés, toutes les délicatesses, toutes les roueries du métier,
comme s’il avait 30 ans. »
Les peintres, en cette affaire, me paraissent aussi peintre que
M. Josse était orfèvre.
L'incrédulité pure, la critique appliquée dans les cas ordinaires
ne signifient rien en cette question. Nous avons à faire à un cer-
veau pour ainsi dire d’une autre nature que le nôtre, en ce sens
que la puissance cérébrale s’y est développée sous l’action de la
chaleur et de l’humidité de la serre, éléments créés et factices.
x
x x
On a été aussi un peu trop loin dans l'enthousiasme, comme
on va maintenant trop loin dans la protestation.
Les petits tableaux de Fritz Van de Kerkhove sont charmants;
quelques uns, d’une délicatesse infinie, pourraient être signés
par un maître. Mais le grand nombre, en réalité, ne dépasse pas
une bonne moyenne.
Ce qui me frappe dans l’ensemble de ces œuvres, c’est leur ho-
mogénéité. ‘Il n’y en a pas deux qui se ressemblent réellement,
et toutes ont un ensemble de tons vraiment remarquables. Elles
sont venues à l’état de perfection harmonique : toutes ont l’as-
pect le plus doux et, si l’on peut dire cela d'un paysage, le plus
chaste.
Mais, si l’on plaçait à côté de ces œuvres délicieuses, de vrais
tableaux de peintres mûrs, de beaux Rousseau, un Troyon de
premier ordre, un Daubigny, un Boulanger, un Baron, un Clays,
un Hymans, un Bouvier, etc., etc., le pauvre Fritz verrait sa
gloire diminuer tout de suite et il reprendrait une place plus
modeste dans l'échelle des peintres. :
*
* x
Tel qu'est cet œuvre, il est déjà bien assez stupéfiant sans en
exagérer la beauté.
Pour moi, n'ayant entendu produire aucunes bonnes raisons
contre son authenticité, et ne connaissant point d'artiste qui se
fût donné la peine de créér ce petit monde-la, je crois l’affirma-
tion du père, parce que la supercherie serait trop odieuse, con-
struite sur un sentiment comme l'amour paternel.
Quand on m'’aura prouvé que les tableaux ne sont pas de l’en-
fant, je m'en prendrai au père et je lui ferait payer cher sa dé-
loyauté.
JACQUES.
P.8S. Dans sa derniêre lettre à l'Echo du Parlement, M. Van
de Kerkhove demande, supplie qu'on fasse une enquête, et une
enquête sérieuse, sur la réalité du travail de son fils. IL est
évident que les éléments de cette enquête ne manquent pas à
Bruges, et la question vaut la peine d’être élucidée.
Que deux incrédules et deux croyants se donnent donc la
mission de tirer au clair le phénomène ou la supercherie : il y a
là une question de dignité et de véracité qu'on ne peut réellement
pas laisser en suspens.
J.
x
x *
2° P.-S. — L'affaire se complique. M. Siret rentre dans l'arène
et noircit quelques feuillets de papier en faveur du jeune Van de
Kerkhove . Une première lettre à l'Echo de Bruxelles, d'un ton
de mauvaise humeur et d'un style peu académique; une seconde
lettre à l'Echo du Parlement du même M. Siret, mieux rédigée
et plus significative. Comme M. Van de Kerkhove père, M.
Siret conclut en demandant une enquête à faire à Bruges.
Troisième lettre, enfin, d’un abonné de l’Echo, qui se donne
une peine du diable pour débrouiller la question, et qui n'arrive
qu'à l'obscurcir.
Une enquête donc, pour l'amour de la vérité, et tout de suite!
M. Van de Kerkhove la demande, M. Siret la désire, M. Rous-
seau l’accepte, le public est haletant : tâchons que l'exposition des
tableaux de Fritz Van de Kerkhove ne soit pas le point de départ
d'une scie d'atelier.
PRÉCURSEUR, 15 mars 1875.
L'exposition publique des tableautins de Fritz Van de Kerk-
hove restera ouverte de 11 heures du matin jusqu’à 3 heures de
relevée jusque samedi prochain 19 du courant. Le prix d'entrée
est de 50 centimes, au bénéfice de la Caisse de retraite des ar-
tistes.
La foule continue à se porter à cette exhibition et les discus-
sions les plus vives s'engagent devant ces petits panneaux d'un
faire merveilleux. On est unanimement d'accord sur la science
qui s'y révèle, c'est précisement cette science approfondie des
12
— 178 —
procédés qui fait naître le plus d’incrédulité. Il est toutefois
acquis au débat que Fritz Van de Kerkhove étudiait les gravures
et les tableaux de maîtres qu'il avait fréquemment sous les yeux;
il peignait avec beaucoup d’ardeur, guidé par les conseils de son
père. A-t-il copié ce qu'il voyait, avait-il une aptitude naturelle
d’assimilation, ou bien trouvait-il en lui-même des ressources
qu'une expérience de vingt ans ne procure qu'à un petit nombre
d'élus, tels sont les questions que l'on se pose et que l'enquête
résoudrait peut-être. Cette enquête nous l'avons demandée et
aujourd’hui même un ami de la famille Van de Kerkhove nous
a apporté une liasse d’attestations revêtues des noms les plus
honorables et dont les signataires déclarent tous sur l'honneur
avoir vu peindre Fritz. Nous en reproduisons ci-après quelques
unes :
(Lettre de Mr E. Van den Bussche, insérée page 173.)
Je soussigné, ingénieur en chef des ponts et chaussées de la
Flandre Occidentale, déclare avoir été admis à visiter la collec-
tion de tableaux du jeune Fritz Van de Kerkhove, accompagné
de M. l'ingénieur principal Piens, et qu'à la suite de cette visite,
je puis exprimer la conviction que tous ces tableaux constituent
bien l'œuvre de l'enfant remarquable si prématurément enlevé à
ses parents, sans l'assistance d'aucune main ou intervention
étrangère.
Bruges, le 11 mars 1875. J. CRÉPIN.
Le soussigné déclare avec plaisir et sur l'honneur, qu'il a vu
peindre plusieurs fois le jeune Fritz Van de Kerkhove à ses petits
tableautins; il se rappelle, l'avoir vu un jour tripoter à ses mor-
ceaux de bois (comme on disait dans la maison), couché par terre
ou plutôt sur les planches, devant les tableaux qui se trouvent
dans l'atelier de son père. Ma femme, Madame Gruwé, peut en
témoigner aussi au besoin.
Bruges, le 18 février 1875.
A. GRUVWÉ,
Directeur du dépôt des invalides
à Bruges et ancien commissaire de
police en chef à Anvers.
Le soussigné déclare sur l'honneur que le jeune Fritz Van de
Kerkhove s’occupait de peinture à l'huile et peignait sur de
petits panneaux.
Ostende, 10 février 1875.
ALP. ROLON,
Armateur et banquier à Ostende,
de la maison Duclos et Ce.
L'État vient d'accepter la donation d'une centaine des tableau-
tins de Fritz Van de Kerkhove et d'une cinquantaine d'essais qui
remontent à sa plus tendre enfance.
FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 19 mars.
A « L'OPINION » D'ANVERS.
L'Opinion d'Anvers relève avec étonnement un passage de
notre dernier article sur l'œuvre du jeune Fritz Van de Kerkhove.
« Nous nous demandons comment, s'écrie-t-elle, nous avons pu
donner le droit à la Fédération Artistique de prétendre que nous
avons accusé les organisateurs de cette exhibition d’une fraude
quelconque. »
Notre surprise égale, si elle ne la dépasse, celle de notre con-
frère politique. Nous venons de relire attentivement notre arti-
cle, ainsi que le sien, et nous nous demandons comment nous
avons pu procurer à l'Opinion l'occasion de se gendarmer si fort.
Si le critique artistique de ce journal n'a pas mis formellement
en doute l'authenticité de l’œuvre phénoménal de l'Enfant de
Bruges, il n’en a pas moins laissé planer sur lui des soupçons à
peine voilés.
M. Rousseau, plus catégorique, nie franchement cette authen-
ticité, et nous ne lui en avons nullement fait un grief, non plus
qu'à l'Opinion, nous étant rangé, nous-mêmes dans le principe,
parmi les incrédules.
« Que l’on conteste l'authenticité des œuvres du jeune Van de
Kerkhove, seulement, avons-nous dit, la chose se comprend,
puisqu'un écrivain aussi honorable et aussi sérieux que M. Jean
Rousseau exprime publiquement des doutes. Mais qu'on en dénie
l'indéniable valeur, voilà ce que nous ne pouvons comprendre »
— 180 —-
Or, c'est ce qu'a fait, en termes très-nets, le critique de l'Opi-
nion. Après avoir dénoncé l'existence, à Paris, de certaines offi-
cines où l'on fabriquerait sur commande des Rousseau, des Diaz
ou des Corot de contrebande, il passe à l'examen de l’œuvre lui-
même. Nous citons : « Le jeune Van de Kerkhove a donc, à lui
seul, le mérite de cinq ou six vieux roués qui ont appris pendant
trente ans toutes les ficelles du métier et qui se sont voués, pen-
dant un laps de temps respectable à limitation d’une individua-
lité quelconque.
» Invention, nulle; étude de la nature, nulle: bosse de l’assi-
milation énorme, voilà le résultat de notre observation.
» Le jeune Van de Kerkhove, puisque nous admettons que les
panneaux exposés sous son nom sont de lui, était véritablement
un phénomène, mais ce n'était pas et n'eut jamais été un artiste.
Il fut devenu, avec l’âge, le plus fort fabricant de fausses esquis-
ses, nous ne dirons pas de faux tableaux, qui jamais ait exploité
l'Europe et les deux Amériques. »
I] faut avouer que l'Opinion a une singulière façon d'admettre
l'authenticité des œuvres de Fritz Van de Kerkhove, puisqu'il
ne lui reconnaît d'autre mérite que celle d'une contrefaçon, ob-
tenue seulement par les vieux roués, blanchis sous le harnais,
après trente ans de pratique.
La conclusion, si elle en est bien une, de ce journal, donnera
plus complètement encore la mesure de sa confiance dans l’au-
thenticité qu'il se défend d’avoir mise en doute.
» En résumé, si nous n'étions pas convaincu de la bonne foi
de M. Van de Kerkhove père, nous verrions dans cette exhibi-
tion le jeu d'un homme d'esprit qui s'amuse à mystifier le monde
artistique, comme jadis un agathopède, bien connu, mystifia le
monde savant par l'invention plaisante de la bibliothèque du
comte de Fortsas, à Binche, en Hainaut. »
Nous sommes tout prêt à accorder à l'Opinion les bénéfices
d'une naïveté, tellement candide, qu'elle a donné le change à tout
le monde, mais qu'elle nous permette de préférer à sa première
conclusion, celle bien autrement franche de son second article :
« En ne nous prononçant pas sur les questions de paternité » —
il ne s’agit plus, on le voit des premières concessions, — « nous
rendons toute justice au petit Van de Kerkhove, si les panneaux
exposés sont de lui, en même temps que nous évitons de les sur-
faire, s'ils ne sont pas de son fait. »
Non, cher confrère, en assimilant, le cas échéant, Fritz Van de
Kerkhove, aux fabricants de fausses esquisses, vous n'avez pas
—— 181 —
été juste. Telle qu'il est, l'œuvre exposé, reste toujours remar-
quable, et ce n'est pas seulement là notre opinion, peut être
moins compétente que la vôtre, mais celle de la grande majorité
des artistes, tant à Bruxelles qu’à Anvers.
Vous ne voyez nulle part, dites-vous, la note originale. Nous
chercherions inutilement à vous convaincre, mais pour nous elle
éclate partout, même dans les panneaux que vous considérez
comme d’insignifiants pastiches. Elle réside dans l’'homogénéité
même de cet œuvre, empreint d'un caractère mélancolique pres-
que poignant.
Nous n'avons jamais, il est vrai, connu Pic de la Mirandole,
mais nous avons pris la peine, bien avant qu'on parlât d'une
enquête, de faire cette enquête pour notre propre compte, et
comme tous ceux qui sont partis sceptiques pour Bruges, nous
en sommes revenus convaincu.
Il n'entre pas dans notre intention de prolonger une polémi-
que, sans utilité, comme sans issue et qui n'aboutirait qu’à aigrir
les bons rapports que nous tâchons de conserver avec nos con-
frères de la presse. Que chacun garde sa manière de voir, de la
discussion finira bien par jaillir la lumière. Il nous suflit des
attestations que nous avons recueillies jusqu’à présent, de celles
enregistrées dans le Journal des Beaux-Arts par M. Adolphe
Siret — un de nos adversaires politiques, peut-être, mais dont
on ne peut mettre en doute la probité, — pour maintenir nos
derniers articles dans leur intégrité, en concluant comme nous
l'avons fait la semaine dernière :
« Je suis peut-être fort ridicule, mais, dans mon âme et con-
science, je crois au prodige. Si je me trompais, ou plutôt si l'on
m'avait trompé, si j'étais la dupe d’une exécrable mystification,
qui aurait trouvé des complices parmi des personnes jouissant
jusqu'ici d'une inaltérable réputation de loyauté, ma présente
déclaration ne me causerait aucune gêne. Je n'ai jamais hésité à
reconnaître une erreur, n'ayant de répugnance que pour l'hypo-
crisie et pour le mensonge. Ce jour là, je me tournerais avec
indignation contre ceux qui auraient surpris ma religion et je
leur ferais une guerre impitoyable. Le temps établira de quel
côté est la vérité. Pour le moment, j'ai considéré comme mon
devoir d'exprimer librement ma manière de voir, et les considé-
rations qui m'ont amené à conversion complète. »
GUSTAVE LAGYE.
— 182 —
ECHO DU PARLEMEMT, 19 mars 1875.
La lettre suivante a été adressée à M. Ad. Siret :
Bruxelles, 17 mars 1875.
Monsieur le directeur du Journal des Beaux Arts.
On me communique le dernier numéro de votre publication.Il
y est parlé du directeur d’un grand journal de Bruxelles à qui
l'on aurait fourni certains renseignements au sujet de l’exposition
Van de Kerkhove. C'est évidemment à moi que l’on a voulu faire
allusion.
Permettez-moi donc de vous dire qu’en effet des personnes
honorables et dont je ne vois aucune raison de suspecter la sin-
cérité, m'ont apporté des renseignements et qu'il m'a été impos-
sible de n'en pas tenir compte.
Je dois ajouter que j'ai en ma possession un petit tableau ab-
solument identique à ceux qui ont été exposés au Cercle artis-
tique de Bruxelles.
Même « panneautin, » même encadrement, même facture, en
un mot identité absolue avec les « tableautins » du pauvre Fritz.
Et ce « panneautin, » acheté chez un marchand, porte la signa-
ture du père de Fritz, M. J. Van de Kerkhove (J.V. D.K.).
Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de ma considération la
plus distingée. LOUIS HYMANS.
Notre rédacteur en chef a reçu la communication suivante :
Mon cher ami,
Dans sa lettre récente à l’Echo du Parlement, M. Siret insistait
pour que, avant la continuation des débats, je fisse personnelle-
ment une enquête à Bruges.
Cette enquête a eu lieu hier avec le concours de plusieurs ar-
üstes qui sont : MM. Camille Van Camp et Henri Gosselin, ar-
tistes peintres, M. le statuaire Pickery, et M. Collinet, le sculp-
— 183 —
teur-archéologue, auteur de la publication franco-flamande des
Restes de notre art national; ces deux derniers habitent Bruges.
Parmi les certificats donnés à M. Siret pour témoigner qu'on
avait vu peindre le jeune Fritz, j'avais été surpris de ne rencon-
trer aucun nom d'artiste connu à Bruges, bien que M. Van de
Kerkhove, artiste lui-même, fût en relations avec tous. J’ai donc
cru devoir commencer tout d’abord l'enquête par les artistes bru-
geois.
MM. Pickery et Collinet, questionnés les premiers sur ce qu'ils
savaient du jeune Fritz, m'ont fait connaître le fait suivant :
Il y a deux ans, ils avaient fait partie tous deux du comité
d'organisation de l'exposition faite pour couvrir les frais du mo-
nument Breydel et De Koninck. Ils s'étaient rendus à cette occa-
sion chez M. Van de Kerkhove père qui s'était offert à mettre à
leur disposition quelques-uns de ses tableaux. M. Van de Kerk-
hove leur en avait laissé le choix et leur avait fait visiter toute
sa maison — qui est pleine de peintures — de la cave au gre-
nier. Nulle part ils n'avaient vu un panneau ni un crayonnage
du jeune Fritz, et, bien que leur visite se fût indéfiniment pro-
longée, il n'avait été fait devant eux aucune mention des ouvrages
de cet enfant. Ils avaient donc été plus surpris que personne en
apprenant un peu plus tard les prodiges qu'on lui attribuait.
Maintenant, et sans plus de commentaires, je vous adresse ci-
joint le procès-verbal de l'enquête.
Bien à vous,
J. ROUSSEAU.
Le 17 mars 1875, les soussignés se sont rendus chez les prin-
cipaux peintres de Bruges, savoir : M. Dobbelaere, peintre d’his-
toire, ancien lauréat de Rome, chevalier de l'Ordre de Léopold,
— M. Van Hollebeke, peintre d'histoire, — M. Leclercq, pein-
tre portraitiste, — M. Joostens, paysagiste, professeur à l’Aca-
démie, — M. Wallays, directeur de l'Académie des beaux arts
de Bruges, chevalier de l'Ordre de Léopold.
Ces messieurs, interrogés sur ce qu'ils savaient du jeune Fritz
Van de Kerkhove, ont fait successivement les déclarations sui-
vantes :
M. DOBBELAERE fait connaître que, du vivant du jeune Fritz,
il était en relations avec M. Van de Kerkhove. Il a été chargé
par lui de faire le portrait de madame Van de Kerkhove et a vu
—— 184 —
souvent l'enfant. Jamais il ne lui a vu en mains un crayon ni
un pinceau; jamais non plus devant lui il n'a été question des
dispositions de l'enfant, bien qu’un père et surtout un père ar-
tiste soit prompt, dit il, à remarquer ces choses à et soit plutôt
porté à en exagérer le mérite qu'à le diminuer. Averti des chefs-
d'œuvre qu'on attribuait à l'enfant après sa mort, M. Dobbelaere
a été très surpris. Sa surprise a redoublé en voyant ces ouvrages
où l’on ne trouve rien des tâtonnements habituels à l'enfance, ni
de ses progrès successifs, et où l’on voit le jeune Fritz arrivant
d'emblée à la maturité sans passer par aucune des transitions
ordinaires. M. Dobbelaere connaît, d'autre part, l'extrême habi-
lité du père comme peintre, et bien qu'il n'ait pas vu exécuter les
tableaux exposés, il ajoute que s’il était appelé à faire partie d’un
jury d'artistes, il n’hésiterait pas à déclarer, en son âme et con-
science, qu'il a l’intime conviction que les prétendus tableaux
du jeune Fritz sont l'œuvre de son père.
M. VAN HOLLEBEKE rapporte qu'il a reçu la visite de M.
Van de Kerkhove; ce dernier venait lui demander de certifier
qu'il avait vu peindre son fils. M Van Hollebeke n'a pu s'em-
pêcher de témoigner à M. Van de Kerkhove sa vive surprise de
cette demande à laquelle il n'eût pu répondre affirmativement
que par un mensonge. Il a ajouté :
— Quelle idée auriez-vous donc de moi si je vous obéissais?
Il déclare qu'il ne peut voir dans cette affaire qu’une mystifi-
cation, que les tableaux du jeune Fritz, qu'il a examinés à la
loupe, sont pour lui l'œuvre d’un vieux peintre, et qu'il a entendu
dire à l'Exposition du Cercle de Bruxelles où il s'était rencontré
avec M. Van de Kerkhove :
Ceci est bien plus fort que l'eau de Lourdes!
Et M. Van de Kerkhove lui ayant demandé ce qu'il pensait de
ce propos, 1l lui a répondu en riant :
— Mais c'est tout à fait mon avis.
M. LECLERC est en relations avec M. Van de Kerkhove. II
n’a jamais, du vivant de l'enfant, entendu parler à personne de
ses dispositions ni de ses peintures. Il a voulu d’ailleurs en avoir
le cœur net, et s’est enquis auprès de beaucoup des camarades
d'école de l'enfant. Aucun ne savait rien des ouvrages auxquels
leur petit compagnon se serait livré avec tant de passion et de
succès.
M. WALLAYS, directeur de l'académie de Bruges, déclare qu'il
est surpris qu'à Bruxelles on ait pu dire et croire que tout Bruges
était dans l'admiration de ce {prétendu phénomène, succédant à
“HAÜSAUOLLIA NISVOVN UP YJANABd!) ‘LSag °f avd auiaduf
7 Sn ho en Sur
— 185 —
celui de l'Æomme volant. Son avis est que, s’il en était ainsi,
on serait honteux d’être Brugeois, et il s’ecrie :
— On nous prend donc pour des Chinois!
Pour lui, toute cette histoire n'est qu’une « farce » monstrueuse.
Il dit avoir été fort surpris de trouver le nom d'un des mem-
bres de l’Académie de Bruges, M. Cloet, parmi ceux qui certi-
fiaient avoir vu peindre le jeune Fritz. M. Cloet, dit-il, est un
homme très timide qui a pu subir une pression. Il lui a demandé
comment il avait pu donner un pareil témoignage.
— J'ai vu un jour, lui a dit M. Cloet, le jeune Fritz qui bar-
bouillait un petit panneau.
— Mais avez-vous vu ce qu'était cette peinture?
M. Cloet a répondu : — Non, je ne l'ai pas vu.
M. JOOSTENS a recu de M. Van de Kerkhove père une lettre
par laquelle celui-ci sollicitait son témoignage en faveur du jeune
Fritz. M. Joostens lui a écrit pour lui faire remarquer qu'il lui
était impossible, malgré son estime et son affection pour lui, de
signer une pareille attestation. Je suis allé, lui dit-il, fort peu
chez vous, je ne sais rien de votre enfant, et en aucun cas je ne
pourrais signer ce que Je n'ai pas vu.
A la suite de ces visites, les soussignés se sont rendus ensemble
chez M. Van de Kerkhove père, qu'ils avaient fait prévenir de
leur arrivée dans le courant de la journée.
M. Van de Kerkhove leur a fait voir tout ce qui restait en sa
possession des tableaux attribués à l'enfant, dont le nombre est
encore considérable, — ainsi que ses cahiers de classe.
Les soussignés déclarent que cette inspection n'a fait que for-
üfier les doutes graves éveillés dans l'esprit de tous par les décla-
rations précédentes.
C'est ainsi qu'ils ont remarqué avec surprise que, parmi les
tableaux de M. Van de Kerkhove qui leur étaient montrés ne
figuraient ni paysages nimarines, bien que M. Van de Kerkhove
ait cultivé ces deux genres (1), notamment le dernier, et qu'il en
existe en divers endroits des spécimens qui sont identiques aux
œuvres attribués à son fils.
Les cahiers de classe du jeune Fritz semblent être ceux d'un
enfant de 8 à 10 ans, et les crayonnages qu'ils contiennent sont
informes comme le sont ceux de la plupart des enfants de cet âge.
Parmi les tableaux qui ont été montrés comme étant de lui,
(1) M. Van de Kerkhove a envoyé deux paysages à l'exposition De Koninck
et Breydel. (Note du procès-verbal.)
— 186 —
et dont plusieurs portent les dates de 1870 et 1871, beaucoup
poissaient aux doigts absolument comme des peintures qui
n'auraient qu'un mois ou même huit Jours de date.
M. Van de Kerkhove a déclaré, il est vrai, que son fils peignait
souvent avec de l'huile de lampe, qui est d’une extrême lenteur à
sécher. Mais comme on le priait de désigner spécialement les
tableaux faits avec ce liquide, il a répondu qu'il ne lui en restait
plus.
Les soussignés doivent être d'autant plus frappés de la circon-
stance qu'ils viennent de relever, que d’autres panneaux déjà
exposés portent en revanche un émail qui, de l'avis de plusieurs
peintres en renom, parmi lesquels on citera MM. De Winne et
De Schampheleer, ne peut se présenter sur la peinture qu’au bout
de six, sept, et parfois quinze années,
N.B. M. le statuaire Pickery assistait à toutes les vérifications
ci-dessus relatés et pourra certifier, à son tour, l'entière exacti-
tude de tout ce’qui précède.
Bruxelles, le 18 mars 1875.
Ont signé : CAMILLE VAN CAMP.
HENRI GOSSELIN.
É: COLLINET.
J. ROUSSEAU.
Un honorable négociant mis en cause dans cette affaire de la
façon la plus inconvenante par M. Siret dans le Journal des
Beaux-Arts, à adressé à ce Journal une protestation des plus
énergiques dont il nous a donné connaisance.
ECHO DU PARLEMENT, 20 mars.
AFFAIRE VAN DE KERKHOVE.
La lettre suivante nous est adressée de Louvain :
Monsieur le Rédacteur,
Je reçois votre lettre du 17 de ce mois. Je viens de l’expédier
à M. Van de Kerkhove, qui sera sans doute à même d'y répondre.
— 187 —
Je comprends difficilement qu’on puisse tirer un renseigne-
ment utile du fait que vous voulez bien me citer. En effet, en
supposant ou plutôt en admettant, pour un moment, l'insinua-
tion que les panneautins du Cercle auraient été faits par le père,
peut-on croire que celui-ci aurait été assez maladroit pour jeter
dans le commerce une arme terrible contre lui? Ensuite, Mon-
sieur le rédacteur, qui donc aurait interdit à M. Van de Kerkhove
le droit de faire des paysages, fussent-ils identiques à ceux de son
fils? Enfin, écartant toute idée d’apposition ultérieure et mé-
chante d’une fausse signature, je dois faire remarquer que le Jet
l’F ont entre eux une bien grande similitude : une petite barre
seule les différencie dans l'écriture ordinaire.
Personne au monde, Monsieur le rédacteur, dans cette affaire,
ne cherche la lumière plus avidement que moi. Je ne la trouve
pas encore dans le renseignement que vous voulez bien me
donner.
Ce que j'ai dit dans mon journal est la reproduction exacte
d’un passage de lettre due à un magistrat de Bruxelles qui ne me
cite ni le nom du grand journal, ni celui de l’auteur des bruits
injurieux pour la loyauté de la maison Van de Kerkhove.
Certes, l'opinion publique a le droit de s’éclairer et il me
semble que je l'y aide de toutes mes forces; mais je trouve qu'on
apporte à l'examen de cette curieuse révélation plus de passion
que d'ordre. C’est fâcheux à tous égards, car le public finira par
se fatiguer de tant de tapage et de si peu de résultats. Il eût fallu
une enquête sérieuse, travaillant sûrement en secret et venant
apporter au grand jour un verdict définitif.
Je vous remercie, Monsieur le rédacteur, de l’obligeance que
vous avez mise à me communiquer le détail qui fait l'objet de
votre lettre et je vous prie d'agréer l'assurance de ma considéra-
tion la plus distinguée.
AD. SIRET.
18 mars 1875.
Ce matin nous avons reçu la visite de M. J. Van de Kerkhove.
Commençons par déclarer qu'il s'est reconnu l'auteur du petit
tableau que nous avons entre les mains et qui porte sa signature.
Il nous a montré en même temps une lettre de M. le ministre
de l'intérieur qui accepte dans les termes les plus flatteurs la do-
nation qu'il a faite au Musée.
M. Van de Kerkhove n'a pu nous dire si la commission du
Musée avait été appelée à donner son avis à ce sujet.
C'est là pourtant le point essentiel.
— 188 —
M. Van de Kerkhove nous a dit en revanche qu'il répondrait
in extenso et d'une façon péremptoire aux allégations contenues
dans le procès-verbal que nous avons publié.
Il va sans dire que nos colonnes lui sont ouvertes comme à
tout ce qui peut contribuer à éclaircir une question qui présente
un très-vif intérêt pour les artistes.
LA CHRONIQUE, 20 mars.
ÇA SE CORSE.
Tout le monde demandait une enquête; nous en avons
enfin une.
Mais quelle enquête!
M. J. Rousseau, rédacteur de l’'Echo du Parlement et M. C.
Van Camp, peintre, se. sont transportés à Bruges pour faire la
lumière sur la « question Van de Kerkhove ». A Bruges, ils se
sont adjoint M. H. Gosselin, peintre, et M. Collinet, sculpteur-
archéologue. -
Ces messieurs se sont rendus chez MM. Dobbelaere, Van
Hollebecke, Leclercq, Joostens, peintres, et Wallays, directeur
de l’Académie de Bruges, qui leur ont attesté, avec une unani-
mité touchante, en termes affirmatifs plus ou moins sérieux, que
Fritz Van de Kerkhove et son talent de paysagiste étaient une
bonne plaisanterie; pour M. Wallays, c'est même une « farce »
monstrueuse.
Tous du même avis, tous! M. Rousseau, incrédule, accom-
pagné de M. Van Camp, lincrédule, n’a trouvé à Bruges que des
incrédules affirmant que le public a été trompé.
*
* +
Ceci est assez grave.
Je demanderai seulement comment il se fait qu'aucune des per-
sonnes qui ont confiance dans l'affirmation contraire de M. Van
de Kerkhove père, n'ait été prévenue qu’une enquête allait être
faite. M. Siret ne paraît pas au procès-verbal. Moi, qui ai publié
plusieurs articles optimistes sur la question qu’on voulait élucider,
Je n'ai rien vu de la mission que se donnaient ces messieurs
J'avais cru, jusqu’aujourd’hui, qu'une enquête était une recher-
— 189 —
che de la vérité faite contradictoirement entre personnes d'un
avis différent, et que, pour qu'elle eût une véritable valeur, il
fallait connaître l'opinion d'hommes conseillés par des sentiments
dissemblables.
Il paraît que nous avons changé tout cela aujourd’hui, et
qu'une enquête vraiment moderne doit se faire par des experts
appartenant au même « parti. »
Remarquez que je ne dis pas « parti pris. »
se
x x
Aussi, quel effet produit la lecture du rapport envoyé par
MM. Rousseau, Van Camp, Gosselin et Collinet à l’'Echo du
Parlement? La forme et le fond sont d'accord pour qu'il en ré-
sulte une impression excessivement désagréable. Si j'étais parmi
les incrédules, ce rapport me donnerait des doutes sur mes
opinions. Il y a là un mauvais vouloir évident, des exagérations
extrêmement maladroites; et cela est tellement vrai, qu'après
avoir lu l'enquête, on s'écrie : — Mais s'il faut en croire ces
messieurs, le jeune Fritz Van de Kerkhove n'a jamais peint.
Encore un peu, et le pauvre enfant n'aurait jamais existé!
*
+ +
Bien plus, M. Van de Kerkhove père aurait lui-même presque
avoué quil a mystifié le public.
En effet, comment comprendre autrement la déclaration
suivante ?
M. Van Hoilebeke rapporte qu'il a recu la visite de M. Van
de Kerkhove; ce dernier venait lui demander de certifier qu'il
avait vu peindre son fils. M. Van Hollebeke n'a pu s'empêcher
de témoigner à M. Van de Kerkhove sa vive surprise de cette
demande à laquelle il n'eût pu répondre aflirmativement que par
un mensonge. Il a ajouté :
— Quelle idée auriez vous donc de moi si je vous obéissais ?
Il déclare qu'il ne peut voir dans cette affaire qu'une my stifi-
cation, que les tableaux du jeune Fritz qu'il a examinés à loupe,
sont pour lui l'œuvre d'un vieux peintre, et qu’il a entendu dire
à l'exposition du Cercle de Bruxelles où il s'était rencontré avec
M. Van de Kerkhove :
— Ceci est bien plus fort que l'eau de Lourdes!
Et M. Van de Kerkhove lui ayant demandé ce qu'il pensait
de ce propos, il lui a répondu en riant :
— Mais c'est tout à fait mon avis.
Que répond M. Van de Kerkhove à ce gai propos? S'est-il
donc incliné en se frappant la poitrine et en pleurant un med
culpä bien senti? C'est cela qu’il serait bon de savoir.
Est-ce que les artistes qui ont fait l'enquête, et qui sont tous
du même avis, doivent être crus sur parole plutôt que M. Van
de Kerkhove père, M. Siret et les autres « témoignants, » qui se
sont déjà occupés de cette affaire ?
A
x x
M. Dobbelaere dit, d’après le rapport, que « jamais il n’a vu
un crayon où un pinceau aux mains de l'enfant. »
Voilà un étrange enfant? Mais je n'ai jamais vu moi non plus
un crayon ou un pinceau aux mains de Millet ou de Clays; est-
ce que c’est l’à un'argument contre l'authenticité des peintures de
de Clays et de Millet?
Si M. Dobbelaere n'a jamais vu peindre le jeune Van de Kerk-
hove, que vient-il faire en cette enquête.
Le père du jeune artiste ne lui a jamais parlé des travaux de
son fils. Conclusion : c'est le père qui a tout fait et le public est
berné!
Autre expert qui nie tout :
M. Leclercq est en relations avec M. Van de Kerkhove. Il n’a
jamais, du vivant de l'enfant, entendu parler personne de ses
dispositions ni de ses peintures. Il a voulu d’ailleurs en avoir le
cœur net, et s’est enquis auprès de beaucoup des camarades
d'école de l'enfant. Aucun ne savait rien des ouvrages auxquels
leur petit compagnon se serait livré avec tant de passion et de
succès.
Un autre a été « sollicité » par M. Van de Kerchove « de déli-
vrer un témoignage en faveur du jeune Fritz. » Et M. Joostens,
à qui s'adresse cette sollicitation, répond qu'il lui est impossible
de signer une pareille attestation, malgré son estime et son affec-
tion pour le père du peintre prodige.
N'est-ce pas là une chose bien étonnante? M. Van de Kerkhove
s'adressant à un ami, sans avoir la certitude que cet ami répon-
dra en faveur de son fils, — et M. Van de Kerkhove lui demande
une « faveur » contraire à la réalité des faits!
*
x *
L'impression que laisse la lecture de ce rapport est défavorable
non seulement aù jeune peintre, en ce sens qu'on nie presque
— 191 Sn
qu'il ait peint, mais aux rapporteurs, qui n'ont pas fait leurs re-
cherches comme elles devaient être faites, c'est-à-dire contradic-
toirement avec des artistes ou des critiques dont l'opinion était
différente de la leur.
*
* +
Après la publication de ce rapport, je ne vois plus, pour ma
part, qu'un moyen de résoudre ce problème mystérieux.
C’est un procès!
Si M. Van de Kerkhove a été sincère et loyal, il ne peut pas,
me semble-t-il, laisser ainsi douter de sa loyauté et de sa sincé-
rité. Tromper le public, organiser une supercherie aussi auda-
cieuse, c'est dépasser de beaucoup les bornes de la plaisanterie.
Dire aussi à un homme qu'il en impose, que ses affirmations
sont fausses, en présence de l'importance de la question qu’on
discute, c'est un outrage. Il faut que M. Van de Kerkhove prouve
sa loyauté. S'il laisse passer le rapport de MM. Rousseau, Van
Camp, etc. sans se défendre avec la plus grande énergie, je n’ai
pas besoin de dire quelles qualifications il aura méritées.
JACQUES.
EENDRAGT, 21 mars 1875.
Après Bruxelles c'est au tour d'Anvers de posséder temporai-
rement dans ses murailles les œuvres de Frédéric Van de Kerk-
hove. Ainsi donc, après les feuilles aux tendances gauloises qui
se publient à Bruxelles, c'est au tour des feuilles franco-anver-
soises d'essayer de dénigrer le génie de l'enfant.
On a contesté l'honnêteté du père et quand celle-ci a été
démontrée on a osé contester le talent de Fritz. Nous sommes
convaincus quant à nous que la premiêre impression de la cri-
tique est la meilleure et c'est celle qui s'approche le plus de la
vérité : c'est l'admiration. Mais pourquoi les feuilles franco-
belges se montrent-elles si moqueuses, en voulant nier la lu-
mière du soleil, tandis qu’elle brille clairement aux yeux des
amis comme aux yeux des ennemis? Pourquoi achévent-elles
leur œuvre de dénigrement par leur petitesse d'esprit? Parceque
avec un Sulzberger, avec un Rousseau et avec leurs imitateurs
Anversois, ils ne peuvent admettre que ce soit encore un Fla-
mand qui fasse parler de lui; parceque, tout ce qui est de l’art
flamand ou s'y rapporte de quelque manière que ce soit, est une
ce. nr 192 ——
épine dans l'œil de ceux pour lesquels le soleil de la civilisation
s'est levé dans le Midi.
Et voilà pourquoi les belges wallonisés sont fâchés. Comme
si la vérité, agréable où non, ne devait point être dite!
(Traduit du flamand).
EcHO DU PARLEMENT, 21 mars 1875.
Monsieur le rédacteur,
Permettez-moi de continuer à relever les contradictions aux-
quelles semble se plaire M. Siret.
Il se plaint qu’on apporte trop de « passion » dans l'instruc-
tion de l'affaire Van de Kerkhove. — Mais où trouver plus de
passion que que chez ce digne commissaire d'arrondissement
académicien qui est: allé jusqu’à prêter à l'Académie, à propos
de son phénomène, des extases, des enthousiasmes, et des grands
mots que ses collègues ont dû désavouer et lui laisser pour
compte ?
Il ne veut pas de tapage. Mais qui en a fait plus que lui?
Il faudrait, dit-il, une enquête sérieuse, travaillant sûrement
en SECRET. Et pourquoi ce travail de taupe? Cette demande du
secret est d'autant plus curieuse que M. Siret, dans une lettre
précédente, dénonçait des enquêtes secrètes qui s'étaient, disait-
il, faites à Bruges (il aurait bien dû dire par qui, par parenthèse).
Quant à une enquête sérieuse, ce nom ne pourrait être donné
qu'à une enquête de gens compétents, c'est-à-dire d'artistes.
M. Rousseau l'a demandée; tout le monde la réclame avec lui;
quand viendra-t-elle? Et pourquoi M. Siret s'est-il tant pressé
de signaler à grand bruit le phénomène brugeois avant de l'avoir
faite, cette enquête sérieuse ?
Il comprend, dit-il, difficillement qu'on puisse tirer un ren-
seignement du fait si curieux que vous lui avez cité, ce « pan-
neautin » qui est entre vos mains, qui est signé de M. Van de
Kerkhove père et qui est identique de couleur, de procédé et
d’habileté avec ceux qu'on a signés : Fritz. Voilà un aplomb plus
phénoménal que tous les prétendus Fritz. N'est-ce pas M. Siret
qui disait naguère qu'il n'y avait rien de commun entre les
genres et la manière de peindre du père et du fils? Il en con-
cluait que le premier était étranger aux œuvres du second. Pour-
quoi ne veut-il pas maintenant que nous tirions du fait contraire
une conclusion contraire ?
ES De ; na
eh do time em Dig nt ft mm et
Ce 193 —
Qui donc, demande M. Siret, aurait interdit à M. Van de
Kerkhove père, le droit de faire des paysages, fussent-ils iden-
tiques à ceux de son fils?
Qui? — M. Siret lui-même, qui écrivait dans le Journal des
Beaux-Arts du 28 février que M. Van de Kerkhove père n'avait
jamais su peindre un arbre ou une pierre, et qui le présentait
comme un peintre de « gueux et de malandrins » exclusivement.
Le plus piquant, du reste, en ceci, c'est M. Siret, donnant à
entendre que votre « panneautin » n'est probablement pas de
M. Van de Kerkhove père, chicanant sur la signature, la barre
de l’Z, etc., et M. Van de Kerkhove lui-même venant avouer son
« panneautin. »
Je me demande quand M. Siret sera au bout de ses contradic-
tions et je commence à avoir peur qu'il ne me donne beaucoup
d'ouvrage.
Quoiqu'il en soit, nous avons maintenant un commencement
d'enquête, celle dont le procès-verbal a paru avant-hier dans
votre Journal. Elle est certifiée par une série de noms connus
et honorables. On commence à y voir paraître des artistes, et
leurs déclarations, diamétralement contraires aux appréciations
de M. Siret, sont d’une netteté singulière. Il faudra bien qu’on
y réponde par des témoignages et des noms d'une valeur au
moins équivalente. L'ABONNÉ DU 3 MARS.
Un correspondant qui se dit bien informé nous écrit que le
gouvernement n’a pas à consulter la commission administrative
du Musée au sujet des tableaux qu’il admet au Musée moderne.
S'il en est ainsi, il n’y a pas lieu de s'en féliciter. — Consulte-
t-on au moins l'inspecteur des beaux-arts? Il paraît que non.
Donc on ne consulte personne. Avec un pareil système, le Mu-
seé est bien livré.
PRÉCURSEUR, 20 mars 1875.
La légende du petit Fritz, de Bruges, prend une tournure
assez piteuse Les résultats de l'enquête dont nous avons parlé
hier, suffiront à ceux qui n'éprouvent pas à tout prix le besoin
du merveilleux. Ils sont déjà de trop pour les personnes com-
pétentes de Bruges. « On nous prend donc pour des Chinois, »
13
s'écrie le directeur de l’Académie de cette ville. — « C'est plus
fort que l'eau de Lourdes » répète M. Van Hollebeke, peintre
d'histoire. Et, de fait, le cas de l'enfant phénoménal de Bruges
semblait devoir donner dans le pays flamand un rival à la
stygmatisée du pays wallon, à Louise Lateau. S'il faut un
miracle, il est plus simple d'admettre la parfaite bonne foi du
père que les aptitudes extraordinaires de l'enfant, aptitudes qui
auraient dû se révéler lorsqu'il était encore au berceau, puisque
divers tableautins accusent, par leur état actuel, une existence
de plusieurs années.
On dira bien qu'il est assez étonnant que ce père Van de
Kerkhove, étant artiste lui même, n'ait découvert qu'après la
mort du petit Fritz le talent de cet enfant prodige. Nous aimons
mieux croire à un excès de modestie qui fait que l’on doute
facilement de son propre mérite et de celui de ceux qui vous
tiennent de près. M. Van de Kerkhove pourra, d’ailleurs, alléguer
en faveur de sa bonne foi, qu'il n’a découvert les chefs-d'œuvre
de son fils que lorsque l'autorité de M. Siret, directeur du
Journal des Beaux-Arts, de St-Nicolas, a jeté la lumière dans
son esprit. C'est, en effet, ce dernier qui s'est particulièrement
donné toutes les peines pour révéler au monde la trop courte
existence de l'enfant prodige, et il doit plus que personne
ressentir le côté désagréable de l'enquête à laquelle ont procédé
les artistes bruxellois.
L'origine miraculeuse des tableautins écartée, il reste les
tableautins eux-mêmes. Quelle en est la valeur artistique? Ce
sont des imitations, faites avec un grand savoir faire. Nous avons
eu sous les yeux des imitations de ce genre parfaitement réussies
venant de Paris, où l’on peut dire qu'il en existe des fabriques.
Ceux qui se livrent à ce genre de productions sont d’habiles
praticiens, non des artistes. La valeur de ces œuvres se ressent
naturellement de leur origine et n'est pas considérable, La
légende du petit Fritz fût-elle vraie, la curiosité, la rareté du
fait pourrait pour les amateurs d'excentricités, ajouter quelque
chose à la valeur ordinaire de ces imitations, mais ce serait tout.
Un commandant d'artillerie française dressant l'inventaire des
magasins confiés à sa garde, trouva en moins un vieux canon
depuis longtemps hors d'usage. Ne sachant comment expliquer
la disparition de cet objet, il écrit bravement dans la colonne
Observations : « Mangé par les rats » Le ministre de la guerre
dont l'attention tomba, probablement par hasard, sur cette
singulière explication, s'arrêta d’abord stupéfait, puis il prit
la plume et ajouta « approuvé pour la rareté du fait. »
us 193 ss
LA CHRONIQUE, 21 mars.
Nous recevons de M. Rousseau la lettre suivante :
Bruxelles, 20 mars 1875.
« Monsieur,
» Vous demandez pourquoi je n'ai pas fait l'enquête de
Bruges avec des artistes ou des critiques d'une opinion diffé-
rente de la mienne.
» Je vous ferai remarquer que je n’avais à faire ce voyage avec
personne. M. Siret ne réclamait à Bruges que ma présence per-
sonnelle. Si j'ai emmené avec moi quelques artistes, dont deux
n'avaient pas même vu l'exposition Fritz, c'est uniquement pour
avoir des témoins des faits que j'aurais à relater et dont ils ont
accepté avec moi l'entière responsabilité.
» Mon confrère, M. Charles Buls, qui a fait une enquête de
son côté, a-t-il emmené avec lui des confrères d’une opinion
différente de la sienne? Le lui avez-vous demandé?
» Je vous demanderai aussi comment j'aurais pu deviner d’a-
vance que je ne trouverais à Bruges que des incrédules au phé-
nomène Fritz. Expliquez-moi ma prescience. J'ai pris en bloc
les artistes brugeois de quelque notoriété parce que chose fort
extraordinaire — on n'invoquait pas dans cette affaire le témoi-
gnage d’un seul artiste local. Tous se sont trouvés du même
avis. S'entendaient-ils? C’est ce que M. Van de Kerkhove aura
à prouver.
» Du reste, nos opinions ici importent peu. Les faits relatés
sont-ils vrais ou faux? Tout est là.
» Quant au procès dont vous parlez, je l’attends avec une en-
tière quiétude.
» Recevez, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
» J. Rousseau. »
Nous ne savons si M. Buls a fait une enquête; il ne l'a pas
publiée.
M. Rousseau avait évidemment le droit de faire une enquête
personnelle. Il avouera cependant que nous avions de notre
côté le droit de trouver cette enquête incomplète. Du moment
qu'il l'a publiait, elle appartenait à la discussion publique.
Ce que nous désirons, comme tous les esprits sincères, c'est
que la lumière se fasse sur cette question, qui menace de s'éter-
niser.
M. Van de Kerkhove père annonce une réponse à l'enquête
de M. Rousseau. Nous attendons qu’elle ait paru pour tâcher
de débrouiller la question, par pur esprit de vérité et sans aucun
intérêt personnel.
LE GUIDE DU BAIGNEUR, 21 et 28 mars 1875.
L'ENFANT DE BRUGES.
Nous avons aussi quelques mots à placer dans cette affaire,
qui occupera bientôt l'univers entier, après avoir mis en ébulli-
tion toutes les fortes têtes de Belgique, de Franceet de Navarre,
et suscité une nuée de critiques plus ou moins influents : Aris-
tarques et Zoïles, sortant Dieu sait d'où, armés de leurs bonnes
plumes de Tolède, et qui viennent s’escrimer sur la tombe d'un
pauvre petit.
Notons d'abord que nous vivons en plein XIXe siècle, siècle
de lumière et de progrès; siècle des chemins de fer, des câbles
transatlantiques et des tunnels sous-marins; siècle où l'on est
disposé à tout croire, plutôt qu’à tout nier; siècle où l'on fait
lire dans nos écoles les biographies des enfants célèbres, authen-
tiques ou non, depuis Pic de la Mirandole jusqu'à Mondeux,
de Mozart à Victor-Hugo.
Or, il se fait qu'un jour de l'an dernier, il meurt à Bruges,
dans un âge très-peu avancé — dix ans et quelques mois — le
fils d'une très-honnête famille de bons bourgeois, dont le chef
est quelque peu peintre. Cet enfant était aimé de tous, on lui
fait des funérailles peu ordinaires, et,...…. c'est fini, chacun
rentre chez soi.
Pardon, quelques mois après ce décès, un ami, en visite dans
la maison, apprend que le petit Fritz — c'est ainsi que s'appelait
l'enfant — que le petit Fritz, disons-nous, s'est souvent occupé
à faire des façons de paysages sur des panneaux ou plutôt sur
des planchettes informes. L'ami,, M. Siret, directeur du Journal
des Beaux-Arts, se fait exhiber les tableaux (!) du petit bar-
bouilleur et, au grand étonnement de M. Van de Kerkhove,
père de Fritz, le dit M. Siret trouve dans l’ensemble de ces
« tableautins. » quelque chose que personne n'y avait jamais vu,
c'est-à-dire une œuvre digne de passer à l’admiration des races
futures.
En un chn d'œil, les bibelots sont descendus du grenier, on
les remue à la pelle, et notre directeur du Journal des Beaux-
Arts, enthousiasmé, part pour St-Nicolas, où il se mit à écrire,
prestissimo, une biographie remplie d’éloges extraordinaires pour
les productions artistiques du petit Brugeois. Bref, dans un ar-
ticle plein de lyrisme, il déclare les « tableautins » en question,
des chefs-d'œuvre sans pareils, tout au moins à comparer aux
Diaz, aux Corot, etc:
Sur cela, grand bruit dans le Landernau artiste. Les uns
croient, les autres nient; beaucoup se moquent de M. Siret.
Enfin, les «tableautins » sont exposés à Bruxelles, et il se trouve
que le dit M. Siret a avancé la vérité en ceci : c'est que l’ensem-
ble des « tableautins » est réellement une œuvre hors ligne et
inimitable en bien de ses parties.
Mais... sont-ils de Fritz, ces « panneautins?»
A ce propos s'engage dans toutes nos feuilles belges, depuis
L'Écho des Ardennes, de Marche, jusqu'au journal de Furnes,
une polémique qui n'est pas près de finir.
Le plus grand nombre dit : Non! c'est impossible! Fritz Van
de Kerckhove, âgé de dix à onze ans, n’a pu faire ces petits ta-
bleaux ; tout au moins il n’a pu les faire seul.
Nous en sommes là.
C’est toute l’histoire de l’enfant de Bruges. — D'où il faut con-
clure que ce qui a pu être possible aux siècles passés, ne l'est
plus aujourd'hui, au XIX*, siècle de lumière, etc.
Nous ne pouvons pas avoir des enfants célèbres!!
D'abord, nous ne croyions pas non plus, et nous ne man-
quions pas de motifs pour être incrédule; mais, depuis, tant de
preuves nous ont été fournies, constatant la parfaite authenticité
de ces tableaux minuscules, que nous ne pouvons plus douter.
Pour aujourd’hui, nous nous contenterons de la déclaration
suivante :
Oui! le petit Van de Kerckhove a peint, et les œuvres expo-
sées à Bruxelles et à Anvers sont de lui.
Nous ajoutons encore que les critiques qui, depuis trois mois,
noircissent de leur encre toutes les feuilles bruxelloises, seront de
notre avis, dès qu'ils se seront donné la peine de venir voir à
Bruges, et qu'ils auront eu le courage de faire l'enquête que les
— 198 —
amis de la vérité demandent à cor et à cri. Mais une enquête
sérieuse, s'entend, et non pas une simple information, faite avec
l'aide de telle ou telle catégorie de personnes, à l'exclusion de
toutes autres. Car, quoi qu'on en dise, parfois les loups se man-
gent entre eux.
Notre premier article a produit quelque sensation, ce qui nous
flatte singulièrement; mais les appréciations ont été bien. di-
verses. Beaucoup ont trouvé cet article juste; d’autres le dé-
clarent drôle, bizarre, bien osé, et plein de toupet pour une
plume qui n’est pas celle d’un peintre. Le plus grand nombre le
dit trop affirmatif en présence de tant de dénégations, de haus-
sements d'épaules et de sourires d'incrédulité.
Drôle, bizarre! — Est-ce que tout n'est pas drôle et bizarre
depuis le père Van de Kerkhove qui ne s'aperçoit pas que son
fils fait des chefs-d'œuvre, jusqu'aux artistes qui nient tout.….,
parce qu’ils n'ont rien vu et n'ont jamais entendu parler de
l'enfant, en tant que petit prodige?
Bien osé, plein de toupet pour une plume qui n’est pas celle
d'un peintre! — En effet, c'est un toupet bien étrange que celui
d’un écrivain qui ose écrire ce qu’il pense et signer ce qu'il écrit.
Cela n’est pas donné à tout le monde. De quoi nous mélons-
nous ? nous n'avons jamais tenu un pinceau! C’est aussi un peu
pour ce motif que nous avons laissé de côté notre appréciation
sur la valeur artistique des œuvres de Fritz Van de Kerckhove,
cela n'étant pas de notre compétence, nous l’avouons. Mais,
faut-il être peintre pour juger si une chose est ou n'est point, si
un enfant a peint ou n’a pas peint? C'est là, ce nous semble,
quelque chose de tout-à-fait matériel, que peut constater le pre-
mier venu. Et, après tout, les peintres, « hommes du métier »,
ne se trompent-ils jamais? Combien de tableaux ne voit-on pas
produire tous les jours, accompagnés d’attestations les plus ho-
norables, et qui (les tableaux) ne sont cependant pas authen-
tiques. Nous citerions vingt exemples pour un.
Revenons à nos moutons, pardon, à nos « panneautins ».
La déclaration que nous avons faite, et que d’aucuns ont
trouvé beaucoup trop positive, est le résultat d'une conviction.
Cette conviction nous appartient, mais nous ne l’imposons pas
aux autres.
Nous, non plus, n’avons jamais vu peindre Fritz, et n'avons
entendu dire, de son vivant, qu'il peignît. (Ceux qui affirment
avoir lu de nous une attestation contraire sont des naïfs
ou des imposteurs, car nulle part nous n'avons déclaré et encore
moins écrit avoir vu peindre l'enfant.) Mais, placé entre la pa-
role d'honneur du père qui affirme et les dénégations de ceux
qui nient — parce qu'ils n’ont rien vu ni entendu, lorsque l'en-
fant était en vie, — nous croyons le père.
Concluons :
Les « panneautins » existent, ils sont là; on les a exposés à
Bruxelles, à Anvers, et on les exposera ailleurs. Tout le monde
les a vus.
Le père Van de Kerckhove déclare sur l'honneur, et au besoin
sous serment, qu'ils sont de son fils. D'autre part, beaucoup de
personnes — n'importe lesquelles — nient le fait, et cela, pour
le motif qu’elles n'ont jamais vu peindre l'enfant, et parce que, du
vivant de ce dernier,on ne leur a jamais montré ces «tableautins »
comme étant de lui.
De qui sont-ils donc? — On nous répond : « du père lui-
même ou de quelque autre artiste (il faut que cela soit, car ils
ne se sont pas faits tout seuls) ».
Retorquons l'argument ci-dessus, et demandons si quelqu'un
a jamais vu travailler le père à ces « tableautins », ou si quel-
qu'un les a jamais vu produire comme étant du père ou de quel-
qu'un d'autre? Nous voilà sur le véritable terrain; car il serait
vraiment trop facile à dire : « Fritz n'y est pour rien, à preuve
que je ne l'ai jamais vu peindre; mais le père y est pour tout, je
le déclare, quoique je ne l’aie jamais vu peindre non plus ».
O saine logique!
Quant à nous, lorsqu'on nous prouvera que le père (ou n'im-
porte qui) a travaillé aux « panneautins » et qu'on l'y a vu tra-
vailler, alors, nous nous inclinerons, et nous avouerons franche-
ment qu'avec bien d’autres, nous avons été mystifiés, et que le
père Van de Kerckhove est un mauvais farceur.
EMILE V.
PRÉCURSEUR, 22 mars 1875
Nous recevons une lettre du secrétaire de la section artistique
du Willems-Fonds à Bruges, qui nous annonce que cette Société
va ouvrir une contre-enquête sur la question Van de Kerkhove
et que les résultats de cette enquête seront publiés dans le
Halletoren.
= 200: —
ECHO DU PARLEMENT, 24 mars.
Bruges, le 22 mars 1874.
Monsieur le Rédacteur en chef,
Je commence par vous remercier de l'excellent accueil que
vous avez bien voulu me faire dans vos bureaux. Vous m'avez
montré un petit tableau que, dans l'Echo du Parlement en date
du 19, vous qualifiez d’ « absolument identique à ceux qui ont
été exposés au Cercle des arts à Bruxelles. Même panneautin,
méme encadrement, même facture, en un mot identité absolue
avec les tableaux du pauvre Fritz (ceci est méchant). Et ce
panneautin porte la signature du père de Fritz (J. V. D. K)»{1).
Voilà donc cette pièce de conviction, cette preuve matérielle,
qui, au dire de certains individus (2), dont on m'a communiqué
la correspondance, devait faire rentrer le cher enfant dans l'obs-
curité d’où il n'aurait jamais dû sortir. C'était la plus audacieuse
my stification qui se fut jamais vue. Le jour approchait où la
turpitude serait punie, jour ou les impostures seraient dévoilées,
le bruit courant que des preuves matérielles de superchertie
seraient découvertes. C’est vous, monsieur, qui aviez ces preuves
en mains.
Vous devez être père de famille, monsieur, j'ai vu à votre
physionomie que je vous faisais de la peine et que vous alliez
m'exécuter à contre-cœur. Je vous remercie de ces bons sen-
timents.
L’instrument de l'exécution se trouvait enfermé dans un tiroir
de votre bureau; vous pressez le ressort; que vois-je? Est ce un
Fritz que l'on me montre? Est-ce seulement un paysage? Non,
ce n’est ni l’un ni l’autre, c'est un vrai J. V.°b. K., père de‘Fritz,
c'est une marine! et un naufrage encore! Serait-ce le naufrage
de l'enquête?
Ce panneautin, monsieur, cette preuve matérielle de mon
imposture, ce petit tableau est de moi, je ne l'ai jamais nié, il a
été acheté chez un de mes amis, M. Vandycke, artiste peintre
(1) Nous n'avons pas été seuls à constater l'identité de la «marine» de
M. Van de Kerkhove père avec les «paysages » attribués à Fritz. Le même
jugement a été porté par tous les artistes à qui nous avons montré ce «pan-
neautin, » à commencer par M. De Winne, au talent et à la compétence duquel
M. Van de Kerkhove rend lui-même, un peu plus loin, un légitime hommage.
(2) Pourquoi M. Van de Kerkhove ne les nomme-t-il pas?
ee 01
et antiquaire, précisément un des artistes dont je possède une
attestation où il est dit qu’i/ a vu travailler Fritz aux panneau
tins exposés à Bruxelles, et qu'il possède un Fritz (pas la marine)
avec bonheur. Sauf le bois (je crois qu'il est peint sur chêne) il
n'y a aucune ressemblance avec ceux de mon fils. Il y a peut-
être aussi de l’habileté; mais parce que mon enfant était habile,
je ne crois pas qu'il y ait là un péché mortel pour moi à l'être.
J'ai fait de ces marines pendant quelques semaines, j'en ai ici
et 1l en existe encore ailleurs ; il ne fallait pas pour cela boule-
verser toute la ville de Bruges pour en trouver une, et le tout
est signé de mon nom. Il y a même des tableautins de Fritz sur
lesquels j'ai signe Fritz et J. V. D. K. parce que les figures sont
de moi. J'ai eu l'honneur, monsieur, de vous en montrer un où
j'avais peint deux pendus. Et, en définitive, je ne vois pas pour-
quoi il me serait défendu de peindre des maisons, voire même
des paysages, fussent ils identiques (ce qui me ferait bien plaisir),
parce que mon fils en a peint. C'est tout bonnement ridicule.
Si M. Rousseau et C£ n'ont pas vu tout cela, ce n’est pas de ma
faute; il a, il est vrai, regardé longuement et avec plaisir un
tableau de moi, représentant les bains de Dieppe et étoffé avec
des groupes de fraiches baigneuses. Je dois lui rendre cette
justice qu'il a fort peu regardé les tableaux de Fritz.
Passons si vous le voulez bien, à l'enquête de ce que vous
appelez l'Afaire Van de Kerkhove. Le mot Affaire est une
injure gratuite, permettez-moi, monsieur, de vous le faire remar-
quer en passant, je vous la pardonne.
La première chose qui frappe les personnes raisonnables,
impartiales et honnêtes, c'est l'insigne mauvaise foi avec laquelle
cette soi-disant enquête a été faite, et la honteuse participation,
de quelques artistes de Bruges, grincheux et jaloux, qui se sont
empressés de se jeter sur la tombe du Pauvre Fritz (comme
vous l’appelez par dérision, monsieur) (1), afin d’arracher à la
ville de Bruges une gloire qui pouvait s'ajouter à tant d’autres.
M. Rousseau, juge et partie, secrétaire ou président de la
commission royale des monuments, choisit et désigne lui-même
et à son gré les experts. Je ne veux pas employer l’indigne mot
de pression employé contre moi et qui pourrait être déféré aux
tribunaux.
M. Rousseau et les siens ont vu se fortifier les doutes graves
éveillés dans leur esprit, etc., etc... Donc, malgré toutes les
(1) Le mot est de M. Siret,
202
attestations de personnes notables et au moins aussi honorables
que ces messieurs, ils me soupçonnent, avec ces mêmes per-
sonnes pour complices, de supercherie, de mystification, etc.,
etc.; dès lors je n'ai aucun ménagement à garder envers eux.
J'ai déjà répondu quant à mes paysages et marines, j'ajoute que
tout cela est ici; mais ces messieurs, paraît-il, n'ont pas d’yeux
pour voir.
« Beaucoup de tableaux de 1870 et 1871 poissent aux doigts,
dit l'enquête, absolument comme des peintures qui n'auraient
qu'un mois ou huit jours de date. »
Je le crois bien! En vue de l'honneur d’une visite de M. Rous-
seau, je leur avais fait la toilette en les frottant avec un peu
d'huile bouillie, pour que l’on pût bien se rendre compte de la
manière de procéder de l'enfant. Que M. Rousseau me dise s’il
est possible que la couleur poisse sans laisser de traces aux
doigts. On a également parlé de l'émail des empâtements, note
caractéristique d'une peinture ancienne. Cet émail s'obtient
facilement : frottez les tableaux de temps en temps avec de l'huile
bouillie à très petite dose et vernissez au blanc d'œuf et au
sucre (1). Ceci est puéril. Vous citez MM. De Winne et De Scham-
pheleer, ce sont de grands artistes, pour le talent desquels j'ai
le plus grand respect, mettez-vous donc d'accord avec eux et
avec... votre poisse (2), M. Rousseau, puisque ces messieurs
donnent une date de 15 ans à quelques-uns des tableautins.
Quant à ceux où l'enfant a employé de l'huile de lampe, vous
pouvez en voir à Anvers planche n° 9 Là où il y en avait, la
couleur s'est enlevée en les nettoyant.
M Rousseau a été injurieux pour mon honneur dans ce que
J'appellerai son réquisitoire. Passons aux autres.
M. Dobbelaere, aujourd'hui peintre sur verre et vitrier, n'a pas
été chargé de faire le portrait de Mme Van de Kerkhove, je Jui
ai permis de le faire pour éteindre une ancienne dette; je lui ai
rendu en outre de grands services.
M. Dobbelaere prétend qu'il ne savait pas à cette époque que
l'enfant peignait et ne lui avait jamais vu ni crayon ni brosse en
mains. Je n'en suis pas étonné!
Fritz est né en 1863. Le portrait est peint en 1868 (on peut le
constater ici) FRITZ AVAIT DONC ALORS CINQ ANS!
Colossal!
(:) Et servez chaud!
(2) Cela n'est pas difficile. Il résulterait seulement de cette double déclara-
tion qu'il se faisait des Fritz avant que Fritz sût peindre, qu'il s'en ferait
encore depuis que Fritz ne peint plus.
— 203 —
M. Van Hollebeke a déclaré à Bruxelles, au Cercle des Arts,
en présence de personnes que malheureusement je ne connaissais
pas (1) (et pouvais-je m'attendre à tant de duplicité) qu'il avait
vu peintre Fritz aux petits tableautins exposés, il les tâtait à la
loupe. Ceci je l’affirme sur l'honneur et au besoin je l’affirmerai
sous serment. Il m'a répondu, quand je lui ai demandé de con-
stater par écrit ce qu'il avait déclaré au Cercle, que, faisant des
chemins de croix et des vierges pour les églises... que... qu'il,
etc. Il barbottait; je me suis borné à hausser les épaules en
entendant cet individu, qui infirme aujourd’hui sa parole d’autre-
fois. Je l'ai laissé à sa conscience et à ses saint Joseph. Le public
jugera entre nous deux.
M. Leclerq. Je l'estime beaucoup; mais que vient faire ici, je
vous le demande, le souvenir des enfants avec lesquels Fritz était
peu ou point lié! En quoi cela vient-il fortifier l'enquête (2)?
M. Wallays, directeur de l'académie de Bruges. Je ne le con-
nais point. Sa déclaration me paraît peu concluante. Farce
monstrueuse! Ce serait grave si ce n’était ridicule. M. Wallays
aura un jour à s'expliquer si ces mots ont été dits comme plai-
santerie déplacée ou insinuation malveillante. Ce monsieur qui
n'a jamais mis le pied chez moi ferait mieux de repasser ses
tableaux. Passons.
M. Joostens. Brave garçon. Je croyais avoir compris, étant
avec lui à l'exposition de Gand, qu'il m'avait dit avoir vu peindre
Fritz. Je me suis trompé, il a bien fait de ne rien signer, je ne
l'estime que davantage.
M. Cloet. Il a signé une déclaration catégorique et vraie. Z/
a vu peindre Fritz à ses panneautins. On le déclare un homme
três-timide, M. Wallays son ancien chef, se rend chez lui et de
cette visite, il résulte une atténuation de sa déclaration première.
J'aurai encore le courage de ne pas prononcer le mot : pression.
MM. Pickery et Collinet. Le premier peut avoir du talent
comme sculpteur et est l'associé de M. Collinet pour les mou-
lures des restes de notre ancien art national; ils s’en acquittent
fort bien, dit-on, et encombrent de leurs plâtres et autres che-
minées du Franc toutes les académies; ni l’un ni l’autre n'ont
connu Fritz. Ils sont venus une fois chez moi, je pense; c'était
pour me demander une partie de mon cabinet pour leur expo-
(1) Ceci en effet est malheureux.
(2) Mais M. Siret ne disait-il pas que Fritz aliait à l’école, les poches bour-
rées de petits panneaux qu'il montrait à ses camarades ?
sition au profit de Breydel et de Conink. Ils sont absolument
inaptes à juger un tableau : ils moulent, voilà tout.
On m'apprend que M. Pickery n’a pas voulu signer le procès-
verbal, si c'est vrai tant mieux pour lui. Du reste, il a eu raison,
il ne comprend pas un mot de français... Je ne connais pas les
deux autres messieurs dont s'était fait accompagner M. Rousseau.
Je n'ai entendu que des exclamations de leur part : superbe!
admirable! sublime! J’ai vu aussi M. Rousseau leur expliquer
la poisse. Encore un peu il leur apprenait à se servir du chiffon
ou de la loque, pour faire des arbres à la Fritz; mais il paraît
que ce sont deux peintres de portraits. Je les laisse à leurs
réflexions.
Je me résume. En face de cette enquête incroyable et j'ajouterai
scandaleuse qui a indigné tous les gens impartiaux, en présence
de la masse d’attestations de la ville, je suis en droit d’exiger
une enquête sérieuse contradictoire; j'espère que cela se fera
sous peu. Si enfin cette justice m'était refusée, me trouvant
accusé de supercherie, de pression etc., etc., il ne me resterait
plus que de m'adresser aux tribunaux.
Veuillez agréer, Monsieur le rédacteur, l'assurance de ma
considération distinguée. J. VAN DE KERKHOVE.
P. S. Comme contraste et complément à cette écœurante
affaire, je crois pouvoir joindre à la présente une lettre que je
viens de recevoir d’un des artistes les plus distingués de la célèbre
manufacture de Sèvres.
Au moment de fermer cette lettre déjà bien longue, je reçois
la pièce ci-incluse. Veuillez avoir l'obligeance de l'insérer égale-
ment dans votre estimable journal. C’est le bouquet!
« Le soussigné déclare que samedi 13 de ce mois, ma femme
se trouvant seule à la maison, deux messieurs, M. Pickery,
sculpteur (1), avec une autre personne inconnue se sont présentés
dans mon établissement et se sont fait servir de la bière. Ces
messieurs, fort polis, ont commencé à adresser à ma femme
une foule de questions sur Fritz Van de Kerkhove dont les
parents restent dans le voisinage. Entre autres questions, ils
demandaient si nous n'avions pas de tableau de Fritz, s’il
(1) Plus haut, M. Pickery aurait refusé de signer l'enquête. Ici il cherche
à suborner des témoins, Il serait donc à la fois pour et contre M. Van de
Kerkhove.
— 205 —
s'occupait de peinture, s’il est vrai qu’il fût très-borné, etc., etc.,
tout cela d’un ton insinuant et plein de politesse. Ma femme
a répondu qu’elle connaissait M. Van de Kerkhove, mais que
nous n’étions pas assez familiers pour fréquenter la maison, que
par conséquent elle n'avait pas de tableaux du petit Fritz,
qu’elle connaissait ce petit garçon pour son intelligence et que
sous le rapport de la peinture elle ne se rappelait qu'une chose,
c'est que son fils qui jouait quelquefois avec lui, lui a fait part
que l'enfant quittait souvent le jeu tout d'un coup en disant :
Je rentre chez moi, je vais aller travailler près de papa. Mon
fils ayant demandé au commencement ce que c'était que ce
travail, l'enfant a répondu : Je vais aller peindre. Mon fils le
conduisait quelquefois à l'école, et souvent Fritz le plantait là,
à moitié chemin, disant : Je ne me sens pas bien, je vais aller
peindre près de papa.
Je certifie sur mon honneur dont personne n’a Jamais douté
ni pu douter que tout ceci est l’exacte vérité. J'ajoute que ma
femme s'est plainte que ces Messieurs, par leurs insinuations
pour obtenir des déclarations contraires au regretté Fritz, l'ont
mise à une véritable torture. La pauvre femme en est toute trou-
blée.
Sans peur et sans crainte.
J COURTOIS,
quai Long, n° 49, à Bruges.
Chevalier de l'ordre de Léopold, décoré de la croix commémorative, membre
de la Société centrale, combattant et blessé de 1830, pensionné de l'Etat,
Je livre cette pièce aux réflexions des honnêtes gens, je n'ai
plus le courage de qualifier, ce que ces messieurs appellent leur
enquête, iln' y a qu'un seul mot qui me vient, c’est le mot
IGNOBLE! ! Le deuxième personnage, me dit-on, est M. Collinet.
Voici la lettre qui m'est adressée de Sèvres :
Sèvres, le 16 mars 1875.
Ministère
DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE,
DES CULTES
ET DES BEAUX-ARTS.
Manufacture nationale
DE PORCELAINE.
Monsieur,
Je vois avec peine dans les différents journaux que vous m'en-
voyez, la relation de la polémique que vous êtes obligé de soute-
— 206 —
nir à propos de l'exposition des peintures de votre cher enfant.
Il me semble cependant qu'il n’est pas un homme de bonne foi
qui puisse mettre en doute la vérité de votre assertion; l'en-
semble de l'œuvre — au moins par les panneaux que j'ai eus en-
tre les mains — parle assez haut, et je dirai même qu’en met-
tant de côté la question d’habileté, de métier, qui ne prouve
rien qu'une très grande adresse de main, il n’y a qu’un enfant
qui ait pu faire ces charmantes petites peintures : le sentiment
exquis que l’on y admire, la fraîcheur de l'expression, pour
ainsi dire, sont bien le propre d'une nature vraiment jeune, vi-
vement impressionnée et qui traduisait ses sensations au moyen
de la couleur sans se préoccuper des règles et des exigences de
l'art. Il y a dans certains panneaux — au moins à mon avis —
des audaces et des naïvetés charmantes que pas un peintre —
ayant eu six mois d'atelier — n'aurait osé tenter ou n’eût laissé
subsister si elles s'étaient produites sous son pinceau. Notre
regretté ami Henri Regnault, qui a été élevé ici, dans la manu-
facture, avait lui aussi cette habileté prodigieuse qui ignore les
difficultés du métier, et plus d’un de nos vieux peintres con-
servent encore des croquis ou des esquisses qu'il faisait à l’âge de
12 ans et qui sont vraiment surprenantes, surtout par l'extrême
habileté qu'elles dénotent. II lui arrivait souvent, paraît-il, de
commencer un cheval par les pieds; votre Fritz, j'en suis sûr,
devait, lui aussi, avoir des façons de procéder analogues.
Quiqu'il en soit, il est triste de voir des sots et des envieux
s'attaquer à la gloire d’un enfant et surtout d’un enfant mort;
c'est une honte et une bêtise de leur part, d'autant plus qu’en
supposant qu'il y ait eu supercherie, on ne comprendrait guère
au profit de qui, et que, du reste, il faut être profondément
abandonné de sens moral pour supposer qu'un père puisse spé-
culer, pour ainsi dire, sur la tombe de son enfant.
J'espère néanmoins que ces attaques sont rares et très isolées
et que le sentiment général doit être celui de l'admiration,
comme ici où ce sont des gens du métier qui ont vu les pan-
neaux que vous m’aviez envoyés et où pas un n'a songé à mettre
en doute la vérité de mon assertion.
Je vous enverrai un cliché aussitôt que le Magasin aura publié
le portrait — que l’on retouchera suivant vos indications.
J'attends toujours les épreuves des paysages et vous les enver-
rai aussitôt que je les aurai.
Je fais travailler pour vous en ce moment et j'espère vous
faire bientôt l'envoi d’une douzaine d’assiettes à dessert d’un
dessin et d’une exécution admirables — et d’autres objets
aussi (1).
Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes meilleurs sen-
timents et mes cordiales salutations.
Votre tout dévoué,
EDOUARD GARNIER.
Avant de donner la parole à notre collaborateur M. Jean Rous-
seau, nous avons une petite réponse à faire à M. Van de Kerck-
hove pour le compte du journal.
Nous n'avons jamais écrit que « nous avions en mains les
preuves matérielles d’une supercherie ».
Nous avons dit que des doutes avaient été provoqués dans
notre esprit par des personnes honorables dont nous n'avions
aucune raison de suspecter la sincérité.
Nous avons communiqué verbalement ces renseignements à
M. Van de Kerckhove qui, à notre grande surprise, n’y répond
pas et n'en fait pas même mention.
I] a fallu quatre jours à M. Van de Kerckhove pour construire,
tant bien que mal, l'échafaudage de sa défense. Je ne demande
que quelques minutes pour lui montrer combien les morceaux
en tiennent mal.
Et d'abord il oublie, en m’accusant, de montrer l'intérêt que
j'ai à cette affaire,
Il ne réussit pas mieux à se mettre d'accord avec ses défen-
seurs, MM. Siret et Lagye. qui, eux, veulent bien reconnaître
ma sincérité et mon honorabilité.
Les honorables artistes qu'il prend à partie sauront bien se
défendre eux-mêmes, si tant est que ces gens d'honneur et de ta-
lent aient besoin de se défendre.
On voudrait insinuer qu'ils ont cédé à une pression. Il fau-
drait pour cela commencer par établir qu'ils ont fait autre chose
que répéter simplement ce qu'ils avaient vu et entendu.
Pour moi, je ne perdrai pas mon temps à relever la série d'in-
ventions, d'insinuations et d’injures par lesquelles M. Van de
Kerckhove s'évertue à écarter leurs témoignages.
(1) Les trois alinéas ici reproduits sont barrés dans la lettre. Les a-t-on ju-
gés peu intéressants ? Ils ne le sont peut-être que trop.
— 208 —
La plupart de ses affirmations ne m'étonnent, à vrai dire, que
par leur extrême étourderie :
Celle, par exemple, qui consiste, à affirmer que c'est moi qui
ai « expliqué la poisse » à mes compagnons de voyage alors que
— je dois l'avouer modestement — ce sont eux qui me l'ont fait
remarquer.
Ou à dire que M. Pickery n'a pas voulu signer, ce qui est
faux.
Ou à prétendre que ce statuaire ne sait pas un mot de français,
ce qui ne l'empêche pas de causer avec ceux qui, comme moi,
ne savent pas un mot de flamand.
Je ne m'arrêterai pas davantage à relever les appréciations de
l'artiste étranger qui vient étourdiment se fourrer dans ce débat,
tout en étant hors de portée d'y rien contrôler, et qui tâche de
défendre ainsi, comme il peut, l'édition de ses assiettes.
Mais j'admire avec une véritable curiosité le changement d'at-
titude de M. Van de Kerkhove. Jusqu'ici il était tout miel, me
parlant de mon « talent » de mon « esprit » et, dans une lettre
privée, me proposant de faire une enquête « en mangeant] la
soupe » et, chez lui, m'offrant de son Champagne. Aujourd’hui
que cette enquête (sans Champagne) tourne contre lui, il vire
de bord et le voilà passé aux provocations et aux insultes.
Ah! si les prévenus pouvaient répondre de la sorte au parquet
par des avanies et des cartels! Comme leur position se simplifie-
rait et se bonifierait!
Mais toutes les colères du monde ne sauraient entraver une
instruction. Et devant cette excès de témérité — qui passe vrai-
ment la mesure — je me bornerai à compléter la nôtre par deux
derniers témoignages plus écrasants que tous les autres, et que
je n'avais réservés jusqu'ici qu'afin de laisser à M. Van de Kerk-
hove le temps de venir à récipiscence.
M. Van de Wiele, négociant honorablement connu à Anvers
et parrain de l'enfant, est venu, dès le commencement de cette
affaire, dans les bureaux de ce journal. Il a déclaré qu'il ne vou-
lait pas être complice, par son silence, d’une supercherie qui
pourrait mener M. Van de Kerkhove plus loin qu'il ne vou-
drait. Il est inouï, disait-il, qu’on présente comme un artiste de
génie un pauvre enfant, simple d'esprit, qui n'avait jamais peint,
qui savait à peine écrire, qui, l’année même de sa mort, m'en-
voyait une lettre de souhaits qu’on avait écrite au crayon et dont
il s'était borné à repasser les mots à l'encre.
M. Victor Van Hove, le peintre des Orphelines, qu'on a osé
citer dans cette affaire comme ayant vu peindre l'enfant, mais
dont on n’a eu garde de publier le témoignage {bien qu'il eût dû
être publié le premier, puisque cet artiste est, depuis des années,
l'ami intime de M. Van de Kerkhove), M. Van Hove a déploré
devant moi et l'un de mes amis ce qu'il appelait la folie de
M. Van de Kerkhove, qui, disait-il, poussé par une vanité pa-
ternelle mal entendue, voulait créer une réputation d'artiste de
génie à ce pauvre enfant, bien qu’il n’eût jamais rien fait, bien
qu'il fût incapable de rien faire. — On me persécute, nous a dit
M. Van Hove, pour que je témoigne que je l'ai vu peindre. J’ai
pitié de la situation où s’est mis M. Van de Kerkhove; il est
loin d’être un malhonnête homme; ce n'est qu’un homme égaré ;
mais je ne puis cependant pas me déshonorer pour le sauver!
Dirai-je que j'ai vu le petit Fritz remplir avec de la terre de
Sienne — comme l'eût fait le premier enfant venu — des con-
tours tracés par son père? Est-ce cela qu’on appelle peindre ?
Toutes ses peintures pourtant n'ont jamais été au delà.
Je m'arrête, et puisque M. Van de Kerkhove demande une en-
quête décisive, je reviens encore sur la proposition que j'ai faite
il y a deux mois déjà, et que j'ai reproduite à chacun de mes ar-
ticles sur cette triste affaire. Il ne peut y avoir de décisive, je le
répète, qu'une enquête d'artistes. Eux seuls peuvent trancher
cette irritante question d'authenticité où les personnes les plus
honorables et les plus intelligentes, mais étrangères au métier,
peuvent si aisément prendre le change et ne verront jamais que
du feu. J'insiste donc, et je métonne que M. Van de Kerkhove
garde sur ce point un silence obstiné; alors qu'il a pour lui —- à
en croire M. Siret — l'unanimité des artistes comme du public.
Qu'on tire au sort, dans la liste de nos paysagistes, dix artistes
qui auront à examiner les peintures attribuées à l'enfant, à con-
stater leur émail ou leur humidité, à les comparer à celles du
père, et que ces arbitres — devant lesquels, pour ma part, je m'in-
cline d'avance — prononcent en dernier ressort et mettent fin à
ce débat pitoyable.
J. ROUSSEAU.
LE DROIT, 24 mars 1875.
L'affaire Van de Kerkhove devient palpitante d'intérêt pour
tous ceux qui vivent de la vie de l’art; nous continuerons donc
de nous en occuper. 14
ALORS
Maintenant que l'authenticité des tableaux se trouve contestée,
on semble vouloir en amoindrir la valeur.
Nous maintenons nos appréciations.
L'auteur, quel qu’il soit, est un peintre de talent, un maître.
Si c’est un enfant, il est merveilleux.
Nous pouvons nous tromper, sans doute; mais jusqu'à ce que
l'on ait fourni des preuves que nous nous trompons, nous per-
sistons à penser que Fritz était un enfant merveilleux. L'espèce
d'enquête de l'Echo du Parlement, loin de les ébranler, raffer-
mit nos convictions.
M. Rousseau, qui a dressé cette enquête, s'est rendu à Bruges
avec la pensée que les tableaux attribués à Fritz ne sont pas de
lui et l’espoir d’en obtenir la preuve.
De semblables dispositions sont défavorables à la découverte
de la vérité. Rarement la déesse se révèle à ceux qui la recher-
chent avec légèreté, sans se garer contre les entraînements aux-
quels tous sont sujets.
M. Rousseau s'est adressé aux principaux peintres de Bruges
pour se renseigner.
Ce n'est pas naturel.
Il eut été plus rationnel que ces principaux peintres se fus-
sent adressés à M. Rousseau pour lui fournir des renseigne-
ments.
En effet, leur dignité se trouve compromise.
Si Fritz est l’auteur des tableaux, c'est à eux qu'il appartient
d’abord de le reconnaître, d’acclamer cette heureuse vérité. S'il
ne l’est pas, ils sont tenus avant tout de dénoncer l’imposture,
de dévoiler la supercherie. Ce qui ne leur est pas permis, c’est
de rester indifférents, de s'abstenir.
De deux choses l’une : ou ces messieurs ont prévenu la com-
mission du cercle artistique que les tableaux exposés dans le
local de cette société ne leur semblaient pas authentiques, ce
dont M. Rousseau a pu avoir connaissance, et alors l'enquête se
comprend, a sa raison d'être; ou bien ils n’ont pas averti la com-
mission et dans ce cas leur conduite est d'autant plus blâmable
qu'interrogés par M. Rousseau et ses amis, ils affirment mainte-
nant avec la plus grande énergie que Fritz n’a jamais peint.
Si Messieurs Dobbelaere, peintre d'histoire, ancien lauréat
de Rome, chevalier de l’ordre de Léopold, — Van Hollebeke,
peintre d'histoire, — Leclercq, peintre portraitiste, — Joostens,
paysagiste, professeur à l'académie de Bruges, — Wallays, divec-
teur de cette académie, chevalier de l’ordre de Léopold, tous
— 211 ——
habitants de Bruges, ont, comme l’attestent MM. Rousseau,
Van Camp, Gosselin, Collinet et Pickery, la conviction que les
tableaux exposés au Cercle artistique de Bruxelles et signés Fritz
Van de Kerkhove ne sont pas de lui, comment ont-ils attendu
pour se prononcer qu'on allât à Bruges les interroger, plus de
quinze jours après la fermeture de cette exposition?
Poser la question, c'est la résoudre.
MM. Dobbelaere, Van Hollebeke, Leclercq, Joostens, Wal-
lays, n'ont pas de conviction.
Leurs actes démentent leurs paroles.
Ces actes les condamnent.
Et leurs paroles aussi :
M. Wallays s'écrie que s'il avait admiré Fritz, il serait hon-
teux d'être Brugeois; il mériterait, dit-il, d'être pris pour Ch:i-
nois, s’il croyait à cette « farce monstrueuse. »
Quelle passion dans ce langage, quelles marques d’égarement!
La férocité de M. le directeur de l'Académie de Bruges nous
éclaire, elle raffermit nos convictions.
Il ne convient pas de revenir sur ces convictions, l'affaire
étant entrée dans une phase nouvelle, devant être prochaine-
ment éclaircie par la constatation des faits.
Le gouvernement, à qui l'offre des tableaux est faite, se trouve
obligé de produire la lumière.
Espérons qu'il y parviendra.
La direction des Beaux-Arts fera bien, pour ne pas s'égarer,
d'écouter aussi peu que possible les gens passionnés, incrédules,
de parti-pris, qui disent : « Ceci est bien plus fort que l'eau de
Lourdes! »
La première chose à faire, c'est d'interroger avec bienveillance
M. Van de Kerkhove et les personnes sur le témoignage des-
quelles il s'appuie
La deuxième et dernière, de demander l'avis de l’administra-
tion communale, des autorités de Bruges, principalement en ce
qui concerne la valeur morale des gens interrogés.
Somme toute, il suffit d'aider M. Van de Kerkhove à établir
la vérité.
Le gouvernement, on le sait, avait accepté l'offre des tableaux
faite par M. Van de Kerkhove. Nous apprenons que M. Van de
Kerkhove laisse le gouvernement libre de ne pas donner suite à
son acceptation.
1212,
Cela n'est pas plus concluant que l'enquête.
Pour établir la vérité, il faut la rechercher avec soin, sans
parti-pris.
Si M. Van de Kerkhove est un imposteur, une enquête faite
solennellement et avec impartialité démontrera son imposture ;
l'enquête de M. Rousseau ne démontre rien; en opérant une
pression sur l'opinion publique et sur l'entourage de M. Van de
Kerkhove, elle rend difficile sinon impossible la constatation
de la vérité; cette constatation ne peut plus s’obtenir qu'en dé-
truisant, à force de bienveillance, les effets de cette pression,
particulièrement sur M. Van de Kerkhove et son entourage.
L'Echo du Parlement a tout embrouillé.
*
* *
Le numéro de ce jour de ce journal contient l'explication de
M. Van de Kerkhove et la réponse de M. Rousseau. L'explica-
tion n’est pas claire et la réponse pas concluante.
M. Van de Kerkhove espérait avoir un entretien amical avec
M. Rousseau. Forcé de changer de ton par l'attitude de celui-ci,
il se trouble et perd la possession de ses moyens? Ce n'est pas
étonnant.
Le débat, dit M. Rousseau, est devenu pitoyable. C'est aussi
notre avis. Mais à qui la faute? A M. Rousseau. Pour le termi-
ner, il suffit d'établir si Fritz a peint ou s’il n’a pas peint. C'est
un fait à vérifier, voilà tout.
Pour le vérifier, il faut des natures droites plutôt que des ex-
perts. L'enquête doit être formée d'artistes et de gens éclairés.
L'ECHO DU PARLEMENT, 25 mars.
«
Quand nous avons ouvert nos colonnes à cette polémique
c'était en vue d'éclaircir une question d'art, fort digne assuré-
ment d’une controverse entre écrivains sérieux et surtout entre
artistes. Au lieu de cela, nous recevons de M. Van de Kerkhove
des lettres qui, loin de répondre par des faits et des atguments,
nous entretiennent d'une suite de fariboles absolument dépour-
vues d'intérêt et même de convenance. On verra par l'épitre
umprimée ci-dessous que si M. Van de Kerkhove déprécie lui-
RE ——
même son talent d'artiste, il s'exagère singulièrement son mérite
d'écrivain. Ses plaisanteries visent d’ailleurs d’insignifiants détails
qui ne versent aucune lumière au procès. Qu'importe le prix
qu'on a payé le pctit tableau que nous avons entre les mains?
Sans compter qu'il a été payé ce qu'en demandait le marchand,
son mérite est d’avoir établi que M. Van de Kerkhove a peint
des marines et que sa facture est absolument la même que celle
de Fritz.
Nous ne savons pas du reste jusqu’à quel point nous sommes
tenus d'insérer les lettres dans lesquelles on accuse des tiers, en
affirmant à leur charge des faits absolument faux.
Si c'est ainsi que-l'on espère établir le contraire de ce qu'ont
déclaré les témoins de M. Rousseau, on se fait d'étranges illu-
sions. On s'en fait de plus vives encore si l’on croit imposer la
foi par l'intimidation.
Cela dit, voici la nouvelle lettre de M. Van de Kerkhove :
Monsieur le rédacteur en chef de l’Echo du Parlement,
J'apprends avec infiniment de plaisir que beaucoup de person-
nes s’informent de ma réponse à l'enquête de Bruges. Vous êtes
bien bon, Monsieur, d'appeler cela une enquête. Appelez cela
l'affaire Rousseau et Ce et vous serez dans le vrai. Les motifs de
mon retard sont expliqués dans une réponse que je viens de faire
à l'Echo de Bruxelles. Vous voyez, monsieur, que je fais l’article
pour vos journaux; je rends le bien pour le mal; vous ne me
remercierez pas, je n'y tiens pas.
Je suis heureux aussi que le public s'intéresse à cette affaire.
Notez bien, monsieur, que cela devient l'affaire Rousseau, en
place de l'affaire Van de Kerkhove. L'Echo de Bruxelles me
semble malade. Signe du temps.
Je vous prie, monsieur, de vouloir insérer cette petite histoire
de votre panneautin, intitulé un Fritz et qui n'était ni un pay-
sage, ni un Fritz, mais bien et dûment une marine peinte par
moi. Ce panneautin, que vous conserviez si précieusement dans
votre-tiroir, devait me couvrir de confusion, de honte et de dé-
sespoir. Vous voyez, monsieur, que j'ai encore ma tête, et que
sous peu, je crois, vous allez perdre la vôtre. Ce serait vraiment
dommage.
Donc, ce matin, à huit heures, je me rends chez M. Van
Dycke, l'heureux possesseur de l'illustre panneau, auquel j'en
avais fait cadeau et voici la conversation exacte qui s'établit entre
nous : — Bonjour, Kerkhove, j'ai reçu une lettre de vous m'en-
gageant à aller vous voir. — C'est vrai, étant rhumatisé, je ne
pouvais sortir. — Quelle affaire n'est-ce pas avec ces petits pan-
neautins de Fritz! Qui aurait cru cela? — Oui, c’est justement
à propos de cela que je viens, et pour ne pas y aller par quatre
chemins, je vais comme toujours droit au but. Vous avez reçu
la visite des hommes de Rousseau, Pickery et cet autre marchand
de plâtre. — Oui, ils m'ont embêté même assez longtemps et ont
fait ce qu'ils pouvaient, par leurs demandes insinuantes, pour
me porter à faire des déclarations contraires à l'attestation que je
vous avais signée. — Puis-je savoir combien vous avez vendu ma
petite marine que je vous avais donnée pour rien? — Mais, oui,
J'ai reçu cent francs. — Diable! cent francs, cela me flatte. —
Moi aussi, je voudrais en avoir encore, etc.
Voilà, monsieur, comment ces messieurs ont fait leur enquête,
c'est tout bonnement une indignité. N'osant offrir de l'argent,
ils achètent pour 100 fr. un panneautin qui en vaut bien 5 et
encore! Vous avez fait là une bien mauvaise affaire, monsieur le
rédacteur.
Je ne vous en présente pas moins mes salutations empressées.
J. VAN DE KERKHOVE.
ÉCHO Du PARLEMENT, 25 mars.
Bruxelles, 24 mars.
Monsieur le rédacteur,
Nous sommes forcés d’opposer une dénégation formelle aux
deux assertions qui nous concernent dans la lettre de M. Van de
Kerkhove.
Il est inexact que les tableaux qui nous ont été montrés eus-
sent été frottés, comme il le dit, en vue de notre visite, avec de
l'huile bouillie, chose dont tout peintre se fût inévitablement
aperçu.
Il n'est pas moins inexact que nous ayons proféré aucune des
exclamations admiratives qu'il nous attribue, en regardant ces
petits panneaux.
— 215 —
Agréez, monsieur le rédacteur, l'assurance de notre considéra-
tion distinguée
C. VAN CAMP.
HENRY GOSSELIN.
LA CHRONIQUE, 25 mars.
LE DERNIER MOT.
M. Van de Kerkhove a répondu, dans l'Echo du Parlement, à
l'enquête faite, par M. Rousseau, sur l'authenticité des œuvres
du peintre prodige.
En même temps qu'il envoyait sa lettre à l'Echo du Parlement,
il nous en faisait également parvenir une, accompagnée d’une
attestation de M. Courtois, restaurateur et cafetier à Bruges.
Dans la lettre qu’il nous adresse, M. Van de Kerkhove cite
une douzaine de personnes occupant à Bruges des positions très-
honorables, ingénieurs, magistrats, fabricants, professeurs, etc.,
chez lesquels M. Rousseau aurait trouvé des renseignements
exacts, précis, tous en faveur de l'enfant.
Je m'attendais donc à lire, dans la longue lettre adressée par
M. Van de Kerkhove à l'Echo du Parlement, non-seulement la
liste des personnes désignées dans la lettre que nous avions reçue
mardi, mais des certificats signés de ces personnes et attestant
l'authenticité de l'œuvre. Il n’y a pas un mot de cela. M. Van de
Kerkhove se borne à protester à sa manière contre l’enquête;
mais il ne proteste pas, je suis obligé de l'avouer, comme un
homme qui a raison.
Pour détruire l'enquête de M. Rousseau, il n'y avait qu'un
moyen : donner des preuves irréfutables que c’est l'enfant qui a
fait les tableaux.
M. Van de Kerkhove ne donne pas une preuve.
Sa défense se borne à ceci :
M. Wallays, directeur de l'académie de Bruges, un des attes-
tants de l'enquête, n’est pas connu de M. Van de Kerkhove, et
n'est jamais allé chez lui. L'opinion de M. Wallays n’a donc
aucun poids.
M. Dobbelaere n'est entré chez le père de Fritz que quand
Fritz avait cinq ans.
Etc., etc.
Qu'est-ce que ceia prouve? Rien de tout. Ce n'est pas cela qu'on
demande à M. Van de Kerkhove : c’est de démontrer clairement,
de façon à convaincre le public et la critique, que e’est son enfant
qui a produit les cent-soixante tableaux exposés au Cercle.
J'ai trouvé l'enquête mal faite et ne prouvant guère non plus.
Mais, devant la lettre de M. Van de Kerkhove, je suis obligé de
déclarer que l’enquête doit avoir raison.
*
* x
Comment! pendant trois ans, un enfant peint dans la maison
de son père, une maison ouverte à beaucoup de monde, et il ne
se trouve pas dans tout ce monde vingt personnes pour attester
que l’enfant a peint, qu'on l'a vu peindre, et-que ce sont bien les
tableaux exposés qui ont été exécutés par lui!
Il faudrait, pour cela, que l'enfant eût été tenu enfermé; il
faudrait qu'on eût caché ses essais comme choses honteuses;
est-ce cela qui a été fait?
Sinon, que le père produise des preuves capables de détruire
les enquêtes les plus sceptiques.
Dans la réponse de M. Rousseau, il y a deux choses qui témoi-
gnent d’une manière sérieuse contre M. Van de Kerkhove : les
déclarations de Victor Van Hove et de M. Van de Wiele, par-
rain de l'enfant.
Victor Van Hove est de mes amis. Je lui ai écrit deux fois pour
lui demander son opinion, afin qu'il me donne des renseigne-
ments qui fussent de nature à éclairer le public. Il m'a répondu
deux lettres dans lesquelles le parti-pris de ne rien dire est aussi
caractéristique que possible.
Or, M. Rousseau affirme que M. Van Hove lui a dit : « On
me persécute pour que je témoigne que je l'ai vu peindre. J'ai
pitié de la situation où s’est mis M. Van de Kerkhove... Je ne
puis cependant pas me déshonorer pour le sauver. »
Voilà le sentiment qui était dans les deux lettres que H. Van
Hove m'a écrites : son embarras pour dire une vérité qui devait
compromettre la sincérité de M. Van de Kerkhove.
M. Van de Wiele, le parrain, proteste également, affirmant
que l'enfant « n’a jamais peint. »
*
PA
Qu'oppose à ces protestations formelles M. Van de Kerkhove?
Rien, ou peu de chose. Des démentis qui ne comptent pas; une
lettre de M. Courtois, qui n'éclaire rien; une lettre de M. Edouard
Garnier, directeur artistique de la fabrique de porcelaine de Sé-
vres, qui ne signifie absolument rien quant à l'authenticité des
tableaux, puisqu'il n’a vu ces tableaux qu'après la mort de l'en-
fant.
Ls
x *
Le public est en droit d'exiger davantage. Les critiques qui,
comme moi, ont cru à la bonne foi de M. Van de Kerkhove,
peuvent moins que les autres se contenter aujourd'hui de ren-
seignements qui n'ont d’autre cause qu’un sentiment paternel —
bien mal compris, s’il repose sur une supercherie.
Lorsque M. Van de Kerkhove a accordé l'autorisation d’expo-
ser au Cercle artistique les tableaux de son fils, il disait par cela
même que ces tableaux étaient l’œuvre de son fils.
Le premier sentiment, malgré l'impression de défiance que
pouvaient faire naître les qualités des œuvres, c'était de croire
Moi, du moins, je commence par n'émettre point de doutes
lorsqu'un homme me dit : cela est!
Les doutes étant venus d’ailleurs, je les ai combattus, toujours
parce que je ne pouvais croire à une comédie de cette importance
là. J'ai attendu la dernière lettre de M. Van de Kerkhove avec
une impatience qui touchait à l’angoisse.
Cette lettre ne détruit nullement ni l'enquête faite, ni l'opinion
des sceptiques.
J'ai donc le droit de dire que le public croyant a été trompé.
C’est à M. Van de Kerkhove de prouver le contraire.
JACQUES.
48 —
LE PRÉCURSEUR, 25 mars.
Il n'y a plus rien de sérieux dans l'affaire Van de Kerkhove.
Le ton des lettres que le père du jeune Fritz prodigue aux
journaux, achève de discréditer la légende que l'enquête des
artistes bruxellois avait déjà condamnée. Nos lecteurs ont eu
sous les yeux les explications furibondes adressées par M. Van
de Kerkhove à l'Écho du Parlement. Quelle idée ontils dû
se faire d'un personnage qui discute de cette manière et qui,
avant tant de motifs d'être modeste, injurie avec tant de gros-
sièreté tous ses contradicteurs! Lorsqu'on se présente devant
le public avec une légende qui a contre elle toutes les chances
de probabilité, sans compter le jugement des hommes com-
pétents, un peu de modestie et de retenue ne messiérait pas
M. Van de Kerkhove ne semble pas s’apercevoir que pour
défendre sa légende, il est obligé de faire passer pour des imbé-
ciles ou pour des coquins tous ceux qui ne s’inclinent pas devant
ses affirmations. Ses lettres le prouvent. Nous en avons reçu
aussi. Ayant appris qu'un honorable négociant de notre ville,
parrain du petit Fritz, ne se gênait pas pour démentir les faits
attribués à l'enfant, M. Van de Kerkhove nous écrivit, il y a
quelque temps déjà, une lettre pleine de violences à l'égard de
ce négociant, et dans laquelle il prétendait nous expliquer, en
termes très-peu compréhensibles, qu'il y avait un vrai parrain
de Fritz et un faux parrain, un vrai parrain qui.…, un faux
parrain dont... éte..été.
N'est-ce pas pitoyable? En être réduit, devant ses relations
les plus proches, à inventer des histoires de vrai et de faux parrain,
après avoir injurié des hommes compétents dont l'art et la
critique s’honorent !
M. Van de Kerkhove a donc contre lui toutes les probabilités,
les déclarations positives de personnes compétentes honora-
blement connues, et enfin son propre langage. Le ton qu'il a
adopté est celui d'un homme furieux de ne pas réussir à mystifier
le monde aussi vite qu'il l'avait espéré.
Dans l'intérêt du bon sens public il est temps que le silence
reprenne ses droits autour de cette tentative avortée.
Au moment où les lignes qui précèdent étaient à l'impression,
une nouvelle démarche de M. Van de Kerkhove nous amène
à ajouter les explications suivantes :
M. Van de Kerkhove nous a écrit le 21 du courant pour nous
demander l'insertion de la réponse qu'il comptait faire à l’en-
quête dans l’'Echo du Parlement. Nous avons pris bonne note
de son désir et nous y avons satisfait. M. Van de Kerkhove
nous adresse à la date d’hier une nouvelle lettre dans laquelle
il s'étonne de n'avoir pas vu paraître celle du 21. Une fois pour
toutes, qu'il soit bien entendu que nous publions uniquement les
pièces pouvant servir d'éléments à l'enquête. M. Van de Kerk-
hove nous dit : que la vérité finira par sortir pure et rayonnante
de toutes les turpitudes. Oui, mais non pas par la vertu des let-
tres de M. Van de Kerkhove. Nous pensons avec la Chronique
que sa réponse à l'Echo du Parlement ne détruit nullement l'en-
quête faite ni l'opinion des sceptiques. Par contre, elle provoque
la rectification suivante : {Voir la lettre de MM. H. Van Camp
et Gosselin page 214).
JOURNAL DE BRUGES, 26 mars 1875.
On nous demande l'insertion de la lettre suivante :
Bruges, 25 mars 1875.
M. le Directeur du Journal de Bruges,
L'enquête publiée dans les colonnes de l'Echo du Parlement
à propos de la question Van de Kerkhove a indisposé bien des
gens à Bruges, et il y avait lieu. Tant d’acrimonie et de passion
dans le langage n'est pas précisément un des caractères de la vé-
rité. Aussi le Willems-Fonds de Bruges, dont le programme
comporte tout ce qui se rattache à la vie intellectuelle du peuple
flamand, s'est-il empressé d'entrer dans la question et de se faire
l'organe des justes mécontentements soulevés à Bruges. Le pro-
jet de réunir un certain groupe de nos souscripteurs en un cercle
artistique, fournissait d’ailleurs une excellente occasion d'inter-
venir dans cette affaire. Nous avons donc annoncé à l’Echo du
Parlement que la première chose dont il nous semblait que notre
cercle artistique eût à s'occuper, serait l’organisation d'une se-
conde enquête sur des bases nouvelles. L'Echo n'a pas inséré
notre lettre : il n'en a donné qu'un résumé bien incomplet. Ceci
— 220—
constitue à nos yeux, un acte de partialité, d'autant plus marqué
que ce petit entre-filet était suivi d’un article assez violent du
Précurseur et en sens contraire de notre protestation, bien
voilée cependant, contre les termes de la première enquête.
Nous vous prions donc, Monsieur le Directeur, d'insérer dans
vos colonnes l'avis qui, dans l'Echo du Parlement a passé pres-
que inaperçu. La question, nous semble-t-il, en vaut la peine et
l'honneur aussi bien que la renommée de Bruges y sont inté-
ressés. Nous recourons d’autant plus volontiers à votre hospita-
lité bienveillante, que nous pouvons vous annoncer en outre
que lundi prochain une première réunion aura lieu au Willems-
Fonds pour poser les bases de l'enquête et désigner les personnes
qui seront priées de s’en charger.
Pour la partie artistique, nous tâcherons de nous adjoindre
des peintres étrangers à la ville, et dont le nom seul fasse auto-
rité. Quant à la question de détail, nous sommes persuadés du
concours empressé de beaucoup de personnes les plus honora-
blement connues.
Comme Flamands et comme Brugeois, nous ne recherchons
point des gloires de contrebande. La vérité seule sera notre
objectif dans ces recherches. Mais nous désirons ardemment voir
conserver à Bruges et à la Flandre artistique le bénéfice d’une
renommée aussi originale que celle du petit Fritz Van de Kerk-
hove.
Agréez, Monsieur, l'expression de nos sentiments les plus
distingués.
Le Secrétaire du Willems-Fonds,
(Section Brugeoise),
JUL. SABBE.
ECHO DU PARLEMENT, 26 mars 1875.
Nouvelle lettre du père de Fritz. Quand on l'aura lue on se
demandera si M. Van de Kerkhove a fait la gageure de se
démolir lui-même. En effet, depuis qu’il s’est mis à écrire, beau-
coup de ses partisans les plus fanatiques ont passé dans le camp
adverse. Pour peu qu’il continue il y fera passer tout le monde.
LD Li—
Qu'y a-t-il en effet dans ces lettres? Des insinuations désobli-
geantes pour tous ceux qui ne se rangent pas de confiance sous
la bannière du prétendant, le tout écrit d’un style qui n'est pas
du tout celui d’un père éploré.
Nous disons franchement que nous ne nous attendions pas à
une polémique de cet acabit, et il nous répugne énormément de
la poursuivre. Notre collaborateur Jean Rousseau jugera s’il y a
lieu pour lui de s'y condamner, ou d'attendre cette enquête
sérieuse que son contradicteur ne cesse d’annoncer et qui sera
sans doute faite par ses amis.
Les tiers que M. Van de Kerkhove accuse répondront s'ils le
jugent utile. Nos colonnes leur sont ouvertes. En attendant,
nous avons deux mots à répondre au père de Fritz pour notre
compte personnel.
Quand il est venu nous rendre visite, nous lui avons loyale-
ment fait part des renseignements qui nous avaient été commu-
niqués. C'était pour qu’il y répondit, et non pour lui faire une
confidence.
Il n’y a eu rien de confidentiel non plus dans la conversation
relative à M. Rousseau ; mais elle est fort singulièrement rendue
et jugée par M. Van de Kerkhove.
Nous lui avons dit à peu près ceci : Vous comprenez que
M. Rousseau n’a pu se lancer dans cette polémique qu'à bon
escient. Sa réputation de critique d'art y est engagée. Il ne cédera
donc que devant des preuves péremptoires.
— J'ai entendu dire, répondit M. Van de Kerkhove, qu'il est
très entêté.
Nous avons répondu en souriant :
— Oui, c’est un Ardennais.
Voilà le mot qui fournit matière aux plaisanteries fort dépla-
cées de M. Van de Kerkhove, auxquelles nous ne répondrons
pas davantage.
LE FH:
Bruges, le 25 mars 1875.
Monsieur le rédacteur en chef de l'Echo du Parlement,
Veuillez me permettre, s’il vous plaît, de répondre de nouveau
à l’article de votre journal d’hier, l'affaire Rousseau. Vous me
dites que M. Dewinne a constaté l'identité de la marine avec les
paysages de Fritz. Cela me flatte; d’autres ne sont pas du même
avis. Les paysages sont tous faits au couteau à palette, et jamais,
avant la mort de Fritz, il ne m'était venu à l’idée de peindre par
ce procédé.
Des personnes auxquelles je faisais allusion (la première lettre
de leur nom est Vandewiele), l'une habite Bruxelles et l’autre
Anvers. Voici, monsieur, quelques détails. M. Vandewiele
d'Anvers était le parrain de Fritz, dont il était beaucoup aimé.
Par suite de dissensions d’affaires, je n’ai plus invité M. Vande-
wiele chez moi. Il est resté deux ans et demi au moins sans
mettre les pieds dans ma maison, c'est-à-dire pendant l'époque
que Fritz peignait le plus. Sous le rapport de ses connaissances
artistiques, et quoique habitant Anvers depuis des années, c’est
moi qui lui ai montré le chemin du Musée. Si même il n'y avait
pas eu interruption dans ses visites, je doute fort que j'aurais
montré les tripotages de Fritz, comme on les appelait, à un
amateur de cette force. Son frère venait diner chez moi avec lui,
et nous le rendait bien par ses chansonnettes, qu'il disait fort
bien. À la mort de Fritz, ma femme m'a engagé à inviter le
parrain à l'enterrement, croyant que tout devait être oublié
devant la mort, M. Vandewiele y est venu avec sa famille et y a
assisté avec attendrissement ; ce n’était, me semble-t-il, pas le
moment de parler panneautins. Quelques jours après M. Vande-
wiele est venu diner, et il a accepté, toujours avec attendrisse-
ment, un des meilleurs panneautins de Fritz, sans témoigner le
moindre étonnement de voir que Fritz peignait ou avait peint.
Une personne de sa famille a accepté un panneautin dans les
mêmes conditions. Nous en sommes encore à nous demander
ce que cet enfant avait fait à M. Vandewiele, son parrain, pour
voir cet homme si acharné à le poursuivre sur sa tombe.
Je dois dire que nos relations, que j'avais essayé de reprendre,
n'ont pu de nouveau continuer et qu'il trouve probablement une
compensation à faire de la peine aux parents. Sa conscience doit
le juger. Je possède une lettre de lui dans laquelle il jure sur
l'honneur et me met au défi de prouver qu'il ait dit, à n'importe
qui, que Fritz n’a jamais peint. Comme c'est vous, M. le rédac
teur, qui m'avez dit que c'était à vous-même que le propos a été
tenu, j'ai cru que cette conversation était confidentielle; c’est
pour cela que je ne les ai pas nommés. Maintenant que M. le
rédacteur me permette de dire aussi, puisque notre conversation
n'était pas confidentielle et que vous vous êtes permis de publier
les passages barrés dans la lettre de M. Garnier, ce qui, soit dit
en passant, n'est pas fort délicat, que c'est vous qui m'avez ré-
pondu en riant sur l'observation que je vous faisais que M. Rous-
seau était têtu : 2! est né dans les Ardennes. A. M. Rousseau
maintenant.
Vous me dites, monsieur, que j'ai mis quatre jours à construire
tant bien que mal l’échafaudage de ma défense. Je croyais que
c'était vous qui deviez vous défendre. Et croyez-vous donc que
je n'ai, comme vous, que cela à faire?
L'intérêt que vous avez à cette affaire; mais J'espère bien que
vous n’en avez aucun; mais. vous êtes né dans les Ardennes,
le pays des infaillibles, c’est M. Hymans qui me l’a dit, et pas
confidentiellement encore!
MM. Siret et Lagey sont parfaitement libres de penser de
vous ce qu'ils veulent; moi je vous ai vu a l’œuvre, et je pense
aussi ce que je veux. J'attends ces messieurs de l'enquête, je ne
puis leur défendre de se disculper entre nous tous, j'accepte le
jugement de l'opinion publique ou tous autres juges, fussent
ceux des tribunaux. C’est mon honneur qui est attaqué dans tout
cela avec une violence inouïe.
A qui ne viendrait l'idée de passion! MM. Pickery et Collinet
travaillent pour le gouvernement, M. Dobbelaere a obtenu par
moi des commandes du gouvernement et en attend encore.
M. Van Hollebeke travaille pour le gouvernement à ses chemins
de croix (1), M. Wallays ne serait pas fâché de recommencer
une grande pancarte comme celle qu'il a dû retirer du musée de
la ville, et puis, c'est peu important, n'est-ce pas, Monsieur, un
malheureux petit mort à abimer, une famille à tourmenter, ajou-
tez à cela beaucoup de jalousie, et puis M.Rousseau est secrétaire
ou président de la commission des monuments, il peut nous
être si utile, M. Van de Kerkhove s’en consolera en pensant que
c'est lui qui a fait les tableautins, qu'est-ce que cela peut lui faire,
il ne faut pas faire de la peine à ce bon M. Rousseau, et puis il
est des Ardennes! {ous unis, tous! tous ! Et pas un seul artiste
de ceux qui peuvent se passer du gouvernement, comme M.Van
Hove, Cloet, Rousseau, etc.
Je suis si étourdi, n'est-ce pas, M. Rousseau, parce que je dis
que c'est vous qui avez expliqué la poisse aux autres, c’est Le
contraire; mais vous sachant si fort sur le chiffon et la loque,
(1) Il est bon de rappeler que M. Van Hollebeke est l’auteur de ces deux
magnifiques portraits de présidents de corporations qui ont fait l'admiration
des artistes au dernier Salon de Bruxelles, (N. dela R.)
et vous voyant jouer du piano sur les panneautins, j'ai cru que
c'était vous le professeur de poisse.
Vous parlez d’injures, Monsieur, d’inventions, d'insinuations,
etc., tout cela est fort facile à dire quand on ne sait cuoi ré-
pondre; mais le mot injure devrait vous brûler la lamgue, ce
mot, cette injure se trouvent en tête de tous vos articles.
Il est faux que j'ai dit que M. Pickery n'avait pa voulu
signer, j'ai dit, on m'apprend que M. Pickery n'a pa; voulu
signer. Vous voilà pris de nouveau la main dans le sac. £n tous
cas pourquoi n'a-t-il pas signé, c’est ce que vous ne dites pas. Je
suis heureux de voir qu'il vous apprend à parler le flamand, je
donnerais beaucoup pour entendre cette conversation.
Vous admirez; mon changement d'attitude, j'étais tout miel,
je vous parlais de votre talent, de votre esprit, etc., et dans une
lettre privée (qui, d’après moi, était une lettre confidentielle),
je vous proposais de faire une enquête en mangeant la soupe et
en vous offrant le champagne. Cette lettre ne me gêne nulle-
ment, seulement vous la tronquez: faites-moi donc le paisir de
la publier entièrement, à moins que vous ne préfériez que je vous
le fasse faire. Quand cette lettre vous a été adressée, je ne vous
connaissais que par les on dit, je ne vous avais pas vu à l'œuvre.
Je croyais à votre talent. Vous y avez perdu un bon diner et
une bonne bouteille. Si je vous avais offert de l’argent, n'est-ce
pas, comme vous me le reprocheriez ! Si seulement vous aviez eu
une marine de fr. 3-50 pour laquelle j'aurais offert 100 fr. comme
je serais abimé.
Passons, s’il vous plaît, aux deux témoignages plus écrasants
que tous les autres. (Vous avouez donc que les autres ne sont pas
écrasants et ma réponse les mettra tout-à-fait à néant). Le pre-
mier est de M. Vandewiele, négociant honorablement connu à
Anvers; vous êtes déjà au courant de ma réponse, je le laisserai
là, c'est le parrain de Fritz. Je vous croyais positivement plus
fort, monsieur Rousseau, vous avez répondu trop vite, il vaut
mieux y mettre du temps et ne pas dire de b..., d’absurdités.
Je sors de chez M. Van Hove et lui ai montré l’article qui le
concerne. Je dois vous dire avant tout que M. Van Hove m'avait
dit qu'il ne désirait pas être mêlé à cette affaire, qu'à Bruxelles des
malveillants disaient que c'était lui qui avait fait les tableautins
de Fritz, etc., etc.; mais qu'il m'autorisait à conduire chez lui
toutes les personnes qui prenaient des informations, et que, de
son côté, il aurait conduit chez moi les personnes qui iraient lui
demander des renseignements. Il n'a pas dit un mot de folie ni
230 = +7 çà
RÉ oo
Mn het
=
— 9295 —
de vanité paternelle, etc. I] n'a pas dit un mot non plus de per-
sécution, je lui ai demandé une seule fois sa constatation, comme
vous, vous êtes allé demander le contraire, et M. Van Hove vous
a prié de ne pas mettre son nom dans les journaux, ce que, avec
votre délicatesse ordinaire, vous vous êtes au contraire empressé
de faire. Vous vouliez des témoignages à tout prix et vous ne les
trouviez pas.
M. Van Hove déclare en définitive qu'il a vu Fritz remplir des
contours avec de la terre de Sienne; cela peut être vrai, seulement
il peignait aussi avec d'autres couleurs et c’étaient des figures de
mes tableaux que Fritz ébauchait quand il était à bout de pan-
neaux. M. Van Hove qui habitait Heyst venait bien rarement
chez moi et y restait à peine le temps de diner. Je lui ai rappelé
qu'un jour je lui avais fait voir en présence de M. Dumon de
Menten une vingtaine de panneautins de l'enfant et qu'il avait
fait la remarque que cela ressemblait à des esquisses de paysa-
gistes français. En somme, M. Van Hove a vu peindre Fritz, si
ce n'était qu'avec de la terre de Sienne, le lendemain c'était avec
autre chose. Je remercie M. Van Hove de son attestation, j'en
prends acte, elle tombe de tout son poids sur votre enquête.
Une enquête sérieuse va se faire, je n’ai cessé de la demander
contrairement à ce que vous avancez, mais plus d'enquête Rous-
seau, j'ai le droit de la récuser. Vous voyez, monsieur, que petit
bonhomme vit encore.
Recevez, Monsieur le rédacteur en chef, mes salutations em-
pressées.
J. VAN DE KERKHOVE.
En relisant ma lettre, je vois que j'ai oublié de vous remercier
d'avoir ajouté : et servez chaud.
Le mot afaire est de M. Siret, dites-vous; oui, mais l'inten-
tion fait le. larron, dit le proverbe
Je ne réponds pas au renvoi n° 5 : c'est indécent.
Oui, Monsieur, Fritz allait à l'école les poches bourrées de pe-
tits panneaux. Il fréquentait de préférence l’école pauvre en face
de chez moi : je publierai l'attestation écrite par son professeur,
M. Cailliau.
Est-ce tout? Une recetteencore. Si vous voulez faire sécher vite
les tableaux et les durcir, mettez-les au soleil et en plein air, em-
ployez de l'huile bouillie; si vous voulez qu'ils ne sèchent pas
vite employez de l'huile non bouillie, mettez-les dans une place
humide et... servez chaud comme dit M. Hymans. Il a le mot
15
— 226 —
pour rire ce M. Hymans. Deux tableaux peints le même jour et
traités de ces deux manières, différeront de vingt ans au bout de
quelques mois, comme émail, etc. M. Rousseau qui se figure
que l’on est critique d’art parce que l'on connaît quelques mots
du dictionnaire de l'atelier peut ajouter cela à ses autres con-
naissances.
LEDIT. (Sic).
Nous recevons, avec autorisation de les publier, les deux let-
tres suivantes qui ont été adresées à M. Van de Kerkhove par
M. Van de Wiele, parrain de Fritz Van de Kerkhove :
Anvers, 11 mars 1875.
Mon cher Van de Kerkhove,
J'ai reçu vos lignes du 8 courant. Hier le marché de Bruxelles
m'a empêché de vous répondre plus tôt, et je ne vous cache pas
que ce n’est pas sans éprouver un sentiment pénible que j'inter-
viens pour un instant dans cette affaire de peinture à mon sens
malheureuse; mais puisque vous avez jugé bon de m'écrire, je
suppose que vous désirez connaître mon sentiment, ainsi que ce
qu'on dit à Anvers.
D'abord, je vous dirai que je ne connais ni le rédacteur du
Courrier de la Semaine ni celui de la Petite Gazette. Je ne lis
que le Précurseur et l'Escaut. Il n’y a qu’une voix à Anvers
pour crier à l'impossible, et ce n'est pas le compte rendu du
Courrier de la Semaine qui soit de quelque importance: et ma
petite opinion, dût-elle avoir été exprimée, n'aurait aucun poids
au milieu de l’universel accord qui existe ici. Et que pourrait
mon attestation? Car vous savez bien, qu'à moins d’aflirmer
une contre-vérité (ce que vous ne demandez pas de moi), je devrai
dire que jamais, au grand jamais, je n'ai vu Fritz peignant : que
jamais vous ne m'en avez parlé de son vivant, ni même le jour
de ses funérailles. J'en suis fâché pour M. Siret, mais il a fait
fausse route, tout en vous rendant un mauvais service, et je vous
engage, comme ami, d'agir avec circonspection, car à Anvers
on ne trouve pas les mêmes badauds artistiques qu'à Bruxelles
et à Saint-Nicolas.
. Un mot encore : je désire, mon ami. rester complètement
étranger au débat qui, paraît-il, n'est pas épuisé, ne voulant
pas, par mon témoignage, renchérir sur les doutes qui se ma-
nifestent.
Le journal l'Opinion a publié mardi un article qui fait sensa-
tion et que je vous envoie...
L .VAN DE WIELE.
Anvers, 13 mars 1875.
Mon cher Van de Kerkhove,
Je me réfère à ce que je vous ai écrit le 11 courant. Hier soir,
en rentrant de Gand, j'ai trouvé votre lettre datée du 10, et je
comprends d'autant moins votre emportement qu'il semble me
viser. Je me m'en effraie pas le moins du monde et j'aurai peu
de chose à répondre. D'abord je nie d’avoir tenu au Cercle ar-
tistique les propos que me prête M. Siret ou tout autre. Je ne
me suis encore jamais présenté dans cette Société quoique en
étant membre depuis bientôt six ou sept ans ; en second lieu,
je nie également d’avoir fait insérer les articles auxquels vous
faites allusion dans le journal le Courrier de la Semaine qui
s'imprime à Anvers; mais s'il est vrai que j'ai donné mon opi-
nion au sujet des tableaux qui font tant de bruit, — opinion
que je n'ai jamais cachée et M. Dumon peut l’attester, — je ne
vois pas ce qu'il y a de /âche, d'infâme, etc., à dire ce que l’on
croit ou ce que l’on ne croit pas. C'est au contraire le droit d’un
honnête homme que je prétends être. Si vous tenez à avoir des
informations plus précises au sujet des articles du Courrier de
la Semaine, voici l'adresse de la rédaction, etc.
Amitiés, etc.
L. VAN DE WIELE.
Au moment de mettre sous presse, nous recevons une lettre
de M. Rousseau, qui nous fait part qu'il s’est rencontré avec
M. Van Hove. Ce dernier lui a confirmé entièrement ses décla-
rations précédentes, en y ajoutant un détail qu'il n’est pas inu-
tile de relever pour la moralité de cette affaire. M. Van de Kerk-
hove a assuré M. Van Hove que, lors de sa visite chez lui,
M. Rousseau y avait remarqué trois tableaux de cet artiste et
s'était exprimé sur son talent dans les termes les plus méprisants.
Or, c'est absolument le contraire qui a eu lieu, et c'était dans
les termes les plus flatteurs que M. Rousseau, aussi bien que
tous les artistes qui l'accompagnaient, avaient apprécié ces der-
nières productions de M. Van Hove, lesquelles comptent, disent-
ils, parmi les meilleures qu’ils aient vues de cet artiste distingué.
— 2928 —
ECHO DU PARLEMENT, 29 et 30 mars.
Bruges, le 27 mars 1875.
M. le rédacteur en chef de l'Echo du Parlement,
En présence de l’acharnement croissant qu'une certaine partie
de la presse et mes adversaires montrent à mon égard, je vous
prie d'insérer les lignes suivantes dans vos colonnes.
On me reproche la violence et le ton de mes correspondances,
et, sans se mettre un instant à la place de celui que l’on traque
comme un malfaiteur, on me condamne sans plus vouloir m'’en-
tendre. Je ne suis, pas Monsieur, un rhéteur, je suis un honnête
homme et je suis père, voilà tout. On m'attaque dans mon
honneur et dans mes sentiments paternels, on ne m'épargne
aucune injure, je me vois trahi par une partie de ceux à qui je
n'ai cessé de faire du bien, et, après cela, on veut que je conserve
tout mon sang-froid. On fait un crime à l'homme que l’on a
surexcité, exaspéré, de répondre par la colère, aux injures qu'on
lui adresse. Oui, mon vieux sang flamand a bouillonné en pré-
sence de ce que l'on m'accuse et de la façon dont on prétend
établir la vérité, et je n’ai pas songé à mesurer mes expressions.
Par là, je n'ai nui qu'à ma propre cause, vous le dites et je n'ai
pas de peine à le croire. Si j'avais été l’adroit fripon que vous
voulez faire de moi, vous conviendrez que j'aurais mieux orga-
nisé mes moyens de défense.
Quoi qu'il en soit et comme je veux que justice me soit rendue
par les gens honorables de mon pays, je n'abandonne pas la
lutte, je la poursuivrai avec plus de courage que jamais; mais
je la change de nature. Je m'adjoindrai des amis que leur calme
et leur désintéressement dans la question rendront plus clair-
voyants et plus sages que moi, et, lorsque mes matériaux seront
rassemblés, j'agirai de façon j'espère à ne laisser planer aucune
ombre sur ce qui jamais n'aurait dû en avoir, si l’on avait agi
sans pression et sans parti pris.
Recevez, Monsieur, mes civilités.
J. VAN DE KERKHOVE.
La section artistique du Willems Fonds a annoncé une en-
quête qui doit s'ouvrir aujourd’hui. La Flandre libérale dit à
——— 229 —
propos de la lettre dans laquelle est annoncée cette mesure :
« Nous nous demandons jusqu’à quel point une enquête faite,
avec le désir ardent conçu et exprimé d'avance «de voir con-
server à Bruges et à la Flandre artistique le bénéfice d'une
renommée aussi originale que celle du petit Fritz Van de Kerk-
hove, » peut offrir les garanties d’impartialité nécessaires, pour
trancher définitivement cette épineuse question. »
LE DROIT, 31 mars 1875,
Dans toute affaire, il suffit souvent d'établir les faits et de les
examiner simplement pour découvrir la vérité. Nous tâcherons
d'y parvenir à force de sincérité.
Une exposition s'ouvre le mois dernier au Cercle artistique.
Il s’agit de tableautins peints par un enfant, Fréderic Van de
Kerkhove, mort depuis un an et demi, à Bruges, sa ville natale.
Tout Bruxelles accourt et applaudit. Le succès est troublé par
quelques voix discordantes. Ces voix trouvent un écho. L'origine
des tableaux est mise en doute.
Toujours le mérite est contesté.
Plusieurs personnes qui soupçonnent une supercherie, se
rendent à Bruges dans l'espoir de la mettre à nu, en procédant
à une sorte d'enquête.
Interrogés par elles, les principaux peintres de Bruges ré-
pondent par des quolibets. Selon eux, Fritz Van de Kerkhove
peintre n'a jamais existé ; il faut être Chinois, pour croire à son
existence, qui serait plus miraculeuse que l'eau de Lourdes; il
n'y a dans tout ceci, qu'une farce monstrueuse. Evidemment,
pour ces Messieurs, tout Bruxelles est dénué de sens commun.
De tous les gens ainsi interrogés, pas un qui n'atteste plus ou
moins ouvertement que Fritz Van de Kerkhove n’a jamais peint
que les tableautins qui lui sont attribués ne sont pas de lui. Le
parrain de l'enfant surtout est affirmatif.
Accusé de supercherie, reconnu l’auteur de tableautins sem
blables à ceux-ci, M. Van de Kerkhove père se déchaîne, perd le
sang-froid, ses moyens, sa cause.
Les personnes susdites triomphent, l'opinion publique est avec
uex.
Voilà bien les faits dans toute leur crudité.
— 230 —
Généralement, M. Van de Kerkhove père est considéré comme
l'auteur des tableautins attribués à son fils.
*
x
S'il en est l’auteur, c'est un peintre de talent; et le but qu'il
s’est proposé, par l'exposition du Cercle artistique, ne peut avoir
été que de faire constater ce talent. Cependant au lieu d'être sa-
tisfait, de reconnaître franchement l’artifice dont il s'est servi
pour arriver à la célébrité, il éclate, et donne de sa colère les
marques les moins équivoques, par la façon déplorable dont il
maintient son affirmation, que son fils est seul l’auteur des ta-
bleautins exposés.
Cela étant, il y a lieu, semble-t-il, pour le public, de se de-
mander de qui diable il est ici la dupe?
*
x x
De par l'espèce d'enquête en questions, M. Van de Kerkhove
est convaincu d’avoir du talent et il ne veut pas en convenir.
Que veut-il donc?
Spéculer ?
Nullement : il prétend que la source productive est tarie et il
offre les œuvres de Fritz gratuitement à l'Etat.
D'après les témoignages recueillis par les honorables personnes
dont il s'agit, M. Van de Kerkhove est atteint d’une manie
étrange, produite par l’exagération de ses sentiments paternels :
il vise à la gloire pour son fils, à qui il attribue ses propres
œuvres.
Telle serait l'explication de sa conduite.
Raisonnons :
Lé
x
Si Fritz n’a pas peint, comment son père a-t-il pu espérer
qu'il parviendrait à faire croire à l'authenticité des tableautins,
et comment M. Siret s'est-il laissé entraîner à l’encourager dans
cet espoir ?
L'enquête constate qu’elle ne trouve pas de preuves que Fritz
a peint, mais elle n’a pas recherché ces preuves puisqu'elle ne
s'est pas adressée à M. Van de Kerkhove pour les obtenir; elle
constate aussi, à la vérité, que ce dernier s’est efforcé lui-méme
d'en avoir des personnes qui n'étaient pas à même de lui en four-
nir; mais cette demande de sa part peut provenir d’une erreur.
Fritz a-tl peint, là est toute la question.
L'enquête ne s’est pas posé cette question, elle a cherché à
— 9231 —
établir que Fritz n’a pas peint, en produisant certaines attesta-
tions.
Il a paru plus intéressant de démontrer la non-existence de
Fritz peintre que de démontrer son existence.
C'est un signe du temps.
Le temps est aux démolitions.
*
* x
Si Fritz a peint, quelques-uns l'ont vu peindre; pour se pro-
noncer, il convient avant tout de les interroger, et à cet effet,
de s'adresser à M. Van de Kerkhove, qui mieux que personne
est à même de désigner les témoins.
L'enquête n'a pas agi de la sorte, par conséquent elle a fait
fausse route. |
Puisqu'elle a fait fausse route, il se peut que M. Van de Kerk-
hove ne soit pas maniaque; et l'on est tenu de croire à sa bonne
foi et de l'aider à produire la lumière, les attestations nécessaires
pour dissiper les doutes.
Pour que M. Van de Kerkhove recueille des attestations, il
faut qu’il parvienne à trouver des gens capables de se mettre en
opposition avec les principaux peintres de Bruges, le parrain de
l'enfant, et les personnages qui ont dressé l'enquête ou pour
mieux dire l'acte d'accusation. Peu de gens sont disposés à pas-
ser pour badauds, en croyant à « plus fort que l’eau de Lourdes,
à des farces monstrueuses. » Dans une ville de province surtout,
quand des hommes comme M.'Rousseau, un savant critique,
ou M. Wallays, un directeur d'académie, se sont prononcés ca-
tégoriquement sur une question d'art, qui donc oserait émettre
un avis contraire au leur? Celui qui attesterait avoir vu Fritz
peindre les tableautins, passerait nécessairement pour un niais,
ou un trompeur, grâce à la terreur semée par les affirmations pas-
sionnées de ceux qui ont la réputation de faire autorité dans la
matière.
M. Van de Kerkhove ne parviendra pas à recueillir d’attesta
tions formelles avant que cette terreur ne soit dissipée.
Pour la dissiper, chacun doit lui venir en aide, à commencer
par le gouvernement, à qui il a offert les tableaux.
*
+ *
Il faudra du temps et des efforts pour opérer un revirement
dans l'opinion. La cause, dit-elle, a été entendue, il n'y a plus
lieu de s'en occuper. Ce qui est malheureusement vrai, c'est
Loi
qu’en se défendant lui-même, sous l'empire de la colère, M Van
de Kerkhove l’a compromise.
Cependant notre honorable correspondant de Bruges trouve
comme nous, que l'enquête « ne prouve rien; » il nous écrit en
date du 25 courant, qu’il continue de croire à la sincérité de
M. Van de Kerkhove, et qu'à Bruges, personne ne s'occupe de
cette affaire, « les passions ne sont pas excitées du tout, ni pour
ni contre. »
Si les Brugeois sont aussi impassibles aujourd'hui, comment
Fritz ne serait-il pas passé inaperçu ?
Il s’est trouvé des hommes qui se sont rendus dans leur ville,
pour détruire les appréciations d'artistes distingués et d'écrivains
établissant des titres glorieux pour leur cité; sans qu'ils aient
procédé d’une manière digne, indispensable à la constatation de
la vérité, ces hommes émettent une sorte de jugement qui détruit
ces titres, et les Brugeoïs ne s'émeuvent pas!
Puisqu'il en est ainsi et jusqu’à ce qu'ils fassent appel à ceux
qui comme nous combattent peur eux, nous ne prendrons plus
leur cause en main.
«
*X x
Qu'ils soient de Fritz ou non, les tableautins ont singulière-
ment baissé dans ces derniers temps, écrit un artiste, dans l'Echo
du Parlement, d'hier.
Qu'est-ce que cela prouve? Evidemment que chacun se permet
de juger sans connaissance, et se laisse influencer facilement.
L'artiste dont il s’agit n’est pas plus fort qu’un autre. Ses appré-
ciations portent uniquement sur les procédés. S'il était artiste
véritablement, il s’occuperait de la pensée et du sentiment. Dans
les tableautins, la pensée et le sentiment sont en rapport avec
l'exécution; il y a harmonie, unité, vie; cette harmonie, cette
unité, cette vie, se distinguent par l'abondance, la franchise et
la vérité; la grifle est d’un maître abordant les difficultés de
front, avec foi, sans attacher d'importance au procédé, qui, pour
l'artiste de l’'Echo, constitue l'art tout entier.
ECHO DU PARLEMENT, 31 mars 1875.
Monsieur le rédacteur,
L'enquête du Willems-Fonds, dit la Flandre libérale, est faite
avec le désir ardent, conçu et exprimé d'avance, « de voir conser-
— 233 —
ver à Bruges et à la Flandre artistique le bénéfice de la renommée
du petit Fritz. »
Mais, monsieur, Bruges et la Flandre artistique peuvent-ils
compter qu'il y aura là un vrai bénéfice?
La gloire des « panneautins » — qu'ils soient de Fritz ou de
son père — a singulièrement baissé dans ces derniers temps. On
avait commencé par les regarder comme des chefs-d'œuvre. Puis
ces tableautins — pour lesquels bouillonne le vieux sang flamand
de M. Van de Kerkhove — n'ont plus été que des adroits pas-
tiches de maîtres français.
A l'heure qu'il est il n’est plus question de maîtres du tout.
Savez-vous ce qui se dit dans les ateliers? C'est que ces pages
remplies « d'une navrante mélancolie, » style Siret, s’obtiennent
par un truc aussi simple que celui de l'émail au sucre, si bien
mis en lumière par M. Van de Kerkhove, qui me semble très-
fort sur tous les trucs.
Voici la recette. Elle est à la portée du premier ou du dernier
rapin venu.
Pour faire un Fritz, vous prenez une palette salie — de préfé-
rence celle qui vient de servir pour une peinture de figures, car
vous y trouvez des assortiments de tons qui ne traînent pas dans
le paysage ordinaire; là est — disent des langues venimeuses —
le secret de l'originalité des Fritz.
Sur cette palette, vous ramassez les tons foncés, et vous les
étendez au couteau sur le bas du panneau : ce sera le terrain.
Vous prenez de même les tons clairs que vous couchez de
même dans le haut du panneau : ce sera le ciel.
Puis enfin les tons mi-foncés, que vous mastiquez (toujours au
couteau) où que vous tamponnez au chiffon entre les deux : ce
seront les constructions ou les arbres.
Laissez sécher. Huit ou quinze jours après, couvrez d'une
bonne couche d'huile grasse, et, suivant les formes que vous don-
nera le hasard de ces taches, précisez et arrêtez par quelques con-
tours et quelques accents. Ajoutez enfin la petite silhouette noire
de rigueur. Vous aurez un Fritz parfaitement conditionné.
Il est essentiel que tout le travail se fasse au couteau à palette.
Vous ne vous figurez pas les jolis résultats qu’on obtient par ce
procédé et par l'emploi de ces tons neutres, naturellement har-
monieux comme ils sont naturellement tristes (style Siret).
Tout le monde essaie, et tout le monde se trouve paysagiste.
C'est une joie générale. Il n'y aura pas de jeu de société plus à la
mode cet été — au moins entre peintres.
Malheureusement les chefs-d'œuvre obtenus par ce système
Fritz ne tiennent pas — je ne dirai pas contre un tableau de
maître — mais contre la plus simple étude d'après nature, où la
lumière est franche, où le ton local est juste. A l'instant même
toute cette fantasmagorie disparaît.
Ceci vous explique comment les panneautins-Fritz, exposés
aux salons de Gand et même de Courtrai, y ont passé inaperçus,
Je recommande cette comparaison et cette épreuve pour l’en-
quête d'artistes, si les artistes — dont M. Van de Kerkhove con-
tinue à ne rien dire — sont jamais appelés à s'occuper de cette
affaire.
UN ARTISTE.
JOURNAL DE BRUGES, 31 mars 1875.
La section brugeoise du Willems-Fonds avait convoqué lundi
dernier ses souscripteurs en assemblée extraordinaire. A l'ordre
du jour se trouvait la nouvelle enquête dans la Question Van de
Kerkhove.
Le premier point qui s’offrait à la discussion était naturelle-
ment la question de compétence. Le Willems-Fonds peut-il de
par son programme intervenir dans une affaire de cette nature?
— Après que le membre président de la séance eut succinctement
exposé les faits et démontré combien le lyrisme imprudent des
premiers parrains de l'enfant-peintre avait contribué à provoquer
l'esprit de parti pris chez les premiers enqueteurs, le secrétaire,
se basant sur le premier article des statuts du Willems-Fonds,
exprima l'opinion que là compétence de la section brugeoise en
ressortait clairement.
En effet, ce premier article dit : « Het Willems-Fonds is ge-
sticht ter aanmoediging van de studie en het gebruik der Neder-
landsche taal en ter behartiging van alles wat kan bijdragen
tot de verstandelijke en zedelijke ontwikkeling der vlaamsche
bevolking, ten einde op die wijze den algemeenen nationalen
volksgeest in België te versterken. »
Les arts sont bien la forme la plus originale sous laquelle se
manifeste l'esprit national et leur rôle comme agent de civilisa-
tion dans le peuple est incontesté. D'ailleurs, le Wil/ems-Fonds
s’est occupé d'art en bien des circonstances déjà et la musique
aussi bien que le dessin prend une place importante dans la
série de ses travaux. Ceci est tellement bien compris par tous les
— 235 —
souscripteurs que dans une séance précédente la section avait
sans aucune objection voté la création d’un cercle artistique bru-
geois parmi ses membres.
La question Van de Kerkhove est une question d'art de pre-
mière importance pour Bruges et ressort donc directement de la
mission du Willems-Fonds à Bruges.
L'assemblée, entièrement du même avis, vota la question de
compétence affirmativement et à l'unanimité sauf une protesta-
tion non motivée contre l'ordre du jour et actée au procès-verbal.
Ce vote acquis, l'opportunité de l'enquête même est mise en
discussion. Plusieurs membres prennent la parole. On est géné-
ralement d'avis que si la première révélation du jeune Fritz était
de nature à soulever des doutes, l'enquête de M. Rousseau n'a,
de son côté, rien résolu. Une seule partie a été admise à y faire.
valoir ses preuves. Il n’y a pas été suffisamment tenu compte,
ni de la parole d'honneur d'un homme généralement estimé, ni
des témoignages qu'il a invoqués ou pouvait invoquer. La ques-
tion reste donc en suspens et demande une solution équitable.
Cette solution ne peut être que le résultat d’une nouvelle enquête
où les deux parties seront entendues par devant tiers non inté-
ressés.
Un vote unanime (moins une voix) décide que la section bru-
geoise du Willems-Fonds prendra sur elle d'organiser la nouvelle
enquête et la confiera aux soins d'une commission spéciale, choi-
sie parmi les souscripteurs.
Les pouvoirs et le rôle de cette commission sont déterminés
dans les articles suivants, également votés par l'assemblée.
1° L'assemblée élira une commission d'enquête.
20 Cette commission sera choisie parmi les souscripteurs de
la section brugeoise du Willems-Fonds.
30 Elle se composera de cing membres.
4° Pour le cas de non-acceptation de la part d'un ou de deux
membres désignés, il sera dès l’abord nommé deux suppléants.
50 La commission par son élection même est autorisée à s'ad-
joindre dans ses recherches autant d'artistes qu'elle le jugera
nécessaire.
6° Pour la partie technique de l'enquête, elle constituera une
commission d'artistes-experts dont un tiers sera désigné par elle,
et les deux autres tiers par les parties contendantes et, à leur
refus d'office, par la commission.
Les résultats de l'élection seront rendus publics après accepta-
tion des membres désignés pour ce comité d'enquête.
—"230 —
JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 1 avril 1875.
Lorsque nous invitions M. Rousseau à se renseigner person-
nellement, comme nous l’avions fait, dans le milieu où avait
vécu l'enfant dont l'œuvre était en jeu, nous espérions que cette
enquête personnelle aurait été faite dans toutes les règles, re-
cueillant le pour et le contre et avec la volonté de tout enregis-
trer, favorable ou non à l'opinion émise.
Ce qui s'est passé montre que nous nous étions trompé et
nous avons le droit d'en exprimer ici notre peine et notre pro-
fond regret.
L'enquête de M. Rousseau rendue publique, SANS CONTRE
PARTIE, mettant en avant des opinions personnelles qui en-
tachent l'honneur d'un homme, devait avoir et a eu un déplo-
rable résultat. Elle a déplacé la polémique; la question d’art est
devenue la question secondaire; les insinuations, les accusations,
toutes, en apparence, à l'adresse d’un seul homme, ont exaspéré
celui-ci, et, ainsi qu'il le répète à tous, le sentiment de son droit
et de la vérité méconnue de ses assertions, s'est traduit avec
une violence qui lui a fait faire tort à sa propre cause. Mais,
si la forme a fourni aux adversaires de M. V. D. K. un moyen
d'attaque nouveau, le fond n'en reste pas moins debout. Or,
on l'oublie trop, ce n’est pas de la manière d'écrire de M. V.
D. K. qu'il s’agit, c'est de l'œuvre admirable de son enfant mort.
Comment reviendra-t-on au calme nécessaire, comment mettra-
t-on de la clarté dans ce qui est maintenant aussi confus que les
plus grande ennemis de M. Van de Kerkhove puissent le désirer?
On nous annonce deux enquêtes nouvelles, l’une par le Wäl-
lems-fonds, l'autre à Anvers. Que M. Van de Kerkhove four-
nisse à toutes celles qui s’organiseront, les pièces qu'il possède.
De notre côté, nous avons un dossier intéressant, que nous met-
tons à la disposition de qui de droit dans l'espèce. Examinons
maintenant, en les dépouillant de commentaires, les faits révélés
par l'enquête Rousseau et les réponses qui y ont été faites ou
qui peuvent y être faites. Nous serons aussi bref que possible.
Et d'abord, à propos du panneautin signé du père et identique
à ceux du fils; au lieu d’un paysage, c'est une marine représen-
tant un naufrage, et, dit M. Van de Kerkhove, tout-à-fait diffé-
rents des peintures de son fils.
Voilà une pièce que le public a le droit de réclamer. Nous
— 237 —
demandons qu'elle soit exposée à Gand en même temps que les
œuvres de l'enfant. Et si M. Van de Kerkhove sait où il y en a
encore de pareilles, qu'il tâche d'obtenir de leurs possesseurs de
s'en dessaisir pendant quelques semaines en faveur des exposi-
tions qui doivent encore avoir lieu. Le public qui a parfaitement
su acclamer les petits chefs-d'œuvre, saura tout aussi bien com-
parer les œuvres du père avec celles du fils.
Passons sur M. Wallays qui exprime une opinion personnelle
fort blessante mais sans importance.
M. Dobbelaere a fait le portrait de Mme Van de Kerkhove et
il n’a pas vu peindre l'enfant, ce qui est tout simple puisque l’en-
fant ne peignait pas à cinq ans.
M. Van Hollebeke fait, dit M. Van de Kerkhove, une décla-
ration complètement contraire à celle qu'il a faite au Cercle de
Bruxelles en présence « malheureusement », de personnes étran-
gères. C'est grave, mais M. Van de Kerkhove peut se rappeler
la date de sa visite au Cercle et il peut faire un appel à la mé-
moire de ceux qui ont assisté à cette petite scène. Celle-ci doit
avoir frappé les spectateurs. Il était, en effet, assez intéressant
pour eux de se trouver en présence du père de Fritz, interpellant
un artiste de Bruges qui a vu peindre l'enfant. La chance est
petite, mais en pareil cas il ne faut rien négliger. Le frère de
M. Van de Kerkhove assistait à cet épisode et l’on s’est rappelé
qu'un des assistants s’est dit être artiste sculpteur.
Rien à dire de MM. Piquery, Collinet, Joostens et Leclercq.
Il n'y a pas un seul fait dans ces diverses déclarations, car si, il
y à deux ans, en visitant la maison Van de Kerkhove, on n'y a
pas vu de panneautins, il n'y a là rien de nouveau. On a répété
cent fois le peu d'importance qu'on attachait à ces petits mor-
ceaux de bois non encadrés, le soin que Fritz mettait à les ca-
cher partout surtout aux étrangers ; or, il y a deux ans, l'enfant
vivait.
Nous ne nous occuperons pas des commentaires qui terminent
l'enquête ; ils n’ont pas la bienveillance qui seule aurait pu lais-
ser la question dans la voie où elle devait marcher.
A la suite d’un nouvel article, M. Rousseau raconte une con-
versation qu'il a eue avec M. Van Hove, ami de M. Van de
Kerkhove, conversation de laquelle il résulte que M. Van Hove
considère M. Van de Kerkhove comme un maniaque d'amour
paternel, voulant constituer à son fils une réputation alors que
le pauvre enfant « était incaple de rien faire ». En outre,
M. Rousseau constate que M. Van De Wiele, parrain de Fritz,
— 238 —
est allé dès le début de l’exposition, déclarer dans les bureaux de
l'Echo du Parlement que l'enfant n'avait jamais peint. M. Van
de Kerkhove nous apprend qu'il avait cessé ses relations avec
M. Van de Wiele, par suite de difficultés en affaires, deux ans et
demi avant la mort de Fritz, à peu près la période pendant
laquelle l'enfant a peint. Nous ne parlerons donc pas davantage
de M. Van de Wiele.
Quant à M. Victor Van Hove, nous devons consigner ici un
souvenir qui a gardé une grande place dans notre mémoire. En
1873, M. Van Hove exposa à Anvers une scène de la vie de pé-
cheur, charmant tableau dont nous fimes un éloge bien mérité.
A la suite de notre article, le peintre crut devoir nous remercier
par écrit. L'année d’ensuite, le 2 où le 11 septembre (nous ne
saurions préciser laquelle de ces deux dates) nous rencontrâmes
M. Van Hove au salon de Gand. Notre sympathie pour sa der-
nière œuvre nous rapprocha. Nous entrâmes en conversation. Il
y avait, à l'exposition, deux tableaux de Fritz, dans l’un desquels
le père avait touché quelques petites figurines. Nous étions au
milieu de notre étude sur l'enfant prodige, nous connaissions la
liaison de M. Van Hove avec la famille Van de Kerkhove. Na-
turellement nous devions causer de Fritz en présence de ses
œuvres. En effet, c'est ce qui eut lieu: nous étions avide de dé-
tails concernant l’enfant et M. Van Hove corrobora tout ce que
nous en savions déjà ; il nous dit que cet enfant n'aurait pu vivre
« avec un cerveau si exalté, » il s’extasia avec nous, il déplora
avec nous la perte de Fritz. Pendant ce temps M. Eugène
Landoy (Bertram) qui prenait des notes pour son Salon de Gand,
nous rejoignit; il allait et venait, il admira avec nous les petits
tableautins : lui aussi était l'ami de la maison Van de Kerkhove :
il prit part aux éloges de M. Van Hove et aux miens et il consi-
gna son jugement en termes éloquents, dans le Journal de Gand
du 13 octobre (voir page 50). Et pas un mot de doute, pas un
soupçon jeté dans notre esprit de la part de M. Van Hove :
une simple, franche et complète admiration.
Nous aurions mieux aimé ne pas avoir à faire ici cette décla-
ration, mais, en conscience, nous ne pouvions pas nous taire.
Bref, pas un seul fait positif rien que des faits négatifs : des
artistes qui n'ont pas vu et qui ne croient pas. {1 ne fallait pas
aller à Bruges pour cela. D'autre part, aucune visite aux signa-
taire des attestations, aucune enquête sur la moralité de ceux-ci,
aucune mention des pièces fournies en ce sens et publiées en par-
tie par le Précurseur; une déclaration des plus importantes en
re
faveur de M. Van de Kerkhove passée sous silence, une lettre
d'un artiste français distingué, venant poser le premier jalon de
l'enquête artistique que M. Rousseau met au-dessus de toute
autre, traitée d’acte étourdi, en un mot, malveillance visible pour
tout ce qui peut établir la vérité des assertions de M. V. D. K.
Depuis est venue la réponse de M. Van de Kerkhove et de
nouveaux commentaires de M. Rousseau de moins en moins
bienveillants. I] fallait cependant faire la part de l'émotion extra-
ordinaire que doit éprouver un homme qui se voit mis sur la
sellette des accusés alors qu'il se sait victime de fausses alléga-
tions.
Après examen et sans se faire les champions de la violence,
que M. Rousseau, et ceux qui condamnent l’emportement de
M. Van de Kerkhove, veulent bien pour un instant se mettre à
sa place en admettant sa bonne foi parfaite. L’habitude de la
polémique, l’art de manier la plume et de trouver, dans une
longue éducation littéraire, les mots disant des choses tout aussi
rudes mais d'une autre façon, tout cela les empêcherait peut-être
de dépasser certaines bornes ; mais un homme qui, il y a quel-
ques mois encore, suivait paisiblement le cours de sa vie semi-
négociante, semi-artistique et qui, tout à coup, se voit jeté dans
une lutte acharnée, grâce à la malencontreuse idée d’un inconnu
qui s'est avisé de trouver admirables des petites peintures jetées
à droite et à gauche dans sa maison... cet homme, lancé hors du
centre où il a vécu, ne peut évidemment tenir tête à des adver-
saires qu'on prendrait pour des chasseurs acharnés à leur proie.
Nous avons, pour notre part, de bien grandes excuses à faire à
M. Van de Kerkhove, et, si cela continue, cela tournera chez
nous au remords. En effet, si nous ne nous étions extasié devant
les premiers tableautins de son pauvre enfant quil nous soumet-
tait timidement, rien de pareil ne lui serait arrivé. La Belgique
aurait peut-être un enfant célèbre de moins (qui paraît du reste
lui être plutôt à charge), les petits panneaux auraient été un
simple souvenir de famille et un honnête homme ne serait pas
exposé à soutenir une lutte inégale... jusqu'à présent du moins.
Dans la phase nouvelle où est entrée la question, nous devons
cependant tâcher de nous reconnaître. Quelles sont les véritables
pièces du procès ?
Du côté des douteurs : le panneautin signé du père et qu'ils
disent être du fils. — La conversation de M. Van Hove avec
M. Rousseau. — La démarche du parrain dans les bureaux de
l'Echo du Parlement.
Lorsque le public aura été admis à voir le panneautin identique,
on pourra discuter la valeur du premier point. Le second, nous
venons de voir ce qu'il vaut, de même que le troisième. Que
reste-t-il ?
Quant aux opinions esthétiques sur le plus ou moins de possi-
bilité qu'un enfant ait exécuté cette œuvre, sur l'ancienneté des
panneaux, etc., on nous permettra de ne pas en tenir compte;
tout peut être soutenu pour ou contre, tout peut être expliqué
par des procédés: nous devons-nous en tenir aux faits. Je n’en
trouve pas d’autres dans le dossier des incrédules.
Du côté de M. Van de Kerkhove nous voyons : à la date d'hier,
32 attestations de personnes qui ont vw peindre l'enfant ; il y en
a qui, sous serment, désigneront les panneautins auxquels elles
l'ont vu travailler ; 15 attestations de personnes qui savaient que
Fritz peignait: 11 enquêtes privées, dont plusieurs devenues
publiques et rendant toutes hommage à la véracité de M. Van
de Kerkhove. Une lettre d'un desartistes les plus honorables et les
plus distingués de Paris, en son nom et au nom « d'hommes du
métier » déclare que ces panneautins ne peuvent, selon eux,
émaner que d’un enfant à cause de « leurs audaces et de leurs
naïvetés » que ne commettrait plus un élève ayant seulement six
mois d'atelier.
Franchement, quand je vois où nous sommes partis et où nous
sommes arrivés, je dois déplorer de plus en plus que des juges
véritables, des magistrats, n'aient pas, dès le début pu être com-
mis à diriger cette question qui pourtant aurait dû intéresser la
fibre nationale par le but glorieux où elle pouvait aboutir. Ettout
cela est, pour le moment, perdu dans les invectives, les petites
passions, les personnalités les plus tristes répugnant aux esprits
élevés et aux cœurs droits. Nous adjurons donc, au nom de la
patrie commune, les enquêtes qui vont se produire, de porter
dans la question le calme et l’impartialité du juge, de s'isoler
des commentaires, des opinions personnelles, des correspon-
dances irritantes, de ne s'attacher qu'aux faits, à la recherche de
la vérité; surtout, de produire publiquement et à nouveau toutes
les attestations données, car il est étrange qu'il ait été fait jusqu'à
présent grand bruit des témoignages qu’on a pu recueillir contre
M. Van Kerkhove et que ce qui parle en sa faveur ait été passé
sous silence.
Nous continuons à enregistrer les documents qui peuvent avoir
de l'intérêt pour la question Fritz. Plus tard nous publierons
des correspondances d'un caractère plus intime. Pour aujour-
d'hui notre journal se bornera à insérer deux lettres d’un artiste
français dont la compétence ne sera pas révoquée en doute et que
nous nommerons lorsqu'il nous aura autorisé à le citer (1).
(19 novembre 1874.
» Monsieur,
» Je vous remercie bien vivement de votre aimable lettre et de
» l’obligeance que vous avez mise à m'envoyer les photographies.
» Déjà la semaine dernière j'avais reçu cinq panneaux et le por-
» trait du pauvre Fritz.
» Je ne saurais trop vous dire combien tous et moi particuliè-
» rement, nous admirons ces peintures étonnantes, non pas à
» cause de leur extraordinaire habilité, mais par le sentiment
» profond et la poésie qu'elles renferment. Plusieurs paysagistes,
» entre autres M. Van Marcke, ont été frappés de la perfection
» de quelques-uns des paysages que je leur ai montrés et je ne
» crois pas qu'il y ait un artiste français qui ne serait fier de si-
» gner de pareilles œuvres. »
À ma demande et sur le désir exprimé par M... vingt-cinq
panneaux lui avaient été, comme on vient de le voir, expédiés.
Voici comment il est accusé réception de cet envoi à M. Van de
Kerkhove.
«_ 14 novembre 1874.
» Je ne saurais trop vous exprimer l'impression profonde que
» j'ai ressentie en examinant attentivement les peintures de votre
» pauvre enfant. Ce qui me confond ce n’est pas son extraordi-
» naire habileté ou l'emploi étonnant de moyens (en terme d'’a-
» teliers nous disons ficelles) que seuls les vieux praticiens pos-
» sèdent, c'est surtout le sentiment exquis, la poésie qui règne
» dans la plupart des panneaux que vous avez eu l'obligeance de
» me communiquer; il fallait que la nature fit sur lui une bien
» grande impression pour qu'il ait pu l'exprimer ainsi, non-seu-
» lement avec une grande vérité et une grande finesse de coloris,
» mais encore et surtout en y apportant cette expression pro:
» fonde que les natures d'élite, celles qui ont reçu la flamme
» d'en haut, ont seules le don de communiquer à leurs œuvres.
(1) Nous pouvons le citer aujourd'hui; c'est M. Ed, Garnier, artiste dessi-
A.S.
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nateur à la manufacture de Sèvres,
» Les artistes qui ont vu ces panneaux, ne tarissent pas en
» éloges, et M. (1), mon rédacteur en chef, a été comme moi
» émerveillé..….. »
Un abonné de l'Echo du Parlement s'est déjà donné beaucoup
de mal pour débrouiller ce qu'il appelle mes contradictions. Je
ne pense pas que ces découvertes donneront beaucoup de clarté
aux débats. Il est très:vrai que depuis ma notice du mois de
septembre j'ai dû revenir sur mes impressions premières à la
suite d’une quantité considérable de panneautins que je n'avais
pas vus. Il est même possible qu'avec le temps j'aurai encore à
modifier mes appréciations. Il est parfaitement vrai que j'ai dit
que M. Van de Kerkhove n'a jamais su peindre un arbre ni une
pierre. Je l'ai cru et je lui en demande mille fois pardon ici,
mais je suis encore du même avis. M. Van de Kerkhove a le sen-
timent du pittoresque, de l'originalité, mais rien dans ses com-
positions ne le porte à la poésie de la nature ni au sentiment de
la mélancolie. La représentation des misères humaines, la cari-
cature, voilà surtout où il brille et il faut vraiment être aveugle
volontaire pour faire de lui l’auteur des « chastes » et ravissants
petits paysages que chacun admire. Je me bornerai à dire à
l'abonné du 3 mars que tout cela ne change rien absolument à
mes convictions comme cela ne changera absolument rien aux
siennes. Je crois et il ne croit pas. Voilà tout. Nous avons affaire
à un cas exceptionnellement simple et grand, et, à mon sens.
admirable. Lui y cherche autre chose, une chose qu'il n'y trou-
vera pas, parce qu'elle n’y est pas.
Une réflexion d’un ami et que nous consignons ici : Plutôt
que d'admettre qu'il soit né un enfant de génie sur notre terre
flamande, plutôt que d'admettre qu’un honnête homme, qui n’a
jamais commis une action déloyale, dise la simple vérité, on
préfère lui jeter à la face les plus détestables accusations, on pré-
fère le croire capable d'organiser une mystification sur la tombe
de son enfant, et, au fait « extraordinaire mais non impossible »
d'un enfant prodige, on aime mieux substituer le MIRACLE de
M. Van de Kerkhove, père — artiste-amateur assez peu prisé
jusqu'à présent et à peine regardé aux expositions — devenu tout-
(1) Charton, Directeur du Magasin pittoresque.
— 243 —
à-coup l’auteur célèbre de ces petits chefs-d'œuvre qui font et
feront encore courir le monde artistique, quoi qu'on puisse dire.
Nous avons donné dans notre dernier numéro les noms des
personnes qui attestent sur l'honneur avoir vu travailler Fritz.
Parmi ces noms se trouvent ceux de trois peintres, quoi qu'en
dise l'enquête-Rousseau. A cette liste nous avons à ajouter les
noms suivants : Damien Wattyn — Pauline Harinckx —
D'Hooghe, tapissier — A. Van Acker, ancien commis de la mai-
son, aujourd’hui sous-officier à Gand -— M. Calliau institu-
teur communal à Bruges, lequel a donné des leçons particulières
à Fritz. — Courtois. — Voici déjà un total de 32 attestations
d’une valeur sérieuse, si l'on veut bien comprendre que l’on s’oc-
cupait fort peu d’un enfant dont les travaux n'étaient nullement
appréciés, soit qu'on ne vît pas le génie qui germait en lui, soit,
comme c’est la vérité, qu'il cachât ses petits morceaux de bois.
Il serait donc illogique de réclamer de beaucoup de personnes,
qui ne fréquentaient que rarement la maison, des renseignements
positifs.
Au noms qui précèdent, il faut joindre ceux que nous avons
déjà donnés dans notre dernier numéro et qui sont : L. Gobin,
capitaine du port. — Van Dyck, artiste peintre et antiquaire. —
De Meester De Wael, fabricant de pompes. — J. Minne, bras-
seur à Damme. — J. Vincent, restaurateur de tableaux. —
B. Cloet, artiste peintre. — De Baudigné de Mansart —
A. Royon, armateur et banquier à Ostende. — Van Mullem,
distillateur. — Arents, brasseur. — Louise de Bakker. — Gruvwé,
directeur du dépôt des Invalides. — L. Rousseau, artiste pein-
tre et antiquaire. — P. Tempelaers, employé à l'administration
communale. — Du Mon de Menten. — De Clercq de Gheluwe
à Coolkerke. — Marie De Reuck. — Mme de Backer. — Toutes
ces attestations sont claires et décisives; quelques-unes ren-
ferment des détails d’une précision aussi nette qu'intéressante.
C'EST EN VAIN QUE NOUS AVONS DEMANDÉ AUX JOUR-
NAUX DE REPRODUIRE CES NOMS.
Le parti pris s'est-il jamais mieux manifesté?
On nous transmet à l'instant une nouvelle liste qui porte le
nombre des attestations à 32 d’une part et à 15 de l’autre.
Nous prions instamment nos confrères de la presse d'extraire
de notre journal tout ce qu'ils jugeront utile à la recherche de la
vérité dans la question Van de Kerkhove.
INCIDENT ACADÉMIQUE.
(Nous plaçons ici la relation de l'incident académique relatif à l'affaire qui
nous occupe, le procès-verbal de la séance du 4 mars ayant été approuvé en
avril).
M. J. Rousseau dans l’article qui a paru dans
l'Echo du Parlement du 22 février (voir page 121)
disait ce qui suit :
. mais l’Académie de Belgique, dit-on, consultée (1) la pre-
mière, ne s'est pas prononcée et aurait même refusé de prendre
l'exposition de l'artiste prodige sous son patronage.
Après avoir lu cet article qui fut le point de départ
de la croisade organisée contre l'enfant de Bruges et
ses adhérents, j'invitai l’auteur à se rendre chez moi
lui exprimant le désir de lui montrer les tableautins
du jeune peintre et en même temps le dossier de toute
cette affaire, lequel, à mon sens, contenait des preuves
aussi matérielles que morales de la sincérité du phé-
nomène. M. Rousseau se rendit à ma prière; je dois
à la vérité de déclarer qu'il examina à peine un ou
deux tableautins de Fritz et qu'il se refusa de la ma-
nière la plus formelle et avec une insistance qu'il eut
été de mauvais goût de combattre plus longtemps que
je ne le fis, à jeter les yeux sur le dossier Van de
Kerkhove. Abandonnant les seuls moyens de persua-
sion que j'avais en mon pouvoir, je lui fis remarquer
que l’Académie ne s'était nullement expliquée dans le
sens de la phrase que je viens de rappeler, phrase
dont l'affirmation s'abrite derrière un évasif dit-on.
(1) Je n'ai nullement consulté l'Académie. Je n'avais aucune mission pour
cela, Je l'ai simplement mise au courant d’un fait sur lequel elle n'avait pas
à se prononcer.
Ap.S,
LL —
« Mais, me répondit M. Rousseau, j'ai dû croire la
chose exacte puisque je la tenais d'un de vos col-
lègues. » J'avoue que je fus pris d’un vif étonnement,
attendu qu'à l'unanimité (il faut insister sur le mot)
la classe des Beaux-Arts de l'Académie royale de
Belgique avait approuvé le compte-rendu de la séance
dans laquelle j'avais exhibé les panneautins du jeune
Fritz. J'étais donc autorisé à manifester ma surprise,
voire mon incrédulité que M. Rousseau dissipa en
me nommant, à ma demande, celui de qui il tenait
la version inexacte. Je l'avoue, je ne pus m'empêcher
de qualifier d'un mot sévère le procédé auquel je
ne devais pas m'attendre si l'on veut bien se rappeler
les termes du procès-verbal de la séance où je fis ma
communication à l'académie. Ce procès-verbal, le
voici, textuellement copié du Bulletin officiel. Séance
du 25 septembre 1874. (Tome 38, p. 391).
Présents : MM. N. De Keyser, directeur, président de l’Aca-
démies. Jr: Liagre, secrétaire perpétuel; L:-Alvin; G: Geëfs;
Ferdinand de Braekeleer; C. A. Fraikin; Ed. Fétis; Edm. de
Busscher; Alph. Balat; Aug, Payen; le chr L. de Burbure;
Jos. Franck; G. De Man; Ad. Siret; J. Leclercq; Ernest Slin-
geneyer; Alex. Robert; Ad. Samuel; membres. F. Stappaerts,
correspondant. M. R. Chalon, directeur de la classe des lettres
assiste à la séance.
M. Ad. Siret fait à la classe une communication verbale au
sujet d’un enfant de 10 ans et 11 mois, Frédéric Van de Kerk-
hove, de Bruges, mort récemment et qui a laissé un œuvre
considérable composé d'environ 350 petits panneaux peints.
M. Siret présente aux membres de la classe une vingtaine de
ces panneaux, représentant tous des paysages peints avec un
aplomb et un talent qui provoquent dans l'assemblée une vive
émotion et un enthousiasme qu'elle n'hésite pas à exprimer en
formulant, sur la proposition de MM. Alvin et Fétis, le vœu
que les œuvres de ce génie si prématurément enlevé aux arts et
à la patrie, soient exposées publiquement à Bruxelles. Le bureau
remercie M. Siret pour son intéressante communication et
décide qu’une notice sur Frédéric Van de Kerkhove sera publiée
dans les Bulletins de l'Académie.
La rédaction de ce passage du procès-verbal m'ap-
partient sauf le dernier alinéa. Elle m'avait été de-
mandée par M. le secrétaire perpétuel ainsi que cela
se pratique dans la compagnie pour les communi-
cations spéciales. On m'a reproché d'avoir rédigé le
passage en question, mais ce reproche n'a pas tenu
devant les us et coutumes académiques ainsi que
devant l'approbation unanime du corps savant et,
ajoutons-le, devant le sens commun, car enfin je n'ai
pas imposé cette rédaction, je n'ai pas demandé à la
faire et on me l'a sollicitée.
On comprendra que le dire de M. J. Rousseau
me fit éprouver un sentiment que je n'essayerai pas
de traduire.
Lors de la séance académique qui suivit immédia-
tement mon entrevue avec l'écrivain de l'Echo du
Parlement et comme si c'eut été la suite ou la consé-
quence de cette entrevue, une motion d'ordre fut
soulevée. Je copie le procès-verbal de la séance du
A mars 1875, insérée au Bulletin (page 348, tome 32) :
Présents : MM. Alphonse Balat, directeur ; J. Liagre, secré-
taire perpétuel; L. Alvin, L. Gallait, G Geefs, C. A. Fraikin,
Ed. Fetis, Edm. de Busscher, J. Portaels, Aug. Payen, J. Franck,
G. De Man, Ad. Siret, J. Leclercq, Ern. Slingeneyer, Alex.
Robert, F. A. Gevaert, A. Samuel, Ed. de Biefve, correspon-
dants ; M. R. Chalon, membre de la classe des lettres, ; J. de
Brauwere-Van Steeland, associé de la classe des lettres et
M. Ed. Mailly, correspondant de la classe des sciences, assis-
tent à la séance.
M. Balat prend la parole pour une motion d'ordre. Son
attention, dit-il, a été appelée ces-jours derniers sur le procès-
verbal et le Bulletin de la séance du 25 septembre 1874 et il a
remarqué que ces documents rendent d'une manière incompléte
ce qui s'est passé, dans la dite séance, au sujet des œuvres du
jeune Frédéric Van de Kerkhove qui venait d'être l'objet d’une
communication de la part de M. Ad. Siret. Il n'y est pas men-
tionné qu'une proposition d'exposer ces œuvres sous le patronage
de l’Académie n’a pas été acceptée par la classe.
M. Ed. Fetis fait remarquer que M. Siret ayant annoncé
dans la dite séance qu'une exposition de ces peintures aurait
probablement lieu au profit de la caisse centrale des artistes,
M. Alvin et lui, M. Fetis, trésorier et secrétaire de cette insti-
tution, ont exprimé le désir qu'il fût donné suite à cette idée,
tant à cause des avantages que l'exhibition projetée procurerait
à la caisse centrale que pour l'intérêt qu'elle offrirait aux amis
des arts; leur proposition n'a pas eu d’autre objet ni d’autre
portée. La classe n'avait pas d'opinion à exprimer sur la valeur
d'œuvres qu’elle ne connaissait point assez pour pouvoir se
prononcer à leur égard.
Après avoir entendu les observations présentées par plusieurs
membres, la classe décide que le procès-verbal de la séance
actuelle renfermera la mention suivante destinée à compléter le
procès-verbal de la séance du 25 septembre 1874 : «On propose
que l'académie fasse elle-même une exposition des œuvres du
jeune Van de Kerkhove : cette idée n’est pas adoptée. »
Je fis remarquer à la classe que personne n'avait
proposé d'exposer les œuvres de Fritz sous le patro-
nage de l'académie et que par conséquent l'académie
n'avait pas eu à se prononcer sur la dite proposition.
La déclaration de MM. Fetis et Alvin corroborait
mon dire avec d'autant plus de force qu'eux-mêmes
avaient suggéré l’idée d'organiser une exposition au
profit de la caisse des artistes, sans la moindre res-
ponsabilité académique et simplement dans l'intérêt
de la caisse centrale et des amis des arts.
Nonobstant mes justes observations, la classe, à une
forte majorité (1), décida donc de compléter le procès-
verbal de la séance du 25 septembre par la mention
suivante LAQUELLE POSE UN FAIT QUI NE S'EST PAS
PRODUIT :
(1) Se sont abstenus les membres qui n'avaient pas assisté à la séance du
25 septembre. Seul j'ai voté contre la proposition non pas parce qu'il s'agissait
de l'affaire Van de Kerkhove, mais : 1° parce qu'on votait sur un incident qui
ne s'était pas produit ; 2° parce que modifier un procès-verbal six mois après
son adoption à l'unanimité me paraissait constituer un acte inouï, dangereux
et sans précédents.
AD. S.
« On propose que l'académie fasse elle-même une
> exposition des œuvres du jeune Van de Kerkhove.
» Cette idée n’est pas adoptée. »
Cette décision me blessa profondément. Comme
académicien je fis mes réserves en annonçant que
j'aurais soin de rétablir les faits en harmonie avec
la vérité. C'était mon droit et je l'exerce aujourd'hui,
non sans amertume mais pénétré de ce profond amour
de la justice qui me fait aimer les positions nettes et
que depuis la première heure j'ai mis tous mes soins
à apporter dans cette affaire.
On est venu, à l'Académie, proposer de modifier
un procès-verbal unaniment approuvé six mois au-
paravant, c'est-à-dire d'y introduire une résolution
qui n'avait pas été prise. Car là est l’exacte vérité.
Une proposition semblable est bien faite pour dé-
router la logique la plus élémentaire; mais lui avoir
donné une sanction officielle, c'est se créer, pour un
corps constitué, une position des moins académiques.
Que le public veuille bien s'initier à cet incident
si malignement travesti par des journalistes peu
bienveillants, qu'il rapproche les dates, qu’il pèse les
expressions officielles, qu'il supplée par sa sagacité
et sa judiciaire au silence relatif que je m'impose et
qu'il prononce. Son verdict sera sévère mais à qui la
faute ?
AD...
FLANDRE LIBÉRALE, 2 avril 1875.
EXPOSITION"DE GAND:
Depuis lundi dernier, les petits tableaux attribués au jeune
Fritz Van de Kerkhove qui ont soulevé dans le monde des ar-
tistes une si ardente controverse, et fait l’objet d'une polémique
si vive dans les journaux, sont exposés en notre ville à la salle
de la Sodalité. A coup sûr, quelle que soit l'opinion qu’on se
fasse sur la question, et il est difficile de s’en faire une sans avoir
Se
vu les tableaux, cette exposition originale et intéressante à tous
les points de vue, est digne d'attirer l'attention du public.
Une personne, de nos amis, parfaitement compétente en ma-
tière d'arts, nous envoie à ce sujet la lettre suivante destinée,
croyons-nous, à apporter quelque lumière dans le débat.
Voici la lettre de notre correspondant :
Monsieur le rédacteur,
Je sors de l'exposition Fritz Van de Kerkhove, l'esprit trouble
et envahi par le doute : la conviction que je m'étais faite à la
suite de la polémique qui a surgi dans les journaux, si solides
que me parussent les arguments sur lesquels elle était établie,
est ébranlée? Toutes les enquêtes, tous les rapports, toute la cor-
respondance échangée à l'occasion de ces œuvres étranges, tout
cela est, dans ce moment, pour moi comme non avenu.
Il m'avait paru jusqu'ici impossible d'admettre qu'un père,
artiste lui-même, eût pu cacher pendant des années, pour des
motifs restés inexpliqués, les œuvres, quand elles n'auraient été
que médiocres, d’un enfant adoré. Cela me semblait contraire à
la nature; et partant de cette invraisemblance, je me trouvais
devant la seule donnée acceptable, c'est que le père, soit pour
dérouter la critique dans un but qu'on ne devine pas, soit pour
créer une sorte d'immortalité au pauvre petit être qui lui avait été
ravi, avait lui-même, cédant à une inspiration bizarre, comme
en peut suggérer la tendresse paternelle au désespoir, créé cette
étonnante galerie sous le nom de son fils.
Ce qui me fortifiait dans ce sentiment, c’est le fait que M. Van
de Kerkhove père est peintre, et que dans le temps il s’est occupé
de restauration de tableaux. Le problème s’élucidait ainsi de
plus en plus, On a connu, en effet, des restaurateurs qui pasti-
chaient, et de manière à tromper les plus fins connaisseurs, l’un
des Van der Neer, l’autre des Van Gooyen, d’autres enfin des
Hobbema, des Ruysdael et même des Titien. M. Van de Kerk-
hove était, à mes yeux, probablement doué d'une habilité de
même genre, et voilà comment il avait pu monter cette prodi-
gieuso mystification dont le public n'avait été dupe que trop
longtemps. Enfin ce qui achevait de me convaincre, c’étaient les
lettres échangées par M. Van de Kerkhove avec l'Echo du Par-
lement; lettres où, au lieu de protestations indignées, d’accents
d’une douleur vraiment sentie, je ne rencontrais qu'une défense
malhabile et des traits d'esprit au moins contestables.
Eh bien, monsieur le rédacteur, j'étais à mille lieues de la réa-
De
lité! Ma logique, je l'avoue en toute humilité, avait fait fausse
route. Les tableautins, comme on les appelle, ne sont pas des
pastiches; c'est quelque chose d’à part, un rêve; çà et là on en
rencontre qui rappellent vaguement certains noms connus, et des
plus fameux; mais ils sont avant tout, eux-mêmes, originaux,
enfants légitimes d’une même pensée; là où ils s'écartent le plus
de la réalité du monde visible, et tous du reste sont imprégnés
d'idéalité, et comme empruntés au pays des songes, les harmo-
nies de tons éclatent d'une manière ravissante et se prolongent
dans des gammes de couleurs vraiment féériques.
Comment l'artiste a procédé, on le voit clairement : après
avoir jeté sur le panneau, d’une façon délibérée, deux ou trois
tons contrastants, il s'est un instant recueilli pour voir le parti
qu'il pouvait en tirer, et alors, se guidant d’après les accidents
des masses, il en a créé naïivement des lointains, des montagnes,
des ponts, des ravins, des chutes d'eau, des remparts et des
ruines; comme il nous arrive à nous mêmes, lorsqu'en voyant,
le soir, brûler la braise dans nos foyers, au moment où le som-
meil nous gagne, nous y découvrons des figures étranges et des
constructions fantastiques. Aussi on disait que c'est dans des
heures d'hallucination que sontécloses ces mystérieuses créations;
on se demande si le peintre n'était pas quelque voyant, tra-
vaillant pendant ses accès de somnambulisme. J’insiste encore
sur ce point : ce ne sont pas des pastiches, ce ne sont pas même
des réminiscences.
Ce point établi, le talent de M. Van de Kerkhove comme res-
taurateur de tableaux n’a plus rien à faire ici, et l'un de mes plus
solides arguments s'écroule par la base.
Mais au moins, sans avoir cherché à imiter n'importe quel
peintre, M. Van de Kerkhove peut-il être l’auteur de ces petits
tableaux signés du nom de son fils? Je ne prétends pas que ce
soit impossible; mais dans ce cas comment expliquer que per-
sonne jamais n'ait été admis à les voir? Il ne pouvait cependant
pas lui échapper, si modeste qu'on le suppose, que ces petits ta-
bleaux si légers, si fins, si transparents, si vaporeux, avaient un
mérite réel ; et comment s'expliquer qu'il ne les eût jamais mon-
trés à qui que ce soit? Ou bien n'y voyait-il que des passe temps
sans aucune valeur? Mais alors comment se fait-il qu'il en ait
peint un si grand nombre; qu'il les ait collectionnés de manière
à en faire en quelque sorte, un œuvre? Que les tableaux soient
de lui ou de son fils, on ne s'explique pas le mystère dont ils
sont restés entourés si longtemps, et le mystère lui-même ne
prouve ni pour ni contre l'allégation de M. Van de Kerkhove.
— 251 —
J'ai appris, M. le rédacteur, que les tableautins, considérés
d'abord à Bruxelles, comme de vrais petits chefs-d'œuvre, et il
en est auxquels il est impossible de refuser ce titre, ont fini par
perdre de plus en plus de leur mérite aux yeux des artistes, à
mesure qu’on s'est habitué à l’idée qu'ils n'étaient pas dûs à un
enfant, et que dans les ateliers on s'amuse même aujourd’hui à
fabriquer des petits Fritz avec des clous, des bouts d’allumettes,
avec le pouce : il en est même qui prétendent en faire avec le
coude: Je serais curieux de voir ces produits, et ces messieurs
devraient bien, pour notre édification, avoir la bonté de nous
en envoyer quelques échantillons, mais je soupçonne fort qu'ils
n'en feront rien. Car qu'on ne s’y méprenne pas, si le procédé
matériel y paraît d'une simplicité parfaite, l'œuvre n'en est pas
moins d'une supériorité de sentiment presque toujours remar-
quable. Vous jetez, au hazard, des couleurs sur une toile; c'est
très-bien ; mais qu’en faites-vous après ? Qu’y voyez-vous ? Com-
ment trouverez-vous toujours et sûrement, comme dans les ta-
bleaux de Fritz. et dans tous les tons, la gamme juste, l’harmo-
nie la plus pénétrante? Car c'est là que réside l’art, et on n'y ar-
rive pas uniquement par des frottis, des empâtements, ni des
grattages IncOonscients.
Reste la correspondance du père. Je l'avoue, cela est le point
vulnérable. Arrêtons-nous y un instant. Il est certain que
M. Van de Kerkhove a justifié l'incrédulité par la manière même
dont il s'est défendu, et que l’on semble autorisé à en déduire
qu'il a voulu en imposer au public. Je me demande cependant
si l'homme qui jouerait ce rôle ne serait pas assez intelligent en
même temps pour s'adresser à un conseil prudent, circonspect,
maître de sa parole, capable de le défendre en intéressant le pu-
blic à sa cause. même en présence des accusations qui paraî-
traient le mieux fondées ?
Et pas du tout : M. Van de Kerkhove se défend lui-même,
avec une Confiance absolue en lui-même, comme si sa cause
était imperdable... Cette naïveté même ne ferait-elle pas croire
à sa sincérité!
Mais alors que résoudre? Les tableaux ne sont-ils pas le fait
d'un tiers? Quel est le tiers capable de faire des choses dans ce
genre? Qu'on nous le nomme, qu’on nous montre ses œuvres!
IL est un point cependant qui pourrait jeter quelque lumière
sur la question, et qui a échappé à la critique; ce sont les em-
preintes du pouce laissées dans le massif du feuillage de certains
arbres : sont-ce les empreintes d’un doigt d'enfant? Il faudrait à
ce sujet l'avis d'un spécialiste.
— 252 —
Quoi qu'il en soit, M. le rédacteur, je me trouve, comme je
vous l’ai dit, dans une perplexité extrême, et le seul but que je
me suis proposé en vous adressant ces lignes, c'est d'établir que
la question Van de Kerkhove est loin d’être éclaircie.
Agréez, été:
2e
Il est un fait révélé par la polémique des journaux, qui forme
à notre avis un des éléments essentiels de la question, et qui
nous paraît avoir échappé à la sagacité de notre honorable cor-
respondant ; c'est l'existence, constatée, reconnue par M. Van de
Kerkhove lui-même, de tableaux, dont ii est l’auteur, et qui par
la forme, la dimension et la facture rappellent ceux attribués au
jeune Fritz. L'honorable rédacteur en chef de l’Echo du Parle-
ment possède uu de ces « Van de Kerkhove-père. »
À coup sûr, une vive lumière jaillirait dans ce débat, de la
comparaison à faire entre ce panneau que M. Van de Kerkhove
avoue avoir fait lui-même, et ceux exposés en ce moment à Gand.
Nous croyons que si le tableau que possède l'Echo du Par-
lement se trouvait publiquement exposé à côté de ceux attribués
au jeune Fritz, la question pourrait-être plus facilement élucidée.
FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 2 avril 1875.
Je commencerai par le constater.
La première réponse de M. Van de Kerkhove, à l'enquête or-
ganisée par M. Rousseau, lui a fait perdre un grand nombre de
ses premiers partisans.
Il faut jouir d'un rare sang-froid pour plaider victorieusement
sa propre cause. M. Van de Kerkhove en a totalement manqué
et lui-même l’a reconnu dans sa seconde lettre.
Si la question se bornait à un simple échange d'arguments,
plus ou moins convenablement formulés, on pourrait passer
condamnation, comme l'ont fait assez commodément les jour-
naux qui, dès le principe, s'étaient prononcés contre l'authenti-
cité de l'œuvre exposé sous le nom de l'Enfant de Bruges.
Et encore, serait-on en droit de se demander si la partie était
bien égale.
Nous avons vu, d'un côté, un publiciste de grand talent, dont
la compétence, en fait d'art, est reconnue aussi bien à l'étranger
que chez nous, et qui, revenu dans son pays, nommé secrétaire
de la commission royale des monuments, professeur à l'Acadé-
mie d'Anvers, chargé par un des journaux les plus importants
de la capitale de la partie artistique, passe, à bon droit, pour
une autorité.
De l'autre, un peintre-amateur, qui a bien moins manié, en-
core, la plume que le pinceau, à qui toutes les ressources de la
polémique sont étrangères, surexcité et outré, d’ailleurs, par les
attaques et les accusations formulées contre lui et qui compro-
met sa cause en voulant lutter avec ses contradicteurs sur un
terrain qui lui est étranger.
On a acté comme une preuve de culpabilité les maladresses et
les emportements de M. Van de Kerkhove. Cela n’est ni juste,
ni logique. Certes, si maladresses et emportements doivent être
compris chez quelqu'un, c'est chez un homme auquel l’on n'a
épargné ni les camouflets ni les avanies.
Je n'incrimine aucunement ici M. Rousseau, qui veut bien
constater que je n'ai pas mis en doute sa sincérité et son hono-
rabilité. Seulement, M. Rousseau se trompe lorsqu'il me repré-
sente comme le défenseur de M. Van de Kerkhove. Faut-il le
répéter encore? Si je me suis rangé du côté des croyants, c’est
que, sceptique d'abord, je suis en possession de témoignages
précis dont jusqu'à présent aucune enquête officieuse, pas même
celle du sincère et honorable M. Rousseau, ne m'a autorisé à
mettre en doute la sincérité et l'honorabilité.
*
x +
M. Rousseau a formellement nié que le jeune Fritz Van de
Kerkhove fût l’auteur des peintures exposées à Bruxelles et à
Anvers. [Il a eu raison si telle était sa conviction. Seulement, où
j'affirme qu'il a tort, c'est lorsqu'il crie victoire après l'enquête
dont il a choisi lui-même les éléments, et qui ne repose abso-
lument que sur quelques déclarations, la plupart émanées de
personnes, depuis longtemps reconnues comme incrédules à
l'égard du prodige contesté par lui.
J'ai parlé de camouflets et d'avanies prodigués au père du
jeune Fritz. M. Rousseau, je le reconnais, n’a été pour rien dans
ces vilénies. S'il malmène son adversaire, dans les commentaires
dont il accompagne la lettre de celui-ci, cet adversaire lui en a
donné le droit par des excès de langage, excusables, cependant,
— 254 —
étant donné la situation intolérable qui lui est faite. Malheureu-
sement, tous ceux qui pensent comme M. Rousseau, ou qui se
sont rangés de son côté, n'ont pas fait preuve de la même modé-
ration. Ainsi, il est profondément regrettable de voir l'Echo de
Bruxelles, une simple doublure de l'Echo du Parlement, traiter
M. Van de Kerkhove de turc à more. lui prodiguant des épi-
thèêtes d'un goût douteux, telles que marchand de champagne,
marchand de grain, etc.
Le champagne n'a rien à faire dans la question qui nous oc-
cupe, et il serait puéril de considérer celui offert cordialement
par M. Van de Kerkhove à M. Rousseau comme une tentative
de corruption. Il faut attacher moins de prix, encore, à la décla-
ration faite par M. Cloet à M. Wallays, alors que j'ai sous les
yeux une pièce, signée par le même M. Cloet, qui déciare sur
l'honneur avoir vu peindre le jeune Fritz quelques-uns des pan-
neaux exposés au Cercle Artistique de Bruxelles.
MM. Dobbelaere, Wallays, Van Hollebeke et les autres ar-
tistes brugeois, consultés, peuvent avoir été de très bonne foi en
attestant qu'ils n'avaient jamais vu peindre Fritz Van de Kerk-
hove et qu'ils n’avaient même jamais entendu dire qu'il peignit.
Je connais pas mal d'artistes, auxquels je n’ai jamais vu manier la
brosse et le coûteau à palette, ce qui n'empêche pas que je suis
prêt à faire serment qu'ils sont les auteurs de tableaux exposés
sous leurs noms.
*
> *
Certes, il est extraordinaire que des confrères, et, qui plus est,
des concitoyens de M. Van de Kerkhove, ignorent une chose
certifiée par les personnes les plus honorables. Mais qui ne sait
les divisions, les antagonismes et les antipathies qui ont existé
de tous temps entre les artistes, ces membres intolérants et scep-
tiques du genus iritabile, si bien dépeint par le bon Horace. Je
citais dernièrement les aptitudes extraordinaires du fils du peintre
Verhas, un enfant âgé de huit ans, parfaitement inconnu de la
plupart des artistes bruxellois. Veut-on un autre exemple, qui
prouve qu'on peut parfaitement coudoyer, sans les connaître,
les vocations les plus accentuées, alors qu'on semblerait devoir
être des premiers à les constater ?
Il y a à Anvers un petit jeune homme, du nom de Brunin, qui
depuis l’âge de 11 ans s’est révêlé dessinateur. Ses premiers
essais, exposés dernièrement à Anvers, chez l'éditeur Tessaro,
et que j'ai eu chez moi, pendant plusieurs jours, sont empreinte
d'une vérité, d'un mouvement, d'une entente de la composition,
— 255 —
véritahlement étonnants. Tous ses types, tous les sujets qu'il a
traités, sont pris sur le vif. On dirait les croquis d’un artiste fait.
Les exemples d'une semblable précocité ne sont pas rares, à
preuve le peintre Benjamin West, cité dans notre dernier nu-
méro, et une renversante Bataille de Constantine, dessinée et
lithographiée par Charles Verlat, à l’âge de 12 ans.
*
x +
Je suppose que le petit Brunin, comme le petit Van de Kerk-
hove, soit mort, et qu'on organise une exposition de ses essais.
Plusieurs artistes mettent en doute l'authenticité de son œuvre.
Les parents s'émeuvent et affirment cette authenticité sur l’hon-
neur, ainsi que les rares amis qui ont eu connaissance des facul-
tés extraordinaires de leur fils. On organise une enquête et l'on
vient chez moi. « Le rédacteur en chef d'un Journal spécial se
dit-on, avec assez de raison, doit être à même, plus que per-
sonne, de connaître ce qui se passe en fait d’art dans la localité
qu'il dessert. » Malheureusement, ma déclaration, il y a huit
jours seulement, aurait été négative. Jamais je n'avais entendu
parler du jeune Brunin. Mais voilà qu'en allant aux informa-
tions, on apprend que le directeur-gérant de mon journal, et
deux membres de son conseil de direction étaient des protec-
teurs de l'enfant-mort, et que, même, ils contribuaient avec quel-
ques amis aux frais de son éducation. Comment ne m’auraient-ils
pas parlé de leur méritant pupille ? Je le demande à mes lecteurs,
la déposition que j'aurais été obligé de faire, n'aurait-elle pas
fourni une arme terrible aux incrédules et n'auraient-ils pas été
fondés d’accuser publiquement MM. Isenbaert, De Bom et Ser-
vais de complicité dans une indigne mystification ?
*
mix
Que l’on me prouve que M. Van de Kerkhove ait battu mon-
naie à l'aide de la mémoire profanée de son fils, ou seulement,
qu'il ait cherché à faire du bruit autour de son cerceuil, et j'en
prend l'engagement formel, on me verra le plus ardent à flétrir
une fraude sacrilège. Mais, je le répète, jusqu'ici rien ne m'est
démontré, et si je dois m'appuyer sur des témoignages, comme
sur le résultat de mes propres investigations, je n’ai aucune rai-
son de me départir de ma présente manière de voir. L'enquête
de M. Rousseau n'en n'est pas une, lui-même le reconnait, en
déclarant se soumettre d'avance à l'expertise de paysagistes com-
pétents. Ce qu'il y a de plus grave, c'est le propos qu'il certifie
— 256 —
avoir entendu tenir par le peintre Van Hove, et il est à désirer
que cet artiste s'explique nettement à ce sujet. Pour le moment,
il s'agit d'attendre le résultat de l'enquête, bien autrement sérieuse,
organisée par le Willems-Fonds. Les journaux hostiles à M. Van
de Kerkhove ont beau dire que la cause est entendue, j'estime,
moi, que le procès ne fait que commencer. Comme le faisait ob-
server M. Emile Sinkel, dans son journal, Le Droit, puisque
personne, à Bruges, ne s'occupe de cette affaire, comment, dans
un pareil milieu, Fritz, ne serait-il pas passé inaperçu de son
vivant? Le silence, même, de M. Van de Kerkhove, sur les tra-
vaux de son fils, pourraient bien n'être que du dédain.
*
x *
Quoiqu'il en soit, il faut que la lumière se fasse. Je n'entends
en aucune façon me constituer le défenseur de M. Van de Kerk-
hove, qui n’a pas besoin de moi s’il est innocent, et contre lequel
je me tournerai avec indignation s'il est reconnu coupable. Ce
que je veux c'est aider, s’il y a lieu, à la glorification d'un génie,
appartenant à la nation dont je fais partie, ou dénoncer au mé-
pris public les auteurs d'une infâme jonglerie, qui ne pourrait
avoir pour but qu'un orgueil démésuré ou la plus effrontée des
spéculations.
GUSTAVE LAGYE.
ECHO DU PARLEMENT, 2 avril 1875.
Monsieur le Rédacteur,
Plusieurs de mes amis pensent que je devrais continuer dans
vos colonnes la polémique entamée à propos de l'œuvre de Fré-
déric Van de Kerkhove.
J'ai, à diverses reprises, pris la plume dans ce but, et chaque
fois, de dégoût, elle m'est tombée des mains, en voyant ce qu'on
était parvenu à faire d'une question aussi simple et aussi pure à
son début. Il y a des esprits qui éprouvent une véritable jouis-
sance à embrouiller et à envenimer tout ce qu'ils touchent et qui
même s’en vantent et s'en font gloire. Je n'ai pas ce talent etne
désire point l’acquérir.
Je n'ai jamais reculé devant une lutte courtoise, quelque ar-
RE I RE LE : Y e r
he tr ma) 0 mie 2 tp mt me
«enr PE
— 257 —
dente qu'elle fût, surtout lorsqu'un intérêt artistique était en jeu.
Mais je refuse le combat qui ne se fait pas à armes égales.
Avant de parler à mon pays de l'œuvre extraordinaire de l’En-
fant de Bruges, j'avais acquis toutes les preuves morales que je
me devais, à moi-même et que je devais aux autres. Si celles-là
ne m'avaient pas sufñ, j'avoue que l'enquête Rousseau et les dé-
clarations qui l'ont suivie les auraient complétées. Je m'explique-
rai dans le prochain numéro du Journal des Beaux-Arts.
En attendant que ceux à qui j'ai fait connaître Fritz et qui
l'ont aimé avec moi reçoivent ici cette déclaration que je dois
aussi à M. Van de Kerkhove :
C'est moi qui, sur deux panneautins timidement soumis et
par correspondance à mon appréciation, ai mis en relief l'œuvre
de l'enfant, négligée et point appréciée alors dans la maison
même de son père; celui-ci ne cherchait point la publicité où
mon admiration pour les peintures de son fils l’a entraîné. Les
preuves en sont entre mes mains et elles seront produites à leur
heure et devant qui de droit.
Je n'ai jamais douté des assertions de M. Van de Kerkhove
parce que, sachant ce que je sais, je ne pouvais le faire, à moins
de ne pas en croire le témoignage de mes propres sens.
Ceci suffit pour le moment. Je ne veux pas abuser davantage
de l'hospitalité qui m’a été donnée dans les colonnes de l'Echo du
Parlement. Mon appel a été entendu alors qu’il n'avait été fait
que par l'entremise de ma modeste publication, et j'en remercie
vivement ici le public d'élite qui est venu sanctionner mon juge-
ment. Je continuerai, dans le Journal des Beaux-Arts, à me
consacrer ardemment à la tâche que je me suis imposée. Elle
est devenue un devoir depuis les outrages dont on a abreuvé
l'homme qui les a soufferts à cause de moi.
Recevez, Monsieur le Rédacteur, mes salutations empressées.
‘ AD. SIRET.
30 mars 1875.
ECHO DU PARLEMENT, 3 avril 1875.
Nous avons publié hier le programme — que nous nous ré-
servons d'examiner — de l'enquête proposée par la section bru-
geoise du Wällems Fonds. Il n’est pas inutile de faire connaître
17
— 258 —
que la section bruxelloise de la même société n'est pas précisé-
ment d'accord avec sa sœur de Bruges sur cette question, dont
on eût bien voulu faire une question flamande. Le Zweep s'en
explique dans des termes on ne peut plus catégoriques,
« Le mouvement et l’art flamand, dit le Zweep, n'ont rien à
voir dans l'affaire Van de Kerkhove. En leur nom et au nom de
tous les flamands de Bruxelles et d'ailleurs, nous protestons
contre ceux qui, nous ne savons par quel mobile, ont voulu en-
dosser l'affaire des Van de Kerkhove au mouvement flamand.
« Et quand même ces tableautins du petit Fritz seraient au-
thentiques, l’art flamand n'aurait encore rien de commun avec
eux, car ils appartiennent entièrement à l'école française. Aussi
le père Van de Kerkhove s’est il bien gardé de venir trouver les
flamands : il s'est adressé aux sociétés françaises du pays ; des ré-
clames françaises ont été distribuées en foule; les inscriptions
mêmes des tableaux sont rédigées en français : « Né à Bruges“,
décédé en... » (Ces mots sont en français dans le texte.)
« Nous nous demandons intérieurement comment, dans ce
gâchis français, la cause flamande pourrait se trouver intéressée.
Insensés — pour ne pas nous servir d’un autre mot — sont ceux
qui voudraient faire intervenir la ligue flamande dans l'affaire
Van de Kerkhove. »
M. Rousseau nous fait connaître qu'il n’a rien à répondre à la
lettre de M. Siret, celui-ci n’apportant aucune explication nou-
velle à l'appui de ses dires et se bornant à promettre qu'il s’ex-
pliquera dans son journal, lequel devait paraître hier et n'a pas
encore paru aujourd'hui. Notre collaborateur attendra le jour-
nal promis.
Pour le moment, qu'il nous soit permis de faire observer com-
bien il est étrange qu'on en soit encore à promettre des preuves
six mois après que l’on a eu la prétention de faire accepter d’au-
torité et sans preuves le phénomène aujourd'hui si contesté.
HALLETOREN, 4 avril 1875.
L'enquête publiée avec tant de fracas par l'Echo du Parlement
ne nous parait pas sérieuse.
— 259 —
D'abord, elle a été dirigée par M. Rousseau, c’est-à-dire par
quelqu'un qui était à la fois juge et partie; en second lieu, cette
enquête n'a pas été contradictoire; le procès-verbal ne dit pas
que M. Van de Kerkhove ait été admis à produire ses témoi-
gnages.
Une enquête sera prochainement faite à Bruges dans des con-
ditions d’impartialité indiscutables. M. Rousseau y sera appelé
et le Halletoren en publiera les résultats, qui d’ailleurs seront
mis à la disposition de tous les journaux de Bruges.
Voici ce que M. le secrétaire du Willems-Fonds à écrit à
l'Echo du Parlement le 23 mars. La feuille bruxelloise n'a pas
jugé opportun d'insérer cette lettre et ne l'a pas même mention-
née.
Nous relevons le fait comme une preuve de plus du parti-pris
que ce journal ne cesse de mettre dans la Question Van de Kerk-
hove.
(Voir la lettre de M. le secrétaire du Willems-Fonds, page 210).
Puisqu'une enquête sérieuse paraît devoir se faire, le Æalle-
toren s'abstiendra provisoirement de revenir, sur la question
Van de Kerkhove. Nous ferons remarquer seulement que, depuis
la nouvelle enquête annoncée, certains journaux hostiles à
M. Van de Kerkhove qui n'avaient jamais contesté le mérite in-
trinsèque des tableautins exposés, commencent à soutenir que
les petits panneaux n’ont aucune valeur artistique.
Ces journaux se ménageraient-ils d'avance une échappatoire
pour le cas où les résultats de la nouvelle enquête seraient en
contradiction avec les prétendues contestations de M. Rousseau?
JOURNAL DES BEAUX-ARTS, avril 1875.
L'ENFANT DE BRUGES.
(Extraits du dossier).
Il est bon, lorsque les traditions de la vérité se perdent, de
remonter aux sources et de rétablir certains faits dans leur sim-
plicité première. C’est ce que je viens faire ici en réponse à toutes
les interprétations. falsifications, opinions, enquêtes de toute
espèce, lettres simples, complexes, embrouillantes, embrouillées,
— 260 —
accusations, insinuations, etc., qui ont été, jusqu'ici publiées,
écrites, répandues, etc. sur l'Enfant de Bruges. C'est un simple
rapport que je veux rédiger, aussi sec que possible.
Je dépouille mon dossier.
4 Mars 1873. Je reçois une lettre d’un M. Jean Van de Kerk-
hove, de Bruges, qui m'est parfaitement inconnu. Un mot d’af-
faire insignifiant et quelques lignes sur les trésors artistiques et
les collections de la ville de Bruges.
19 Mai 1873. Seconde lettre à propos du concours de gravure
à l'eau-forte, ouvert par le Journal des Beaux-Arts.
13 Août. Lettre de faire part de la mort de Frédéric Van de
Kerkhove.
27 Décembre 1873. Remercîments pour mes condoléances.
Parle de Fritz et de ses dispositions, annonce l'envoi de trois
dessins à la plume faits d'après des petits paysages exécutés par
le fils, et appelés par le père « des tableautins fort passables. »
Détails intéressants. C’est la première lettre où il est question de
l'enfant.
17 Avril 1874. Sur des gravures à l’'eau-forte. Liste d'envoi de
celles-ci; quelques unes d’après Fritz.
25 Juin. Remercîments pour un prix obtenu au concours de
gravure à l'eau-forte. Cette lettre se termine ainsi :
Je prendrai aussi la liberté d'y joindre (à un envoi de gravures) un ou deux
petits paysages de mon pauvre garçon Vous verrez qu'il y avait là de l'avenir,
13 Juillet. Question de gravures. Je n'avais pas encore reçu les
petits paysages annoncés. La lettre se termine ainsi :
La troisième tête (1) est le portrait de mon malheureux Fritz, Vous rece-
vrez, par le même envoi, deux de ses nombreux petits paysages.
Reçu les deux petits paysages. Frappé de leur beauté. Ecrit au
père mon étonnement et rendu compte de mes impressions.
22 Juillet. Biographie de Fritz. Détails d’un grand intérêt.
C'est la neuvième lettre.
26 Juillet. Renseignements supplémentaires pour la biographie.
29 Juillet. Plusieurs passages intéressants; je cite :
.….. Je voudrais qu’il eût fait mille petits tableaux ; comme ils ont beaucoup
été négligés, il y en a où la couleur est enlevée, d’autres qui ont des égrati-
(1) Dans une gravure envoyée.
— 2061 —
gnures ; je tâche de mettre tout cela un peu en ordre. Il y en a aussi où faute
d'avoir employé du siccatif, qui ne sèchent pas. J'y fais le moins possible.
Vous trouverez dans les 93 que je vous expédierai demain, un petit tableau
encadré marqué d’un O derrière le cadre. Vous pouvez y voir le peu qu'ilya
à faire à presque tous ces petits panneaux; quelques troncs et branches d’ar-
bre et c’est tout, Il y en a aussi deux marqués d'une +; il font partie de ceux
qu'il faisait avec ses restants de palette, . . . . . . ,. . . . . ,
. . . . . h . . . . . . . . . .
il était connu de toute la ville pour ses réponses excentriques et souvent pro-
fondes. Le directeur de l’école moyenne, M. Mouzon (1), m'a dit plus d'une
fois, que si nous avions le bonheur de le garder, ce serait devenu un homme
extraordinaire,
Toute cette lettre est des plus intéressantes.
Reçu les 93 panneautins qui, tous, je crois, ont été exposés à
Bruxelles. Inutile de répéter ici l'effet produit sur moi par ces
peintures extraordinaires. Elles ont passé l'été chez moi et y ont
été admirées sans restriction par de nombreux amis et artistes
qui les y ont vues.
14 Août. J'extrais le passage suivant :
J'ai encore oublié de vous dire (on ne se rappelle pas tout) que Fritz pei-
gnait souvent en hiver à la lumière; est-ce encore le pressentiment de sa
mort prochaine qui le faisait travailler et multiplier ses petites planches,
comme si son pain en dépendait ? Il est vrai que le soir il n'employait que du
noir et de la terre de Sienne, il arrêtait les contours ; d’un coup de coûteau à
palette ou d’un coup de brosse de hasard, il faisait une pierre, un rocher ou
un arbre...
20 Août. Quelques détails. M. Van de Kerkhove dit qu'il en-
verra des panneautins de Fritz aux expositions de Louvain, Gand
et de Courtrai (2).
22 Août. Mon premier article avait paru et déjà, sans rien
avoir vu, ni sans rien connaître, il y avait des incrédules. Je
transcris le passage qui y fait allusion :
.… S'ils avaient connu ce brave petit garçon, il ne douteraient pas; sa mère
lui a défendu cent fois de faire de la peinture, craignant qu’il n’attrapât une
bosse. Et qui aurait fait ces centaines de petites machines? Moi peut-être ;
mais je n'ai jamais pu faire convenablement un bout de paysage (3)...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(1) M. Mouzon a donné à M. Van de Kerkhove une attestation sur le carac-
tère et l'intelligence de Fritz (pièce au dossier de M. Van de Kerkhove). Elle
répond catégoriquement aux bruits d’hydrocéphalisme, de quasi idio-
‘tisme, etc., que l'on persiste à faire courir.
(2) Où, sauf à Gand, à la fin de l’exposition, personne ne les a remarqués.
(3) C’est d'après ce passage que j'ai écrit que M. Van de Kerkhove n’a ja-
mais «su peindre un arbre ni une pierre» opinion que, n'en déplaise à
celui-ci, je dois maintenir, Toutefois, comme il ne faut pas donner prise à la
— 262 —
Plus bas : Je fais de la peinture depuis 30 ans et c’est cependant ce pauvre
Fritz qui m'a appris, sans s'en douter, à travailler dans la pâte et au coûteau
à palette. j'en ai quelqnes-uns, de ses plus grands, très-bien réussis, aux-
quels j'ai aidé, seulement dans les petits détails; ceux-là, également après sa
mort, sont signés : Fritz et J. Van de Kerkhove. J'y ai cependant bien peu de
droit. Les silhouettes de Fritz que vous rencontrez dans beaucoup de ses
petits panneaux, sont de moi et faites depuis sa mort; on y attachait si peu
d'importance pendant sa vie! Il peut cependant y avoir erreur dans les dates ;
j'ai dû les mettre de souvenir. comme vous le dites, cher Monsieur, c'est tout
mélancolie; vous m'avez appris à les voir sous leur vrai jour; depuis votre
première lettre je ne m'en détache plus et je les regarde tous les jours, même
ceux auxquels j'ai aidé ; le fond, la masse, la lumière, tout étant resté intact.
Je puis refuser difficilement un petit souvenir à ses amis, tout le monde ici
l'aimait, les pauvres du voisinage avec lesquels il passait souvent la soirée et
pour lesquels il nous prenait tout ce qu'il pouvait, ne parlent de lui que les
larmes aux yeux. À beaucoup j'ai donné un petit souvenir, ils ne donneraient
pas leur petit tableau pour rien au monde. .
J'ai aussi la famille qui réclame; comme nous ils n’ont fait de cas de ses
œuvres qu'après sa mort... Je vais en garder cependant le plus possible, les
faire tous encadrer convenablement et en faire un petit musée, Ce sera le
musée-Fritz ; j'y vivrai encore avec lui.
24 Août. Détails sur le physique et le moral de Fritz, très-
touchants.
27 Août. J'extrais un passage :
Vous ai-je dit que tout Bruges, autorités, riches, pauvres, assistaient à ses
funérailles, le bourgmestre absent m'avait écrit une lettre de regrets.
Suivent des détails touchants, inutiles ici. Plus loin :
Dans les derniers temps il discutait les fons avec moi, prétendant avoir vu
soit un ciel, soit un paysage de cette couleur ; c’est à cause de tout cela que
je ne pouvais toucher à ces tableautins, cela l’agaçait singulièrement, préten-
dant que ce n'était plus de lui alors. C'est quand il n’en sortait absolument
pas, qu’il me demandait mon aide pour les troncs d'arbre (1).
Suit un passage sur un rendez-vous que nous devions avoir à
Gand, car je n'avais jamais vu personnellement M. Van de Kerk-
hove.
moindre interprétation maligne, j'extrais ici d’une lettre de M.Van de Kerkhove,
datée du 2 mars dernier, le passage suivant : « Hier, dans ma précipitation,
» j'ai oublié de vous demander si, dans votre lettre à M. Rousseau, vous n'avez
» pas été un peu absolu en disant que je n'ai jamais pu peindre ni un arbre,
» ni une pierre. Dans ma carrière artistique, déjà longue, je dois avoir fait
» des essais de paysages; je m'en souviens peu, mais il doit y en avoir; j'ai
» fait aussi, il y quelques années, des essais de petites marines. Clays les trou-
» vait assez bien réussies; mais tout cela fait au pinceau et d’une toute autre
» facture que celle inventée par Fritz. »
{1) Ce sont ceux signés : Fritz et J. Van de Kerkhove.
— 263 —
12 Septembre. Accusé de réception de ma notice, puis :
Un des professeurs de cette école (1) lui donnait des leçons particulières,
c'est M. Cailliau (2), c’est lui qui m’a dit qu’il avait souvent ses poches pleines
de petits tableaux. M. Van Hove trouvait ses petits tableaux plus nature que
nature; c'était son expression! et dire que l’on en faisait si peu de cas; c'était
une fabrique et nous ne pensions pas le perdre de sitôt.
Dans cette notice il n’y a rien à ajouter, il n’y a rien à couper. Pas un mot
qui ne soit l’exacte vérité, on dirait que vous l’avez élevé ou connu.
20 Septembre. Projet d'encadrement. Je transcris :
J'ai eu ici hier Victor Van Hove; nous avons encore examiné quelques
panneaux de Fritzet lui aussi en est extasié. Tout en l'ayant vu faire ces petits
tableaux et tout en voyant qu'il y avait là de l'avenir, il n’y attachait pas plus
d'importance que nous ; il nous engageait à le laisser faire, à le laisser tripoter…
Les bruits de mystification commencent à circuler, même
avant qu'on eût vu les tableautins.
23 Septembre. Je transcris :
.… Quant à la mystification, je me demande quel serait l'artiste qui pour-
rait s'amuser à faire une aussi grande quantité de panneaux...
J'ai certainement beaucoup de facilité, c'est même ce qui m'a perdu; mais
jamais, avant que je l'eusse vu de Fritz, il ne me serait entré dans l’idée
d'adopter cette manière de peindre, dont, pour moi, il est l'inventeur. Peut-
être ferais-je maintenant des à peu près et en m'inspirant de ses petits pan-
neaux; mais avant, ceux de Fritz, ceux auxquels je travaillais, surtout les
grands, je les gâtais plutôt que de les améliorer. Une mystification sur la
tombe d'un enfant tant aimé et regretté serait pour moi une indigne profana-
tion; s’il y en a une, c’est mon cher enfant qui est le mystificateur, c’est moi
le premier mystifé, et jen suis encore au regret de ne pas avoir assez apprécié
ce qu'il faisait, de son vivant même.
… Il est cependant certain qu'ici même il y a des incrédules, et, s’il n’y
avait pas tant de témoins, il y en aurait encore davantage. Du reste, si ce
n'était pas extraordinaire, on n’en parlerait certainement pas... mon associé
qui a tant de fois vu peindre Fritz (3)...
25 Septembre. Ma notice sur Fritz avait paru. Je prends avec
moi une vingtaine de petits panneautins pour les soumettre à
mes collègues de l’Académie. Ils sont accueillis par eux comme
par tout le monde avec une vive admiration unaniment exprimée
sans la moindre restriction, sauf par un seul membre, le vice-
directeur de la classe, qui regarda peu et ne dit rien.
(1) Ecole de la ville n° 2.
(2) Nous lisons difficilement ce nom sur l'attestation détaillée qui a été
donnée par ce professeur à M. Van de Kerkhove. Elle fait partie du dossier
de celui-ci.
(3) L’attestation de cette personne est dans le dossier de M. Van de Kerkhove.
— 264 —
Deux membres proposent l'exposition au profit de la Caisse
des artistes, ce qui allait être adopté. Le vice-directeur fait ob-
server que ce serait sortir des attributions de la classe et poser un
antécédant fâcheux. Tout le monde se rend à cette observation,
moi compris. On exprime alors le désir que le gouvernement
fasse cette exposition. Je me charge d'en entretenir le Directeur
général des Beaux-Arts (1).
Le même jour (ou le lendemain. je ne saurais préciser) je
me rends avec les panneaux chez M. le Directeur Général des
Beaux-Arts. Je lui soumets les peintures et le projet d'exposition.
Il exprime son admiration pour les premières; quand au se-
cond point, il me fait observer, dans l'intérêt même de l’œuvre,
que, eu égard aux mœurs indépendantes de notre pays, il vau-
drait mieux qu'une société particulière se chargeât de cette expo-
sition. [1 ajoute que, du reste, si quelque obstacle empêchait
cette combinaison d'aboutir, le gouvernement se montrerait
disposé alors à permettre l'exposition en son nom. Je compris
la convenance et la sagesse de ces observations et c’est alors que
je soumis les petites peintures au Président du Cercle artistique
de Bruxelles. Lui non plus ne marchanda pas son admiration.
Les panneautins restèrent assez longtemps chez lui où purent
les voir un grand nombre d'artistes et de personnes du monde et
ce fut, lorsque l'avis fut unanime sur leur valeur et leur puissant
intérêt, que la commission du Cercle décida l'exposition.
Je continue à dépouiller quelques lettres de M. Van de Kerk-
hove.
28 Septembre .… Nous nous regardons ici, ma femme, ma fille et moi, d’un
air ébahi chaque fois que nous recevons une de vos chères lettres, étonnés
de l'importance que prend cette affaire et honteux d’avoir fait si peu de cas de
tout cela. tout le monde est à la recherche des petits tableaux ; on vient de
m'en signaler encore deux. Il y en a un aussi chez M. Letten (2)... je vais
maintenant m'occuper sans interruption du classement... ceux auxquels j'ai
aidé ne seront pas envoyés ; je désire, autant que possible, que le tout soit
bien exclusivement l’œuvre de Fritz; ce sont du reste les meilleurs (ceux de
Fritz}. Il y en a cependant qui auront besoin d’un peu de restauration ; comme
il les entassait, beaucoup ont été collés les uns sur les autres et la couleur a
été enlevée dans quelques endroits, surtout ceux dans lesquels il a employé
de l’huile de lampe.
(1) Voilà ce qui s'est passé à la classe des Beaux-Arts de l’Académie dans la
séance du 25 septembre. Il n’est pas un seul de mes collègues qui, je pense,
me reprochera de ne pas être textuel. Ceci répond aux mauvaises insinuations
et même aux affirmations contraires.
(2) C’est le ravissant petit hiver qui est exposé avec les autres.
— 265 —
30 Septembre... J'ai fait rentrer tous ceux que j'ai pu, il y en a assez bien,
et, avec les ébauches qu'il avait faites pour être terminées en hiver, à la
lumière, nous dépasserons les 350 annoncés... On verra les progrès rapides
de l'enfant. si nous l’avions laissé faire ou même encouragé un peu, ce n’est
pas 350 mais 2 à 3000 tableautins qu'il aurait laissés. Les jours où il s’occu-
pait de peinture, c'était, dans les derniers temps, toujours faute de panneaux
qu'il cessait; j'ai trouvé des peintures sur des morceaux de douves de cuves ;
j'ai fait équarrir tout cela et mis le tout en ordre.
3 Octobre. Compte-rendu d’une visite de M. Stevens (frère
des artistes peintres de ce nom) accompagné de deux autres mes-
sieurs et d’une dame. Ils avaient lu la brochure sur Fritz. Visite
et compte-rendu d’un haut intérêt; trop long à relater ici.
6 Octobre. Classification et nombre des panneautins. Un pas-
sage à transcrire :
.… Aussi la première chose que M. Stevens a fait observer, c'est que Fritz
n'avait pas de palette, il n’avait aucun ton de convention...
7 Octobre. Nous faisons encore des trouvailles dans la maison même; j'en
ai trouvé un qui était à sécher dehors depuis plus d’un an, et Louise, à qui
je donne dix centimes par tableautin, en a trouvé deux de 1870... on a essayé
d’en voler un qu'il avait donné à une petite fille d’un estaminet avec laquelle
il jouait souvent; ils n'osent plus l'accrocher et l’ont enfermé dans leur
commode...
11 Octobre. Détails sur les brochures; l’exposition de Gand;
les cadres, etc.
Octobre (sans autre date). Copie d’une lettre adressée à M. La-
gye, Directeur de la Fédération artistique, à Anvers. Je transcris
quelques passages :
.… Je me permets de vous faire parvenir une liste des personnes qui fré-
quentent plus ou moins ma maison et par conséquent sont à même de vous
donner tous vos apaisements; la plupart ont vu travailler Fritz ou savaient
que mon regretté enfant s’occupait à barbouiller des panneaux, comme di-
saient les profanes, Il n’y a absolument rien d'étonnant à ce qu’à Bruges on
ne s'occupait pas de Fritz, nous ne nous en occupions pas nous-mêmes...
Plus loin une liste de 32 noms des plus honorables (1); toutes
personnes prêtes à donner attestations ou renseignements. —
Plus bas :
.… Je suis presque honteux d'en venir là; mais j'espère que cela pourra
vous aider dans l'enquête que je souhaite moi-même vous voir faire.
(1) Déjà 47 attestations ont été envoyées à M. Van de Kerkhove, Lors de
l'enquête Rousseau, 17 avaient été rendues publiques, Cette enquête n’en a
point tenu compte. Il eût été utile de les examiner.
— 266 —
29 Octobre. — Un artiste parisien distingué m'écrit d'initiative
à propos de Fritz et de la publication, dans une des principales
revues de France, de quelques dessins d’après ses paysages. Je je
mets en rapport avec M. Van de Kerkhove et me tiens à sa dis-
position.
3 Novembre. Quelques mots de M. Van de Kerkhove à pro-
pos de la demande de l'artiste parisien. Je transcris un passage :
.… Comme vous allez vous amuser quand vous verrez ce que nous avons
pu réunir des tableautins et ébauches de Fritz! J'ai trouvé sa première pa-
lette ; c'est une curiosité, un morceau de vieux tableau; l'envers lui servait de
palette, et, dans cette palette même, on retrouve l'enfant. C’est presque un
tableau ; on n’y voit, pas plus que dans tout ce qu'il faisait, un seul ton faux...
4 Novembre. Détails intimes de famille. Episode naïf à pro-
pos d’un dîner où assistait un des meilleurs amis de la maison
et surtout de Fritz, M. le procureur du Roi de Vos, aujourd’hui
en Egypte.
7 Novembre. Annonce de l'expédition à l'artiste parisien du
portrait de Fritz et de quelques panneautins (25).
19 Novembre. Réponse de cet artiste après la réception des
panneautins. Impression produite par eux sur lui et sur tous ses
collègues de Sèvres auxquels il les a soumis.
21 Novembre. Un passage à transcrire :
… Je remarque que dans votre notice vous mettez 600 tableautins ; tout
réuni et tout ce qu'il m'a été possible de trouver encore, nous n'arriverons
pas à 400; mais ce serait déjà bien beau, je pense (1).
27 Novembre. Je transcris (Il s'agit de M. Wens, directeur de
l'école communale n° 2, traducteur flamand de la notice sur
Fritz) :
…. Il a si bien connu mon pauvre Fritz et l'aime encore comme ses propres
enfants avec lesquels il (Fritz) essayait de jouer quelquefois. Plus nous
voyons les autres (les panneautins) avec leurs petites bordures, plus nous
sommes honteux d'en avoir fait si peu de cas. De tous ceux à qui on les mon-
trait, il n'y a que Landoy et van Hove qui y voyaient du bon...
29 Novembre. Un passage à transcrire :
… De l'autre côté de la maison il avait les magnifiques arbres du jardin du
séminaire; ils sont de toute beauté et l'enfant était souvent en admiration
quand ils étaient couverts de givre ou quand ils étaient secoués par les grands
vents. Nous nous souvenons de cela maintenant, et le type de ces arbres se
retrouve dans beaucoup de ses tableaux...
(1) Avec les ébauches à peine indiquées, les essais informes, tout ce qui a
été réuni, enfin pour formér la 9° planche exposée et satisfaire aux désirs de
certains critiques d'art, on arrive beaucoup plus loin,
— 267 —
10 Décembre. Passage à transcrire :
.… Impatient de vous faire voir le restant de l’œuvre de Fritz; je les pla-
cerai pour votre facilité par année, autant que mes souvenirs me le permet-
tent; c'est assez difficile, n'ayant pas vu durant sa vie une masse de ces
panneautins, dont beaucoup, comme je pense vous l'avoir dit, ont été peints
à mon insu...
29 Décembre. Accusé de réception des 93 panneautins que j'ai
eus chez moi pendant toute une saison.
Je transcris :
.… L'autre jour, avec van Hove, on a trouvé un petit panneautin de ses tout
premiers, de 1870. Ilse trouvait dans un vase de porcelaine de Chine au
salon où nous passons tous les jours.
«
Du 8 au 11 janvier 1875. Je me rends à Bruges, avant que
l'œuvre de Fritz soit exposée. J'avais reçu tous les renseigne-
ments nécessaires et mes convictions étaient arrêtées. Cepen-
dant, pour ne rien laisser à l'inconnu, j'ai voulu voir et entendre
par moi-même.
Ici s'arrête tout ce qui peut intéresser à propos de la manière
dont j'ai été amené à connaître Fritz et à le faire connaître. A
partir de février, l'exposition du Cercle s’est ouverte, et, dès lors,
le public est devenu juge souverain. Je n'ai pas à revenir sur
l'effet extraordinaire de cette exposition, sur la foi des uns et
l'incrédulité des autres. Je n'ai pas à rappeler que tous les criti-
ques d’art du pays admirèrent, à des degrés différents, l’œuvre
de l'Enfant de Bruges, sans manifester de doutes sur l’origine
des tableautins, à l'exception de M. Rousseau, qui, dans son
premier article, crut y reconnaître deux mains et émit l’idée, au
nom des douteurs, que le père, auteur de la silhouette noire et
de la signature, était la seconde main. J'espérai convaincre
M. Rousseau de l'inadmissibilité de cette hypothèse et je l'in-
vitai à venir chez moi où j'avais un certain contingent de pan-
neautins à lui soumettre, ainsi que le dossier dont je viens de
donner de nombreux extraits. M. Rousseau se rendit à ma de-
mande. Il maintint son opinion sur les deux mains, ajoutant
que l'enfant avait pu faire les fonds, les ciels et les masses, que
cet enfant demeurait un grand harmoniste, mais que, selon lui,
le père, peintre très-habile, avait arrêté les contours. Sur l'obser-
vation qu'il était impossible d'admettre une si admirable unité
et un ensemble aussi complet dans de semblables conditions,
M. Rousseau persista dans son opinion. Quand au dossier,
M. Rousseau comme on l’a vu, refusa d'en prendre connaissance.
— 268 —
A propos de l'enquête, il ne voulait pas de l'enquête policière et
n'admettait que l'enquête artistique, c’est-à-dire que, dans 50 ar-
tistes médaillés, par exemple, on en choisirait 15 qui seraient
appelés à décider si, oui ou non, cette œuvre pouvait avoir
été faite par Frédéric Van de Kerkhove. On fit remarquer à
M. Rousseau que les sages de l’époque condamnèrent Galilée et
que cependant la terre tourne. Il me semblait à moi que dès
qu'on aurait pu trouver des personnes honorables ayant connu
Fritz, son goût pour la peinture, et l'ayant vu peindre, on aurait
pu se montrer satisfait.
On connaît l'incident académique.
Le 5 mars, M. Van de Kerkhove posant un acte patriotique
et des plus généreux, offrit à l'Etat tous les panneautins exposés
à Bruxelles, à l'exception de ceux appartenant à des particuliers.
Le 7 mars, s'ouvrit l'exposition du Cercle d'Anvers.
Le 9 mars, l'Etat accepta la donation. On avait réclamé les
premiers essais, les tâtonnements de l'enfant. Le père les ras-
sembla tous, quelque informes qu'ils fussent, et en fit une neu-
vième planche qu'il envoya au Cercle d'Anvers. Je ne sache pas
que ceux mêmes qui l'avaient réclamée, s'en soient occupés. Elle
est cependant du plus haut intérêt et montre que l'enfant ne de-
vint pas d’un seul coup ce qu'il fut plus tard. C’est, pour nous,
une des principales pièces de l'enquête. M. Van de Kerkhove
ajouta à son royal cadeau à l'Etat cette planche curieuse. La
polémique continua dans les journaux; comme cela devait être,
elle devint irritante et elle dévia complètement du but primitif
pour tomber dans les personnalités. Je refusai de continuer à la
soutenir aussi longtemps que M. Rousseau ne fût pas allé s'éclai-
rer aux lieux mêmes où vécut l'enfant. Bien des incrédules déjà
en étaient revenus convaincus et touchés. Plusieurs l'ont haute-
ment déclaré et loyalement avoué. Formons ici le vœu que tous
ceux qui ont fait ce pélerinage, avec les mêmes résultats, suivent
ce généreux exemple. Ils liront ceci et comprendront que cet
appel est fait au nom de la vérité.
M. Rousseau est allé à Bruges. On sait le résultat de son en-
quête, On connaît les réponses de M. Van de Kerkhove.
En même temps on signalait un panneau identique à ceux de
Fritz et signé par le père. C’est, en effet, un tableau de celui-ci;
seulement, au lieu d’un de ces délicieux paysages bien connus de
Fritz, c’est une marine et même un naufrage. Le père demande
(il pourrait et devrait l’exiger) que le panneau soit exposé à Gand
— 269 —
à côté des œuvres de son fils, avec quelques-uns du même genre
et avec quelques toiles de genre qui pourront permettre la
comparaison.
M. Van de Kerkhove père, en présence de l'enquête publiée
dans l'Echo du Parlement, et, par une fierté délicate, que l’on
appréciera, a immédiatement dégagé le gouvernement de son
acceptation.
Toutes les lettres citées ici de M. Van de Kerkhove. depuis la
première que nous avons reçue jusqu’à celle correspondant au
moment où l'exposition de Fritz a été rendue publique, nous les
mettrons à la disposition de toute enquête sérieuse qui se fera
dans l'intention d'arriver à la vérité (1).
AD. SIRET.
ECHO DU PARLEMENT, 4 avril 1875.
Le Journal des Beaux-Arts a enfin paru hier soir, Il est
presque tout entier consacré à « l'enfant de Bruges » et M. Siret
y donne le dépouillement de ses dossiers, certificats, etc. Ce qui
résulte de plus clair de tout cela, c'est que M. Siret s’est avancé
dans cette affaire sans avoir par devers lui autre chose que les
affirmations personnelles de M. Van de Kerkhove dont il semble
même, en diverses occasions, s'être exagéré la portée, et les attes-
tations de quelques personnes absolument étrangères aux arts, à
l'exception d'une seule, M. Van Hove ; or on sait que cet artiste
dénie énergiquement les propos qui lui sont imputés.
Nous nous réservons d'examiner et de discuter point par point
le nouveau travail de M. Siret dans un article détaillé qui sera
notre conclusion sur cette affaire (2).
Nous ne voulons pas empiéter sur la réplique de M. Rousseau
mais cette fois encore nous devons quelques lignes à M. Siret
pour le compte du journal.
M. Siret nous met en demeure de faire exposer à Gand le
« panneautin » de M. Van de Kerkhove père qui est en notre
(1) Quarante lettres de M. Van de Kerkhove ont été soumises par moi à
la commission d'enquête du Willems Fonds. AD. Se
(2) L'Echo du Parlement a oublié de remplir cette promesse.
possession. Nous n'avons pas attendu l'invitation de M. Siret
pour faire ce qu’il réclame. Sur la simple prière de la Flandre
Libérale, nous avons envoyé le « panneautin » au rédacteur en
chef de ce journal. Notons en passant un détail curieux. Quand
nous avons annoncé que nous possédions ce panneau, M. Siret
a révoqué en doute son authenticité, et jusqu’à ce jour il ne s’est
pas même donné la peine de venir le voir. Donnons-lui aujour-
d'hui pour son édification un autre renseignement. M. Van de
Kerkhove père a dit dans ses lettres que Fritz avait toujours fait
ses tableaux à l’aide d’un couteau à palette. Or, nous en possé-
dons un signé Fritz, qui est tout entier fait au pinceau.
M. Siret, dans son journal, nous reproche de ne pas avoir pu-
blié des lettres qui nous ont été adressées par le Willems-Fonds.
Et pourquoi donc aurions-nous publié ces lettres? La section
brugeoise du WillemsFonds annonce une enquête. Quand elle
l'aura faite, nous verrons s’il y a lieu de discuter. D'ici là comme
nous l'avons dit verbalement à l’un de ses membres, la section
brugeoise de cette association n’a aucun droit de s'installer dans
nos colonnes. Nous admettons ses bonnes intentions, nous lui
souhaitons bonne chance, mais nous n'avons pas à discuter avec
elle.
ECHO DU PARLEMENT, 5 avril 1875.
LE COUP DE GRACE.
M. V. Van Hove nous donne communication de la lettre
suivante qu'il a adressée à M. Siret, aussitôt après l'apparition
du dernier numéro du Journal des Beaux-Arts. Son témoignage
est le dernier coup porté à la fable Fritz. Il a vu M. Van de
Kerkhove exécuter sous ses yeux quarante ou cinquante pay-
sages identiques aux tableaux exposés.
Bruges, le 3 avril 1875.
Monsieur,
Dans le dernier numéro du Journal des Beaux-Arts, et à
propos de l'enfant de M. Van de Kerkhove, vous dites qu’à la
dernière exposition de Gand, je vous aurais dit que les deux
petits paysages exposés sous le nom de cet enfant, étaient très bien,
que c'était un enfant génial, etc., etc.
Cette dernière expression ronflante n'est point de moi. Voici
comment la chose s'est passée. Nous étions réunis à trois, Van
de Kerkhove, vous et moi, devant les petits tableaux; Van de
Kerkhove m'a alors interpellé me demandant si j'avais vu peindre
son enfant, et j'ai répondu affirmativement. Oui, monsieur, je
l'ai vu peindre, et comme je l'ai dit à M. Rousseau lors de sa
visite chez moi, je l’ai vu remplir par des teintes plates de terre
de Sienne pure les intervalles laissés entre des contours dessinés
par son père. D'ailleurs la douleur que lui causait la mort de
son enfant était si navrante que je l’approuvais dans tout ce qu'il
disait de son enfant, croyant par là le consoler. J’ai eu tort de
me laisser impressionner à ce point et il aurait beaucoup mieux
valu pour lui, et pour moi, ne pas l’encourager dans cette folie.
Je ne pouvais prévoir alors le bruit considérable que vous
alliez faire, par la suite, de cette affaire.
Je n'ai jamais vu faire des paysages par le fils de M. Van de
Kerkhove; j'ai terminé chez lui un tableau que je lui avais cédé
contre des tableaux anciens et des antiquités. Ce travail a duré
trois à quafre semaines, et pendant ce laps de temps M. Van de
Kerkhove a fait pour ainsi dire sous mes Jeux 40 & 50 petits
paysages de la même grandeur et ressemblaut identiquement
aux petits tableaux exposés au Cercle, à Bruxelles À cette
époque l'enfant était mort depuis sept à huit mois.
Jamais je n'aurais parlé de cette affaire si vous ne lui aviez
donné l'extension exagérée que l’on connaît, mais devant tout ce
bruit j'ai cru de mon devoir de dire à mes amis ce que je savais
à ce sujet.
J'ai tardé autant que j'ai pu de me mêler publiquement de
tout cela, et je sais de bonne part que vous avez été trés étonné
de ne pas voir un certificat signé de moi parmi ceux recueillis à
Bruges par M. Van de Kerkhove. Malgré les meilleurs relations
que j'avais avec lui et la plus sincère amitié je ne puis pourtant
pas dire ce que je ne pense pas.
Je vous préviens, monsieur, que c'est tout ce que j'ai à
dire à ce sujet, et que dorénavant je ne répondrai plus un seul
mot aux insinuations les plus malveillantes, pas plus que je n'ai
répondu à la lettre ordurière dont m'a gratifié M. Van de Kerk-
hove il y a trois ou quatre jours.
Veuillez insérer la présente dans votre plus prochain numéro
et recevoir mes civilités.
V. VAN HOVE.
Après ceci, le débat peut être considéré comme clos. — La
lettre de M. Van Hove est le pendant de la révélation du ta-
touage dans l'affaire Tichborne (1).
(1) Voir plus loin la réponse faite à la lettre de M. Van Hove.
LA CHRONIQUE, 6 avril 1875.
LA QUESTION ÉLUCIDÉE.
Oui, c'est toujours de la question Van de Kerkhove qu'il sagit.
Le dernier numéro du Journal des Beaux-Arts était presque
tout entier consacré à l’élucidation de cette question hiéroglyphe.
M. Siret s’en est donné jusque-là sur son phénomène, et les
fragments de lettres du père de l’enfant-prodige, écrites avant
que ses œuvres eussent soulevé tant de doutes sur leur authenti-
cité, étaient de nature à remettre un peu de baume sur les bles-
sures saignantes des croyants.
Ces fragments de lettres, en effet, ont un accent de bonhomie
et de franchise auquel les esprits ingénus et les consciences hon-
nêtes peuvent se laisser prendre sans être ridicules.
Mais il n’y avait encore là que des « preuves de sentiment. »
*
x »
Ce que M. Siret rappelait d’une conversation avec M. Van
Hove, à l'exposition de Gand, l'an passé, était de nature à faire
naître des doutes sur la sincérité actuelle de M. Van Hove.
En effet, à Gand, ce dernier semblait avoir admis la réalité du
génie du jeune Fritz; mais il paraît que M. Siret avait mal com-
pris. M. Van Hove vient d'écrire à l’'Echo du Parlement une let-
tre fort vive, sinon indignée, protestant contre le récit de
M. Siret et remettant les choses aux places qu'elles doivent oc-
cuper.
M. Van Hove s'accuse de s'être « laissé impressionner » par la
douleur de M. Van de Kerkhove à la mort de son enfant à ce
point d'approuver tout ce qu'il disait, et il aurait mieux valu,
ajoute-t-il, pour lui et pour moi, ne pas l’encourager dans cette
Jolie.
x #
Enfin, chose grave, M. Van Hove affirme avoir vu M. Van
de Kerkhove peindre, pour ainsi dire sous ses yeux, 40 à 50 pe-
tits paysages de la même grandeur et ressemblant identique-
ment aux petits tableaux exposés au Cercle, à Bruxelles. À
cette époque, lENFANT ÉTAIT MORT DEPUIS SEPT A HUIT
MOIS.
Il serait donc prouvé que M. Van de Kerkhove père aurait
peint, depuis la mort de son enfant, un nombre considérable de
petits paysages pareils — si ce ne sont les mêmes — à ceux qui
ont été exposés au Cercle.
x
LE
-— 273 —
Ceci, me semble-t-il, clot toute discussion.
Pourquoi M. Van Hove n'a-t-il pas fait cette déclaration pu-
blique depuis longtemps? Il ne le dit pas; mais on sent dans sa
lettre un sentiment de réserve qui tient à des causes indifférentes
à la question en elle-même — soit affaire d'intérêt, soit affection
pour la famille Van de Kerkhove.
Tâchons maintenant de tirer de tout cela des conclusions ra-
tionnelles. Je ne crois pas que nulle enquête, même optimiste,
puisse tenir contre la lettre de M. Van Hove; il est donc permis
d’en finir avec le phénomène brugeois.
*
x x
La sincérité de M. Siret n'est pas en cause; d’autres que lui
{moi d’abord) ont cru à la réalité d’un phénomène qui n'était
point impossible. Entraîné dans la voie de l'enthousiasme, il a
peut-être çà et là dépassé les bornes du réel. Ce n'est point un
crime...
M. Van de Kerkhove, de son côté, a été entraîné peu à peu
dans cette même voie où M. Siret s’est engagé naïvement, étour-
diment. Peu à peu, le père de l'enfant mort, troublé par cette
mort même, exalté par l'idée d'élever un monument à la mé-
moire d’un enfant qu’il adorait, a laissé s'établir une phénomé-
nalité qui ne lui pesait guère, en se disant, sans doute : « Cela
ne fera de mal à personne. et cela me fera au cœur un grand
bien. » Le sentiment égare presque toujours; il n'y a que la rai-
son qui soit une conseillère sage et désintéressée.
Une fois parti pour le pays des chimères, on ne sait point
quand on en reviendra. Le phénomène a pris des proportions
auxquelles, bien certainement, M. Van de Kerkhove n’a jamais
pu penser : mais il s'était avancé trop loin pour reculer.
Et il a continué de marcher, jusqu’au bord du fossé, où il vient
de faire la culbute.
0
x x
C'est dommage! Il y avait là une question physiologique
extrêmement attrayante et dont les savants en ws auraient pu tirer
beau parti.
Ent...
L'existence, n'est-il pas vrai, est une étoffe tissée de fils cas-
sants et composée de déceptions.
*
NELR
Ce qui restera de tout le bruit fait autour du nom d'un enfant,
c'est le fait que l’auteur des petits tableaux exposés au Cercle
(que l'enfant y ait peu ou point travaillé et je crois qu'il y a
18
travaillé) a un vrai talent, beaucoup de finesse et de grâce, une
adresse remarquable et un don, une faculté toute personnelle pour
produire l'harmonie entre les éléments divers qu'il met en œuvre.
Je connais beaucoup de paysagistes de talent et de réputation
qui échangeraient volontiers ces qualités-là contre les leurs.
JACQUES.
LE DROIT, 7-avral,
L'affaire ou plutôt la question Fritz Van de Kerkhove vient
encore de se compliquer, par les articles de MM. Lagye et Siret,
parus dans la Fédération artistique et le Journal des Beaux-
Arts, et par une lettre de M. Van Hove à M. Siret, dans l'Écho
du Parlement.
M. Lagye déclare que s'il est croyant, c'est que, sceptique
d'abord, il se trouve en possession de témoignages précis, dont
rien ne l’autorise à mettre en doute la sincérité et l’honorabilité,
témoignages qu'il publiera après l'établissement des résultats de
l'enquête dressée en ce moment par le Willems-Fonds.
L'article de M. Siret, qualifié par l'Opinion, d'Anvers, de
lyrisme échevelé, se distingue au contraire par le calme et la
simplicité. (On pourra juger de notre appréciation aisément,
puisque M. Siret annonce qu'il enverra gratuitement le dernier
numéro du Journal des Beaux-Arts, à tous ceux qui le lui
demanderont par carte-correspondance.) Il est suivi d’un sup-
plément contenant des extraits du dossier relatif à « l'enfant de
Bruges. » Clairement présentée, la narration de la conduite de
M. Siret, dans toute cette affaire, ressort surtout de sa corres-
pondance avec M. Van de Kerkhove. On y voit comment les
panneautins peu-à-peu excitèrent une admiration générale, par-
ticulièrement chez les membres de l’Académie, un seul excepté,
et comment, par suite de doutes émis par M. Rousseau sur
l'unité de l'œuvre, cette admiration disparut rapidement:
Dans son article, M. Siret retrace l'attitude singulière du pein-
tre Van Hove. Après s'être extasié avec lui, dit-il, devant les pan-
neaux de Fritz exposés au salon de Gand, avoir corroboré tout ce
que M. Siret savait déjà concernant l'enfant prodige, M. Van
Hove lui dit que, d’après lui, cet enfant n'aurait pu vivre «avec
un cerveau si exalté. » M. Eugène Landoy (Bertram), lié comme
M. Van Hove avec la famille Van de Kerkhove, admira avec ces
messieurs les deux panneautins, et consigna en termes éloquents
son jugement dans le Journal de Gand du 13 octobre.
— 275 —
M. Siret s'étonne qu'après avoir pris une telle attitude,
M. Van Hove déclare ensuite à M. Rousseau qu'il considère
M. Van de Kerkhove comme un maniaque d'amour paternel,
voulant constituer à son fils une réputation alors que le pau-
vre enfant «était incapable de rien faire. » On s'étonnerait à
moins.
A l’article de M. Siret, M. Van Hove prend feu. Il répond
immédiatement par une lettre insérée aussitôt dans l'Écho du
Parlement. Dans cette lettre, M. Van Hove débute par une
inexactitude, provenant d’une étourderie. Il reproche à M. Siret
d'affirmer dans son article que lui, M. Van Hove, avait qualifié
Fritz d'enfant génial. Or, cela n’est pas exact, M. Siret ne lui a
pas attribué cette affirmation, chacun peut s'en convaincre par
la lecture de l’article en question.
M. Van Hove manque de vérité ; pourquoi? nous ne savons;
mais il ne lui est pas permis à lui, de s'emporter, comme à
M. Van de Kerkhove.
Son étourderie dénote ici l'entraînement. L'honorabilité, la
bonne foi de M. Van Hove n'ont pas été mises en doute un seul
instant, M. Siret s’est montré en tous points convenable avec
lui, et cependant il termine sa lettre par cette phrase blessante
que rien ne légitime :
« Je vous préviens. Monsieur, que c’est tout ce que j'ai à dire
sur ce sujet, et que dorénavant je ne répondrai plus un seul mot
aux insinuations malveillantes, pas plus que je n’ai répondu à la
lettre ordurière dont m'a gratifié M. Van de Kerkhove il y a
trois à quatre jours. »
Phrase qui suit l'attestation par laquelle M. Van Hove déclare
avoir vu peindre « pour ainsi dire sous ses yeux, par M. Van
de Kerkhove père, 40 à 50 paysages ressemblants dentiquement
aux petits tableaux exposés au Cercle, à Bruxelles. »
De ceci l’on est en droit de conclure que M. Van Hove, artiste
de mérite incontestablement, se passionne et s'égare dans le
débat. Plus réservé, il ne se serait pas servi du mot identique-
ment, mot injustifiable de la part d’un homme qui a attendu,
pour se prononcer franchement, si longtemps que le public peut
lui reprocher avec raison d’avoir été berné par la divergence de
ses déclarations successives.
L'attitude de M. Van Hove dans cette affaire est aussi pas-
sionnée que celle de M. Van de Wiele, parrain de Fritz, lequel
s'empresse, au début, d'aller, dans les bureaux de l'Écho du
Parlement, déclarer que l'enfant n'a jamais peint ; et que celle de
ce journal, qui fait précéder la lettre de M. Van Hove de ce
— 276 —
titre : Le Coup de grâce, pour constater le résultat négatif,
selon lui, de la recherche de titres glorieux à établir pour le pays.
Le juge qui se passionne doit être récusé.
Nous n'avons pas à examiner pourquoi M. Van Hove se pas-
sionne, mais à constater le fait. Peu importe à quelles impres-
sions cet artiste obéit; il suffit de reconnaître son état pour ne
pas admettre comme jugements ses déclarations, où d’ailleurs la
contradiction existe, qui se détruisent mutuellement. M. Van
Hove avoue lui-même qu'il se laissa d’abord influencer, par des
motifs honorables sans doute, en faisant la première; on est en
droit, vu sa surexcitation, de supposer qu'il se laisse également
influencer par des motifs de même nature, en formulant la der-
nière. Cela étant, M. Van Hove n'est plus juge, il est témoin.
Pour savoir ce que vaut son témoignage, il faut le comparer
à d’autres.
Des enquêtes ont lieu, attendons leurs résultats.
Jusqu'ici des témoignages contre l’authenticité des tableautins
ont seuls été publiés.
Nous avons démontré leur peu d'importance.
Malheureusement, par suite du retard apporté à la publication
des témoignages favorables, le public s’impatiente ; comme d’ha-
bitude en pareil cas, il préjuge, il se prononce. De là une action
paralysante à la constatation de la vérité, contre laquelle nous
réagissons énergiquement.
Que tendent à prouver les témoignages défavorables publiés
si triomphalement par l'Écho du Parlement et l'Opinion? Que
M. Van de Kerkhove a peint dans la manière de son fils et qu'il
a retouché certains tableautins de celui-ci, M. Van de Kerkhove
ne nie pas ces faits. I1 les explique parfaitement. Fritz, dit-il, est
créateur, je suis imitateur. Voilà ce qu'il importe de vérifier.
Si M. Van Hove avait eu la conviction que les deux tableaux
exposés à Gand ne sont pas de Fritz, certainement il aurait eu
la loyauté d'en informer M. Siret.
ÉCHO DU PARLEMENT 8 avril, 1875.
CORRESPONDANCE.
Bruges, le 6 avril 1875.
Monsieur le Rédacteur en chef de l'Écho du Parlement,
Pour toute réponse à la lettre de M. Van Hove, insérée dans
votre journal en date d’hier, je viens vous prier de vouloir insé-
rer dans votre prochain numéro la note ci-bas :
Je vous présente, Monsieur, mes civilités.
J. VAN DE KERKHOVE.
Je soussigné, Ch.-L. Letten, lieutenant-colonel en retraite,
déclare, dans l'intérêt de la vérité, qu'étant allé voir, accompa-
gné de ma femme et de ma fille, les tableautins de Fritz Van de
Kerkhove avant leur départ pour Bruxelles, avoir rencontré chez
M. Jean Van de Kerkhove, père du précédent, M. et Mme Van
Hove qui s'y trouvaient dans le même but, et que Je n'ai
entendu de leur part que des éloges sur le pauvre mort, sans
que je leur aie entendu formuler le moindre doute sur l'authen-
ticité des tableautins exposés. M. le gouverneur de la province
s'y trouvait également, et M. et Mme Van Hove lui ont été
présentés.
Bruges, le 5 avril 1875. (Signé) LETTEN.
(N. de la R.) Cette lettre, au lieu d'infirmer celle de M. Van
Hove, la confirme. En effet, cet artiste a déclaré qu'il n’a pas
voulu chagriner M. Van de Kerkhove en combattant sa manie.
On remarquera d’ailleurs que la lettre ci-dessus n’essaie même
pas de contredire le fait capital révélé par M. Van Hove, à
savoir que M. Van de Kerkhove avait exécuté devant lui qua-
rante à cinquante petits paysages identiques à ceux du Cercle.
L'affaire reste donc irrévocablement jugée.
LA FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 9 avril 1875.
DOSSIER VAN DE KERKHOVE.
A la fin de mon dernier article, j'annonçais que je remettrais
la publication des pièces que j'avais entre les mains et qui avaient
dicté la conduite que j'ai tenue dans cette affaire, jusqu'au résul-
tat de l'enquête du Willems-Fonds, dont je n'entendais pas 1n-
fluencer les investigations.
Depuis les choses se sont singuliêrement aigries, Non seule-
ment on apporte dans toute cette affaire une passion et une par-
tialité incroyables, mais encore, ceux qui, comme moi, ont, dès
le principe, déclaré qu'ils se tourneraient contre les mystifica-
Ro Un
teurs, si on leur apportait la preuve irréfutable de leur culpabi-
lité, se trouvent en butte à une véritable hostilité de la part de
leurs anciens et meilleurs amis.
*
C'est ainsi que l’Opinion d'Anvers, pleinement raffermie dans
sa conviction première, par l'enquête à charge de M. Rousseau
et par la lettre de M. Van Hove, abuse complaisamment de son
facile triomphe, et me somme de répondre à ce dernier document.
Je défère d'autant plus volontiers à ce désir que je publie
plus loin quelques pièces ds nature à lui servir de contre-poids,
Voici la lettre de M. Van Hove : (Voir page 261).
*
Il n'entre pas dans mes habitudes d'incriminer la sincérité
des gens qui ne sont pas de mon avis. Je tâche d'apporter dans
mes différentes polémiques une modération et une convenance
que je voudrais voir imiter par mes adversaires.
Je me bornerai à opposer à la lettre de M. Van Hove, une
attestation qui, elle aussi, a quelque valeur : (C'est la déclaration
du lieutenant-colonel Letten. Voir p. 277).
x
“+
Si je rapprochais de cette déclaration, le témoignage de
M. Adolphe Siret, rapportant qu'au dernier Salon de Gand,
il s'est trouvé en compagnie du dit M. Van Hove et de
M. Eugène Landoy; que M. Van Hove qui, aujourd'hui,
seulement, dégage bruyamment sa responsabilité, s’est extasié
avec ses interlocuteurs sur da précocité de l'enfant-phénoméne,
allant même jusqu’à estimer que le jeune Fritz n'aurait pu con-
tinuer à vivre, «avec un cerveau aussi exalté » je serais en droit
de montrer quelque défiance à l'endroit d’un témoignage aussi
tardif et surtout, aussi contradictoire.
*
M. Van Hove, me dira t-on, a été guidé par l'intérêt, par la
pitié qu’il portait à M. Van de Kerkhove, aveuglé par l'amour
paternel. « J'ai eu tort, confesse-t-il naïvement, de me laisser
impressionner. » Oui, certes, et très-grand tort. Puisqu'il pouvait
d'un mot démasquer la fraude, et qu'il ne l’a point fait, il y
aurait donc eu de sa part ou une approbation tacite, ou une
véritable complicité. On me permettra, du moins pour le moment,
de n'accorder qu'une importance relative au derner mot de
M. Van Hove, refuté d'ailleurs, par tant d’autres témoignages.
*
* +
— 272 —
Il y a encore la déposition de M. Wallays, directeur de
l'Académie de Bruges, qui ayant démandé à M. Cloet, un de
ses professeurs, comment il avait pu délivrer uue attestation en
faveur de l'authenticité de l'œuvre du jeune Fritz Van de Kerk-
hove, a recueilli cette réponse mémorable : « Oui, je l'ai vu
peindre, mais je n'ai pas vu ce qu'il faisait. »
Comment concilier ce propos avec le texte de la déclaration,
signée par M. Cloet lui-même, et dont voici le texte dans son
intégrité :
Le soussigné déclare sur l'honneur, avoir vu travailler le jeune Fritz, fils
de M. Van de Kerkhove à une partie de ses tableautins envoyés au Cercle
Artistique et Littéraire de Bruxelles et y exposés en ce moment.
Bruges, 10 janvier 1875. ù |
Signé : B. CLoET, artiste peintre,
Qui des Van Hove et des Cloet d’hier ou d'aujourd'hui ont
raison ?
C'est au public, ou plutôt aux enquêtes qui s'organisent en
ce moment à décider.
*
x x
Aucun peintre, a-t-on dit, n’a vu travailler le jeune Fritz.
Voici deux attestations précises qui prouveront le contraire :
Le soussigné déclare avec satisfaction qu'il a vu peindre plus d’une fois le
jeune Fritz Van de Kerkhove, sur de petits panneaux, desquels on en a
envoyé une partie à l'exposition de Bruxelles.
Bruges, 14 mars 1875. À k
Signé : Léon Rousseau, artiste peintre.
(Déclaration faite en flamand).
*
pa à
Le soussigné déclare avoir vu travailler Fritz Van de Kerkhove, aux petits
tableautins qui sont en ce moment à l'exposition de Bruxelles et dont j'en
possède un, en souvenir, avec bonheur.
Bruges, 10 février 1875. è ;
Signé : Pauz Van Dycxe, artiste peintre.
*
A ces témoignages précis je joindrai celui de l’ouvrier chargé
d'encadrer les panneaux, qui ont figuré aux expositions de
Bruxelles, d'Anvers et de Gand.
Le soussigné déclare qu'il a encadré des centaines de petits tableaux peints
par Fritz Van de Kerkhove et dont une partie ont été exposés au Cercle Ar-
tistique et Littéraire, à Bruxelles.
Bruges, 13 mars 1875. A. MAZEMAN.
— 280 —
On a demandé une enquête contradictoire. Cette enquête,
quoique non encore organisée, se fait. Le peintre Van Hollebeke,
consulté par M. Rousseau et ses amis s'est prononcé contre
l'authenticité de l’œuvre en cause. Un témoin, honorable à tous
égards, vient déclarer que telle n’a pas toujours été l'attitude de
cet artiste :
Le soussigné déclare sur son honneur, que se trouvant à l'exposition de
Fritz, à Bruxelles, il a entendu interpeller Monsieur Van Hollebeke, auquel
on demandait s’il avait vu peindre le jeune Fritz Van de Kerkhove aux tableau”
tins exposés. Il a affirmé le fait à deux reprises différentes.
En foi de quoi, je signe la présente déclaration.
Gand, le 25 mars 1875.
Signé : Van DE KERKHOVE-VAN DEN BROECK.
Conseiller provincial, 6, rue du Poivre.
Non seulement l'enfant n'a jamais peint, a-t-on dit, mais il
n'a jamais eu seulement de professeur. En voici un cependant
que je présente au public :
Le soussigné reconnait avoir donné des leçons de dessin, de peinture à
l'aquarelle et au pastel de paysage et de perspective, au jeune Fritz, fils de
M. Van de Kerkhove, alors que celui-ci n'avait que cinq ans. Le nombre des
panneaux qu'il a peints à l'huile et dont une partie ont été vus par moi, doit
au moins s'élever à 5 ou 600, et cela pendant les années 1870, 71, 72 et 73.
Je les certifie véritables.
Bruges, 14 février 1875.
Signé : VINCENT, restaurateur de tableaux.
(Traduit du flamand).
*
* *
L'enfant était un idiot, incapable d'aucun effort d'imagination
et même de mémoire :
Le soussigné déclare, que, pendant un an environ, il a donné leçon à Fritz
Van de Kerkhove.
Il a pu constater que cet enfant n'était pas dépourvu de moyens, qu'il avait
de bonnes dispositions pour l'étude, mais, qu’à cause de son état maladif, il
ne faisait que peu de progrès.
Le soussigné déclare, en outre, avoir remarqué que Fritz aimait beaucoup
le dessin ; il parlait souvent d'avoir peint dans l'atelier de son père et avait
quelquefois en poche de petites planches barbouillées de peinture.
Bruges, le 22 mars 1875.
F. CaLrauw, instituteur communal à Bruges.
*
x
Se refuse-t-on à accorder créance à cette attestation, en voici
une, bien autrement sérieuse, émanant du directeur de l'Ecole
moyenne de l'Etat, qui a eu l'enfant sous sa direction pendant
plusieurs années, et qui s’est même livré, à son sujet, à quelques
études assez curieuses pour être consignées ici :
— 281 —
Le soussigné Directeur de l'Ecole Moyenne de l'État à Bruges, certifie les
faits suivants :
1° Le jeune Fritz Van de Kerkhove est entré à l'École Moyenne, comme
élève de 1r€ année de la section préparatoire, le 3 octobre 1870, à l'âge de huit
ans ;
2° Il a fréquenté les cours jusqu’à vers l’époque de sa mort, en août 1873,
mais d'une manière très irrégulière. Ses jours d'absence ont été au moins
aussi nombreux que ses jours de présenee ;
3° Le jeune Van de Kerkhove, quoique maladif, était un enfant bien déve-
loppé physiquement, mais il avait la tête très-forte ;
4° Il avait les yeux ordinairement fixes, le regard plongeant ; il était d’une
attention de beaucoup supérieure à celle des enfants de son âge ; rien ne pou-
vait le distraire quand il écoutait les explications de son maître ;
5° Il s'était peu lié avec les élèves de sa classe et ne prenait aucune part à
leurs jeux pendant les recréations ;
6° Il était craintif, d’une grande sensibilité, pleurait ou s’emportait, quand
il était contrarié ;
7° Ses progrès à l’école furent ceux d’un enfant ordinaire, à cause de ses
fréquentes absences ; mais il était intelligent et mettait un soin extrême à bien
faire ;
8° Quelque temps avant sa mort, sa vue parut s’affaiblir ; ses yeux gran-
dement ouverts, avaient quelque chose de vitreux. Il devait déplacer fré-
quemment son livre, comme si les lettres dansaient devant lui. — Ce fait
m'avait frappé, parce que je l'avais déjà constaté plusieurs années auparavant,
chez un autre élève, mort peu de temps après, d'une congestion cérébrale ;
9° Je n'ai vu aucun des petits tableaux de Fritz avant sa mort; mais son
père m'avait dit qu'il peignait et faisait de jolies choses.
100 J'ai été très affecté de la mort de cet enfant, que j'aimais autant qu'il
m'était attaché. J'ai la conviction qu'il aurait fait de bonnes études, à cause
de sa grande application et de son grand désir de bien faire ses devoirs.
Bruges, le 10 mars 1875.
Signé : Mouzon.
*
LR
L'enquête partielle de M. Rousseau a bien rendu publics
quelques-uns des témoignages qu’elle a recueillis, mais elle a
passé légèrement sur ceux qui lui paraissaient sujets à caution,
s'il faut en croire la lettre suivante, déjà publiée, du reste, par
quelques journaux : (C’est la déclaration de M. Courtois, voir
p. 204).
*
x x
Voici encore une attestation, montrant que la vocation du
Jeune Fritz n'était point un secret pour tout le monde :
La soussignée affirme ici, avec satisfaction, ce qn’elle a déclaré à un
Monsieur qui est venu faire une enquête à Bruges, savoir que, le jeune Fritz
qui fréquentait assidûment sa maison, y remplissait les murs de dessins à la
craie, aux crayons de couleur, au crayon ordinaire et barbouillait même les
portes et les tables et tout cela depuis sa plus tendre enfance.
— 282 —
Tous ceux qui appartiennent à mon ménage en ont été témoins.
Je sais aussi que Fritz, peignait à l'huile,
Bruges, le 14 Mars 1875.
. Signé : Epouse DE Bakker.
(Traduit du flamand).
x x
Comme on le voit, jusqu'ici, comme M. Siret, comme tous
ceux qui se sont rangés du parti des croyants, je ne me suis
fondé que sur des témoignages précis, de la sincérité desquels
je n’ai aucune raison de douter. M. Siret a commencé à publier
son dossier ; je publie le mien. Peut-être, ceux qui raïllent mon
lyrisme et ma crédulité, reconnaîtront-ils qu'à ma place, ils
auraient agi comme je l'ai fait.
Mais ma tâche n'est pas encore finie.
On a trouvé étonnant que les amis mêmes de la famille
ignorassent la vocation et la passion de Fritz Van de Kerkhove
pour la peinture.
Voici un faisceau de déclarations qui établissent péremptoire-
ment le contraire :
Le soussigné reconnait, par la présente, qu'il a été, à différentes reprises,
dans l'atelier de Monsieur Van de Kerkhove, et qu'il y a vu peindre par le
jeune Fritz une quantité de paysages et de vues. Mais comme il considérait
cet enfant comme un ignorant, il n’en a fait que peu de cas, d'autant plus que
cela ne lui semblait pas remarquable, et ne pouvait servir que de passe-temps
à cet enfant. Ensuite, j'ai vu que M. Van de Kerkhove père, a trouvé quelque
chose, comme un bac, renfermant une quantité de panneautins peints par
Fritz, et parmi lesquels, il y en avaient qui étaient adhérents l’un à l’autre par
les couleurs.
Après la mort de Fritz, j'ai reconnu comme étant les mêmes, ceux envoyés
à Bruxelles, ainsi que ceux qui se trouvent encore chez M. Van de Kerkhove.
I n'y a que les figures qui n'ont pas été peintes par le jeune Fritz.
Bruges, le 24 février 1875.
Signé : A, MEESTER DE ZWAAF.
(Traduit du flamand).
“
x »
J'ai vu peindre maintes fois, avant sa mort, Fritz Van de Kerkhove, et je lui
ai demandé à différentes reprises un petit tableau.
Signé : DE CLoEDT (Cx.).
(Traduit du flamand).
*
LE
En présence de la malveillance inqualifiable et injuste avec laquelle on
poursuit la mémoire du jeune Fritz Van de Kerkhove, nous nous faisons un
devoir de déclarer, que nous avons tous, et à plusieurs reprises vu peindre
cet enfant à ses petits panneaux dans l'atelier de son père, etc.
Signé : Ep. D. CaAuwE, FLORENCE DE Bucx.
— 283 —
M. Cauwe et ma sœur Romanie peuvent en témoigner également.
Je reconnaîtrais facilement les tableautins auxquels j'ai vu travailler.
*
» +
Le jeune et regretté Fritz Van de Kerkhove. que nous aimions tous, venait
de temps en temps dans ma maison, et plus d’une fois j'ai remarqué que ses
mains étaient salies avec de la peinture à l'huile.
Bruges, le 11 mars 1875. DR EU ir des
Igné : N.
*
x *
Le soussigné déclare sur son honneur qu'il est à sa connaissance que le
jeune Fritz, fils de M. Jean Van de Kerkhove, s'èst occupé dès son plus
jeune âge, de peinture à l’aquarelle et à l'huile, qu'il ne jouait presque jamais,
si ce n’est aux cartes. Un jour qu'il est venu chez moi, il s'est mis à regarder
assez longuement les estampes et dit tout-à-coup à ma femme : « Madame,
tout ce que vous avez ici ne sont que des croûtes, moi je vais vous faire des
tableaux, Je demanderai à papa qu'il vous les donne. » Nous étions voisins,
et toute la maison aimait le pauvre enfant qui était la bonté même.
Bruges, le 10 février 1875.
DE BEAUDIGNÉ DE MANSART.
*
x *#
La soussigné fréquentant beaucoup la maison de M. Van de Kerkhove,
ainsi que sa sœur, déclare avoir vu peindre le jeune Fritz à presque tous ses
tableautins ; mon père peut en témoigner également.
Bruges, le 28 mars 1875.
. Signé : InaicE DE BackER.
*
+ #
Le soussigné A. Du Mon de Menten, vice-consul de Turquie, à Bruges,
déclare sur l'honneur, avoir vu peindre, par le jeune Fritz Van de Kerkhove,
les petits panneaux exposés au Cercle artistique de Bruxelles.
Il a connu l'enfant dès sa naissance jusqu'à sa mort. L'enfant avait une
véritable adoration pour son père, qu'il ne quittait pas plus que son ombre.
Sa seule passion était la peinture et, dès son âge le plus tendre, il barbouil-
lait sur tout ce qu'il trouvait et rencontrait, papier, murs, bois, panneaux, etc.
Il s'estime heureux de posséder un des jolis tablautins que le père lui a
laissé choisir en souvenir du cher mort qu’il aimait beaucoup.
Signé : ALPHONSE DU Mon DE MENTEN.
*
+ +
Le soussigné déclare sur l'honneur avoir vu travailler et peindre à l'huile
sur des petits morceaux de bois, le jeune Fritz Van de Kerkhove, mort à
Bruges en 1873.
I déclare en outre que Fritz lui a promis plus d'une fois des petits tableaux ;
il fréquentait beaucoup sa maison, et soit dit en passant, barbouillait sur tous
les murs et sur toutes les portes, avec des crayons en couleur et de la craie.
Bruges, le 10 février 1875.
(Signé) Le capitaine du port, L. GoBix.
Ma femme qui aimait beaucoup Fritz, comme du reste tout le voisinage
l'aimait, peut au besoin confirmer ce qui se trouve ci-dessus.
*
x x
— 284 —
Le soussigné déclare sur l'honneur que le jeune Fritz Van de Kerkhove
s’occupait de peinture à l’huile et peignait sur des petits panneaux.
Ostende, 10 février 1875.
Signé : ALpx. Roron.
Armateur et banquier à Ostende, de la maison Duclos et Co,
*
* +
Le soussigné déclare avec plaisir et sur l'honneur qu’il a vu peindre plu-
sieurs fois le jeune Fritz Van de Kerkhove à des petits tableautins ; il se rap-
pelle l'avoir vu un jour tripoter à ses morceaux de bois {comme on disait
dans la maison), couché par terre, ou plutôt sur les planches devant les
tableaux qui se trouvent dans l'atelier de son père. Ma femme, madame
Gruwé, peut en témoigner aussi au besoin.
Bruges, le 18 février 1875.
À. GRUWÉ,
Directeur au dépôt des Invalides à Bruges
et ancien commissaire de police en chef à Anvers.
*,
x *
Je certifie qu'il est à ma connaissance que le jeune Fritz Van de Kerkhove
s'occupait de peinture à l'huile,
Bruges, le 15 mars 1875.
FéLix CALLEWAERT, négociant.
*
x >
Le soussigné déclare avoir vu peindre dans l'atelier de son père le pauvre
Fritz Van de Kerkhove.
VAN MuLLen, distillateur à Bruges.
*
*X x
Le soussigné déclare avec plaisir et sur l'honneur qu'il a vu peindre le jeune
Fritz Van de Kerkhove à ses panneautins exposés en ce moment au Cercle
artistique de Bruxelles.
Bruges, le 15 mars 1875. Signé : J. ARENTS, brasseur.
*
.
x x
La soussignée déclare avec satisfaction, que le jeune Fritz Van de Kerk-
hove, qu’elle a vu naître et vu mourir, était un charmant enfant, qu’elle
regrette encore tous les jours, ne s’est jamais occupé, depuis son enfance,
que de dessin et de peinture et qu'il y venait tous les soirs un nommé Vincent
pour lui donner quelques notions, et afin de laisser du repos à son père, qu'il
obsédait sans cesse pour en obtenir des pinceaux et des bois. Je sais très-
bien qu'il peignait à l'huile avant 1870, et que tous les tableautins de Bruxelles
et bien d’autres encore, en grand nombre même, sont tous de lui.
Celui qui dit le contraire, est un menteur éhonté.
Bruges, le 20 mars 1875. NE al
18 à a .
(Traduit du flamand.
td
X *
Depuis huit ans je fréquente la maison de M. Van de Kerkhove, et, je
déclare avec satisfaction et sur ma conscience, que j'ai vu peindre plus de
cent fois le fils, que j'aimais tant, avec toutes sortes de couleurs, et notam-
— 285 —
ment en 1870 et avant. Il employait les couleurs à l'huile, chose pour laquelle
il était souvent puni, parce qu'il se salissait à ce jeu.
Bruges, le 10 mars 1875.
Signature de PauLIN HaRINCK.
(Traduit du flamand).
*
»
Les témoignages des employés ou des gens qui ont travaillé
dans la maison, ne sont pas moins explicites. Qu'on en juge :
Le soussigné Domin Wattyne, travaillant pour M. Van de Kerckhove,
depuis plus de huit ans, déclare sur sa conscience, qu'il a vu faire des dessins
et des barbouillages par le jeune Fritz, sur tous les murs, portes et fenêtres
de la maison, depuis son plus jeune âge. Plus tard, il l'a vu peindre à l’aqua-
relle et à l'huile de très-jolies choses sur bois. Je n’en connaissais pas beau-
coup. [1 ne se lassait jamais de nous faire toutes sortes de questions origi-
nales, Il était aimé de tout le monde par sa charité,
Bruges, le 11 mars 1875.
Signé : DomiN WATTYNE, magasinier.
(Traduit du flamand).
+
x x
Je soussigné, Adolphe Van Acker, ex-commis de M. Jean Van de Kerkhove,
négociant en grains, déclare sur mon honneur, que le nommé Fritz Van de
Kerkhove, fils de M. Jean Van de Kerkhove, artiste-peintre et négociant en
grains, était un enfant doué d’une capacité étonnante pour la peinture;
Il s'occupait journellement à peindre sur des planchettes de boîtes à cigares,
sur des restes de panneaux que M. Van de Kerkhove, son père, cachait pour
faire des croquis ; enfin, il venait jusque dans les bureaux me demander à
chaque instant des feuilles de papier pour faire des esquisses de tout ce qui
se présentait à son esprit.
Gand, le 15 mars 1875. A. VAN ACKER,
sous-officier au 14° régiment de ligne,
3° bataillon, 2° compagnie, Gand.
*
x +
Le soussigné qui, depuis plus de vingt ans, travaille pour la maison Van
de Kerckhove, reconnaît et déclare sur son honneur et conscience, qu'il a vu
dessiner et peindre à l’aquarelle, le jeune Fritz depuis l'âge le plus tendre. Il
se rappelle de plus qu’il travailla à l'huile avant 1870, et qu'il l'a vu travailler
plus tard aux panneautins qui ont été exposés à Bruxelles.
Le père m'en a montré en 1873 dont il était content, en me disant que lui
et Madame avaient l'intention de faire un peintre de leur fils, mais que mal-
heureusement le pauvre garçon était maladif. Mon fils, à moi, l’a également
vu travailler, Fritz avait un caractère curieux, qui aimait à tout savoir, et qui
m'adressait souvent des questions auquelles il m'était impossible de répondre
et qui m'étonnaient extrêmement.
Toutes ses connaissances regrettent ce brave garçon, et ceux qui disent que
Fritz n’a jamais peint, sont des menteurs,
Bruges, 10 mars 1875. Ne
Signé : H, D'Hoocue, tapissier.
(Déclaration faite en flamand.) |
— 286 —
Bruxelles, le 5 mars 1875.
Ma bien chère Louise, (1)
Je n'ai pas voulu vous écrire avant de pouvoir donner des nouvelles de
l'expositiôn des œuvres de Fritz. Il est vrai que j'ai tardé un peu longtemps,
mais ce n'est pas ma faute.
Dimanche, si je ne me trompe pas, c'était le dernier jour de l'exposition,
je suis allée avec la gouvernante qui avait tout lu dans un journal anglais et
qui en était folle.
Mais, ma chère Louise, arrivées là pas moyen de voir les tableaux tellement
il y avait foule; je dois vous dire que le plus beau monde de Bruxelles
se trouvait là; c'était vraiment curieux d'entendre ce qui se disait de tous
côtés; n'y aurait-il pas moyen d’avoir un tableau pour moi chère Louise.
J'étais comme une insensée ; cela m'a tellement touchée que j'ai dû quitter
la salle en pleurant.
Je dois vous dire aussi que toute la famille y a été, excepté madame, et ils
ont dit si ce n'était pas qu'ils me croient parce que je leur ai dit que j'ai vu
faire les tableaux par lui, ils auraient dit que c'était impossible. Ainsi, chère
Louise, vous direz tout ceci à vos chers parents à qui je n’en doute pas cela
fera beaucoup de plaisir. Ma chère rappelez à votre papa la promesse qu'il
m'a faite ; car j'y tiens beaucoup ; ce sera le seul souvenir que j'aurai de Fritz.
Faites bien mes compliments à vos parents et à ma sœur Marie et veuillez
me donner un mot de réponse.
En attendant je reste votre attachée
Signé : OcrTavie DE REucx.
*
x x
Viennent après cela, les déclarations des petits amis de l'enfant,
ou des parents de ces amis, en réponse aux affirmations de ceux
qui prétendent que, contrairement à ce que M. Siret et moi,
avons affirmé, Fritz Van de Kerkhove ne distribuait pas, de
son vivant, les panneaux dont on lui conteste aujourd’hui la
paternité.
C'est d'abord, le témoignage d'une jeune fille, qui a partagé
les jeux du défunt :
La soussignée élevée en quelque sorte avec le jeune Fritz Van de Kerkhove,
déclare qu'elle l'a vu peindre dès l’âge le plus tendre, soit à des images, avec
des couleurs à l’eau, je l’aidais même, comme amusement; plus tard, et
jusqu'à la veille de sa mort, il peignait sur des morceaux de bois et à l'huile,
toujours et presque sans relâche. Nous jouions aux cartes quand son père
ne voulait pas lui donner des panneaux.
Bruges, le 15 mars 1875. Louise DE BAkKkER.
Ma sœur Idalie peut témoigner également de tout cela, je possède un petit
tableau de Fritz.
Louise a aujourd'hui 15 ans.
(1) Lettre adressée à la sœur de l'enfant mort.
ee 287 mes
*
x x
Suivent quelques attestations complémentaires :
Dans l'intérêt de la vérité nous déclarons que le jeune Fritz Van de Kerk-
hove, nous a dit plus d’une fois qu'il apprenait à peindre déjà de fort jolies
choses.
Bruges, 28 mars 1875. Signé : Louise et Ina LErou.
Notre petite sœur, qui jouait souvent avec Fritz, peut également témoigner,
que Fritz lui a dit plus d’une fois, je vais maintenant aller peindre un peu
avec mon papa.
x
+ +
Par les présentes, le soussigné déclare, comme aussi sa femme, que le jeune
Fritz Van de Kerkhove est mort en 1873, et qu’il est le fils de M. J. Van de
Kerkhove, et qu'il a fréquenté sa maison depuis sa plus tendre enfance ; que
par son amabilité, il était la joie de son ménage, et qu'il apportait presque
toujours des joujoux à ses nombreux enfants. Plus tard, il leur promit des
tableautins, puis, la mort vint enlever ce brave enfant. Ses parents ayant été
instruits de cette promesse et sachant l'amour que nous portions à leur enfant,
nous ont fait cadeau d’une de ses œuvres, comme souvenir.
Bruges, le 8 février 1875.
Signé : L. TEMPELAARE.
(Traduit du flamand).
*
NT
Le soussigné déclare volontiers que Fritz Van de Kerkhove, camarade de
classe de mon fils à l'école moyenne de la ville, lui a promis de petits tableaux,
comme il en promettait encore à d’autres; qu'après sa mort, mon fils ayant
donné connaissance de ce fait aux parents, ceux-ci se sont empressés de lui
remettre un petit tableautin que mon enfant conserve avec le plus grand soin
en souvenir de son regretté petit ami.
Cette déclaration, je l'ai déjà faite verbalement en présence de M. Bortier et
mon fils la signe avec moi.
Coolkerke, le 10 mars 1875.
Signé : J. DecLERCo- Van GHELUWE, G. VAN GHELUWE.
*
# x
Le soussigné déclare sur l'honneur qu'il est à sa connaissance que le jeune
Fritz Van de Kerkhove, mort à Bruges en 1800 soixante-treize, s'occupait
déjà de peinture à l'huile sur petits panneaux en 1800 soixante-dix et s’amusait
dès l’âge le plus tendre à colorier des images, gravures, etc.
Damme, le 10 Février 1875.
Isibore MINNE, brasseur.
*
x x
Faut-il publier aussi les pièces émanées d'étrangers, n'ayant
Jamais vu peindre l'enfant, et, peut-être, convertis comme moi
à la suite d'informations prises sur les lieux ?
Pourquoi pas. Elles auront bien autant d'autorité que les
arguments et les déductions de gens qui n'ont jamais examiné
la question qu'à distance, et à dire de soi-disant experts.
(Suivent les lettres de MM. Crepin et Van den Bussche déjà
publiées, pages 173 et 178.
19
— 288 —
J'ai laissé parler les témoins à décharge, puisqu'il est dit que
M. Van de Kerkhove, père, est un accusé et moi un de ses
avocats. Mon zèle n'ira pas, cependant, jusqu’à tomber encore
dans le lyrisme que me reproche l'Opinion. J'ai voulu que le
public appréciât par lui-même quelques-unes des données sur
lesquelles j'ai assis ma conviction. Quant au procès, ainsi que
je l'ai dit dans mon dernier article, il n'est pas encore terminé
et encore moins jugé. Les coups de grâce des incrédules, voire
les coups de pieds de l’âne, qui ne manqueront pas, appelleront
d’autres témoignages, d’autres attestations ; et à moins de déclarer
que tous les amis de l'enfant mort, toutes les personnes qui ont
affirmé qu'il a été bien réellement le phénomène artistique, dont
la Belgique aurait le droit d’être fière, sont des complices ou des
imposteurs, à moins de me produire des contradicteurs plus
sérieux ou mieux renseignés — je le répète, encore une fois,
je ne récuse la bonne foi de qui que ce soit — je persisterai à
défendre une cause que je crois juste et de nature à doter mon
pays d’une gloire de plus.
GUSTAVE LAGYE.
P.S. L'enquête du Willems-Fonds de Bruges a commencé,
me dit-on, ses opérations. Une autre enquête s'organise. La
Fédération Artistique rendra compte de toutes les deux.
JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 15 avril 1875.
Le dernier numéro du Journal des Beaux-Arts a paru le
2 avril. Datée de Bruges, du 5, publiée dans l'Echo du Parle-
ment du 5 et reçue par moi le 6 avril, la lettre suivante m'a été
adressée par M. Victor Van Hove : {Voir plus haut, page 271).
Je n'ai absolument rien à changer à ma version, que, du reste,
l'auteur de la lettre ne contredit pas. Je la maintiens donc pour
exacte en fesant remarquer que, dans la conversation rappelée,
je n'ai point attribué à mon correspondant la «ronflante expres-
Sion : d'enfant génial. » Il aura mal lu. Il fait également erreur
lorsqu'il avance que c’est devant M. Van de Kerkhove qu'il a
approuvé tout ce que celui-ci disait de son enfant. C'est à moi,
— 289 —
et à moi seul qu'il a dit ce que j'ai écrit dans mon article. Par
discrétion je n’eusse pas interrogé qui que ce fût sur l'enfant
devant le père et personne n'eût agi de cette façon. C'est de con-
venance élémentaire. Ensuite, pour rendre hommage à la vérité,
je dois dire que la douleur du père n’avait plus ce cachet navrant
que lui prête l’auteur de la lettre. L'enfant était mort depuis
treize mois et le chagrin du père était devenu celui d'un homme
fort, raisonnable et résigné. Je n’ai absolument rien vu qui aurait
obligé mon correspondant à se laisser impressionner de la sorte,
surtout dans les moments où M. Van de Kerkhove n'était pas
présent.
Je n'ai jamais songé à faire un bruit considérable autour de
cette affaire. Ce bruit, on sait d’où il est venu. Mon correspon-
dant voudra bien remarquer qu'en supposant que sa déclaration
fût « le coup de grâce » pour M. Van de Kerkhove, il aurait pu,
en parlant il y a six mois, épargner à celui-ci « la torture » qu'on
lui fait subir avec des raflinements vraiment indignes.
Je m'y perds : j'ai là dans plus de quaragte lettres, tant de ci-
tations qui prouvent que du vivant de Fritz, alors qu'il n’y avait
aucune douleur à respecter, M. Van Hove appréciait le talent de
l'enfant. Fritz « faisait des paysages plus nature que nature »,
c'était son expression (1). Le 19 septembre dernier, il va chez
le père Van de Kerkhove. « J'ai eu ici Victor Van Hove; nous
avons encore examiné quelques panneaux de Fritz et lui aussi
en est extasié. Tout en l'ayant vu faire ces petits tableaux et
tout en voyant qu'il y avait là de l'avenir, il n'y attachaïit pas
plus d'importance que nous ; il nous engageait à le laisser faire,
a le laisser tripoter (2). »
Dans une lettre, datée du 1° mars, je lis, à propos d’un por-
trait de Fritz : « Van Hove va faire un médaillon, grandeur
» naturelle. Ce sera un véritable objet d'art, je me propose de le
faire fondre en bronze. »
Une autre, toute récente encore, datée du 8 mars, peu de jours
avant l’enquête-Rousseau, contient deux passages bien faits pour
exercer l'esprit le plus perspicace. « Toujours, toujours, cher
» ami; marche! marche! comme dans le Juif errant; mais du
» courage, c'est pour notre Fritz. à ; :
» Voici cependant une idée de Van Hove a me parait DRE
» et qui doit donner, dit-il, le dernier coup aux incrédules. —
(1) Lettre du 12 septembre 1874.
(2) Lettre du 20 septembre.
» Assommez-les, dit-il, avec les attestations dont vous avez plus
» qu'assez. Que M. Siret fasse imprimer une feuille en plus pour
» son prochain numéro et les y mette toutes. Si après cela ils
» doutent encore, ce sera une insulte à tous les signataires.
« Van Hove m'a encore dit qu’il se fait en ce moment une
» enquête dirigée par M. Leclercq (Jacques) de la Chronique. 1]
» s'est adressé à lui. J'ai lu la lettre dans laquelle M. Leclercq
» lui demande s’il est vrai que Fritz a travaillé avec lui dans son
» atelier et même pour lui; il [ui demande en outre comme ami,
» de lui dire la vérité, toute la vérité. Van Hove a répondu
» qu'étant toujours à Heyst, il lui arrivait de temps en temps
» de venir me rendre visite et qu'il avait vu peindre Fritz une
» fois sans y faire plus d'attention que les parents eux-mêmes,
» que les artistes et tout le monde avait tort d'exagérer cette
» affaire, qu'il avait lui-même en sa possession un tableautin
» où se retrouvaient toutes les qualités de l'enfant; mais qu'il
» n'y avait là rien de miraculeux, etc... M. Leclercq lui demande
» aussi des noms. Van Hove répond qu'il ne veut pas se mêler
» de cette enquête, que le temps lui manque, etc., etc... »
Je le répète, malgré ma bonne volonté, mon esprit ne parvient
pas à voir clair dans cette conduite. Cette amitié, cette apprécia-
tion du talent de l'enfant, MÊME PENDANT SA VIE, cette absence
complète de doute, de toute allusion faite à n'importe qui sur la
soi-disant « folie paternelle » de M. Van de Kerkhove, ces con-
seils spontanés, est-ce toujours, après dix-huit mois, la même
tolérance pour la douleur du père? Et pourquoi, neuf jours plus
tard, le 17 mars, date de l'enquête-Rousseau, ces égards ces-
sent-ils tout à coup et se changent-ils en accusations rendues
publiques et en déclarations passionnées, imprimées contre
M. Van de Kerkhove? — Il y a là un mystère bien plus réel que
celui d'un enfant extraordinairement doué sous le rapport de
l’art et du sentiment de la nature.
Mon correspondant a fréquenté la maison de M. Van de Kerk-
hove depuis son retour de Paris, lors de la Commune. Pendant
quatre années il a agi et parlé comme on vient de le voir. Soudain,
le 17 mars dernier, il renie le passé qui n'a donc été, d’après lui,
qu'un rôle, et dans quel but?
Je ne demande pas mieux que d'accepter une explication claire
et nette, mais, jusqu'à ce qu'on me la donne, je regarderai la
conversation de mon correspondant avec M. Rousseau et sa
lettre du 5 avril dernier, comme le résultat d’un égarement mo-
mentané.
C'est le jugement le plus calme, le plus modéré que l'on puisse
porter sur celui qui, après tout ce qu'on vient de lire, imprime
la déclaration suivante : « Je n'ai jamais vu faire des paysages
» par le fils de M. Van de Kerkhove. »
Quant aux 40 à 50 petits paysages que M. Van de Kerkhove a
faits «pour ainsi dire » sous les yeux de mon correspondant, cela
prouverait-il, s’il en était ainsi, que Fritz n'a point fait ceux
qu'on lui attribue? En second lieu, qu'entend celui qui m'adresse
cette lettre par ces mots : « pour ainsi dire? » Ces mots ont un
sens obscur qu'il faudrait préciser? Est-ce sous les yeux ou
n'est-ce pas sous les yeux de mon correspondant que M. Van de
Kerkhove aurait fait ces 40 à 50 panneautins ? Je présume, au
caractère vacillant de cette déclaration, qu'elle n'a pas su se for-
muler bien exactement dans la pensée de l’auteur.
Il me sera également permis, je suppose, d'examiner cette
nouvelle pièce de conviction arrivée si à point et de faire à ce
propos une réflexion rétrospective.
Le 17 mars, jour de l'enquête .Rousseau, la conversation,
roulant sur la persécution subie par M. Van Hove pour obtenir
de lui une attestation favorable, avait eu lieu. L'enquête est pu-
bliée le 18, mais la conversation Van Hove est gardée en réserve
jusqu’au 24 ainsi que la démarche Van de Wiele dans les bu-
reaux de l'Echo : pourquoi? « pour laisser à M. Van de Kerk-
hove le temps de revenir à résipiscence. » Quand on a affaire à
un inconnu que l’on a déjà laissé représenter publiquement
comme ayant organisé « une farce monstrueuse » et qu'on croit
avoir une arme qui doit faire éclater la vérité, on ne saurait s’en
servir assez tôt. Le même jugement sévère doit s'appliquer à la
lettre de M. Van Hove. Puisque, le 17 mars, il a prononcé des
paroles dont la gravité est bien au-dessus de tout ce que contient
sa lettre, puisqu'elles accusent M. Van de Kerkhove d'exiger de
lui UN FAUX, pourquoi a-t-il gardé l’histoire des 40 à 50 pan-
neautins faits « pour ainsi dire » sous ses yeux jusqu'après l’ap-
parition du dernier numéro du Journal des Beaux-Arts?
Toutes les explications, tous les faux fuyants, toutes les res-
sources du langage ne tiennent pas contre ce simple fait :
La vérité n’a pas besoin de stratégie.
Oui, J'ai été très-étonné de ne pas voir de déclaration affirma-
tive signée de la main de mon correspondant. Après notre con-
versation du Salon de Gand, après ses affirmations citées plus
haut, après ses quatre années de complicité dans la « folie » de
M. Van de Kerkhove, on le serait à moins.
7 +
J'ai exprimé mon étonnement à M. Van de Kerkhove qui,
dans une lettre datée du 6 mars, me répond ainsi :
«- Ne dites rien, cher ami, de Van Hove; il m'a fait voir des
» lettres dans lesquelies on lui dit qu'au Cercle et ailleurs on
» prétend que c'est lui qui a fait les tableautins de Fritz! .
» . Ilest venu dîner hier, et on venait de lui écrire, que
» c'était, au contraire, Fritz qui aidait Van Hove! et qu'il tra-
» vaillait dans son atelier... »
Après cette lettre, je n’ai pas insisté.
Il y a loin de l’affectueuse et délicate condescendance de
M. Van de Kerkhove pour le désir de son ami « d'être laissé
tranquille » à ces mots dits à M. Rousseau, : « On me persécute
» pour que je témoigne que je l'ai vu peindre. »
En terminant, mon correspondant me prévient que c’est tout
ce qu’il a à dire à ce sujet et que dorénavant il ne répondra plus
un seul mot aux insinuations les plus malveillantes pas plus qu'il
n'a répondu à la lettre ordurière (!) dont la gratifié M. Van de
Kerkhove.
Je ne me suis permis aucune insinuation malveillante à l'égard
de celui qui m'a adressé cette lettre. J'ai rendu un compte exact
de ce que je savais par lui. Aujourd’hui encore, si je suis forcé
par les documents que je possède, par les faits que je connais et
par les déductions logiques que je suis obligé d’en tirer, à me
montrer plus sévère, ce n’est point par le sentiment toujours con-
damnable de la malveillance.
Mais autre chose est d'éviter toute idée préconçue et de ne pas
chercher à s'éclairer sur les contradictions inexplicables d’une
conduite dont le motif le moins condamnable ne saurait être
accepté, par l'esprit le plus indulgent, que comme une légèreté
devenue coupable en présence de la gravité de ses conséquences.
Cette légèreté se traduit encore par l'expression « ordurière »
attribuée à la lettre de M. Van de Kerkhove.
Reculant devant de nouvelles polémiques, M. Van de Kerk-
hove se borna à envoyer à l'Echo du Parlement une déclaration
de M. le lieutenant-colonel en retraite Letten. {Voir cette décla-
ration, page 277).
La rédaction de l’Echo trouva que cette déclaration ne faisait
que fortifier la lettre de M. Van Hove. Il saute pourtant aux
yeux qu'en venant spontanément revoir les panneautins avant
leur départ pour Bruxelles, en les admirant de nouveau en pré.
sence, non-seulement d’un honorable officier, mais encore du
— 293 —
chef administratif de la province, en les admirant tout haut,
sans restriction, sans hésitation, sans la moindre réserve, M.
Van Hove sanctionnait leur exposition publique sous le nom de
Fritz et donnait par devant des témoins irrécusables, la meil:
leure déclaration que l’on pouvait exiger de lui.
Après avoir pris connaissance de la Note de la Rédaction ac-
compagnant, dans l'Echo du Parlement, la communication du
colonel Letten, M. Van de Kerkhove fit remettre au journal sus-
dit les pièces suivantes :
Bruges, le 7 avril 1875.
. Monsieur le Rédacteur en chef de l’Echo du Parlement.
Mes détracteurs, continuant à exploiter la lettre de M. Van
Hove, je me vois forcé d'y revenir. Décidé à ne plus faire de po-
lémique avec les journaux, je ne renonce cependant pas à rendre
à des faits torturés au point de devenir faux, leur signification
exacte. Tous vos lecteurs comprendront que je ne puis, mainte-
nant, laisser sans réponse la lettre de M. Van Hove, insérée dans
votre n° du 5 courant.
Il est facile de dire : oui, ce que l'on rapporte de ce que je
puis avoir dit sur Fritz est vrai; maïs j'avais compassion du
père... Qu'on ne vienne plus, pour les besoins de la cause, me
parler des douleurs du père. Je n’ai plus à pleurer, j'ai à venger
la mémoire de Fritz des attaques sans nom qui s'efforcent de lui
enlever sa jeune gloire. M. Van Hove après avoir convenu lui-
même, qu’il n'avait pas dit la vérité, ne répondra plus, dit-il.
C'est facile, il sait qu'il y a trop de personnes qui ont été té-
moins de son admiration pour les œuvres de Fritz. Avec la com-
passion pour la douleur du père, on peut ainsi fout arranger,
c'est indigne!
Voici, Monsieur, dans toute sa simplicité, le fait, devenu sous
la plume de M. Van Hove, une accusation que je repousse avec
la plus vive énergie et la plus légitime indignation.
J'ai fait, dit M. Van Hove, « pour ainsi dire, sous ses yeux
40 ou 50 petits paysages, de la même grandeur et ressemblant
identiquement aux petits tableaux exposés au Cercle de Bruxelles.
A cette époque l'enfant était mort, depuis 7 à 8 mois. »
Voici la vérité. |
M. Van Hove terminait un tableau chez moi, et, afin de lui
tenir compagnie, je m'étais installé avec quelques grands pan-
neaux, sur lesquels je faisais en sa présence, des essais genre
— 2094 —
Fritz; comme nous disions. Trois copies de paysages, d’après
des études d’un ami, ont été faites ainsi, et quelques-unes ébau-
chées avec le restant de la palette de M. Van Hove. Cela était
informe, et ces essais, peut être cinq ou six, ont été transformés
depuis en tableaux à figures. M. Van Hove trouvait cela fort
amusant et se proposait de faire la même chose.
Voilà l’histoire des panneaux identiques, je l'affirme de nou-
veau sur l'honneur. Je me rappelle encore, et M. Van Hove s'en
est souvenu lui-même, lors de ma dernière visite, que me voyant
un jour entre les mains un panneautin de Fritz, plus ou moins
abîmé, M. Van Hove lui-même m’a empêché d'y toucher, disant
que je le gâterais.
M. Van Hove m'accuse de lui avoir adressé une lettre ordu-
rière. Cet écrit auquel il fait allusion, était un cri d’indignation,
destiné à rester entre lui et moi. L'expression ordurière qu'il
emploie, m'impose le devoir et me donne le droit de la sou-
mettre au public dont je ne crains pas le jugement.
Veuillez agréer, Monsieur le Rédacteur en chef, mes civilités
empressces. J. VAN DE KERKHOVE.
Voici cette lettre (1) :
Monsieur..., comment, vous n'êtes pas honteux, de venir chez moi me faire
toutes espèces de protestations d'amitié, vous m'offrez de témoigner envers
et contre tous, que vous avez vu peindre mon enfant à ses tableautins, ce qui
était vrai; vous m'offrez de conduire chez moi les personnes qui seraient
allées aux informations chez vous (vous attendiez M. Leclercq de la CAro-
nique) de même que vous m'engagiez à conduire chez vous toutes celles qui
viendraient me rendre visite, afin que vous puissiez donner à tout le monde
votre témoignage; vous ne demandiez qu’une chose, c'était de ne pas voir
figurer votre nom dans les journaux. Même après la visite de M. Rousseau,
vous avez dû avouer que vous vous rappeliez, qu’un jour, ayant vu, en
présence de M. Dumon, une trentaine de tableautins de Fritz, vous avez dit
que cela ressemblait à des esquisses de paysagistes français... Vous avez
alors, pour vous sauver de cet aveu, voulu me faire avouer à toute force que
j'avais travaillé aux panneautins que vous ne niiez cependant pas ; vous avez
même insinué que vous m'en aviez vu faire un exposé à Anvers. Je vous ai
prié, de venir voir ce tableau, incrusté dans une armoire chez moi, donc il ne
pouvait être exposé à Anvers... Vous avez ajouté que Rousseau était un
a... pour avoir fait usage de votre nom et que les 3/4 de son article étaient
(1) Ecrite à M. Van Hove après lecture de sa conversation avec M. Rous-
seau (Echo du Parlement du 24 mars). Les passages supprimés sont inutiles
au fond de la question ; plusieurs contiennent des noms propres. Nous avons
le texte complet sous les yeux et nous sommes autorisé à déclarer que, si
M. Van Hove le désire, les phrases supprimées seront communiquées au
public.
— 2095 —
faux. Votre trahison à mon égard est d'autant plus abominable, que vous êtes
venu me dire, que, lors des deux premiers articles favorables de la Chronique
à Fritz, c'était sur vos renseignements que M. Leclercq les avait publiés.
Vous êtes venu plus tard, une lettre en main, (adressée également à M. Le-
clercq) que vous m'avez lue, toujours en faveur de Fritz; vous avez demandé
mon avis ; je vous ai répondu qu'elle était bien, et que je ne demandais que
la vérité. Vous avez ajouté que, n’aimant pas à être cité dans les journaux,
vous laissiez M. Leclercq libre cependant de la publier. Mais Monsieur, quel
nom faut-il donner à des actions et à des turpitudes pareilles? . . . . .
Voyons un peu maintenant le mal que je vous ai fait pour être traité de la
sorte... Vous disiez que vous aviez dû fuir la Commune... Vous nous faisiez
pitié à ma femme et à moi. Nous faisions de notre mieux pour vous consoler,
et ma maison était devenue pour vous hospitalière et une maison d'ami...
vous avez été recommandé dans la famille. partout fêtes et festins, achats
de tableaux et portraits à faire ; nous possédons encore en ce moment 21 ta-
bleaux et portraits de vous... et en reconnaissance de tout cela vous me
trahissez d’une manière indigne. Signé : J. V. D.K.
J'oubliais de vous dire qu’en admiration du jeune talent de Fritz, vous
m'avez offert de faire son médaïllon en cire, afin de faire passer sa gloire avec
ses traits à la postérité.
Si je n'ai pas répondu davantage à votre déposition indigne dans l'Echo du
Parlement, c'était encore par respect pour votre talent et dans l'espoir que
vous auriez protesté.
Une violente indignation, une profonde amertume, la décep-
tion et la douleur de l'amitié trahie, voilà ce que respire unique-
ment cette lettre (1).
Enfin, pour terminer, M. Van de Kerkhove prend, parmi les
nombreuses attestations qu'il a reçues, la lettre que voici : elle
émane du consul allemand de Roulers, membre de la commis-
sion provinciale des monuments.
Copie.
CONSULAT
DES
DEUTSCHEN REICHES
IN ROULERS. Roulers, 20 mars 1875.
Mon cher Mr J. Van de Kerkhove,
Je suis avec grand intérêt la polémique que vous soutenez
contre un critique d'art très entendu, très compétent, mais aussi
très entier, très entêté dans ses appréciations, j'ai nommé M. Jean
Rousseau. Je prévois qu'avec votre caractère, votre loyauté bien
(1) M. Van Hove n'a pas jugé à propos d'y répondre. As
— 296 —
connue, vous vous laisserez entraîner dans une voie qui donnera
tous les avantages à votre habile adversaire et contradicteur. En
présence de la situation que l’on veut vous créer, il est de mon
devoir de venir réagir contre de pareils agissements et de déclarer
sur l'honneur, dans l'intérêt de la justice et de la vérité, qu'en
vous rendant visite de temps en temps, je ressentais toujours un
véritable plaisir mêlé d’étonnement à voir peindre votre jeune
fils. Je fis souvent compliment à sa mère, sur le talent si précoce
de Fritz, en lui prédisant, en riant, une noble et grande carrière
artistique à la Rubens. J'ai eu souvent en mains les petits pan-
neaux sur lesquels l'enfant s'escrimait, avec des bouts de crayon
mal taillés, ou bien un petit couteau tout chargé de couleur qu'il
appliquait sur ces panneaux de bois. Cette application qui pa-
raissait être faite au hasard, produisait des effets prodigieux; les
profondeurs du ciel et la transparence des eaux étaient merveil-
leuses, les rochers de diverses couleurs, leur structification
eussent fait honneur à un géologue émérite.
Je suis donc très étonné du bruit de mauvais aloi que l'on fait
à l'entour de ce petit être si extraordinaire, connu comme tel
par toutes les personnes qui avaient des relations d'amitié ou
d’affaires avec vous. La trace lumineuse que son génie précoce,
et hélas! trop éphémère, a laissé et laisse encore sur la terre ne
sera pas ternie par ses détracteurs et ses envieux.
Je suis toujours à votre disposition, mon cher ami, pour
affirmer devant qui de droit et en présence de vos contradicteurs
l'entier contenu de la présente.
En me rappelant au souvenir de votre respectable famille, je
suis bien à vous. 7e
Signé : FRiTz RITTER.
IL existe à l'heure qu'il est au moins trente-sept attestations
tout aussi concluantes et émanant de personnes tout aussi hono-
rables, Celle-ci a été choisie à cause de la notoriété de son signa-
taire, notoriété qui donne plus d’apaisements au sentiment pu-
blic. Toutes les autres d’ailleurs, viennent d’être publiées par la
Fédération artistique d'Anvers, du 9 avril. (Elles sont repro-
duites p. 277).
Si nous sommes bien informé, la Rédaction de l'Echo du
Parlement s'était engagée, comme la loyauté du reste le deman-
dait d’elle, à insérer ces divers documents dans son n° du samedi
10 avril, le temps manquant pour le faire dans le n° du 9. Or,
dans le n° du samedi, au lieu des documents susdits, on trouve
l'entre-filet suivant :
« Nous recevons une nouvelle lettre (1) de M. Van de Kerk-
» hove, contenant une réponse à M. Van Hove et une foule de
» choses désobligeantes pour ce dernier. [Il nous semble que
» notre correspondant a largement usé du droit de réponse et
» que l’on peut considérer cet incident comme terminé, en lais-
» sant à chacun sa liberté d'appréciation.
» Disons toutefois que M. Van de Kerkhove nous envoie une
» attestation de M. Fritz Ritter, consul d'Allemagne à Roulers,
» qui déclare avoir vu peindre le petit Fritz et lui avoir vu obtenir
» des effets prodigieux. »
Il y avait pour l’'Echo du Parlement deux marches à suivre,
en présence des pièces capitales qui précèdent. La première, de
s'exécuter simplement, et, après avoir imprimé, dans ses co-
lonnes, toutes les plaisanteries de mauvais goût, toutes les
injures, toutes les plus perfides insinuations, toutes les plus
abominables calomnies contre M. Van de Kerkhove et contre
ceux qui ont pris sa cause en mains, de donner place impartia-
lement aux documents contraires. On pouvait toujours en ce
cas plaider la bonne foi.
L'autre façon d'agir, celle qu’il a cru devoir adopter, l’expose
aux jugements les plus sévères. Nous n'avons pas besoin d'in-
sister sur ce sujet, le public s'en chargera suffisamment. Nous
constaterons seulement qu'après la lettre du consul Ritter, l’une
des personnalités les plus honorables de notre monde commer-
cial, nous pourrions à notre tour déclarer que le débat est clos
et la chose jugée.
Mais nous écrivons moins pour le temps présent que pour
l'avenir et la postérité. Nous voulons que rien ne soit passé sous
silence, nous voulons que, plus tard, on ne puisse pas, sous
prétexte de manque de documents, recommencer ces contesta-
tions et cette campagne anti-patriotique. C'est pourquoi il ne
nous plaît pas de nous en tenir là, non plus qu'à ceux qui
marchent à côté de nous dans cette cause nationale et dans ce
combat pour la justice. Ceux qui ont cru à nos paroles seront
satisfaits, ceux qui ont douté de bonne foi seront éclairés et ceux
qui ont agi par des mobiles que nous ne voulons pas rechercher,
subiront la seule vengeance que nous ayions jamais voulu pour-
suivre contre eux, celle d'être obligés à reconnaître la vérité.
(1) Cette lettre (voir p. 293) réfutait victorieusement les allégations de
M. Van Hove. Il est extraordinaire que c’est le moment choisi par l'Echo
du Parlement pour remarquer que M. Van de Kerkhove a largement usé du
droit de réponse, ce même droit dont l'Echo s’est constitué l’énergique dé-
fenseur.… pour lui-même mais non pour les autres. An. S.
_ 208 ee
Il faut vraiment compter un peu trop sur la naïveté publique
pour espérer lui faire accepter que M. Van de Kerkhove, se
préparant à mystifier le monde, aurait exécuté 40 ou 50 de ses
engins «pour ainsi dire sous les yeux » de M. Van Hove, mais
avec un mystère assez profond pour que PERSONNE de ceux qui
fréquentaient sa maison en ait jamais oui parler. Il y a une
prétention qui dépasse encore celle-ci, c'est de croire qu'un seul
artiste et même le plus piètre connaisseur admette un seul instant
que l’auteur des paysages signés par M. Van de Kerkhove père
et que nous venons de voir exposés à Gand à côté des panneau-
üns de Fritz, puisse être celui qui a conçu et exécuté ces petites
perles de sentiment et de délicatesse. Nous le demandons à
l'auteur de la remarquable correspondance insérée dans la Flan-
dre libérale du 2 avril courant. C’est faire honte au jugement
public. Jamais dissemblances plus cruelles (que M. Van de
Kerkhove me le pardonne!) n’ont existé entre des œuvres d'un
même genre et je ne saurais assez répéter ce que j'ai dit ailleurs,
que, d’après moi, jamais M. Van de Kerkhove n’a su peindre
ni une pierre ni un arbre.
A ce propos nous avons vainement cherché le panneautin
identique dont, depuis si longtemps, nous réclamons vainement
l'exposition publique. M. Hymans nous dit qu’il n'a pas attendu
notre demande pour l'envoyer au directeur de la Flandre libé-
rale, celui-ci désirant le voir. Mais ce n'est pas là du tout ce
que nous demandions. Ce n’est pas dans le pupître d’un directeur
de journal que doit être rentermée cette pièce de conviction;
c'est au public qu'elle doit être soumise, en même temps que les
panneautins livrés par la famille Van de Wiele pour témoigner
contre M. Van de Kerkhove. Nous insistons plus que jamais
sur ce point; en effet, si dans notre pays, on n'ose plus guère
en parler, on continue à l’exploiter en France où M. Tardieu
imprime dans l’Aré (1) ce qui suit :
«Avant la publication de son enquête (2), et pendant qu'il
» s'y livrait, le hasard m’a permis de mentionner dans ma pre-
» mière correspondance trois panneaux de M. Van de Kerkhove
» père, identiques (3) à ceux du fils, et ce n’est pas plus ma faute
» que celle de M. Rousseau, si cette coïncidence plaide contre
» la légende dont M. Ad. Siret s’est fait naïvement l’apôtre. »
(1) Article dont nous nous sommes occupés page 152.
(2) L'enquête Rousseau.
(3) Voir plus loin la lettre de M. Baes.
On le voit, il est plus que temps qu'on en finisse avec cette
« légende » des panneautins identiques, et, puisque l'exposition
des œuvres de Fritz va s'ouvrir à Liége, nous demandons que
les trois panneautins identiques soient envoyés à la Société
d'Emulation qui dirigera l’exposition. Si cette fois encore, on
élude notre mise en demeure, nous aurons le droit de proclamer
haut et ferme que cette identité est une des nombreuses fables
inventées pour les besoins de la cause.
Ces lignes étaient écrites, lorsque la Flandre libérale du 9 avril
nous apprend qu'après la publication de la lettre de M. Van
Hove, « M. le Rédacteur en chef de l’'Echo du Parlement trouve
» désormais inutile l'exposition du tableau signé J. Van de
» Kerkhove. »
Cette façon inouïe de procéder est pour nous une räison de
plus pour exiger la production PUBLIQUE de ce panneautin et
des deux autres.
Tâchons maintenant, s’il est possible, de rassembler les divers
reproches que l’on nous fait et de les rencontrer en une seule fois.
De quoi sommes-nous coupable ?
1. D'avoir trouvé charmants, parfois admirables, des panneau-
tins qu'on nous a soumis et d’avoir appelé enfant génial l'être si
jeune qui en était l’auteur.
2. D'avoir été heureux de faire connaître à notre pays, un cas
aussi intéressant et une gloire nationale aussi pure et aussi
extraordinaire.
3. D'avoir cru à la parole d'un honnête homme, après que,
n'en déplaise à l'Echo du Parlement, nous avions eu tous nos
apaisements sur l'honorabilité de cet homme.
On n'exigera pas, sans doute, que nous disions où nous avons
puisé nos références. Toutefois Bruges ne manque pas d’auto-
rités respectables et respectées, d'hommes considérables que
l'on peut consulter et dont la position ou le caractère sont de
nature à contenter les plus difficiles. [ls sauront bien dire si ce
négociant, ancien conseiller communal, accusé d'organiser sur
la tombe de son fils «une farce monstrueuse » « une supercherie
méprisable » «une mystification colossale » leur semble mériter,
pour son astuce, «cet excès d'honneur » et pour son cœur,
«cet excès d’indignité. »
4. D'en être encore, après six mois, à promettre des preuves.
Ces preuves ont été fournies quand on les a demandées. Les
noms des attestants ont figuré dans nos colonnes dès le début
— 300 —
de la campagne. On les a passés sous silence; M. Van de Kerk-
hove a envoyé les originaux à un journal qui a souhaité que
M. Van de Kerkhove pût fournir des arguments plus solides.
Après les preuves matérielles sont venues les preuves morales,
parues dans le n° 6 du Journal des Beaux-Arts. Pour unique
réponse on a publié la lettre passionnée de M. Van Eove. La
Fédération artistique donne in extenso le texte clair, catégorique
et péremptoire de trente-sept attestations. { Voir p. 277).
Silence … c'est le mot d'ordre donné.
Et d'ailleurs, la question est déplacée, encore une fois. Je
rencontre des chefs-d'œuvre dans leur genre; un homme me
dit : ils sont de mon fils, mort avant onze ans. Je ne connais
pas cet homme. Je m'enquiers de sa valeur. On me répond que
c'est un homme parfaitement estimé et estimable et dont la
loyauté ne saurait être mise en doute. J'entre en correspondance
avec lui : sa bonhomie fine et intelligente, ses sentiments de
famille honnêtes et simples, sa tendre et touchante affection
pour son fils, affection toujours exprimée sans emphase, l’accent
de vérité parfaite qui ressort de chacune de ses lettres, corrobore
tout le bien qu’on m'en a dit, et, dès lors, je ne doute plus de
sa parole, comme je ne douterai jamais de celle d'aucun hon-
nête homme notoirement connu comme tel et comme je pré-
tends qu’on ne doute jamais de la mienne. Si mes contradic-
teurs trouvent cela «étrange » je les plains ; leur vie doit être un
enchaînement continuel de défiances, de soupçons, de doutes et
de difficultés. Pour moi je suis de l'avis d’un honorable magis-
trat qui me disait, il y a quelques jours à peine : « Ce n'est pas
à M. Van de Kerkove à fournir les preuves de ce qu'il avance,
c'est à ses adversaires à prouver que leurs accusations sont fon-
dées et que M. Van de Kerkove est un homme sans honneur et
sans parole. »
Or, jusqu’à présent tout ce qui a été si péniblement échafaudé
pour nier la lumière, n’a pas même effleuré cette vie consacrée
au travail, au devoir et à la famille et n'a, par conséquent,
aucun fondement ni aucune valeur. Au contraire : quand on a
pu réfléchir à la conduite de certains témoins à charge, aux con-
tradictions, aux déclarations passionnées, aux impossibilités
mises en avant, aux thèses et aux hypothèses plus saugrenues
les unes que les autres, qui ont été soutenues, on peut résumer
le débat en peu de mots :
D'un côté, M. Van de Kerkhove qui, dès le principe, n’a dit
qu'une chose : J'affirme que c’est là l'œuvre de mon enfant. De
— 301 —
l’autre, un dédale sans issue, un labyrinthe entrecroisé par les
chemins les plus tortueux où bien fin sera qui trouvera le fil
conducteur.
Parmi les « preuves » apportées contre les aptitudes de Fritz,
il y a celle d’une lettre de nouvel an écrite par celui-ci à son
parrain, en 1873, et qu'on avait tracée d’abord au crayon pour
que l'enfant n'eût qu'à la repasser à l'encre. Nous n'avons jamais
interrogé M. Van de Kerkhove sur ce détail, mais en admettant
qu’il soit parfaitement exact, nous devons sourire malgré nous
de la puérilité de pareilles rafsons et nous demandons pardon
au public d’avoir à y répondre. Tout le monde connaît l'Auto-
graphe. Nous y trouvons des lettres signées par les plus grands
hommes et qui, si elles avaient été tracées d’abord au crayon,
pourraient du moins être déchiffrées. Nous-même, avons dans
nos portefeuilles, quelques billets émanant d'excellents artistes
contemporains à qui nous n'avons jamais fait un crime d’être
éclipsés par nos plus jeunes enfants dans la façon de tracer les
caractères.
Le texte des 37 déclarations publiées par la Fédération artis-
tique (voir p. 277) a produit dans le public un effet immense,
et la question que l'Écho du Parlement enterre si gaillardement
tous les jours se relève plus vivace que jamais. Les pièces publiées
par notre confrère doivent confondre des adversaires qui, à une
incrédulité que nous avions comprise au début, ont joint une
passion sans mesure aucune et leur enlevant toute notion du
vrai et du faux. Quelle sera leur conduite maintenant que de
toutes parts Jaillissent des clartés jugées inutiles dans le principe?
Nous recevons de M. Edgard Baes, paysagiste à Bruxelles,
en date du 5 avril, la lettre suivante, intéressante à plus d’un
titre:
A M. le Directeur du Journal des Beaux-Arts.
Monsieur,
Puis-je solliciter de votre obligeance l'envoi d'un ou deux
numéros du Journal {relatifs à la question Fritz). Le mien ayant
été communiqué hier à quelques artistes réunis en société, ne
m'est pas revenu intact : on s’arrache les nouvelles qui ont rap-
port à cette affaire.
— 302 —
A cette réunion assistait un artiste ayant fait partie de l’en-
quête, et qui a montré deux panneaux faits par M. Van de Kerk-
hove père; mais tous les assistants ont été unanimes à déclarer
qu'il y avait une énorme différence avec les tableaux de Fritz
(de beaucoup préférables).
Je crois donc que l’idée de confronter les deux accusés, puis-
que l'affaire semble entrer dans une phase judiciaire, doit être
prise en considération par les connaisseurs qui s'intéressent à la
solution de cette question.
Je dois ajouter que le Monsieur dont je viens de parler, a une
réputation d’honorabilité parfaite, mais qu'il déclare ne pas avoir
vu l'exposition Fritz, chose que, d’ailleurs, M. Rousseau a insé-
rée dans son rapport.
La publication de votre dernier numéro, Monsieur, établit
complétement, selon moi, que l'enfant a peint, a ébauché les pan-
neautins. — Le seul point désormais en litige et qui me paraît
avoir une importance minime, c’est de savoir si le père a déter-
miné sur cette ébauche sèche, les quelques contours qui accen-
tuent les tableaux. A cela je crois que M. Van de Kerkhove a
répondu déjà en déclarant qu'il avait retouché certaines éraflu-
res, et posé la silhouette et la signature. Mais s’il en était l’au-
teur (des contours), je ne vois pas en quoi cela diminueraïit la
valeur des panneautins dont le charme et la beauté incontesta-
ble ne sont que le fait d’une réunion de tons harmoniques, que
bien des peintres ne réussiraient pas à juxtaposer, malgré toutes
les recettes publiées dans l'Écho du Parlement. La preuve en
est, que plusieurs artistes ont essayé, en silence, et ont gardé
modestement leurs Fritz chez eux.— D’autres en ont réussi un,
avec l’aide du hasard, et en sont restés là.
Je me souviens d’avoir vu un des Fritz, contourné au bitume,
d’une main tremblante (c'est un château gothique), et qui évi-
demment n'est pas le produit de la pointe caractéristique du
père. Dès lors, pourquoi nier les autres dont la partie linéaire
se borne, dans les plus beaux, à 3 ou 4 raccords de troncs d’ar-
bres ou de formes de rochers?
J’ajouterai que j'ai ici un neveu, garçon de 7 ans, qui, sans
montrer de dispositions extraordinaires, fait parfois des dessins
au trait (copiés) qui peuvent rivaliser avec la partie linéamen-
teuse des panneautins de 1870; en ajoutant un goût plus pro-
noncé, un tempérament plus artistique, enfin du génie, on doit
arriver à admettre selon moi la probabilité du travail de Fritz.
Dans tous les cas, Monsieur, je dois vous dire que votre der-
nière publication a dissipé bien des doutes.
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— 303 —
Espérons que là contre-enquête fera justice des autres, car
tout honnête homne ne peut éprouver maintenant pour M. Van
de Kerkhove qu’une sympathique compassion ou un profond
mépris, alternative vraiment regrettable.
Veuillez, M., garder l'assurance de ma considération distin-
guée. E. BAES.
Dans la lutte qe nous soutenons, si nous avons des heures
de fatigue et de tristesse, nous avons aussi de ces compensations
qui font tout oublier : La sympathie d'amis inconnus, exprimée
de la façon la plus délicate, le concours loyal de presque tous nos
confrères de la presse artistique, celui de quelques journaux
avec lesquels nous n'avions aucune relation et qui ont publié
des articles pleins de calme, de sens droit et d’intelligente appré-
ciation (1). Mais une récompense plus grande et plus douce nous
était réservée. Un des plus vaillants citoyens de notre jeune
Belgique, le patriote le plus ardent et le plus vénéré, un des
doyens de l’Académie, notre savant et si estimé collègue, M. Bar-
thélemy Dumortier, Ministre d'état et membre de la commis-
sion provinciale des monuments, nous écrit spontanément, le
7 de ce mois, la lettre suivante :
Tournay, 6 avril 1875.
Monsieur et honoré confrère,
Laissez-moi vous adresser mes félicitations pour le courage et l'énergie avec
lesquels vous combattez les calomnies indignes débitées sur le jeune Fritz
Van de Kerkhove. Quand on voit la personnalité si saillante des petits tableaux
de cet enfant si extraordinaire, il faut n'avoir fait aucune étude des chefs-
d'œuvre de la peinture pour concevoir la moindre hésitation, et l’on ne peut
assez flétrir cet esprit de dénigrement qui s'attache à enlever au pays ses
gloires nationales, comme on ne le voit malheureusement que trop. Ne s'est-
il pas trouvé des hommes qui ont cru se grandir en cherchant à enlever Char-
lemagne à Liége, Godefroid de Bouillon à Baisy, Rubens à Anvers, etc.? Cou-
rage donc, courage; défendez ce jeune phénomène contre la calomnie, vous
ferez œuvre patriotique et de bon citoyen.
Recevez, Monsieur et honoré Confrère, l'assurance de mes sentiments les
plus distingués.
B. C. Du MorrTier.
La conduite tenue en Belgique, dans la question Van de
Kerkhove, par l'Écho du Parlement, et, en France, par l'Art,
(1) Nous citerons entre autres le Droit, n°5 des 31 mars et 7 avril.
20
— 304 —
finira par soulever la conscience publique. On a remarqué qu’à
chaque fois que le premier de ces journaux publiait un docu-
ment quelconque, il terminait son article en déclarant que le
débat était clos. On a aussi remarqué sa répugnance (et parfois
son refus) à insérer les pièces qui démentaient ses paroles de la
veille. Cette fébrilité à vouloir étouffer la discussion, n’a pas peu
contribué à froisser le public.
Non, le débat n'est pas clos et il ne saurait l'être en présence
de ce qui se passe. Une malveillance acharnée qui s’attache à ne
produire que des documents ne supportant pas l'examen ou qui
sont démentis de la façon la plus catégorique, un silence absolu
et calculé sur tout ce qui a jeté une si vive lumière dans le débat,
une abstention systématique à éloigner tout ce qui touche à la
moralité de la cause, tels sont les moyens employés avec une
continuité et une persistance qui donneraient à croire que, sous
la question Van de Kerkhove, il en est une autre qui échappe à
notre perspicacité. Il y a eu aussi des agissements d’une nature
grave; pour le moment nous n’en parlerons pas.
Au fond, rien ne saurait troubler la marche continue et ascen-
dante de l'admiration qui s'attache à l'œuvre phénoménale de
Fritz. Les étrangers qui ont visité l'exposition à Bruxelles,
à Anvers et à Gand et qui ne sont pas au courant des polémi-
ques passionnées et injustes d’une certaine partie de la presse,
n’ont pu contempler les tableautins de Fritz sans être profondé-
ment émus. Tous, et surtout les hommes du métier, ont fran-
chement reconnu dans ce talent extraordinaire les audaces et les
hardiesses de celui qui s'ignore et que n'ont jamais les prati-
ciens de l’art. Tous ont subi le charme de cette unité harmoni-
que qui frappe l'œuvre de Fritz d'un indélébile et incontestable
cachet. |
La gloire de Fritz se prépare à faire le tour de l'Europe artis-
tique alors que dans son propre pays on a vu, même avant que
l'œuvre fût soumise à un examen sérieux et approfondi, une
poignée d'hommes se lever et jeter comme d'instinct le discrédit,
le doute et la raillerie sur cette chose grande et sacrée. La fa-
mille de l'enfant même a vu son incontestable honorabilité mise
en jeu, l'outrage et l’injure se sont produits là où l’on n'aurait
dû voir que le respect, rien n'a été épargné aux parents, qui,
après avoir passé par la douleur, ont vu s'enlever la consolation
par ceux qui auraient dû être les premiers à la leur offrir ou à
la fortifier.
Les annales artistiques de notre pays n'auront jamais vu de
plus triste et de plus cruel épisode et jamais non plus, elles n’au-
— 305 —
ront eu à constater un parti pris mieux accentué de la part des
contempteurs de notre gloire artistique.
Mais la vérité et la fumière éclatent et le moment est proche
où une juste et vengeresse impopularité sera le partage de ceux
qui ont fait de cette question le prétexte d’une guerre d'acharne-
ment et de mauvaise foi. Quant à nous, nous resterons avec le
père, debout et armé près de cette tombe qu'ont voulu piétiner
les profanateurs; nous ne sommes pas seuls, car, de toutes parts
viennent se joindre à nous des citoyens jaloux de conserver à la
patrie les droits qu'elle a sur le célèbre Enfant de Bruges.
Lorsque le calme se sera fait, nous donnerons satisfaction au
vœu, qui se manifeste aussi bien dans notre pays qu’à l'étranger,
de voir réunies dans un ensemble complet toutes les pièces se rap-
portant à l'événement qui a tant agité notre monde intellectuel.
Nous apporterons dans cette œuvre la sérénité dont nous ne nous
sommes jamais départi depuis notre première communication.
Nous n'oublierons pas la dignité qui convient à l’historien et
nous aurons soin de rendre à chacun, avec pièces à l'appui, la
part de responsabilité qui lui revient. Quant au jugement, la
postérité est là.
Un mot encore : ce n'est pas l'incrédulité loyale que nous
combattons. La foi ne s'impose pas. Ce que nous combattons,
c'est l'aveuglement systématique et prémédité. C'est ce rationa-
lisme absolu qui repousse quand même ce qu'il ne peut pas s’ex-
pliquer, c'est cette négation affirmée par le matérialisme, rédui-
sant le génie à une question de possibilité mathématique et
taxant de miracle tout phénomène qui échappe à notre entende-
ment; c'est ce sentiment grossier qui par un instinctif dédain de
tout ce qui rappelle l'âme, ne demanderait pas mieux que de
nier ce qui fut grand jadis comme ce qui l’est aujourd'hui. Nous
ne combattons pas non plus ceux qui ont cru devoir se servir
avec nous de l’arme du ridicule et du sarcasme; ceux-là ont eu
de notre part ce qu'ils méritent, l'indifférence et le dédain. Ce
que nous combattrons jusqu’à la dernière heure, c'est la super-
stition de l'incrédulité.
a CHRONIQUE, 13 avril.
Voici encore une lettre relative à la question Van Kerkhove
et Cie, Elle nous paraît mériter la publicité qu’attend sans doute
son auteur, bien qu'il ne la réclame pas :
— 306 —
Monsieur le Rédacteur,
Une idée nous vient à l'esprit au moment où l'on porte en
terre la question Van Kerkove père, fils et Cie. C'est quon n'a
peut-être pas suffisamment tiré parti de ladite question et qu'on
ne l’a pas envisagée jusqu'ici sous son point de vue le plus bru-
tal, mais le seul vrai peut-être, la réclame pure et simple,
abstraction faite de tous beaux sentiments de dévouement pater-
nel, d'une part, d'amitié feinte ou mal entendue de l’autre.
Comme vous l'avez dit avec beaucoup de raison, il est maté-
riellement impossible qu'un enfant de dix ans ait pu peindre
tant de toiles avec tant de talent.
. D'un autre côté, l’obstination de M. Van Kerkove à décliner
la paternité de ces toiles, concordant avec l’invraisemblance de
son stratagème et le manque de franchise qui le caractérise, nous
paraît assez suspecte pour nous faire douter qu'il soit lui-même
l'auteur de ces chefs-d'œuvre précoces.
Les assertions plus ou moins jésuitiques de ses amis, qui, au
lieu de le détourner avec fermeté, comme il eût convenu à de
vrais amis, du dessein d’immortaliser son fils aux dépens de la
vérité, — attendent qu'il se soit enferré pour faire leur confes-
sion au public contre M. Van Kerkove lui-même, nous parais-
sent presque nulles à ce sujet.
Leur conscience les pousse à déclarer publiquement à toute
la Belgique ce qu'ils n’ont pas osé déclarer nettement à un
ami!... Qu'est-ce que ces scrupules rétrogrades, bons à figurer
dans les Provinciales ?
Qu'est-ce que tout ce gâchis de contradictions? Et puisque
ces gens méritent d’être tant soupçonnés, pourquoi ne les soup-
connerait-on pas jusqu'au bout ?
Un fait existe. On a fait autour de ces tableaux beaucoup de
bruit. Donc, ils se vendront bien immédiatement, ou sont du
moins désignés aux amateurs.
Ces tableaux ne seraient-ils pas d'une ou même de plusieurs
mains étrangères à la famille Van Kerkove?
N'y aurait-il pas là quelque réclame nébuleuse pour un ou
plusieurs artistes inconnus qui attendraient, pour se démasquer,
le moment favorable.
Ténèbres et mystères! Tout est suspect dans cette petite
machination brugeoise.
Et, en tout cas, poser cette hypothèse, ne serait-ce pas mettre
en demeure l’amour paternel de M. Van Kerkove, en même
re
temps que son amour-propre, de nous dévoiler tout ou partie
de la vraie vérité?
Invraisemblance pour invraisemblance, nous ne dédaigne-
rions pas peut-être ce vieil expédient renouvelé du roi Salomon.
Recevez, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, les civilités
empressées d’un vieux philosophe.
Tomas (l'incrédule).
JOURNAL DE BRUGES, 13 avril 1875.
La question Van de Kerkhove est loin d'être tranchée, elle
semble au contraire renaître des cendres sous lesquelles on avait
cru l’étouffer. Le public, un instant ahuri, commence à réflé-
chir, et, après la passion des premiers jours, il est à même main-
tenant de porter sur cette affaire un jugement plus calme et
partant plus sûr. On aurait tort de croire que les partisans de
Fritz abandonnent la partie. M. Siret tient bon dans le Journal
des Beaux-Arts et M. Gustave Lagye, le critique de la Fédéra-
tion artistique, consacre encore à cette question douze colonnes
de cette excellente publication, dans laquelle nous trouvons
trente-sept attestations en faveur de l'authenticité de l'œuvre de
Fritz.
Parmi les personnes qui ont signé ces certificats, plusieurs
affirment avoir vu peindre l'enfant. Or, il nous semble que leur
témoignage vaut au moins celui de personnes qui déclarent
n'avoir jamais vu les tableaux attribués à Fritz, mais qui affir-
ment en même temps qu'ils ne sont pas de lui.
On sait que nous n'avons pas voulu prendre position dans
cette affaire. N'ayant pas les éléments nécessaires pour asseoir
notre jugement, nous avons attendu que des preuves se produi-
sent. Nous n'avons pas trouvé jusqu’à présent ces preuves chez
les adversaires de M. Van de Kerkhove, entraînés, ce nous sem-
ble, par trop de passion.
Mais, en attendant que le dernier mot soit dit, nous ne pou-
vons nous empêcher d'ouvrir nos colonnes à l'accusé, alors sur-
tout qu'on lui refuse la réplique là où il a été le plus attaqué.
C'est ce que nous faisons aujourd'hui, en publiant les pièces
suivantes :
(Suivent les pièces insérées p. 293).
— 308 —
LE DROIT, 14 avril 1875.
Si l'opinion publique, qui condamna en quelque sorte M.Van
de Kerkhove, à la suite des moyens regrettables employés par
lui pour défendre sa cause, moyens qui cependant attestent sa
sincérité, se montre Juste, elle condamnera à plus forte raison
les journaux qui après avoir attaqué cette cause, en produisant
des témoignages défavorables, promirent d'attendre, avant de
clore le débat, la production des témoignages favorables et main-
tenant se refusent à l'insertion de ces pièces, sous prétexte que le
débat se trouve terminé. L'opinion, en effet, ne peut rester im-
passible en voyant un accusé pressé de s'expliquer par son adver-
saire transformé en juge, privé immédiatement par lui de la
parole, sous prétexte de s’en servir maladroitement, et empêché
de produire ses pièces à l'appui, d'être entendu dans ses moyens
de défense. Si elle n’est pas impassible, elle forcera ces journaux
ou d’autres, également répandus, de publier les témoignages
favorables à M. Van de Kerkhove, qui Jusqu'ici n’a pour lui que
des organes spéciaux, hebdomadaires ou bi-mensuels, lus d’un
public restreint; nous verrons alors les attestations insérées dans
la Fédération artistique du 9 avril, reproduites ou du moins
signalées par une grande partie de la presse; les impatiences
excitées par ceux qui procèdent par coups montés seront conte-
nues, et l’on ne leur permettra pas de mettre la lumière sous le
boisseau.
Parmi les attestations dont il s'agit, quelques-unes sont des
plus intéressantes et des plus significatives.
Deux artistes-peintres, MM. Léon Rousseau et Paul Van
Dycke, déclarent avoir vu travailler Fritz à des tableautins, dont
une partie a été exposée au Cercle artistique de Bruxelles.
Deux maîtres d'école de l'enfant, MM. F. Mouzon et F. Cal-
liauw, affirment aussi qu'ils savaient de lui et de son père, que
Fritz peignait.
Une foule d'autres personnes de toutes les catégories, font des
déclarations aussi affirmatives. Plusieurs de ces déclarations sont
vraiment émouvantes, celles de l'entourage de Fritz, des enfants
qui jouaient avec lui et de leurs parents particulièrement.
De ces attestations il résulte à l'évidence que Fritz a peint.
M. Gustave Lagye, le rédacteur en chef de la Fédération ar-
tistique, qui les produit dans son journal, s’écrie :
— 309 de
« Non seulement l'enfant n’a jamais peint, a-t-on dit, mais il
n'a jamais eu de professeur. En voici un cependant que je pré-
sente au public :
« Le soussigné reconnaît avoir donné des leçons de dessin, de
peinture à l'aquarelle et au pastel, de pay sage et de perspective,
au jeune Fritz, fils de M. Van dé Kerkhove, alors que celui-ci
n'avait que cing ans. Le nombre de panneaux qu'il a peints à
l'huile et dont une partie ont été vus par moi, doit s'élever à 5
a 600, et cela pendant les années 1870/7172 er 73.
» Je les certifie véritables.
» Bruges, 14 février 1875.
» Signé : VINCENT,
» Restaurateur de tableaux. »
L'article de M. Lagye est suivi de la lettre de M. Van de
Kerkhove à l’Echo du Parlement, en réponse à M. Van Hove.
Dans cette lettre, M. Van de Kerkhove explique ce que M.Van
Hove appelle l'identité de ses tableaux avec ceux de son fils. Il
s'agirait, non de 40 à 50 tableautins comme l’affirme M. Van
Hove mais de 5 ou 6, peints genre Fritz, et transformés en ta-
bleaux à figures. Cette prétendue identité n'aurait pas empêché,
paraît-il, M. Van Hove d'offrir à son ami de témoigner envers
et contre tous, qu'il avait vu peindre son enfant à ses tableau-
tins, et de confectionner un médaillon en cire de l'enfant, afin
de faire passer ses traits à la postérité.
La réponse est vive, mais non pas ordurière, comme le pré-
tend M. Van Hove. « C'était, dit M. Van de Kerkhove, un cri
d'indignation, destiné à rester entre lui et moi. Je n'ai plus à
pleurer, j'ai à venger la mémoire de Fritz des attaques sans nom
qui s'efforcent de lui enlever sa jeune gloire. »
Cette gloire existe-t-elle, voilà ce qu'il importe de constater.
Beaucoup l’affirment, plusieurs la nient. M. Siret nous promet
de publier prochainement des preuves d’une force puissante.
D'un autre côté, des enquêtes ont lieu, d’autres se préparent.
Avant de se prononcer, il convient d’entendre le pour et le con-
tre, la chose en vaut la peine. Quelques-uns s'étant employés
pour démontrer la non existence de Fritz peintre, d’autres se
dévouent pour rechercher la vérité, sans parti pris; espérons
qu'ils seront admis à produire au grand jour le résultat de leurs
recherches.
Dans une affaire de cette nature, les exagérations sont aussi
nuisibles que les partis-pris. La vérité est rarement excessive.
— 310 —
Des légèretés furent commises dans la présentation des œuvres
de Fritz au public. De là un effarouchement légitime. L’effa-
rouchement fit accorder une importance outrée à quelques inexac-
titudes. Qui veut trop prouver, ne prouve rien, 1l perd sa cause,
dit le proverbe. C’est à tort que M. Van de Kerkhove père est
représenté comme un peintre incapable; pas n'était besoin d'un
semblable moyen pour faire valoir les tableautins de son fils.
Chez M. Cerutti, 14, place Sainte-Catherine, se trouve en ce
moment un bon tableau de lui, une marine, habilement peinte,
datée de 1870, et qui semble la reproduction de quelque toile
d’ancien maître. Si on le compare au panneautin de Fritz, visible
dans les bureaux de l'Art Universel, Galerie du Commerce, on
s'aperçoit que le père manque de ce qui distingue essentiellement
son fils, d'originalité. Par le faire et le sentiment, Fritz était
créateur. N'ayant pu nous donner son dernier mot, quelques-
uns de ses imitateurs pourront le surpasser peut-être. Génie rudi-
mentaire, comme le définit si bien M. Camille Lemonnier, il
n’en restera pas moins au-dessus d'eux.
Voyez chez ce même M. Cerutti, le tableau peint par Raphaël
dans sa première jeunesse et d’où surgit le fameux SPOZALIZIO,
de Milan. Raphaël y reste dans les voies frayées par son entou-
rage, par les maîtres du temps, les Francia, les Perugin. Son
génie est rudimentaire encore. Cependant en observant de près,
on le voit poindre déjà. Les qualités de compositeur et d'idéa-
liste sont extraordinaires. L’abondance et la variété de l'œuvre
de Fritz dénotent aussi une imagination et une facilité merveil-
leuse. Cette facilité est même si grande qu'elle semble exclure la
possibilité de créer des œuvres vraiment fortes et durables. Voilà
du moins ce que jusqu'ici nous découvrons en lui.
La CHRONIQUE, 16 avril (1).
Disons l’épilogue de la question Van de Kerkhove, qui a fait
un si joli tapage naguère dans le Landernau artistique.
Cet épilogue est plein d’intérét…
(1) C'est avec une vive répugnance que nous accordons dans ce livre une
place à l'article que voici, mais il importe que l’on sache quelles misérables
machinations ont été combinées contre nous, sur la tombe même de l’En-
— 311 —
*
+ >»
Vous n'êtes pas sans savoir qu'à la mort de M. Stevens, sur’
venue il y a quelques mois, M. Bellefroid devint secrétaire gé-
néral du ministère de l'intérieur.
Or, M. Bellefroid, tout en passant au secrétariat général, ne
quitta point pour cela ses fonctions de directeur général des
Lettres et Beaux-Arts. Il les conserva provisoirement ; et ce
cumul temporaire fut arrangé par le ministre Delcour lui-même,
— dans le but que je vais vous dire.
*
Il y a depuis longtemps, à St-Nicolas, un commissaire d’ar-
rondissement, M. Siret, plus connu comme écrivain et critique
d'art que comme fonctionnaire.
M. Siret est un écrivain de talent, sinon un critique de va-
leur ; — mais, malheureusement, il est imbibé d’esprit conser-
vateur, voire même réactionnaire. Hostile au goût moderne en
matière artistique, il est également hostile aux idées modernes
en matières sociale et politique : c'est un catholique renforcé,
un moine en habit brodé et en cravate blanche.
LS
* x
M. Siret, fonctionnaire clérical remuant et audacieux, est
donc tout naturellement, par cela même, désigné aux tendresses
du ministre de l’intérieur (formosus Delcour) — dit l'Apollon
de la Salette. — Et M. Siret guigne depuis de longues années
le poste de commissaire d'arrondissement à Gand, poste auquel
il a, du reste, tous les droits et tous les titres.
*
* +
M. Delcour (dit l'Apollon de la Salette) n'eût pas demandé
mieux que de nommer à Gand un clérical aussi distingué que
M. Siret ; — mais le poste de Gand était en même temps réclamé
par un autre ami politique, auquel le prédit Delcour a des obli-
gations très-lourdes.
Et le prédit Delcour était dans un cruel embarras…
fant de Bruges. Sa gloire importait peu; cet article révélateur indique sufli-
samment ce que l’on avait en vue, C'est pourquoi, quelque tache qu'il fasse
dans ce volume il y doit figurer, parce qu'il dessine une situation qui a
échappé à beaucoup de gens et qu’il expliquera l’acharnement apporté dans
cette affaire par certaines individualités. Nous abandonnons à l'appréciation
du lecteur tout ce que la prose de M. Victor de la Hesbaye (Victor Hallaux)
renferme de mensonger et d'inconvenant. AD. S.
— 312 —
*
“+
Sur ces entrefaites, M. Stevens vint à mourir. M. Delcour eut
une inspiration.
— Je vais, dit-il, faire passer Bellefroid au secrétariat général :
puis je donnerai sa place de directeur des Beaux-Arts à mon ami
Siret, lequel sera naturellement enchanté et me fichera la paix
avec son commissariat de Gand, dont j'aurai, dès lors, la libre
disposition.
La combinaison était de nature à charmer tout le monde, —
sauf les artistes, les littérateurs et les employés du ministère en
quête d'avancement. . — Mais comme elle ne pouvait point être
réalisée du jour au lendemain, M. le ministre fit cumuler provi-
soirement, par M. Bellefroid, les fonctions de secrétaire général
du département de l'intérieur et de directeur des Beaux-Arts.
*
x *
M. Siret, averti par l'ingénieux Delcour des dispositions prises,
s'empressa de souscrire à un arrangement qui réalisait ses rêves
les plus doux...
*
* x
Etre, en Belgique, l'arbitre suprême des Beaux-Arts, le dis-
pensateur attitré de la manne officielle, être la loi et le prophète,
— au lieu d'être un simple critique toujours discuté et souvent
blagué!!
Quel rêve!!!! quel rêvel!!!
M. Siret renonça donc avec joie au poste de commissaire à
Gand, — dont M. Delcour put disposer à sa guise.
Et il ne s'agit plus, dès lors, que de procéder à l'installation
de M. Siret dans les fonctions de directeur des Beaux-Arts, pro-
visoirement conservées par M. Bellefroid.
*
*
Or, pendant que l'ami Delcour s’occupait des soins prélimi-
naires à la nomination de l'ami Siret, — ce dernier avait levé le
lièvre Fritz Van de Kerkhove : guidé par son flair, son tact et la
sûreté de son coup d'œil, il avait donné en plein dans la mysti-
fication brugeoise, dont on peut même dire qu'il a pris l’initia-
tive. Il avait, en cette affaire retentissante, occupé une position
qui se traduisait par ce dilemme :
Ou M. Siret, lanceur des tableautins Fritz Van de Kerkhove,
est un mystificateur sans scrupules ;
Ou il est le plus borné des bourgeois qui aient jamais eu la
prétention de s'occuper de peinture ;
eus
Alternative également désobligeante pour un nouveau direc-
teur des Beaux-Arts, — lequel doit être tout au moins sérieux
et doué de quelque perspicacité.
k
+
Cette situation bizarre faite à M. Siret, à la veille même de sa
nomination, n’arrêta point M. Delcour, — que rien n'arrête, au
surplus.
Mais elle se présenta, comme une objection grave, à une auto-
rité supérieure encore à celle de M. Delcour, — laquelle autorité
est au service d’un esprit juste, honnête, élevé, auquel répugne
tout scandale et comptant volontiers avec l'opinion publique.
Et quand M. Delcour envoya, l’autre jour, la nomination de
M. Siret à la signature royale, — la pièce retourna au ministre,
«en mains, pour aviser... »
*
Traduite du style administratif en langage vulgaire, — cette
formule veut dire :
« Vous n'y pensez pas? Vous perdez sans doute la tête ? Jamais
» je ne signerai une pièce qui est un scandale et un défi... »
*
x *
Vous voyez d’ici le paysage.
M. Delcour reste avec son camouflet.
Et M. Siret, qui a laissé échapper le commissariat de Gand,
reste à Saint-Nicolas, grosjean comme devant.
MORALITÉ.
Fallait pas inventer ou découvrir Fritz Van de Kerkhove.
VICTOR DE LA HESBAYE.
LA CHRONIQUE, 16 avril 1875.
POUR UN FAIT PERSONNEL.
L'affaire Van de Kerkhove continue à faire du bruit dans les
journaux. La Fédération artistique a consacré presque tout son
numéro à discuter cette question aussi troublée que la question
d'Orient.
La Fédération artistique publie une lettre très-indignée de
M. Van de Kerkhove, répondant à la lettre que M. Van Hove a
— 314 —
adressée à l'Echo du Parlement. Le nom de mon ami Emile
Leclercq est cité dans cette lettre, et il me prie de le défendre
contre une allégation de M. Van Hove, rapportée par M. Van
de Kerkhove.
« Votre trahison (la trahison de M. Van Hove) à mon égard
est d'autant plus abominable, que vous êtes venu me dire que,
lors des deux premiers articles favorables de la Chronique à
Fritz, c'était sur vos renseignements que M. Leclercq les avait
publiés. »
Emile Leclercq a publié ses articles sans autres renseignements
que ceux fournis par l'exposition elle-même, puis par la polémi-
que des journaux.
Les deux lettres qu'Emile Leclercq a reçues de M. Van Hove,
concernant l'authenticité des tableaux de Fritz Van de Kerkhove,
ne signifiaient rien du tout : cela a été dit dans un des articles
publiés par la Chronique.
La vérité avant tout.
JACQUES.
LA FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 16 avril 1875.
L'Opinion d'Anvers, sous prétexte de nous répondre, résume,
à sa manière, les nombreuses déclarations que nous avons
publiées dans notre dernier numéro.
« Donnez-moi deux lignes de quelqu'un, et je le ferai pendre, »
disait je ne sais quel légiste.
L'Opinion nous ferait pendre à moins de frais, puisque des
treize colonnes d’attestations produites par nous, il tire une con-
clusion négative.
Nous commencerons, dès l’abord, par déclarer, pour qu'on
ne nous accuse point d’antagonisme politique, d'animosité parti-
culière, ou d'intérêt de boutique, que nous sommes en parfaite
communauté d'opinion libérale avec l'Opinion d'Anvers, que
nous comptons son rédacteur en chef au nombre de nos très an-
ciens amis et, enfin, que nous ne pouvons pas plus songer à lui
enlever ses abonnés, qu'elle ne songe à nous enlever les nôtres.
Nous tenons à faire cette déclaration, parce que dans l'affaire
qui nous occupe, les questions de personnes ont jusqu'ici primé
— 315 —
les questions de sincérité, et que nous serions désolé de voir at-
tribuer à des sentiments peu avouables, l'attitude franche et
loyale que nous tenons à garder.
Nous ne savons trop ce qu'entend l'Opinion lorsqu'elle estime
que nous avons déplacé la question.
[I ne sagit point, ce nous semble, d’une thèse universitaire à
soutenir, d'une lutte courtoise émaillée de fleurs de rhétorique,
d'une querelle d’augures, dont les champions ne peuvent se re-
garder sans rire.
Tout est sérieux dans le débat.
Il s’agit, ou bien d’un honnête homme indignement persécuté,
ou d’un farceur, ayant, avec un art infernal, mystifié le public et
les trois recueils spéciaux, s’occupant d’art en Belgique, le Jour-
nal des Beaux-Arts, l'Art Universel et la Fédération Artistique,
sans compter les journaux politiques, beaucoup plus nombreux
que ne l'avoue l'Opinion, qui soutiennent avec nous l’authen-
ticité de l'œuvre, niée sans preuves et, surtout, sans examen par-
ticulier, par les partisans quand même de M. Jean Rousseau,
*
x x
« Vous êtes comme Platon, » nous disait dernièrement un
journaliste, de beaucoup d'esprit, mais fourvoyé dans un clan
dont il soutient les principes, sans les partager, « Vous n'aimez
que les causes perdues. »
Nous aimons les causes perdues ou non, lorsqu'elles nous pa-
raissent justes. Et si nous avons épousé celle du génie au sujet
duquel nous nous étions préalablement renseigné, c'est parce que
nous croyons que l'erreur même est respectable, lorsqu'on se
trompe de bonne foi.
L'Opinion trouve interminable le débat que l'Echo du Parle-
ment et lui ont clos de leur autorité privée. Nous sommes de cet
avis. Mais ce n’est pas nous qui avons contribué à le prolonger.
Force nous a bien été, à moins de passer pour des complices ou
des imbéciles, de ne pas nous incliner devant un arrêt, dont nous
n'acceptions ni les attendus, ni les conclusions.
Eh quoi! Parce que M. Rousseau, un homme de talent, dont
nous reconnaissons les rares capacités, mais à l'infaillibilité du-
quel nous ne croyons pas plus qu’à celle du Pape de Rome,
parce que M. Rousseau, disons-nous, a émis l'avis que l'œuvre
du jeune Fritz était apocryphe, et qu'une enquête, organisée par
lui, a recueilli quelques témoignages, pour la plupart contestés,
nous devrions, avec l'Opinion, nous déclarer satisfaits et rayer du
— 316 —
Panthéon national, dans lequel nous voulions l'installer, une
jeune gloire, au sujet de laquelle, nous avons, jusqu'ici, tous nos
apaisements ?
Parce qu'il plaît à l'Echo du Parlement, après avoir recueilli
la lettre de M. Van Hove, de ne pas insérer la réponse de l’ac-
cusé, nous serions tenus, sous prétexte de ne pas fatiguer nos
lecteurs, à passer condamnation, et à traiter de fourbes et d'im-
posteurs les gens honorables, dont nous avons publié les décla-
rations ?
*
x +
L'Opinion veut rire, et, en toute amitié, nous lui dirons que
son argumentation n'est pas sérieuse.
Examinons avec elle Îles témoignages qu'elle trouve si con-
cluants.
Est-ce la lettre du sieur Van Hove qui lui parait victorieuse ?
Il nous semble que les affirmations de MM. Siret et de
M. Ch. Letten, lieutenant-colonel en retraite, valent bien les
confessions tardives de cet artiste, ex-hôte et commensal de
l'homme qu'il charge aujourd’hui si généreusement.
Est-ce le propos attribué par M. Wallays à M. Cloet qui est
probant ?
Mais l'Opinion n'a-t-elle pas vu figurer, dans nos colonnes,
une attestation signée par M. Cloet lui-même, déclarant qu'il a
vu peindre Fritz Van de Kerkhove à une partie de ses tableau-
tins, envoyés au Cercle Artistique de Bruxelles et y exposés?
M. Cloet, du reste, va protester, nous dit-on, contre les pa-
roles qu'on lui a prêtées, et l'Opinion, nous en sommes certain,
enregistrera elle-même son démenti.
M. Van Hollebeke?
Faut-il reproduire à nouveau la déclaration de M. Van de
Kerkhove-Van den Broeck, conseiller provincial à Gand, con-
statant, qu'interpellé à deux reprises différentes, au Cercle Ar-
tistique de Bruxelles, le dit M. Van Hollebeke a avoué avoir vu
peindre l'enfant-phénomène aux tableautins exposés ?
*
»* x
A moins que les personnes, accusées publiquement de contra-
diction, ne s'inscrivent en faux contre ces témoignages, il nous
semble que l'enquête Rousseau se trouve singulièrement sujet à
caution ?
Qu’avons-nous fait, nous?
À des déclarations sans appel, — puisque l'Echo du Parle-
ment et les journaux attachés à sa cause, que nous persistons à
— 317 —
trouver détestables, ont prononcé bravement leur arrêt — nous
avons opposé un faisceau de certificats, émanés des personnes
les plus honorables, prises dans tous les rangs de la société.
Fonctionnaires, artistes, négociants, amis de la famille, institu-
teurs, employés, petits amis du défunt, tous ont nettement con-
signé ce qu'ils savaient, c'est-à-dire que Fritz avait une vocation
réelle pour la peinture, qu'il a bien véritablement exécuté, lui
seul, les panneaux dont on lui a dénié la paternité, que ce n'était
pas, comme on l’a prétendu, un idiot, mais bien un enfant at-
tentif, appliqué et fort intelligent, etc., etc.
L'Opinion fait bon marché de ces témoignages, qui ne pêsent
rien dans sa balance; en comparaison des rares opinions recueil-
lies par M. Rousseau, de la part d'artistes qui, déclarant qu'ils
n'ont jamais vu peindre l'enfant, affirment, cependant, avec
aplomb, que les panneaux, à lui attribués, le sont à tort. Pa-
tience! Nous n'avons point mis tous nos œufs dans le même
panier. Il nous reste une réserve assez respectable, dont nous
ferons usage en temps et lieux. Et pour commencer, nous appel-
lerons l'attention de notre confrère, sur la lettre suivante, dont
celle du sieur Van Hove, croyons-nous, n’atténuera pas la por-
tée : {C’est la lettre de M. Ritter, insérée page 295.)
Mais nous aimons les causes perdues.
Pourquoi pas?
M. Van de Kerkhove est abattu, terrassé comme le pauvre
diable de Bazile. Qu'importe! Si je ne craignais pas de paraître
prétentieux à l'Opinion, qui me reprochait plaisamment de
n'avoir qu’une connaissance superficielle des cent quarante deux
thèses, soutenues par Pic de la Mirandole, cité par moi, ce
serait le moment d'évoquer l’ombre de Calas. Calas avait le cou
coupé depuis longtemps, lorsque Voltaire s'avisa de prouver son
innocence. La tête de M. Van de Kerkhove a bien pu lui tour-
ner dans tout ce tohu-bohu, et il aurait été désirable qu'elle fût
plus saine et plus rassise, lorsqu'il écrivit sa fameuse réponse à
M. Rousseau, mais elle lui tient encore suflisamment sur les
épaules, et, le ciel aidant, j'espère bien lui gagner sa cause, avant
qu’il y ait effusion de sang.
*
# x
Nous avouerons, cependant, que la cause du père, en elle-
même, ne nous enthousiasme pas. Malgré notre lyrisme, nous
songerions assez peu à ce négociant, peintre à ses moments per-
dus, si à ses intérêts ne se liaient pas ceux de la réputation de
— 318 —
l'enfant-mort, dont la précocité merveilleuse nous a été attestée
par tous ceux qui s'étaient trouvés en rapport avec lui, et cela,
bien avant l'exposition publique de son œuvre. Nous prétendons
rester dans notre cadre, et ne nous occuper que de la question
purement artistique. Si nous abordions la question politique,
qui joue ici un très-grand rôle dans la question, mais qui n’est
visible que pour ceux qui connaissent le dessous des cartes, nous
trouverions un argument puissant dans le fait de voir défendre
un des chefs du parti libéral brugeois — M. Van de Kerkhove —
par M. Siret, un catholique pur-sang ou réputé comme tel.
*
*X *#
Justement parce que nous avons toujours tâché de garder la
convenance la plus parfaite dans le débat, nous avons le droit de
nous élever contre les procédés dont nous nous trouvons vic-
time. Nous ne parlons pas ici de l'Opinion qui a le droit de dé-
fendre ses convictions fondées ou non, mais de certains artistes,
furieux de nous voir soutenir une thèse gratifiée de leur veto.
Ainsi, On nous rapporte, qu'un peintre, que nous avions jus-
qu'ici considéré comme un de nos plus sincères amis, s’est per-
mis de dire à propos de la question Van de Kerkhove, que la
Fédération Artistique était un journal infâme qui insultait les
artistes. Nous protestons avec indignation contre une accusation
que nous ne pouvons attribuer qu’à la plus complète étourde-
rie. Si la franchise et l'impartialité, dont nous nous targuons,
sont des crimes, nous demandons à nos accusateurs de formuler
leurs griefs. Nous ne sommes ni l'organe d'un clan, ni d’une
coterie, n'obéissant qu'à notre seule conscience... Nos préten-
tions au talent sont humbles. Nous tâchons de faire de notre
mieux, laissant au public le soin de décider de nos mérites, de
même que nous nous expliquons librement sur le compte de
ceux à propos desquels nous croyons avoir quelque chose à dire.
Nous prêter seulement une intention d'insulte, c'est nous in-
sulter nous-même gratuitement, et si nous mentionnons ici le
propos, c’est pour que nos lecteurs en fassent justice.
De pareilles imputations, d’ailleurs, n'ont pas l'avantage de
nous émouvoir. Nous suivons notre chemin en droite ligne,
sans nous préoccuper des clabauderies. A l’outrage, nous avons
répondu d'une façon digne. « Une enquête s'organise active-
ment, » avons-nous écrit à l'artiste, qui nous avait publique-
ment accusé. « Je viens vous demander d'en faire partie, au
même titre que la moitié des artistes auxquels nous avons eu re-
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3
— 319 —
cours, justement parce qu’ils doutent de l'authenticité de l'œuvre.
En présence de l'attitude que vous avez prise, vous ne pouvez,
sans encourir le reproche de partialité et de prévention, vous
refuser à vous éclairer sur une question, jusqu'ici imparfaitement
examinée. »
si
Mais quittons ce sujet, pour en revenir à l'Opinon.
Ce journal, ainsi que l’Echo du Parlement, du reste, nous
paraît s'être singulièrement enferré sur la foi d’on dit, dont il n’a
pas suffisamment contrôlé la véracité.
Quel que soit le résultat de l'affaire, dans laquelle il s’est si
péremptoirement prononcé, il encourra toujours le reproche
d’avoir agi avec légèreté, en n'accueillant dans ses colonnes que
ce qui était de nature à apporter un certain appui à ses premiers
arguments.
Si nous triomphons dans cette cause que nous croyons im-
perdable, ce ne sera pas sans efforts, et sans nous être entouré de
tous les renseignements de nature à éclairer le public.
Si au contraire, la victoire reste à M. Rousseau et à l'Opinion,
personne ne pourra nous taxer d'imprévoyance et de manque de
sang-froid.
Et, plus à même que qui que ce soit, de rédiger le réquisitoire
après nous être chargé de la défense, nous apporterons aux in-
crédules l’appoint considérable de notre religion surprise et de
notre bonne foi abusée.
Jusqu'ici, cependant, nous croyons n'avoir rien à craindre,
ayant devant nous le temps qui fait triompher les causes perdues.
*
*X x
En terminant sa réponse, qui n’en est pas une, l'Opinion re-
grette de ne pas trouver, parmi les témoignages publiés par
nous celui du médecin qui a soigné l'enfant.
Il y a longtemps que nous avons entendu parler de ce spécia-
liste qui se déclare, paraît-il, énergiquement contre l’authenti-
cité de l'œuvre attribuée à son jeune client.
L'enquête qui s'organise, s'adressera, nous l’espérons, au mé-
decin en question. Pour ce qui nous concerne, nous y pousse-
rons de tout notre pouvoir. Mais si, par hasard, la déclaration de
l’homme de science, n'était pas d'accord avec des témoignages,
moins autorisés, théoriquement parlant, émanant de gens qui
nous attesteraient naïivement ce qu'ils ont vu, sans se préoccuper
21
— 320 —
de Gall et de Lavater, nous nous permettrons d'accorder assez
peu de foi à une opinion médicale, basée seulement sur le sou-
venir. Il s'est trouvé des médecins très consciencieux, pour dé-
clarer que M. Sandon, le Latude du second Empire, était fou à
lier, alors que la suite a prouvé qu'il n'en était rien.
Tous les médecins du monde viendraient nous assurer que
M. Eugène Gressin Dumoulin, rédacteur en chef de l'Opinion,
n'a pu être l’auteur des charmants articles, parfois un peu para-
doxaux, que le public anversois lit avec tant de plaisir, nous les
traiterions cavalièrement de radoteurs, en présence du fait
acquis.
GUSTAVE LAGYE.
JOURNAL DE BRUXELLES, 17 avril 1875.
Une feuille satirique de Bruxelles consacre deux de ses co-
lonnes à déblatérer contre M. Siret. Elle affirme que l'hono-
rable commissaire d’arrondissement de Saint-Nicolas était dési-
gné par M. le ministre de l’intérieur, par suite d’intrigues, au
poste de directeur des Beaux-Arts. Cela est radicalement faux.
Il n'a pas été un seul instant question de M. Siret pour ce poste,
et M. Siret n'a fait aucune espèce de demande dans ce sens.
Voilà la vérité pure et simple.
L'IMPARTIAL, 18 avril 1875.
————
L'enquête du Willems-Fonds sur l'affaire de Fritz Van de
Kerkhove vient de révéler des faits curieux en faveur de ce jeune
artiste trop tôt enlevé aux beaux-arts. M. Siret qui le premier a
fait connaître la précocité de l’enfant-phénomène s'est vu atta-
quer par quelques détracteurs qui mettaient en doute l’authenti-
cité de l'œuvre exposé à Bruxelles, Anvers et Gand.
ne
Aujourd’hui l'opinion publique est satisfaite et nous croyons
devoir donner les attestations suivantes, sur cette affaire qui
préoccupe vivement le monde artistique. /{Suivent les déclara-
tions connues de M. L. Rousseau, P. Van Dycke, A. Mazeman,
Vincent, De Cloedt, F. Callewaert en Van Mullen).
Toutes ces déclarations affirment que le jeune Fritz Van de
Kerkhove était bien le peintre dont M. Siret a chantéles louanges.
Aujourd'hui la lumière est faite et donne pleinement raison à
ceux qui ont révélé la précocité du jeune artiste dont l'avenir
était brillant. Nous sommes persuadés que nos lecteurs seront
convaincus comme nous de l'authenticité de l'œuvre exposée à
Bruxelles, Anvers et Gand.
LE DROIT, 21 avril 1875.
Dans la question Van de Kerkhove les faits parlent aussi hau-
tement, mais comme ils sont dénaturés par le parti-pris et la
malveillance, nous les résumerons en toute sincérité, avant qu'il
s'en ajoute d’autres, afin d'élucider la situation. En mars et en
mai 1873, M. Siret reçoit de J. Van de Kerkhove de Bruges, qui
lui est inconnu, des lettres. à propos d’affaires d'art et du con-
cours de gravure à l'eau forte ouvert par le Journal des Beaux-
Arts.
Le 13 août 1873, il reçoit une lettre de faire part de la mort
de Fréderic Van de Kerkhove.
Le 27 décembre 1873, une lettre de remerciments aux condo-
léances qu'il avait adressées, où il est parlé des dispositions de
l'enfant et de ses « tableautins fort passables. »
Le 27 avril et le 25 juin 1874, des lettres accompagnées de
gravures faites d’après quelques-uns des tableautins, et l'annonce
de l'envoi de deux de ceux-ci.
« Le 13 juillet, dit M. Siret, reçu les deux petits paysages.
Frappé de leur beauté. Ecrit au père mon étonnement. »
A partir de ce jour, de cette impression, des rapports suivis
s’établissent entre ces messieurs ; M. Van de Kerkhove renseigne
complètement M. Siret sur son fils; par suite le Journal des
Beaux-Arts signale en août 1874, la découverte de l'enfant phé-
noménal. Quelques-uns sont incrédules.
— 322 —
M. Van de Kerkhove n'attachait pas, avant ce fait, plus d’im
portance aux tableautins de son fils, que le peintre Van Hove,
avec lequel il était lié et qui avait vu souvent peindre Fritz ; mais
il n'hésite pas à reconnaître qu'il s’est trompé, que le talent de
son fils a été méconnu par lui; et M. Van Hove, entraîné sans
doute par son exemple, corrobore au salon de Gand, en septem-
bre 1874, avec M. E. Landoy (Bertram), aussi ami de M. Van
de Kerkhove, tout ce que celui-ci avait dit à M. Siret de son fils,
dont deux tableautins exposés au salon excitent chez ces quatre
messieurs, une admiration qui se trouve en quelque sorte con-
signée en termes éloquents, dans un article du Journal de Gand,
du 13 octobre.
Le 25 septembre 1874, M. Siret soumet à ses collègues de
l'Académie une vingtaine de panneautins. Ils sont accueillis avec
une vive admiration. Une exposition plus complète a lieu au
Cercle artistique de Bruxelles en février suivant, et cette expo-
sition produit un effet aussi extraordinaire. Tout le monde est
saisi. La découverte d'un génie rudimentaire, pour nous servir
de l'expression de M. Camile Lemonnier dans l'Art universel,
est admise généralement.
Cette découverte rend confus M. Van de Kerkhove et les
siens; l'extrait suivant d'une lettre écrite par lui, le 28 septembre
1874, à M. Siret, constate ce sentiment :
« .… Nous nous regardons ici, ma femme, ma fille et moi,
d'un air ébahi chaque fois que nous recevons une de vos lettres,
étonnés de l'importance que prend cette affaire et tone
d'avoir fait si peu de cas de tout cela... »
Cette honte que le père avoue franchement, l'ami, M. Van
Hove, l’éprouve certainement aussi, mais il ne l'avoue pas; pour
se tirer d'embarras, pour sauvegarder son amour-propre, il
change de conduite; à quelques incrédules, qui viennent l'inter-
roger, il répond que Fritz était « incapable de rien faire. » Le
parrain de Fritz, avec qui le père avait eu des démélés, s'em-
presse d’accourir dans les bureaux de l'Echo du Parlement pour
déclarer que l'enfant «n'avait jamais peint! » Là-dessus, M. Rous-
seau organise une enquête pour démontrer la supercherie; ne
tenant aucuñ compte des attestations en faveur de l'authenticité,
qui sont nombreuses, de toutes sortes et des plus concluantes,
il s'appuie principalement sur le fait que ce que l’on nomme les
premiers peintres de Bruges nient la possibilité de cette authen-
ticité et sur celui que le père Van de Kerkhove a imité la ma-
nière de travailler de son fils. Mais son enquête est dressée avec
— 323 —
tant de partialité que le public n’en tient pas compte. C’est alors
que M. Van Hove se décide enfin à témoigner ouvertement,
dans l'Echo du Parlement, par une lettre à l'adresse de M. Siret,
contre l'authenticité des tableautins, et son témoignage paraît
écrasant pour les artistes, hélas! trop nombreux, qui considèrent
comme une humiliation pour eux qu'un enfant ait pu s'élever à
leur hauteur ou les dépasser.
M. Van Hove agit ainsi par honte d'avoir méconnu Fritz et
son œuvre. En effet, si son aveu qu'il induisit en erreur M. Siret
et le public, pour être agréable à M. Van de Kerkhove, était
sincère, il dénoterait chez lui une déloyauté qu'aggraverait
encore son arrogance.
Nousterminerons cette narration et cette interprétation loyales
des faits par les lignes suivantes, extraites d’une lettre de
M. Barthélemy Dumortier à M. Siret, son collègue de l’Acadé-
mie, lettre insérée dans le dernier numéro du Journal des Beaux-
Arts : (voir p. 303).
La Chronique attaque M. Siret dans cette affaire, parce que,
dit-elle, M. Siret est un catholique renforcé.
M. Siret ne s'occupe pas de politique.
Mais M. Van de Kerkhove est un libéral renforcé.
Cependant il se trouve soutenu par des catholiques et com-
battu par des libéraux.
Les attaques de la Chronique attestent que, dans le camp libé-
ral, l'on obéit à l'esprit de coterie, et la lettre de M. Dumortier,
que chez les catholiques il y a de la sincérité.
L'explication du revirement de M. Emile Leclercq (Jacques),
dans ce journal, n’est pas claire du tout.
Si les deux lettres sur l'authenticité des tableautins écrites par
M. Van Hove à M. Emile Leclercq ne signifient rien, pourquoi
celui-ci, à leur réception, s'est-il prononcé en faveur de l’authen-
ticité ?
La conduite de M. Leclercq est aussi louche que celle de
M. Van Hove : il vire de bord avec celui-ci et place son témoi-
gnage équivoque au-dessus des témoignages de gens nombreux,
dont la sicérité n'est pas suspectée.
PALL MALL GAZETTE et THE ACADEMY. Ayril 1875.
Dans le courant du mois d'avril la Pall Mall Gazette
de Londres et l'Academy ont, d'après le journal fran-
çais, l'Art, donné une analyse incomplète et inexacte
de cette affaire. J'ai adressé à ces deux journaux de
brèves explications avec quelques attestations infir-
mant les dires de l'Art.
Le Pall Mall et l'Academyÿ se sont tus.
AD; 5.
LA FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 23 avril 1875.
La Fédération Artistique était sous presse, lorsque nous avons
recu, de la part de l'artiste, signalé par nous dans notre dernier
numéro, la réponse suivante :
Anvers, le 16 avril 1875.
Monsieur le Rédacteur,
«
Je tiens à vous dire qu'il n’y avait rien d'outrageant, ni pour
votre personne, ni pour celle de monsieur Isenbaert, dans les
propos que J'ai tenus devant ce dernier et dont vous me parlez
dans votre honorée du 13 courant.
Vous me conviez pour faire partie d’une commissién d'eri- :
quête qui doit se réunir samedi prochain.
Je décline cette mission; car de l’avis de tous les artistes que
j'ai entendus, comme du mien, cette affaire des tableaux Van de
Kerckhove est jugée.
Je reprends le mot d'un de jvos spirituels confrères. — Nous
en somme à l'enquête du tatouage Tichborne.
Veuillez, agréer, Monsieur le Rédacteur, l'assurance de ma
parfaite considération.
Suit la signature.
— 325 —
Nous ne releverons pas ce que cette lettre a de peu satisfaisant
Dire à un écrivain : « J'ai traité votre journal d’infâme, mais
cela n'avait nullement rien de désobligeant pour vous, » c'est à
peu près comme si, après avoir reproché à un détaillant de
vendre à faux poids, on l’assurait courtoisement de sa plus sin-
cère estime.
Notre correspondant proclame la chose jugée. Elle l’est, peut-
être, pour l'Echo du Parlement, pour l'Opinion et pour lui,
mais le public commence à être d’un avis différent.
Si au lieu de rééditer des plaisanteries d’un goût douteux,
notre correspondant avait accepté notre invitation, il aurait pro-
bablement été témoin d’un spectacle assez curieux, et qui vient
de faire une impression décisive sur les membres de l'enquête
organisée par le Willems-Fonds de Bruges.
Il aurait pu voir, la sœur de Fritz Van de Kerkhove, une fil-
lette âgée de treize ans, et presqu'aussi forte que le petit phéno-
mène dont on nie la possibilité, improviser en quelques mi-
nutes, sous les yeux des membres de l'enquête, des paysages,
genre Fritz, parfaitement réussis.
Chose digne de remarque, si Fritz a eu un professeur de des-
sin et de perspective, Mlle Van de Kerkhove n’a jamais pris un
crayon ou un pinceau en main, du vivant de son frère, qu'elle a
depuis voulu imiter et égaler.
Il est vrai que les incrédules auront la ressource de prétendre
que c'est la sœur qui a peint les tableautins attribués à Fritz et
de se rabattre sur le second phénomène, en haine du premier.
Quoi qu'il en soit, nous avons offert à notre correspondant
tous les moyens de s'éclairer autrement qu’en lisant quelques
journaux et en causant avec des artistes prévenus ou imparfaite-
ment renseignés. S'il refuse, c'est son affaire; mais du moins,
qu'il s’abstienne de formuler des jugements péremptoires, dans
une question qu'il ne daigne pas même examiner.
*
x x
Voici encore une déclaration complémentaire, qui a sa va-
Jeur :
Outre ma première déclaration, je tiens à dire qu'il y a quelques jours
en causant avec ma femme, du regretté Fritz Van de Kerkhove, ma fille aînée,
nous fit remarquer qu’à l'époque qu'elle jouait avec Fritz, ce dernier lui
commendait souvent, d'aller prendre dans la boîte de petites bouteilles avec
des couleurs (tubes en plomb) qu'il mettait avec un couteau sur des morceaux
de bois.
Bruges, le 12 avril. Signé : L. GOBIN.
Capitaine du port.
— 326 —
L'Opinion nous demande la permission de ne pas sacrifier sa
conviction à la nôtre. Nous l'avons simplement priée de bien
vouloir examiner à nouveau la question et surtout de remarquer
les contradictions contenues dans l'enquête de M. Rousseau,
qui demeure pour elle paroles d'évangile.
Elle ne voit dans les attestations que nous avons publiées que
des commérages sans importance, mais les témoignages contestés
et controuvés de MM. Van Hove, Cloet et Van Hollebeke sont,
à ses yeux, sans appel. Il parait, aussi, que le médecin de Fritz
se prononce contre l’authenticité de l'œuvre. Nous aurons l'avan-
tage de voir ce spécialiste et de lui demander de bien vouloir
consigner sa déclaration sur le papier. Il nous est impossible de
discuter un simple on dit; ce n’est pas sur de pareilles bases
que nous aurions jamais engagé une polémique, pour laquelle,
nous continuons à recueillir, tous les jours, de nouveaux docu-
ments.
GUSTAVE LAGYE.
LA CHRONIQUE, 23 avril 1875.
ENCORE!
Nous n’en finirons pas : cette affaire Van de Kerkhove devient
un véritable gâchis.
Mon ami Emile Leclercq se trouve obligé de protester contre
certaines affirmations publiées dans le Journal des Beaux-Arts.
Parmi les personnages des causes célèbres, le petit Fritz et son
entourage occuperont une belle place!
Voici la lettre adressée à M. Siret :
« Monsieur,
» Dans le numéro 7 du journal artistique que vous dirigez, se
trouve une lettre que M. Van de Kerkhove vous a adressée sous
la date du 8 mars. J'y relève les passages suivants :
« M. Van Hove m'a encore dit qu'il se fait en ce moment une
» enquête dirigée par M. Leclercq. Il s’est adressé à lui. J'ai lu
» Ja lettre dans laquelle M. Leclercq lui demande s’il est vrai
— 327 —
» que Fritz a travaillé avec lui dans son atelier, et même pour
» lui ; il lui demande, en outre, comme ami, de lui dire la vérité,
» toute la vérité. Van Hove a répondu qu'étant toujours à
» Heyst, il lui arrivait de temps en temps de venir me rendre
» visite et qu’il avait vu peindre Fritz une fois, sans y faire plus
» d'attention que les parents eux-mêmes, que les artistes avaient
» tort d’exagérer cette affaire, qu’il avait lui-même en sa posses-
» sion un tableautin où se retrouvaient toutes les qualités de
» l'enfant; mais qu'il n’y avait là rien de miraculeux, etc.
» M. Leclercq lui demande aussi des noms. Van Hove répond
» qu'il ne veut pas se mêler de cette enquête, que le temps lui
» manque, etc., etc... »
« La plupart de ces allégations sont fausses, soit que M. Van
Hove les ait réellement produites, soit que les souvenirs de
M. Van de Kerkhove lui aient fait défaut.
» 10 Je n'ai jamais eu l'intention de faire une enquête, et je
n'ai pas écrit à M. Van Hove que j'allais en diriger une;
» 20 Je n'ai pas demandé si Fritz avait travaillé chez et pour
M. Van Hove;
» 30 M. Van Hove ne m'a pas répondu qu'il avait vu peindre
Fritz, ni qu’il eût en sa possession un des tableaux de l'enfant;
» 4° M. Van Hove ne m'a pas écrit qu'il ne voulait nulle-
ment se mêler de l'enquête que je désirais faire, pour la bonne
raison que je n’ai jamais dit que j'eusse cette intention.
» Veuillez, monsieur, insérer ces rectifications dans le plus
prochain numéro de votre journal, afin de rétablir les choses
dans leur réalité.
» Agréez, etc. » EMILE LECLERCQ,. »
Où est la vérité, dans cette affaire embrouillée? Qui est-ce qui
se fait illusion? Quelles sont les gens qui ont trop d'imagination
et qui se plaisent à suivre des voies tortueuses quand il leur
serait si facile de rester dans les bornes de la réalité? Questions
obscures et que peut-être on ne résoudra jamais.
JACQUES (1).
Voici la note que M. Van de Kerkhove nous transmet en ré-
ponse à ce qui précède :
« En vous disant que j'avais /u la lettre, je croyais bien être
(1) I n’est pas inutile d'apprendre au lecteur que M. Emile Leclercq et
M. Jacques représentent la même personne.
An. S.
— 328 —
» dans la vérité. M. Van Hove la lisant devant moi, je ne me
» serais pas permis de la vérifier. Voyant la lettre et même
» l'écriture, et ayant à cette époque confiance complète en
» M. Van Hove, qui me la lisait, c'était exactement pour moi
» comme si Je la lisais moi-même. Un des miens, plus clair-
» voyant peut-être, m'a demandé si j'avais vu la signature, j'ai
» répondu que non, mais que j'avais vu les lettres, je crois me
» souvenir qu'il y en avait deux. La déclaration de M. Leclercq
» dans la Chronique m'ouvre encore davantage les yeux et me
» montre comment j'étais payé de mon affectueuse confiance.
» Alors que M. Leclercq ne songeait pas à faire une enquête,
» M. Van Hove me disait qu'il l'attendait et qu'il le conduirait
» chez moi! Oui, M. Leclercq a raison de parler dans son
» Journal de voies tortueuses. Mais il a tort de croire que toutes
» ces questions obscures ne seront peut-être jamais résolues.
» Elles sont bien près de l'être et le sont même déjà pour tous
» Ceux qui ont pris connaissance des derniers documents pu-
» bliés. Toutefois la lumière se fera plus complète encore. »
LE DROIT, 28 avril 1875.
LETTRÉE'DE M} HERIS.
L'appréciation suivante de la question Van de Kerkhove,
émane de M. Heris, si réputé pour ses connaissances en pein-
ture, qui l'adresse à M. Van de Kerkhove lui-même, dont il re-
çut, à notre prière, quelques tableautins. pour l'étude dont il
s'agit :
« Bruxelles, 26 avril 1875.
« Monsieur,
« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire
en date du 17 courant, ainsi que la caisse contenant une ving-
taine de ravissants petits tableaux dûs au pinceau de feu votre
jeune fils. Au moment de leur déballage, un de mes amis,
M. Noé, artiste-peintre que vous devez connaître, en reconnut
un pour l'avoir vu peindre par Fritz!
— 329 —
« Je conçois, monsieur, votre orgueil paternel pour faire sur-
vivre cet enfant adoré et doué d’une intelligence rare dans notre
siècle si avancé sous bien des rapports mais qui n’a guère pro-
gressé en fait de connaissances artistiques.
« Quel intérêt aviez. vous en faisant une exposition des œuvres
du jeune Fritz, sinon de faire partager par le public les regrets
que vous faisait éprouver la perte de votre enfant; mais permet-
tez-moi de vous le dire, vous avez perdu de vue que la Belgique
n’est qu'une petite ville; de là cette polémique dont les colonnes
de nos journaux ne désemplissent pas.
« Deux camps se sont formés et se livrent des combats à
coups de plume.. Les uns disent que nous ne sommes plus au
temps des miracles et que les œuvres attribuées au jeune Fritz
ne sauraient être l'ouvrage d’un enfant de 11 ans; parmi les
autres, la plupart supposent qu'elles émanent de vous; s’il en
était ainsi, monsieur, je me permettrais de vous en adresser
mes sincères compliments; mais je viens de comparer de vos
tableaux avec ceux de votre jeune homme et je trouve qu'ils se
ressemblent à peu près comme un cheval à des cerises.
« Qui donc a peint ces charmants tableautins, je voudrais
bien le connaître, afin de lui adresser mes félicitations, en dépit
des dédains exprimés par des gens qui sans doute ne prennent
pas garde que la concurrence, hélas ! n’est plus possible ici.
« Pour combattre la malveillance, les partisans de l’authenti-
cité s'appuient sur toutes sortes de témoignages, qui paraissent
irrécusables, Quoi qu'il en soit, je souhaite, monsieur, voir ac-
cepter par l'Etat votre offre généreuse ; selon moi, ces petits pan-
neaux dignes de passer à la postérité, sont bien des œuvres de
votre enfant, ils méritent d’être conservés comme éléments d'art
national.
« En consultant l’histoire, l’on rencontre bien des exemples de
précocité analogues à celui-ci. Jacob Ruysdael était né en 1635
ou 1636 et j'ai possédé de ses tableaux signés et datés 1647 et
1648. Raphaël mort à 37 ans, a dû commencer bien jeune à
produire pour avoir laissé les nombreux chefs-d’œuvre que l'on
admire dans la plupart des galeries de l'Europe. Paul Potter qui
mourut à l’âge de 29 ans, peignit à 17 ans son fameux tableau
connu sous le nom de : Le jeune Taureau, chet-d'œuvre qui
orne le musée de La Haye.
« Votre fils, monsieur, avait reçu de la nature un don artis-
tique, dont probablement le pauvre enfant ignorait l'importance.
Non initié à la science enseignée dans les écoles de peinture et
— 330 —
qui est la mort de l’art, en suivant le sentier que la nature lui
avait tracé, il était devenu créateur, et créateur d’un langage
nouveau que nous devons avant de juger tâcher de déchiffrer. I]
ne faut pas oublier que sur cent prétendus connaisseurs, quatre-
vingt-dix-neuf ne voient qu'avec les oreilles ; du reste, la question
à résoudre appartient, semble-t-il, à l'avenir. Deux portraits,
homme et femme, de Franz Hals, qu’il y a 40 ans, j'achetai en
ente publique à Paris, 80 francs, viennent d’être vendus 65,000
francs; des tableaux de Van Goyen, de 10 florins, sont payés
actuellement 6,000 et 12,000 francs; des œuvres de Watteau,
Boucher, Pater, de cent écus aux étalages des quais de Paris at-
teignent de nos jours à la salle Drouot, 100,000 francs et au
delà. Que dire de ces faits sinon qu'il a fallu plusieurs siècles
pour rendre justice aux œuvres et aux talents de ces grands ar-
tistes ?
« Encore une fois merci, monsieur, du plaisir que vous
m'avez procuré par votre aimable envoi. Si votre enfant avait
vécu et suivi la voie qu'il s'était frayée, nul doute pour moi qu'il
serait arrivé à produire des tableaux où la beauté qui se rencontre
dans ces études se serait affirmée, et par lesquels son nom eut
obtenu un retentissement éclatant dans l'histoire de notre école
de peinture du XIXe siècle.
« Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma considération
distinguée.
« HERIS,
« Expert des Musées royaux de Belgique. »
Nous ne nous écrierons pas : cette lettre ferme la discussion!
comme firent nos adversaires en publant la lettre de M. Van
Hove, mais nous ferons remarquer qu'elle porte LE COUP DE
GRACE à ceux qui nient le mérite des tableautins et la possibi-
lité qu'ils aient été peints par Fritz.
LA FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 30 avril 1875.
En attendant que la Fédération Artistique donne le résultat
des deux enquêtes simultanées, organisées pour élucider com-
plétement la question, elle continuera à enregistrer les diverses
déclarations en faveur de l'authenticité de l'œuvre mis en doute.
— 331 —
En voici une assez importante de M. Heris, expert des Mu-
sées royaux de Belgique, adressée, sous forme de lettre à M. Van
de Kerkhove, lui-même, qui lui avait envoyé plusieurs tableau-
tins de l'enfant mort et quelques-uns de ses tableaux. {Voir ci-
dessus).
Nous fesons suivre cette pièce, qui jette une singulière lu-
mière dans le débat, de quelques fragments d’une lettre adressée à
M. Van de Kerkhove père par M. De Vos, ancien procureur du
roi à Bruges, actuellement juge international au Caire. {On la
lira plus loin).
Nous n'accompagnerons, pour le moment, ces deux témoi-
gnages d'aucun commentaire, nous réservant d'en tirer parti
dans la suite. Comme nous l'avons dit, nous instruisons ici pa-
tiemment et consciencieusement un procès dans lequel des juges
prévenus ou intéressés se sont trop hâté de se prononcer. Si l’er-
reur est prompte à faire son chemin, la vérité demande du temps
et des efforts pour être acceptée et reconnue de tous. C'est cette
tâche que nous avons assumée et que nous saurons remplir jus-
qu'au bout.
* +
Suivent deux nouveaux témoignages que nous traduisons du
flamand :
Le soussigné déclare que, par suite du commerce de tableaux auquel il
se livre, il a fréquenté la maison de M. Van de Kerkhove pendant les années
1870, 1871, 1872 et 1873, qu'il a vu fréquemment peindre le jeune Fritz,
sur de petits panneaux, et qu'il lui en a même demandé un.
Si Re de Signé : HuLsrarp.
Le soussigné déclare, par la présente, que pendant l’espace de temps de
14 mois, pendant lesquels il a demeuré chez M. Van de Kerkhove, en qualité
de domestique, il a toujours entendu dire, si bien par les domestiques, les
ouvriers, comme par les parents, que le petit Fritz a été bien réellement
l’auteur des petits tableaux exposés. Il affirme de plus, sur la foi du serment,
n'avoir jamais vu le père occupé à peindre des paysages analogues et qu'avant
que M. Siret eut affirmé au père que les dits petits tableaux étaient des
œuvres de maître, on en faisait si peu de cas que, lui même, il en a retrouvé
un, parmi de vieilles pierres et des pots à fleurs brisés.
Cette déclaration peut d'autant mieux être considérée comme juste et
impartiale, que j'ai abandonné mon service, à la suite d'une discussion avec
monsieur et madame Van de Kerkhove.
Aussi, dans le cas, où le moindre donte s'élèverait contre ma déclaration,
je n’hésiterai pas à la renouveler publiquement.
Signé : LOOSBERGHE.
A bientôt de nouveaux renseignements et de nouveaux faits.
GUSTAVE LAGYE.
— 332 —
JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 30 avril 1875
Lorsque nous disions, dans notre dernier numéro, que les
moyens employés contre l'authenticité de l’œuvre de Fritz
« donneraient à croire que, sous la question Van de Kerkhove,
» il en est une autre qui échappe à notre perspicacité » nous ne
nous doutions pas qu'un enfant terrible, parmi nos adversaires.
se chargeait, dans le moment même, de nous éclairer. Quelques
esprits fins et habitués à lire entre les lignes, nous avaient bien
suggéré une explication à ce sujet, mais, trop modestement, pa-
raît-il, nous n'avions pas cru pouvoir l’accepter. Nous avions
tort. Nous savons maintenant à quoi nous en tenir. Fritz Van
de Kerkhove eût été sans doute, non-seulement accepté, mais
acclamé par une grande partie de nos contradicteurs, s’il avait
eu un parrain de leur choix et de leurs amis... Mais périssent
plutôt toutes les illustrations nationales que d’accorder à d’au-
tres le bénéfice d’une semblable révélation !
L'œuvre est si extraordinaire, si charmante que, pris à l'im-
proviste, on admire, on applaudit sans réserve. Tout à coup la
réflexion succède à l'enthousiasme, et la scène change. Ne pou-
vant nier la beauté, on semble douter de la provenance; ne pou-
vant aller à l'encontre de ces milliers de spectateurs d'élite, sor-
tant ravis de leur contemplation, on sème dans leur esprit le
soupçon et le trouble. Nous le disons, avec un profond senti-
ment de regret pour notre pays, mais si pareille chose se fût
produite en Angleterre, en France ou en Allemagne, on eût,
non pas cherché à étouffer l'étoile brillante qui avait lui dans le
ciel national, mais on l’eût exaltée au delà de sa valeur. Si ce
sentiment peut être blâmé dans son exagération, il n'est au
moins que l'excès d’une noble qualité. Mais que dire du senti-
ment contraire? La vérité : c’est qu'il est indigne d’un peuple
jaloux de sa propre gloire et que, si l'honneur de l’art national
pouvait être menacé par une animosité privée que rien même ne
justifie, ce serait à désespérer de la Belgique intellectuelle.
Mais heureusement il n’en est pas ainsi. Les attestations pro-
duites in extenso par la Fédération artistique et par le Journal
des Beaux-Arts, les contradictions étranges, les obscurités, les
routes tortueuses suivies par les principaux témoins à charge,
tout cela, peu à peu, a dessillé les yeux et imposé silence aux dé-
tracteurs. Ceux-ci se taisent parce qu'ils se sentent condamnés
par l'opinion publique; ils se taisent parce qu’ils comprennent
— 333 --
«
qu’il y aurait de l'insanité à retomber dans leurs premiers erre-
ments. Tous leurs efforts n’ont abouti qu’à jeter dans les esprits
des doutes dissipés aujourd’hui par des témoins oculaires. En
effet, après plus de quarante déclarations catégoriques, après la
lettre si claire, si concluante de l'honorable consul Ritter, lettre
qui seule aurait sufh pour renverser l'échafaudage de nos adver-
saires, il n’est plus possible, à moins d'un aveuglement que nous
aurions peine à comprendre, de ne pas se rendre à l'évidence.
Un homme haut placé dans l'estime de ses compatriotes, connu
par une loyauté sans tache, une rare énergie, une intelligence et
des connaissances qui ne laissent pas de place au soupçon, quel
qu’il soit, cet homme nous dit : J'ai vu, j'ai palpé, j'ai admiré du
vivant de l'enfant; « je l'ai vu s’escrimer sur ses morceaux de
» bois avec des crayons mal taillés, avec son petit coûteau chargé
» de couleur qu'il appliquait sur ses panneaux de bois. Cette ap-
» plication qui paraissait être faite au hasard, produisait des
» effets prodigieux... »
Que peut-on vouloir de plus?... à moins de ressusciter l’en-
fant.. Qui sait? sans le revoir lui-même, qui sait si son ombre
ne plane pas au-dessus des siens et ne se prépare pas une noble
vengeance... Nous avons des raisons pour nous exprimer ainsi,
on le verra plus loin.
Il ne suffisait pas aux détracteurs d’étouffer la gloire d'un
enfant de leur sol, il fallait essayer de compromettre l'avenir de
son œuvre; il fallait s’efforcer d'empêcher l'étranger de la rece-
voir comme elle le mérite, il fallait enfin essayer de lui fermer
les portes du Panthéon national. C’est dans ce multiple but, sans
doute, que nous trouvons dans la Pall Mall Gazette du 24 avril
et extrait de l’Academy,, l’article suivant que nous traduisons :
« L'histoire du merveilleux peintre-enfant, Frédéric Van de
» Kerkhove. qui a été le bruit de Bruxelles depuis quelques mois,
» a eu pour dénouement une complète déception. On a fait une
» enquête sur toute l'affaire et l'on a trouvé que les peintures
» exposées au Cercle artistique à Bruxelles sont réellement
» l'œuvre du père, un artiste d'un mérite médiocre, et non pas
» du pauvre enfant qui ne semble avoir manifesté aucun talent
» artistique durant sa courte existence. M.Van de Kerkhove, père,
» a même été jusqu’à offrir au gouvernement un certain nombre
» des peintures attribuées à son fils. Un contrat de donation
» était préparé lorsque l'enquête susmentionnée a fait connaître
» l'état des choses. En raison de ces circonstances, le ministre
» de l'Intérieur a prié M. Van de Kerkhove d'avoir la bonté de
nee
» retirer sa donation. Les peintures en question sont maintenant
» exposées à Gand, où elles produisent la même sensation
» qu'elles ont produite à Anvers et à Bruxelles. Au journal
» français l'Art appartient principalement le mérite d’avoir
» fait la lumière dans cette mystification curieuse. L'éditeur du
» Journal des Beaux-Arts de Bruxelles continue de soutenir
» que toute l'histoire est vraie, et a entrepris une longue corres-
» pondance à ce sujet. »
Il est facile de reconnaître que c’est principalement dans l'Art
français que l'Academy a puisé ses renseignements. Nous re-
commandons ce véridique récit à nos lecteurs et aussi à la haute
société anglaise qui a tant admiré l'œuvre de Fritz et dont plu-
sieurs membres sont si bien à même, au nom de la justice et de
la vérité qu'ils connaissent, de redresser les fausses informations
fournies à leurs compatriotes. Quant à l'erreur déjà reprise
ailleurs, comme on voit, et prétendant que l'Etat avait imposé
au père de Fritz le retrait de son offre généreuse au Gouver-
nement (1), elle atteignait un but du même genre. Heureusement,
comme certains brouillards méphitiques qui n'infectent que les
parties basses de l'atmosphère, il est des aberrations morales qui
ne parviennent pas même dans les régions élevées, ou, si elles y
sont connues, elles n'y inspirent que l'indifférence et le dédain.
L'Etat s'estimait et s’estime encore heureux de sauver une aussi
charmante et si extraordinaire collection de l'oubli en lui ouvrant
les portes de son musée. La nation en sera reconnaissante à qui
de droit.
Nous disions figurément plus haut que l'ombre de Fritz pré-
parait peut-être sa vengeance, vengeance bien digne de ce doux
enfant que repousse avec une animosité sans pareille une partie
de ses compatriotes. Nous voulions, avant de nous expliquer,
attendre encore pour pouvoir mieux nous rendre compte du
spectacle auquel nous avons assisté et pour le voir se consolider,
s'affirmer mieux. Nous voulions éviter le reproche d’avoir parlé
trop tôt, de ne pas avoir suffisamment laissé s'épanouir la jeune
fleur dont nous allons nous occuper. Nous sommes débordé par
les événements, et, quoique nous trouvions, dans de semblables
circonstances, que l’on ne saurait être assez prudent, nous nous
voyons obligé de parler dès aujourd’hui.
(1) L'auteur de cette erreur a rétracté son dire dans le N° 17 de l'Art.
‘ANÔÜSAMOLLIA NISYOVEJ NP 91NAPI!) ‘Lsag ‘f avd awtiduir]
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— 335 —
Voici ce qu'on lit dans la « Fédération artistique » du 23
avril :
« Si au lieu de rééditer des plaisanteries d'un goût douteux,
» notre correspondant avait accepté notre invitation, il aurait
» probablement été témoin d’un spectacle assez curieux, et qui
» vient de faire une impression décisive sur les membres de
» l'enquête organisée par le Willemsfonds de Bruges.
» Il aurait pu voir, la sœur de Fritz Van de Kerkhove, une
» fillette âgée de treize ans, et presqu'aussi forte que le petit phé-
» nomène dont on nie la possibilité, improviser en quelques mi-
» nutes, sous les yeux des membres de l'enquête, des paysages,
» genre Fritz, parfaitement réussis.
» Chose digne de remarque, si Fritz a eu un professeur de
» dessin et de perspective, Mlle Van de Kerkhove n'a jamais
» pris un crayon où un pinceau en main du vivant de son frère,
» qu’elle a depuis voulu imiter et égaler. »
Nous connaissions depuis assez longtemps les essais de Louise
Van de Kerkhove et nous dirons peut-être un jour, notre dos-
sier à la main, comment cette enfant songea à la peinture. Pour
aujourd'hui nous constaterons simplement que nous avons vu
faire par elle des ébauches de paysages pleins d'avenir, où le sou-
venir de Fritz revit tout entier, mais où, contrairement à ce qui
avait lieu chez celui-ci, qui affectionnait les sites un peu tristes,
la gaieté et la vie rayonnent. Si nous n'en disons pas davantage,
c'est que nous voulons nous garder contre notre propre entraf-
nement et que nous sommes résolu à attendre, avant de nous
prononcer, l'épreuve du temps. Lui seul nous dira si cette mer-
veilleuse aptitude est destinée à persévérer et à grandir, et si elle
est réellement un héritage de famille. Si, en effet, c'est la ven-
geance de Fritz qui s'annonce, elle sera tout profit pour l’art et
pour le pays et ne fera certes de mal à aucun cœur droit ni à
aucun esprit sincère.
Il y a peu de jours,en nettoyant les meubles de la maison chez
Van de Kerkhove, on enleva un tiroir d'un bahut et on le posa
sur la table. Quel ne fut pas l’'étonnement de Mme Van de Kerk-
hove en apercevant, sur l'extérieur de la planche du fond de ce
tiroir, un joli paysage ébauché. On se rappela alors que le père
excédé par les demandes de son fils, avait fini par lui refuser des
panneaux. Le pauvre enfant, toujours poussé à produire, n'avait
rien trouvé pour s’escrimer que le fond d’un tiroir !
22
— 336 —
Il est vraiment remarquable et touchant de voir quel nombre
d'attestants se groupe autour de M. Van de Kerkhove et vient
spontanément lui apporter son contingent d'aide et de sympa-
thie. A ce propos, nous aussi, nous recevons des pièces fort inté-
ressantes et que nous ne pouvons où ne voulons pas toutes com-
muniquer au public. L'une d'entre elles, nous parle d'une réu-
nion qui a eu lieu récemment chez un personnage considérable
de la province de Liége et où assistaient plusieurs personnes
haut placées du pays. Un de nos meilleurs paysagistes, se trou-
vant également parmi les invités, y eut l'occasion de s'expri-
mer sur les tableautins de Fritz Van de Kerkhove. Il le fit avec
un grand éloge et sans manifester le moindre doute sur leur pro-
venance. Volontiers nous eussions cité ici son nom, mais nous
respecterons son désir de ne point être mêlé à la polémique que
nous soutenons. Une trop grande modestie lui fait attacher peu
de prix à son opinion personnelle qui, nous écrit-il, lui semble
sans valeur dans la question. Il nous permettra de ne pas être
de son avis, et, tout en respectant sa décision, nous ferons re-
marquer que les trois quarts des arguments fournis par nos ad-
versaires sont « des opinions personnelles. » A cette occasion,
nous témoignerons ici notre sincère reconnaissance à l’auteur de
la lettre qui nous mettait au courant de cet épisode.
Nous recevons la lettre suivante, pleine d'intérêt au point de
vue esthétique. Nous croyons utile de la reproduire (1).
Monsieur le Directeur,
Comme vous le disiez fort bien dans votre dernier numéro,
vous avez à combattre dans la question Fritz diverses catégories
d'adversaires. Le public n'a pas eu besoin d’une bien grande dose
de perspicacité pour partager ceux-ci en trois camps principaux.
Le premier, que vous ne convaincrez jamais parce qu’il n'entend
pas être convaincu, est celui qui en veut à votre personne, pour
une raison ou pour une autre. [Il est presque exclusivement
composé d'hommes de plume et traîne à sa suite les badauds et
les moutons de Panurge; si le gros de ce corps d'armée ne brille
pas précisément par l'intelligence ni par l'instruction, il forme
(1) Cette lettre, qui a été fort remarquée, est l'œuvre de la compagne
bien-aimée que nous avons perdue, le 30 juin (1876). Sa modestie excessive
répugnait à la publicité, c'est pourquoi elle signa sa lettre des initiales V. V.
An. S.
us 337 Eu
légion par le nombre; c'est peu flatteur pour l'humanité, mais
c'est ainsi. Le second camp est celui des artistes médiocres, fu-
rieux de ce qu’un enfant, sans étude, sans préparation, sans
expérience, ait pu arriver là où ils n’arriveront jamais. Il sera
aussi bien difficile d'opérer là des conversions. La troisième co-
horte enfin, la seule respectable et la seule à laquelle je vous con-
seille d’avoir égard, est celle des artistes de talent qui, sachant
ce qu'il faut de peines et de travaux pour arriver à produire une
œuvre réellement belle, s'écrient, en voyant ces charmants petits
tableautins : « Non! cela ne saurait être d'un enfant! Mon esprit
» se refuse à y croire! »
Je vis au milieu de ces trois catégories d'opposants. J'ai hésité
longtemps moi-même, sans parti pris, sans idée arrêtée sur la
manière dont j'aurais pu être abusé. Chose singulière! ce ne sont
pas les témoignages produits en faveur de Fritz, quelque con-
cluants qu'ils soient d’ailleurs, qui ont fait la lumière dans mon
esprit; ce sont, au contraire, les moyens employés par vos con-
tradicteurs. Peut-être n'aurais-je jamais recherché la vérité avec
quelque ardeur, peut-être aurais-je toujours gardé à ce propos
un vague qui me plaisait assez, sans cette levée de boucliers à
coups de tam-tam, sans les menées « tortueuses » de certains
accusateurs et surtout sans cette déloyauté flagrante consistant à
clore le débat dès que des pièces concluantes en sens contraire
ont été produites. Il ne faudrait pas avoir la moindre notion
d'équité naturelle pour ne pas être frappé par les allures si diffé-
rentes des deux causes. C’est ce qui m'a porté à tout lire, à tout
voir, à tout écouter, et c’est ce qui, croyez-le bien, sanctionnera
mieux que tous vos articles, que toutes les attestations du monde,
la gloire future du.jeune enfant.
Le but de cette lettre est uniquement de soumettre aux artistes
de bonne foi, les réflexions par lesquelles j'ai passé moi-même
avant d'arriver à accepter Fritz sans réticence aucune. J’ai étudié
son œuvre pendant bien des jours, j'ai scalsé, pour ainsi dire,
ses tableautins, on m'en a confié que j'ai disséqués à la loupe,
de toutes façons; j'ai tâché alors de me rendre un compte exact
du talent de Fritz, de ses moyens d'effet, des raisons de l'impres-
sion produite par ses œuvres, de ses défauts, et, en regardant
aussi attentivement ces petites machines, j'ai acquis la conviction
que nul autre qu'un enfant n'aurait pu travailler ainsi. Je me
suis trouvé par là en parfaite communion d'idées avec les artistes
de la manufacture de Sèvres auxquels une partie des panneautins
ont été soumis et qui, connaissant à fond le métier, sont peut-
— 338 —
être les meilleurs experts que l'on puisse désirer. Je dirai, comme
l'un d’eux, qu’il y a là des « audaces et des naïvetés qu'un élève
ayant seulement six mois d'atelier, se garderait bien d’avoir
encore. » — En effet, c'est le sentiment, la mélancolie, la poésie,
l'impression, un amour instinctif de la nature assez ardent pour
pénétrer le spectateur, qui fait le charme des tableautins de
Fritz — mais il y manque tout ce que l'on apprend aux peintres
dans les ateliers.Il n’y a pas de dessin convenu, le jugement
manque souvent; sauf de très rares soleils couchants, il n'ya
pas de soleil, il n’y a que de la lumière, et encore semble-t-elle
souvent distribuée au hasard et seulement pour produire l'im-
pression et l'effet. Par exemple, voici un ravin rocheux, forte-
ment éclairé sur sa pente devant le spectateur, et cependant c’est
du fond du tableau que vient la lumière. La lumière éclaire
presque toujours de face, rarement, très rarement, sinon jamais
de côté. Il n’y a pas d’ombres portées, il n’y a que des reflets
dans l’eau; le raisonnement est complètement absent ; il est vi-
sible que rien de tout cela n’a été fait d’après nature. L'enfant
ne l'aurait pas su. Ce sont des souvenirs, des rêves, c'est la bosse
de l'harmonie et de la couleur reçue en naissant ; c'est une main
légère qui, avec quelques lignes, a produit des squelettes d'arbres
pleins de grâce. Le feuillage est appliqué sur le ciel fait d'avance,
encore un moyen d'enfant; de là pourtant ces interstices bleus,
sombres ou blancs qui donnent tant de naturel au site représenté
et font si bien circuler l’air entre le feuillage ; les rochers sont
l'effet du hasard, comme cela existe en réalité dans la nature,
grâce aux bouleversements divers de celle-ci — c'est pourquoi
M. Ritter admirait tant leur stratification — un peu de blanc
grisâtre appliqué par le couteau à palette et une roche naissait
sous la main de l'enfant.
Celui-ci n'avait point quitté les environs de Bruges et on a
argué de là qu'il ne pouvait reproduire tant de sites variés qu'il
n'avait jamais vus. Je me suis assuré qu'il n'y a, dans ces cen-
taines de petites machines, aucun site reproduit. Les seules ré.
miniscences réelles sont les dunes de Blankenberghe, très recon-
naissables quoique pas photographiquement exactes. Devant une
de ces vues, la plus admirée peut-être, se trouvaient, à Anvers, à
l'exposition du Cercle artistique, deux messieurs; j’admirais à
leurs côtés, entendant involontairement leur conversation. —
Tenez, dit l’un, voici une preuve que cette œuvre n’est pas d’un
enfant. Voilà les falaises de Normandie, fort bien rendues ; or
Fritz n’a jamais voyagé. — Pardon, reprit son interlocuteur, ce
n'est pas là le littoral normand; je reconnais parfaitement les
côtes de la Grande-Bretagne, mais le fond de votre observation
reste le même. — Or, cette Normandie, cette Grande Bretagne,
était tout simplement la petite dune de Blankenberghe bien
connue des habitués quoique le tableautin ne la rende que par
approximation. [l est évident que les nombreuses gravures que
l'enfant trouvait chez lui et contemplait avidement, l'avaient
familiarisé avee les sites des divers pays du monde. Tout cela se
gravait plus ou moins confusément dans son cerveau et en sortait
transformé, mêlé, arrangé selon son imagination, et, j'en suis
certain, beaucoup selon le hasard de sa palette. II me semble
puéril, plus que naïf même, de s'arrêter à cette objection : Mais
comment pouvait-il peindre ce qu'il n'avait jamais vu? — C'est
d'abord inexact; toutes ses vues sont des vues de fantaisies ; il
peignait simplement du terrain, des arbres, de l'eau, des ciels,
par ci par là une proéminence rocheuse et voilà tout. Ses rares
ruines sont des réminiscences de gravures; il y a peu de fermeté
dans leur dessin, l'effet pittoresque seul l'a préoccupé, mais c’est
ici que brillait son petit génie et ce qui lui a fait trouver ces
moyens que l’on a taxés de « ficelles dignes des vieux praticiens. »
J'ai porté une attention toute spéciale sur ces moyens, soi-disant
trucs ou ficelles, et j'en suis arrivé à l’inébranlable conviction
que l'enfant n'aurait rien su produire, du moins à l’âge où il
était et sans études préalables, d’une autre manière. On a beau-
coup parlé d’un panneautin signé de Fritz et entièrement fait au
pinceau. Je ne suis point parvenu à me le faire exhiber et pour-
tant il eût été d’un haut intérêt pour mon étude. Si la chose est
vraie (1), il faut alors encore voir quel mérite a ce panneau. Selon
moi, il doit être très inférieur aux autres ; d’ailleurs il me paraît
au moins singulier que sur le grand nombre que j'ai vu, tous
préparés au coûteau à palette, étendus au pinceau sec et achevés
plus tard dans leurs contours par le crayon, quelques coups de
pinceau ou même quelques griffes de coûteau, il n'y en ait pas
UN dans le cas du panneautin dont je viens de parler. J'en
reviens donc à ceci : c'est que, dans les conditions où se trouvait
Fritz, il n’y a pas eu chez lui préméditation dans l'emploi des
moyens, il y a eu impuissance relative. Il collait l'un sur l’autre
deux morceaux de marbre sur l’un desquels il avait craché; en
le décollant violemment il y voyait des formes souvent bizarres
(1) Si elle est aussi vraie que le panneau identique, notre correspondant
peut se consoler de n’avoir pu compléter par là son étude.
et parfois très pittoresques ; le givre des fenêtres lui donnait
encore des sujets ; mais s'il lui avait failu rendre cela avec le pin-
ceau, il en eût été incapable ; seulement, en voyant ce que peut
produire le hasard avec des éléments incolores et si rudimentaires,
son instinct lui a révélé ce qu’il obtiendrait de ce même hasard
avec la couleur appliquée d’une façon à lui. Pour moi, il est donc
constant, avéré, comme si je l'avais vu, que Fritz posait sa cou-
leur sur les pannaeux avec son couteau à palette, son joujou fa-
vori, à peu près au hasard, ayant soin seulement de prendre au
bas des teintes brunes pour les terrains, plus haut des teintes
grises pour les plans fuyants, plus haut encore, des teintes blan-
châtres, bistrées et un peu de bleu pour les ciels. Son génie,
génie très admissible, consistait à tirer un parti incomparable
de ses teintes de hasard, de les étendre harmonieusement au pin-
ceau sec et puis plus tard, de les animer délicatement avec quel-
ques lignes d'arbres, légèrement tracés.
Tout ce que je viens de dire est palpable dans ses tableautins
préparés et non achevés, que j'ai pu voir à Bruges et chez
M. Siret. Il y a déjà là de quoi faire des petites machines char-
mantes, mais c'est encore heurté, crû et sans les harmonieuses
demi-teintes produites par le délaiement au pinceau sec. Je n’en-
tends en aucune façon diminuer le mérite de l'œuvre de Fritz,
mais je m'adresse à la raison des artistes de bonne foi pour les
prémunir contre cette exclamation qui, elle aussi, a été exploitée
pour les besoins de la cause. « Les paysagistes n’ont plus qu’à
briser leurs pinceaux! » Ceci est tout simplement de l’absurdité;
cela peut être exact pour les artistes médiocres, mais il ne fallait
pas l'apparition de Fritz pour le faire constater; ce ne l'est point
pour les vrais maîtres.
L'œuvre de cet enfant est créatrice; elle dévoile à coup sûr
certains secrets d'harmonie, de grâce poétique, certaine façon
nouvelle d'exprimer la nature, mais aucun pinceau ne doit céder
le pas au couteau à palette, que Fritz lui-même eût peut-être
abandonné plus tard lorsqu'il aurait appris à se servir d’autres
moyens. Ce qui fait de ces tableautins des chets-d'œuvre, c'est
leur charme entraînant, leur chaste mélancolie, c'est le parfum
de pureté angélique qu'ils exhalent, c'est enfin l'âge et la per-
sonnalité de l'être extraordinaire qui les a produits.
[Il me semble que l'étude à laquelle je me suis livré vaut bien
la peine d'être faite par d’autres que par moi et je la recommande
surtout à quelques hommes d'élite qui, tout en reconnaissant la
force des témoignages produits, se reprennent, même malgré eux,
S 341 es
à douter, chaque fois qu'ils se retrouvent devant l'œuvre char-
mante à laquelle ils croiraient immédiatement s'ils la trouvaient
moins belle. VW,
Voici une nouvelle déclaration reçue spontanément, par
M. Van de Kerkhove, d'un commis qui a récemment quitté sa
maison par suite de contestations. {C'est la déclaration de Loos-
berghs, insérée page 331).
Encore une attestation à enregistrer :
Bruges, le 25 avril 1875.
Cher Monsieur,
La labyrinthe où semble entrer la question de votre regretté Fritz, me fait
un devoir de venir vous donner une attestation de ce que je sais.
Votre jeune fille qui fait ses études à l'établissement des demoiselles de
la rue St-Jacques, répétait souvent à ses compagnes et surtout à l’une de
mes filles que son frère faisait de petits tableaux.
A la mort de votre fils je vous écrivais quelques mots de condoléance
parce que j'étais éloigné de Bruges lorsque le malheur vous frappa, mais peu
de temps après je me rendis chez vous avec M. Edmond Carlier, de Mons.
Bientôt vous nous fites voir des quantités très-grandes de petits tableautins
devant lesquels M. Carlier et moi nous restämes émerveillés. Avec simplicité,
les larmes dans les yeux et dans la voix, vous nous avez montré ces tableaux,
en disant qu'ils étaient le travail de votre fils. — Je me souviens des éloges
très vifs que mon ami et moi nous vous adressâmes. — Souvent depuis nous
avons parlé du phénomène avant que ces œuvres fussent soumises au public.
Admirateur des beaux arts, je serais heureux de voir Bruges convaincu
d'avoir possédé, trop peu de temps, il est vrai, un génie précoce,
ADOLPHE Popr.
LETTRE DE M. DE VOS.
Voici enfin, pour terminer, deux documents (1), de nature
différente, mais aussi probants, chacun dans leur espèce, que les
esprits les plus difficiles puissent le désirer. Nous ne les présen-
terons sous aucun titre « ronflant » quoique la circonstance
nous en donnerait largement le droit.
Parmi les extraits des lettres que nous avons donnés précé-
demment, on a pu voir, cité comme un des amis de la maison
(1) L'un de ces documents est la lettre de M. Héris (voir page 328).
— 342 —
Van de Kerkhove, M. De Vos, ancien procureur du Roi à
Bruges, un des trois magistrats désignés par le Gouvernement,
pour aller organiser les tribunaux de l'Egypte à l'instar de ceux
d'Europe.
M. Van de Kerkhove dans une lettre à son ancien ami, toucha
un mot de la triste lutte qu'il avait à soutenir contre les détrac-
teurs qui ont été jusqu'à attenter à l'honneur d'une famille et à
la considération de ceux qui la soutenaient. M. Van de Kerk-
hove avait été très réservé dans sa communication, évitant toute
personnalité et tout nom propre.
Datée du 23 mars dernier et rapportée en Europe par un ami
qui fut, paraît-il, retenu quelque temps à Paris, la réponse de
M. De Vos contient, à son tour, quelques mots sur la croisade
anti-patriotique. On comprendra sans peine de quel poids ces
quelques mots viennent peser dans la balance L'honorable ma-
gistrat, lui aussi, comme M. Rütter, comme les dames qui
viennent de désigner les panneautins auxquels elles ont vx
travailler Fritz (1) comme la quarantaine d’autres attestants, est
aussi clair que possible. Après des détails intéressants sur
l'Egypte, son climat et sa civilisation, M. De Vos ajoute :
C'est bien dans ce pays que vous trouveriez à étudier et à
» crayonner et que votre Fritz eût été heureux. Pauvre garçon!
» il avait le cerveau si plein de tout ce qui est beau; il aimait si
» passionnément les paysages; je n’ai pas été étonné d'apprendre
» que si jeune encore, il avait déjà bien rempli sa vie : On con-
» teste son talent précoce! Que ne conteste-t-on pas? — BIEN
» QUE J’AIE VU CET ENFANT SI DOUX ET SI AIMANT, TRA-
» VAILLER A SES TABLEAUTINS D’UNE MANIÈRE QU'UN
» PEINTRE N'EUT POINT RÉCUSÉE, je ne saurais vous encou-
» rager à continuer la polémique dont vous m’entretenez et à
» l'occasion de laquelle vous invoquez mon témoignage. Je suis
» incompétent en la matière; vous seul êtes en mesure et à
» portée de discuter en connaissance de cause : votre loyauté et
» votre honorabilité personnelle sont conséquemment mises en
» jeu, et avec ceux qui ne vous connaissent pas ou qui de parti
» pris ne tiennent pas compte de vos affirmations, la discussion
» Ne nécessairement impossible. ; ob
) N. B. A mon sentiment, Fritz, qui vous a été FN si tÔt
» et si cruellement, était un enfant vraiment extraordinaire et
(1) Entre autres le petit moulin ruiné à la Rembrandt sur un fond très-
éclairé et le petit pont blanc si admiré à Bruxelles.
» exceptionnel : remarquablement intelligent et capable sous
» certains rapports, il l'était sous d’autres beaucoup moins;
» précisément pour cette raison, les critiques dirigées contre
» sa gloire paraîtront sérieuses aux yeux d’un grand nombre
» de gens. »
En présence de tout ce qui précède, des attestations déjà pu-
bliées, de celles contenues dans ce numéro, des lettres si Justes et
si claires que l'ont vient de lire, nous n'aurons plus, à l'avenir,
qu'à enregistrer les faits intéressants qui vont encore se produire
ainsi que les actes officiels qui succèderont à cette éclatante jus-
tification. Ainsi que notre collègue de la Fédération nous avons
mis énergie et courage à défendrela vérité. Les injures ne nous
ont pas été épargnées; nous ne nous en souvenons plus ; nous
sommes amplement payé de ce que nous avons pu faire ou sup-
porter, par les marques d'estime et d'approbation que nous rece-
vons des personnalités les plus honorables du pays et de l'étran-
ger et par le triomphe d’une cause artistique que son caractère
éminemment national nous rendait doublement chère. AD.S.
LE DROIT, 5 mai 1875.
La gloire de Fritz, que l’on voulait également enterrer, ayant
de ce fait été examinée de près, commence à rayonner. Dans le
monde des arts, la lettre de M. Heris, publiée dans notre dernier
numéro, fait d'autant plus sensation qu'elle a paru dans les jour-
naux spéciaux en même temps que celle, écrite du Caire, à
M. Van de Kerkhove père, par M. De Vos, ancien procureur du
roi à Bruges, et que d’autres attestations significatives.
(Voir la lettre de M. De Vos, page 341).
Nous ne sommes pas de l'avis de M. De Vos en ce qu'il dit de
la polémique. Il s’agit ici d'établir une gloire nationale, et de faire
respecter la vérité. C'est surtout en honorant leurs hommes de
génie, que les petits pays se font apprécier. En eux s’affirment
le caractère de la nation et sa vitalité. Le caractère de Fritz, c'est
la sincérité. Fritz est lui-même, il ne relève de personne; de là,
l'abondance, la variété et l'unité de son œuvre, si colorée, si
pleine de sentiment. Il n’a pas perdu son temps à imiter mais il
s'est rencontré parfois, comme cela devait être, avec plusieurs
maîtres. En effet, tous les artistes ont la même origine, sont des
produits des aspirations du temps; par conséquent, tous ont
nécessairement plus ou moins les mêmes traits.
Voici comment, dans une correspondance d’un journal de
province, nous nous exprimions naguères sur la question Van
de Kerkhove :
« Au fond cette question est maintenant vidée.
» Pas n'était besoin, pour les gens qui prennent la peine de
réfléchir, de la lettre de M. Heris démontrant le mérite des ta-
bleautins et la possibilité qu'ils aient été peints par Fritz.
M. Rousseau lui-même, en dressant une enquête, FIT PAR CE
SEUL FAIT LA DÉMONSTRATION.
» Reste à prouver l'authenticité.
» Les témoignages pour sont de toutes sortes, ils s'élèvent à
une cinquantaine et ne sont pas attaqués. Les témoignages contre
se réduisent à deux, ceux du parrain et du peintre Van Hove,
ami de la maison.
» Le parrain avait pour ainsi dire perdu de vue l'enfant depuis
plusieurs années quand il s'empressa, à l'émission des premiers
doutes, d’accourir à Bruxelles afin d’enlever à son filleul sa
réputation !
»y M. Van Hove, lui, dit blanc d'abord; et puis, quand il
s'aperçoit que par là, chacun crie au miracle, au génie, qu'il sera
bientôt convaincu d’avoir méconnu ce génie, il se ravise, son
amour-propre l'emporte et il finit par dire noir ouvertement!
» Les témoignages défavorables sont évidemment inspirés par
de petites passions.
» La question est donc jugée. Frédéric Van de Kerkhove avait
le feu créateur. Etouffé de son vivant, il serait encore, si l'on n’y
prenait garde, étouffé après sa mort, par la malveillance et la
sottise, qui s'efforcent de lui enlever sa gloire. »
LA CLOCHE DU DIMANCHE, 2 mai 1875.
Nous nous sommes abstenu jusqu'ici de nous prononcer dans
cette curieuse affaire, ne voulant pas prendre position avant
d’avoir réuni les éléments d’une sérieuse conviction.
Le fait en cause se réduit à ceci : Fritz Van de Kerkhove,
fils d'un marchand de tableaux de Bruges, mort à 10 ans,
Pr
est-il l’auteur des petits tableaux (paysages) merveilleux qui ont
été exposés il y a quelques mois à Bruxelles et qui figurent
actuellement à l'exposition de Liége? Ou bien l'enfant n'est-il
pas l’auteur de ces tableaux, et dans ce cas le public a-t-il été
le jouet d'une incroyable supercherie? — Et dans ce cas, quel
serait l’auteur des tableaux? — Serait-ce le père Van de Kerk-
hove, qui peint aussi des tableaux, ou si ce n'est lui, qui est-ce?
Telles sont les données du débat public, ou tout au moins
les prétextes sous lesquels il se dissimule. Mais en réalité, le
débat a un autre but et il vise une autre personne : M. A. Siret,
Directeur du Journal des Beaux-Arts et commissaire d’arron-
dissement à Saint-Nicolas, qui le premier a révélé au monde ar-
tististique ce petit prodige qui s'appelle F. Van de Kerkhove et
qui a appelé l'attention de tous les artistes sur les paysages
inimitables et transcendants créés par ce jeune génie que la mort
a moissonné en sa fleur.
M. A. Siret passe pour appartenir au parti catholique; c’est
plus qu'il n'en fallait pour attirer sur sa tête toutes les foudres
de la libre-pensée et de la presse libérale. Samuël Hymans,
de l'Écho du Parlement se distingua dans cette campagne; il
ouvrit ses colonnes toutes larges aux adversaires et aux rivaux
de M. Siret; il y entassa tout ce que la passion et le parti pris
peuvent accumuler de sophismes et de mensonges; — et dans
sa rare impartialité, :l refusa de publier ensuite les pièces du
procès qui étaient de nature à le convaincre ou d'erreur, ou
d'imposture ou de mauvaise foi.
L'un des amis de Samuël, M. J. Rousseau, critique d'art, avait
un intérêt direct à discréditer M. A. Siret, indépendamment
de la question d'opinions politiques et religieuses. M. J. Rous-
seau vise au poste de Directeur des Beaux-Arts, et il a cru
voir dans M. A. Siret un compétiteur redoutable. La Chronique
— journal incorruptible, — se fit l'écho de cette fable, et écrivit
sur cette donnée quelques-unes de ces colonnes baveuses et
hargneuses dont les feuilles de trottoir ont le monopole et le
secret.— La réponse ne se fit pas attendre. Elle était péremptoire :
jamais M. A. Siret n'a visé à la Direction des Beaux-Arts;
sa candidature n'est donc pas en cause : mais Les plans ambitieux
de M. J. Rousseau n'en ressortent pas moins de cette polémique ;
elle a suffisamment mis en relief le desintéressement qui a dicté
ses diatribes à l'adresse de F. Van de Kerkhove, derrière lequel
on visait directement M. Siret.
re
Quand au fond de la question, il se réduit à une constatation
de fait. En vain l'Écho de Samuel a-t-il accumulé une série de
témoignages suspects, M. Siret lui a opposé des centaines de
témoignages concluants qui, dans leur ensemble, ne laissent
plus place à aucun doute. La Fédération artistique s'est pro-
_noncée à cet égard en termes formels et son appréciation vaut
bien celle des amis de M. J. Rousseau et des détracteurs de
M. Van de Kerkhove.
Le problème, abstraction faite des témoignages, trouve encore
une autre solution sans réplique. Si Fritz n'a pas fait les tableaux
(qui de l'avis des deux camps sont des chefs-d'œuvre inouïs),
qui les a faits ?
Tous, adversaires, détracteurs, libéraux, catholiques sont
d'accord pour reconnaître que ce n’est pas le père Van de Kerk-
hove. Il n’en est capable; jamais il ne s’est élevé au-dessus d’une
honnête médiocreté; etune douzaine prise au hasard des tableaux
(de Fritz) seraient suffisants pour le faire ranger dans la catégorie
des hommes de génie.
Encore une fois, si ce n'est pas Fritz, qui a fait ces paysages,
qui les a peints!
Ici les détracteurs sont muets, d’une impuissance radicale,
absolue.
Il a fallu, pour peindre ces tableaux où le génie éclate à chaque
trait, une nature exceptionnelle, primesautière, transcendante,
franchissant d’un seul bond tous les sentiers battus, et résolvant
d'intuition les problèmes les plus redoutables et les plus ardus
de l’art. Il a fallu un prodige; le créateur a fait de Fritz Van de
Kerkhove un paysagiste prodige, comme il avait fait de Henri
Mondeux, pâtre ignorant et presque idiot, un calculateur pro-
dige, comme il avait fait de Pic de la Mirandole un savant pro-
dige, comme il crée des improvisateurs prodiges, — comme pour
prouver à un siècle animalisé qu'il n'est point de limites aux
puissances des facultés de l'âme; comme pour se jouer des
calculs des Littrés qui tendent à démontrer que l’homme n'est
qu'un mollusque perfectionné, un grand singe dont le cerveau
s'est successivement dégrossi au contact de la société et de la
civilisation !
Samuël et son ami Rousseau n’ont malheureusement que trop
de points de contact avec l'école du grand singe; abstraction
faite de leurs convoitises surexcitées par rapport à la Direction
des Beaux-Arts, ils sont désolés, exaspérés de voir un enfant
prodige qui, sans avoir été à l'école, leur donne des leçons à
tous et domine leur intelligence obtuse et enténébrée de toute
la distance qui sépare la terre du ciel.
L'Écho du Parlement a publié dernièrement une lettre d'un
M. Van Hove, qu'il appelait le coup de grâce! — et cela parce
que le dit Van Hove, contrairement à ce qu'il avait soutenu
auparavant, déclarait qu'il avait vu peindre par M. Van de Kerk-
hove, père, depuis la mort de Fritz, des tableaux en tout sem-
blables à ceux de Fritz. — Aujourd’hui on sait à quoi s'en tenir
sur la moralité du dit Van Hove et sur les mobiles qui le font
agir ; ils sont tout aussi désintéressés que celui de M. J Rous-
seau ; en tout cas, ses assertions ont été démenties catégorique-
ment, preuves à l'appui, tant par M. Van de Kerkhove que par
mille témoignages irrécusables.
Le coup de grâce, l'Écho ne tardera pas à le recevoir : une
enquête sérieuse le convaincra de mauvaise foi manifeste, en
même temps qu'il sera prouvé que cet ami de M. de Bismark,
en essayant de souiller de sa bave l’une de nos gloires nationales,
a fait une fois de plus acte de bon citoyen.
L.
LA CLOCHE DU DIMANCHE, 9 mai 1875.
On comprend que c’est l’abomination de la désolation : un
peintre de génie, un enfant prodige, découvert, révélé au monde
artistique par un écrivain qui n'est ni franc-maçon, ni même
libéral...
A-t-on jamais vu pareille outrecuidance ?
Aussi périssent plutôt tous nos chefs-d'œuvre, toutes nos
gloires nationales que de tolérer pareille usurpation.
Les catholiques sont des crétins, vous dis-je ; ils sont incom-
pétents pour juger des choses de l'intelligence, et quand un
critique de la trempe de M. Ad. Siret vient signaler à l’univers
cette étoile unique qui s'appelle Fritz Van de Kerkhove, vite, la
libre-pensée toute entière de se voiler la face et de crier au scan-
dale ! au mensonge!
Les tableautins de Fritz, il y a quelques mois, étaient incom-
parables pour tous, splendides, inouïs. C’étaient des œuvres de
génie dans toute la force du terme. Mais comme c’est M. Siret
qui les a fait connaître comme tels, une coalition s’est formée
— 348 —
parmi les énergumènes des Loges, et on fait l'impossible, d'une
part pour discréditer les tableautins à l'étranger, d'une autre
part, pour empêcher qu'ils ne figurent à titre de propriété dans
les musées de l'Etat Belge.
O patriotisme des sectaires de la libre-pensée, c’est ainsi tou-
Jours que tu nous a trahis dans toutes les grandes occasions.
Les témoignages les plus concluants, les plus flatteurs conti-
nuent à consoler M. A. Siret des indignités accumulées contre
lui par ses indignes adversaires. La lumière et la conviction se
font de plus dans les intelligences que la passion ou l'intérêt
n'aveugle pas. Fritz est bien l’auteur des paysages que l’on sait,
ou bien ces paysages n'ont pas d’auteur : ce qui serait une mer-
veille encore plus merveilleuse. Mais, comme le dit si bien
M. Siret, dans le dernier n° du Journal des Beaux-Arts, il
semblerait que l'âme de Fritz elle-même plane sur sa famille
comme pour la venger de la plus odieuse des coalitions : la sœur
de Fritz, qui n’a pas 13 ans, qui n'a jamais reçu lecon ni de
dessin, ni de peinture, ne voila-t-elle pas qu’elle aussi, bravant
et M. Hymans (Samuël) et Jean Rousseau, se met aussi à
peindre de petits tableaux, genre Fritz, et que ces tableaux de
la sœur sont aussi, comme ceux du frère, des œuvres de génie.
Elle n'est pas morte celle-là; elle travaille sous les yeux du
monde artistique stupéfait. C'est à faire crever de dépit et l'Echo
du Parlement et la Chronique et toute la séquelle des scribes
qui se nourrissent au même râtelier.
Le vénérable M. Heris, expert des musées royaux de Bel-
gique, a écrit à M. Van de Kerckhove une lettre qui suffirait à
elle seule pour venger celui-ci de toutes les méchancetés qu’on
a dirigées sur lui. Elle se trouve dans le dernier numéro du
Journal des Arts, pleine de faits et d'une logique convain-
cante. Elle est malheureusement trop longue pour être repro-
duite ici.
Mais nous nous reprocherions de ne pas citer un passage.
Elle résume tout ce qu'il y a de bassement anti-patriotique
dans les diatribes de l'Echo du Parlement et se termine par ce
trait plein d'humour :
« Si une pareille chose se fut révélée chez les sauvages, ceux-c1
auraient réservé leurs plus grands honneurs pour un être aussi
prodigieux Nous avons bien dégénéré : car si nos ancêtres pou-
vaient revenir et voir ces délicieux petits panneaux et apprendre
comment on les a accueillis, ils seraient morts une seconde fois
d'indignation! »
— 49 —
LE PRÉCURSEUR, 21 Ma 1875.
Il a été constaté ailleurs que l'Art est l’une des rares publica-
tions étrangères qui aient suivi l'affaire Frédéric Van de Kerk:
hove. Ses procédés ont même été dénoncés par M. Adolphe Siret
dans le Journal des Beaux-Arts à « l'indignation du public
honnête. » Mais aussi pourquoi ne pas se laisser attendrir par les
témoignages de tous ces officiers de port, sergents de ville, caba-
retiers et autres connaisseurs qui chantent la « gloire nationale »
de l'enfant de Bruges? Pourquoi ne pas comprendre que, si les
œuvres qu'on lui attribue et qu’on lui conteste sont prodigieuses,
il importe peu qu'elles soient du père, du fils ou du saint-esprit? Il
est vrai que, si l'on exposait publiquement, dans un de nos Cer-
cles artistiques et littéraires, les élucubrations poétiques de tel
membre de l’Académie royale de Belgique, on les trouverait
peut-être merveilleuses pour un enfant malade, médiocre pour
un homme fait et bien portant.
(Extrait d'une réclame en faveur de l'Art).
JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 15 mai 1875.
Nous continuons à recevoir de nombreux témoignages de sym-
pathie à propos de la question Fritz et nous avons (pourquoi ne
le dirions-nous pas?) un certain mérite à ne pas en faire usage.
Toutefois nous croyons intéressant de donner ici une obser-
vation fondée qui nous est faite par un des artistes les plus con-
sidérables de notre école. Quoiqu'une partie des faits suivants
aient déjà été signalés, nous croyons utile de ne rien distraire
de ce qui nous a été dit :
« Beaucoup d'incrédules donnent pour unique raison de leur
incrédulité « qu'il est impossible qu’un enfant ait fait cela! »
Notez d’abord quel éclatant hommage cette exclamation rend
au mérite de l'œuvre. Laissez-moi ensuite rappeler quelques
exemples de précocité qui ne seront pas perdus pour l'histoire.
Charles Verlat, à l’âge de 12 ans, a composé et lithographié une
superbe bataille de Constantine que tout Anvers a admiré. Les
dessins du jeune Brunin, que j'ai vus, sont surprenants. Ce jeune
— 350 —
homme habite Anvers; c'est presqu'un enfant et il dessine en
maître. Michallon peignit à 12 ans un paysage superbe qu'un
prince russe acheta en lui assurant une rente viagère. Notre
Gevaert fit à 10 ans des compositions estimées. À Sèvres on se
rappelle les débuts d'Henri Regnault et on y conserve des esquis-
ses superbes qu'il fit à l’âge de 11 à 12 ans.»
En même temps, on nous écrit de Paris, au même sujet,
qu'en 1874, le fils d'un peintre français distingué, M. de Ho-
dencq, âgé de 11 ans, eut un tableau accepté au Salon. Il y a
figuré sous le n° 443. Est-ce que nos incrédules ont bien réfléchi
à tout cela? (1)
BULLETIN COMMUNAL DE LA VILLE DE BRUGES. — N° ri.
M. Van de Kerkhove avait offert au Conseil com-
munal de Bruges une somme de deux mille francs
produit des droits d'entrée à l'exposition des tableaux
de son fils à Bruxelles.
Voici la discussion qui a eu lieu à ce sujet au sein
du Conseil communal de Bruges.
L'extrait suivant est emprunté au Bulletin officiel
de la coinmune.
Séance du 15 mai 1875.
8. Fondation du S' Van de Kerkhove en faveur de
l'enseignement primaire.
M. De Busschere fait lecture de l’acte daté du 7 mai, par lequel le Sr Jean
Van de Kerkhove fait don à la ville d’une somme de deux mille francs, pro-
duit des droits d'entrée à l'exposition, qui a été faite à Bruxelles, des tableaux
de son fils, à charge d'en employer le revenu en prix et en distribution de
vêtements aux élèves fréquentant les écoles communales de garçons.
Je crois, Messieurs, que nous serons unanimes pour décider qu’il y a lieu
(1) Ajoutons à ces noms ceux du jeune Vollon, de Paris; Verhas, de
Bruxelles. Tous deux ont envoyé aux expositions publiques des œuvres
que le jury d'admission n’a point refusées et qui ont été remarquées Ces
jeunes artistes comptaient à peine 9 ou 10 ans à la date du 15 mai 1875.
An.S.
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— 351 —
d'accepter, et que notre intention sera d'adresser des remerciments par écrit
au généreux donateur.
M. Herreboudt. J'applaudis de tout cœur à l'acte de générosité posé par
M. Van de Kerkhove. Cependant, aucun de nous n'ignore à la suite de quel
événement cette donation est faite. Cet événement a fait sensation non-seule-
ment à Bruges, mais dans toute la Belgique et même à l'étranger, et il s’est
engagé une vive polémique sur l'authenticité des tableaux attribués au jeune
Fritz. Cette polémique a pris de telles proportions, que M. J. Van de Kerk-
hove, qui avait fait don d’un grand nombre de ces petits tableaux au Gouver-
nement, a cru devoir retirer, par écrit, cette donation, jusqu'à ce que la
question soulevée ait été souverainement jugée par l'opinion publique.
Je crois que nous ferions chose prudente, que nous rendrions même
service à M. Van de Kerkhove, en décidant de remettre notre acceptation
jusqu’à ce qu’une décision soit intervenue. Nous pourrions peut-être même
prendre position dans l'enquête qui a été organisée par les soins d’une société
de la ville, et intervenir dans cette enquête comme administration commu-
nale. Je suis loin de vouloir émettre un avis sur l'authenticité des œuvres, je
me déclare complètement incompétent ; mais nous devons pouvoir, à Bruges,
trouver des éléments suffisants pour trancher la question préliminaire et
très-importante qui se pose devant nous.
Car de deux choses l’une, ou nous avons à faire à un enfant phénoménal,
ou nous sommes en présence d’une odieuse mystification. En dehors de ces
deux termes il n’y a pas à choisir. Ou bien il s’agit d’un enfant de génie pré-
maturément enlevé à l’art et à la ville de Bruges, et dans ce cas nous devrions
de doubles remerciements au généreux donateur, ou bien il s’agit d’une
mystification, et dans ce cas, en acceptant le produit de cette mystification,
nous nous en rendrions presque les complices.
Ne préjugeons pas, Messieurs, attendons. L'opinion publique est saisie de
la question; elle s’est posée comme juge. Il y a des journaux pour,ily ena
contre. Nous ferions chose prudente en nous abstenant jusqu’à ce que la
victoire se soit assise dans l'un ou l’autre camp.
Faisons à l'égard de M. Van de Kerkhove ce que M. Van de Kerkhove a
fait à l'égard du Gouvernement. Et renvoyons la question à la Commission
des beaux-arts, pour qu’elle examine s’il n’y a pas lieu pour l'Administration
communale de sortir de sa neutralité, soit en nommant des délégués auprès
de la Commission d'enquête, soit d'une autre manière.
Vous venez de remettre des médailles à des artistes d’un mérite reconnu.
Plusieurs ont publié dans des journaux que l’œuvre attribuée au jeune Fritz
n’est pas sérieuse. Si un jour il était démontré qu'il y a mystification, n'en-
courrerions-nous aucune responsabilité? Je demande donc que l'acceptation
soit remise.
M. De Ridder. Quelle date porte l'acte?
M. De Busschere. Le 7 mai.
M. De Ridder. Il est fait par conséquent depuis que la polémique est
épuisée.
M. Ronse. M. De Ridder dit que la polémique est épuisée. Mais du tout.
Nous voyons au contraire la société du Willemsfonds se constituer en Com-
mission et ouvrir une enquête. La question n'est donc pas tranchée.
M. De Ridder. Jé dit que M. Van de Kerkhove connaissait en ce moment
toute l’importance de la polémique et que cependant il n’a pas hésité à faire
la donation.
23
— 352 —
M. Van den Abeele. Une simple observation. Evidemment si M. Van de
Kerkhove faisait don de 2,000 francs dans le but d'encourager l’enseignement
primaire, mais s'il le faisait simplement en son nom, nous les accepterions
avec empressement. Mais ici il fait cette donation au nom de son fils et i]
déclare que la somme provient des droits d'entrée à l'exposition des tableau-
tins attribués à ce dernier. Il y a donc ici une question spéciale. Je ne veux
pas porter de jugement sur l'authenticité des tableautins; mais s’il était
prouvé plus tard que la générosité de M. Van de Kerkhove a pour origine le
produit d'une mystification, on pourrait nous reprocher d’avoir accepté. Sans
doute la donation est louable dans son but, mais elle peut ne pas l'être dans
sa source ; et c’est à raison de ce caractère particulier, que j'appuie la pro-
position de renvoi à la Commission des beaux-arts, non pas pour qu'elle
examine la destination de la générosité, celle-ci est hors de doute, mais
son origine. Et d’abord, ce renvoi serait régulier, c’est la marche ordinaire
que le Conseil doit suivre et j'en fais la proposition formelle.
M. Pecsteen. Je ne puis admettre la manière de voir de l'honorable
M. Van den Abeéele. Je ne conçois pas ce que la Commission des beaux-arts
pourrait avoir à faire dans cette question. Une polémique s'est engagée sur
l'authenticité des œuvres du jeune Fritz. Les principaux artistes se sont pro-
noncés, les uns pour, les autres contre, maïs je doute pour ma part que
jamais la lumière puisse se faire, et je crois que les uns contesteront toujours
et que les autres ne cesseront d'affirmer. M. J. Van de Kerkhove est le seul
au monde qui sait où est la vérité. Qu'est-il arrivé? M. J. Van de Kerkhove
expose les œuvres de son fils ; les entrées produisent une somme de deux
mille francs ; il nous l'offre pour en doter les écoles. Nous n'avons pas à nous
occuper d'autre chose que de ce don, et notre mission n'est pas de nous
prononcer soit pour, soit contre l'authenticité des tableaux. Je propose donc
d'accepter purement et simplement la donation faite en faveur de nos écoles.
M. Ronse. Nous pourrions le faire s’il n'était pas dit dans l'acte que cette
somme donnée est le produit de l'exposition des tableaux.
M. Pecsteen. Qu'importe cela? nous acceptons la donation parce qu'elle
est faite au profit d'enfants pauvres.
M. Ryelandt. Mais toute proposition doit être renvoyée à l'examen d’une
des Commissions du Conseil.
M. De Busschere. Du tout. Le règlement pour le Conseil n'en fait pas une
obligation formelle.
Ne croyez-vous pas, Messieurs, qu'en renvoyant à la Commission des
beaux-arts, comme deux membres l'ont proposé, nous blesserions le géné-
reux donateur? Qui vous dit qu'il ne retirerait pas son don? Ce n'est pas à
nous à entrer dans l'examen de la question d'art; nous sommes incompétents.
M. Van den Abeele. Je m'étonne des paroles que vient de prononcer le
Président. Le Collége aurait dû prévoir que la question d’art aurait été
soulevée, et le prévoyant, il a commis une faute en ne renvoyant pas d'office,
cette affaire à la Commission. Il avait le temps de le faire, puisque l'acte est
du 7 mai. Pour ma part, je ne puis accepter la position que le Collége nous
a faite. J'accepterais sans hésiter la donation, si elle avait une autre source,
une autre origine. Mais quoiqu'on en puisse dire, il s'agit ici d'une question
d'art, et cela est tellement vrai, que s’il était prouvé que Fritz Van de Kerk-
hove est réellement l’auteur des tableautins, il y aurait pour nous bien autre
chose à faire pour conserver sa mémoire.
— 353 —
Je propose formellement le renvoi à la commission.
M. De Busschere. Je dois déclarer que ni le Collége, ni moi, n'avons jamais
pu soupçonner que la donation faite serait l’objet de critiques.
M. Van den Abeele. I ne s’agit pas de critique, mais d'un simple examen.
Une société particulière s’est bien chargée du soin de faire une enquête,
nous aussi nous pouvons en faire une.
M. Jooris. Je m'étonne de l'insistance de M. Van den Abeele, il veut que
le Conseil s’érige en juge.
M. Van den Abeele. Mais non.
M. Jooris. Mais si. Si le Conseil prononce le renvoi, ce ne peut être que
dans le but d'examiner, en commission tout au moins, si les tableaux sont
oui ou non de Fritz Van de Kerkhove.
M. De Clercg. M. Jooris accepterait-il le produit d’une mystification ?
M. De Rycker. Il ne s’agit nullement ici d'une question d'art. Nous ne
sommes pas appelés à accepter des objets d'art, mais une somme d’argent.
Et s'il fallait renvoyer à une commission ce serait la Commission des finances
qui devrait s’en occuper.
M. Cauwe. Il y a une question de convenances. Pouvons-nous accepter le
produit d'une mystification ?
M. De Ridder. On peut rétorquer l'argument de M. Cauwe. Je me
demande, pour ma part, si, étant acquis que M. Van de Kerkhove connais-
sait, à la date du 7 mai, la polémique engagée, nous ne poserions pas un
acte d’inconvenance à son égard, en opposant un doute aux allégations de
M. J. Van de Kerkhove? Il fait dans l'acte la déclaration formelle que les
tableautins sont l'œuvre de son fils. Je ne vois pas qu'il y ait là un motif de
refus, pas même un prétexte à objections.
M. Herreboudt. J'avais l'honneur de vous dire tantôt, qu'accepter en ce
moment la donation faite, c'était de notre part émettre une opinion sur
l'authenticité des tableaux. On a fait des signes de dénégation. Mais je vous
demande ce que le renvoi pourrait préjuger, et comment M. J. Van de Kerk-
hove pourrait prendre de mauvaise part ce simple renvoi ? n'est-il pas notoire
qu'un débat existe? Le père, qui est le mieux à même d'apprécier, affirme
que ces tableaux sont l'œuvre de son fils; mais la critique, malveillante
peut-être, j'admets cela, a attaqué cette affirmation. Eh bien, c'est à la cri-
tique à fournir la preuve de ce qu'elle avance ; c’est à elle à démontrer que
les tableaux ne sont pas de Fritz. Laissons-lui le temps de le faire; elle a
évidemment besoin d'un temps moral pour rassembler ses preuves. Mais si
au bout de ce temps, d’un certain temps que je ne puis déterminer, elle n'y
est pas parvenue, le débat sera clos et alors l'œuvre de Fritz sera inatta-
—-quable, et alors nous pourrons accepter et notre acceptation aura une signi-
fication nette et précise.
M. Van de Kerkhove a voulu affirmer, dans un acte authentique que les
tableaux sont de son fils, et il veut avoir par nous la confirmation de ses
dires. Je ne veux pas mettre ses assertions en doute, mais je demande à
pouvoir délibérer. En acceptant purement et simplement, nous irions au-delà
de notre mission.
Du reste, pour répondre à M. De Rycker, qui a dit que c'était une ques-
tion financière et rien de plus, je dois faire remarquer que, si M. Van de
Kerkhove avait voulu donner ce caractère à l'acte qu'il a posé, il aurait dû
ne pas insister sur l'insertion de certaine phrase, et nous dire par une simple
lettre quelle était la source de la somme qu'il nous offre. Mais il veut plus, il
veut que ce soit la fondation Fritz Van de Kerkhove, il veut que nous
reconnaissions cette personnalité. Voilà ce qu'il nous demande, c’est nous
demander trop, et c'est lui qui a fait de la question une question artistique
présentant un intérêt général.
La discussion est close.
La proposition de renvoi à la commission est appuyée. M. le président la
met aux voix. Neuf membres la repoussent, huit l’adoptent. En conséquence,
la proposition n’est pas accueillie.
Ont répondu non, MM. Pecsteen, Jooris, Roels, De Ridder, Van Caloen,
De Rycker, Mamet, Maertens et De Busschere.
Ont répondu oui, MM. De Clercq, Van den Abeele, Ryelandt, Van der
Ghote, Cauwe, Herreboudt, Van Ockerhout et Ronse.
La proposition du Collége tendante à demander l'autorisation d'accepter
la donation, est mise aux voix et adoptée par neuf membres contre un et
sept abstentions.
Ont voté pour : MM. Pecsteen, Jooris, Roels, De Ridder, Van Caloen,
De Rycker, Mamet, Maertens et De Busschere.
A voté contre : M. De Clercq.
Se sont abstenus : MM. Van den Abeele, Ryelandt, Van der Ghote, Cauwe,
Herreboudt, Van Ockerhout et Ronse.
M. Van den Abeele. Je me suis abstenu parce que l'acte de donation va
au-delà de ce qu'il eut consenti à accepter. (Sic).
Les autres membres donnent le même motif.
En conséquence de ce vote, le Conseil prend la délibération suivante :
Vu l'expédition d’un acte passé le 7 mai 1875, par devant le notaire
De Busschcre, et enregistré à Bruges, le 10 mai suivant, vol. 446, fol. 38 vo,
case 3, par lequel M. Jean Van de Kerkhove, négociant en cette ville, offre à
la ville de Bruges, la donation provisoirement acceptée pour elle par M. Jules
Boyaval, bourgmestre, d’une somme de deux mille francs, pour les intérêts
en être employés annuellement sous le nom de « Fondation Fritz Van de
Kerkhove, » à l'achat de prix ou de vêtements pour des jeunes garçons
pauvres fréquentant depuis un an au moins les écoles de-garçons érigées ou
à ériger par l'Administration communale, et qui se seront fait remarquer
par leur esprit d'ordre, leur bonne conduite et leur assiduité ;
Vu les art. 910 et 937 du Code civil, l'art. 765 de la loi du 30 mars 1836,
modifiée par la loi du 30 juin 1865, et les art. 1, 10, 46 de la loi du 19 dé-
cembre 1864 :
Arrête :
La donation faite par M. Jean Van de Kerkhove est acceptée par la ville,
sous les clauses et conditions stipulées dans l’acte, et sous réserve de l'appro-
bation de l'Autorité compétente.
La somme de deux mille francs sera employée à l'achat d'obligations de la
ville donnant 4 1/2 p. °/, d'intérêt annuel, et inscrites au nom de la « Fonda-
tion Fritz Van de Kerkhove. »
—- 355 —
JOURNAL DE BRUGES, 18 mai 1875.
On s'est souvent demandé si l'opposition est entrée au Conseil
communal pour y faire de l’administration ou de la politique.
Le doute n'est plus permis à cet égard. Depuis que représentant
l'homogénéité libérale du Conseil comme un danger, les cléri-
caux sont parvenus à s’y glisser sous prétexte d’y exercer un tout
petit contrôle au nom du droit des minorités, renouvelant la
fable de la lice et sa compagne, ils ont grogné et montré les
dents chaque fois qu’une question de progrès a été agitée. L’en-
seignement et le théâtre n'ont pas de plus rudes adversaires.
Aujourd’hui c’est aux pauvres qu'ils s'en prennent, et leur haine
pour le libéralisme est telle qu'ils repoussent les bienfaits offerts
par une main libérale.
Si l’on avait douté que la mission de l'opposition au Conseil
fut exclusivement politique, on en aurait acquis la certitude
dans la séance de samedi.
M. Van de Kerkhove fait don à la ville d'une somme de deux
mille francs, provenant des entrées à Bruxelles de l'exposition
des œuvres d’art de son fils.
Qu'y a-t-il de plus simple au monde? Voilà plusieurs pauvres
garçons qui seront bien habillés chaque année, sans qu'il en
çoûte rien à la ville, ni au bureau de bienfaisance. On ne peut
qu'’accepter avec reconnaissance une telle dotation, croyez-vous ?
Oui, mais vous comptez sans l'opposition politique qui, pa-
raît-il, n’a pas de cœur. M. Van de Kerkhove est libéral, il a fait
partie, comme tel, du Conseil communal, où il a été remplacé
par un des cinq marguilliers qui y siégent maintenant. Donc, il
faut le craindre, lui et ses funestes présents.
Mais le prétexte pour refuser ?
Parbleu, il est tout trouvé : On a contesté l'authenticité de
l'œuvre de Fritz; donc la ville ne peut accepter le don. C’est
M. Herreboudt qui le dit, et toute l'opposition de crier amen.
M. Van den Abeele propose qu'on renvoie la question à la Com-
mission des Beaux-Arts, il en fait la proposition. C'est ériger
cette commission en Juge de ce qu'on a appelé la question Van
de Kerkhove. Nous comprendrions la chose s’il s'agissait d’ac-
cepter des tableaux; mais de l'argent que ni le fils ni le père n'ont
monnayé! Quelle pudeur, que de scrupules.
MM. De Busschere, Pecsteen, Jooris, De Ridder, De Ruckere,
— 356 —
s'efforcent en vain et par les meilleures raisons, à prouver que
l'acceptation ne préjuge en rien la question artistique, l'opposi-
tion vote comme un seul homme le renvoi à la commission qui
n'est rejeté qu’à une voix de majorité, et elle s’abstient avec la
plus touchante et la plus politique unanimité, sur la question
d'acceptation du don sauf M. Declercq, qui vote contre.
Et voilà comment les représentants de l'évêché au Conseil
communal pratiquent la vertu la plus sublime de la doctrine
chrétienne : la charité. Aussi ne doivent-ils pas s'attendre à la
voir exercer à leur égard aux prochaines élections communales.
La Patrie, 24-25 mai 1875.
AU CONSEIL COMMUNAL.
Le Journal de Bruges a d'étranges façons pour un organe
du parti qui prétend être le champion du libre examen, de la
libre discussion.
M. Jean Van de Kerkhove fait donation à la ville de Bruges
d'une somme de 2000 fr. dont les intérêts seront affectés à la dis*
tribution de prix en effets d’habillements destinés aux enfants
pauvres des écoles communales.
Mais dans l'acte notarié passé devant M. De Busschere entre
la ville et le donateur, il est expressément dit que les 2000 fr. pro-
viennent des droits d'entrée perçus à l'exposition des œuvres de
Fritz Van de Kerkhove/artiste peintre, mort à l’âge de 11 ans.
La minorité du consëil ne propose point le rejet de la dona-
tion, mais se borne à démander qu’en présence du doute qui s’est
élevé au sujet de l'authenticité des tableautins, le conseil renvoie
la question à l'examen de la commission des beaux-arts. Quoi
de plus naturel, de plus juste, de plus sage? Alors même qu'au-
cune contestation ne surgit au sujet d’une donation ou d’un legs,
pareilles questions sont invariablement renvoyées à des commis-
sions et font l’objet d'un rapport. Dans la séance même où fut
demandé le renvoi, le collége avait de son autorité privée soumis
pour rapport à la commission des finances un legs fait par feu le
vicomte de Croeser, à l'église Ste Walburge.
re
Le collége, contrairement à tous les précédents, à tous les
usages, s'oppose, pour la question Van de Kerkhove, au renvoi.
Il faut accepter purement et simplement la donation. Pas d'exa-
men, pas de rapport, le voje aveugle!
La minorité ne s'accommode pas de ce système. Le collége
réclame le vote séance tenante. La majorité vote oui, la minorité
s’abstient.
Or voici le jugement du Journal de Bruges :
« L'opposition, dit-il, n'a pas de cœur. L'enseignement et le
théâtre n’a pas de plus rudes adversaires. Aujourd’hui, c’est aux
pauvres qu'ils s’en prennent et leur haine pour le libéralisme est
telle qu'ils repoussent les bienfaits offerts par une main libérale. »
Mais qui donc le premier émit des doutes sur l'authenticité
de l'œuvre de Fritz? Qui a ouvert une polémique acerbe, d'une
extrême vivacité, qui s'est servi à l'égard de M. Jean Van de
Kerkhove d'expressions plus que désobligeantes que nous
aurions eu garde de reproduire?
L'Echo du Parlement tout d’abord. Et à la suite sont venus
à la rescousse, le Précurseur, le Journal de Liége, la Meuse, la
Flandre Libérale, la Chronique, en un mot les organes les plus
accrédités du parti libéral et qui pour tout fervent sont paroles
d'évangile.
Et c’est en présence d’une polémique qui est loin d’être épuisée,
qui donne lieu en ce moment à une enquête de la part de la sec-
tion brugeoise du Willemsfonds, enquête faite par l'inspiration
de M. Van de Kerkhove lui-même et qui provoquera une ré-
plique de la part de son contradicteur. M. Rousseau, c'est en
présence de ces faits que le conseil communal doit sanctionner,
sans examen, un acte public et consacrer par un document
officiel l'authenticité d’une œuvre aussi contestée ?
Le collége échevinal a réclamé de ses dociles amis politiques
un vote et l’a obtenu, mais ce vote n'aura d’autre caractère qu'un
coup de majorité.
En refusant l'examen de la question, les amis de M. Van de
Kerkhove, loin de lui avoir rendu service, feront supposer aux
contemporains et à la postérité que toute cette singulière affaire
ne supportait pas un examen sérieux.
PAST
LA PATRIE DE BRUGES, 30 mai 1875.
Le comité d'enquête institué par la section locale du Willems-
Fonds afin de rechercher la vérité dans la question Van de
Kerkhove, nous adresse une longue lettre que l'abondance des
matières nous empêche de publier et dans laquelle elle nous de-
mande la rectification d’une erreur commise à son préjudice dans
notre N° de mardi dernier. Répondant au Journal de Bruges
nous avons dit que « l'enquête de cette société se fait sous l'inspi-
ration de M. Van de Kerkhove. »
Le comité nous répond « qu’il n’agit sous l'inspiration de per-
sonne, qu'il prie tout le monde, croyants ou sceptiques dans
cette affaire, de l'aider à la recherche de la vérité, et que du mo-
ment où il croira l'avoir trouvée, il publiera au grand jour le
résultat de ses travaux avec toutes les pièces à l’appui. » — Dont
acte.
LE DROIT, 9 juin 1875.
Une enquête composée principalement d'artistes distingués,
devait avoir lieu samedi dernier, à Bruges, au sujet de la question
Van de Kerkhove. Le désir de voir clair par eux-mêmes dans
une question qui touche au sentiment national et où le dernier
mot n'a pas été dit, portait ces personnes à se dévouer ainsi.
Mais tout en considérant comme un devoir de ne pas s’incliner
devant la décision de ceux qui se prononcèrent défavorablement
et de manière à imposer leur verdict au public, sans prendre de
précautions suffisantes, c'est-à-dire sans interroger M. Van de
Kerkhove et le prier de faire valoir ses preuves à l'appui, plusieurs
d’entre elles, — MM. Slingeneyer et Alfred Verwée, M. de Brou
— ne purent, à cause de divers empêchements, donner suite à
leur adhésion ; de sorte qu’au lieu d’une enquête, il n'y eut qu'une
simple recherche de la vérité, à laquelle prirent part deux pein-
tres excellents, MM. Lamorinière et Eugène de Block; M. Gus-
tave Lagye, rédacteur en chef de /a Fédération artistique; et
M. E. Sinkel, directeur de Le Droit. L'espace nous manque
pour rendre compte aujourd’hui de ses résultats. Cependant
nous pouvons déclarer qu'après avoir examiné une quantité de
panneautins de Fritz et de tableaux de son père à toutes les épo-
ques et de tous les genres, même du genre Fritz, ces messieurs
acquirent la conviction que les panneautins susdits sont pour la
très grande partie l'œuvre du fils, et que cette œuvre dénote une
nature privilégiée. un tempérament merveilleux.
LE DROIT, 23 juin 1875.
La Fédération artistique reproduit l’articulet de notre avant-
dernier numéro sur la Question Van de Kerkhove et fait suivre
cette reproduction des lignes suivantes :
« Une épreuve importante ayant été résolue, nous attendrons
son résultat pour instruire nos lecteurs des détails de notre en-
quête, enquête officieuse, et qui n’a d'autre but que de faciliter
la voie à ceux qui, comme nous, ne cherchent que la justice et
la vérité. »
Nous ferons connaître aussi prochainement le résultat dont il
s’agit; en attendant, nous répondrons à une question qui nous
a été posée, d'expliquer ce que nous entendons par les mots :
« ces messieurs acquirent la conviction que les panneautins sus-
dits sont pour /a très-grande partie l'œuvre de Fritz... »; cette
question ne nous embarrasse aucunement, et nous croyons pou-
. voir y répondre sans consulter nos honorables amis, MM. La-
morinière, de Block et G. Lagye, avec lesquels nous sommes ici
en parfaite communion d'idées et de sentiments.
Que les tableautins aient été ça et là retouchés par M. Van de
Kerkhove père, ce n'est pas douteux. Pour qu'il en fût autre-
ment, il faudrait qu'il eût prévu la mort de Fritz et arrêté de
faire, à la suite de cette mort, une exposition de panneautins, ce
qui est tout à fait inadmissible. La question est donc de déter-
miner la part de l'enfant dans l'œuvre qui lui est attribuée. Cette
part, c'est la vie, ou plutôt le principe de vie, la tonalité, l'har-
monie des couleurs, harmonie si touchante et si frappante que,
dans les premiers essais, dans ceux où les éléments semblent
encore à l'état de chaos, elle apparaît avec autant d'éclat que dans
les derniers où ils sont séparés et déterminés. M. Van de Kerk-
hove père a de l'habileté, du faire, et une certaine audace fan-
— 360 —
tastique, mais il n’a rien de ce feu sacré par lequel son fils fait
jaillir de n'importe quoi et n'importe comment le germe fécond
et lumineux qui séduit et fascine à première vue comme les éma-
nations fécondantes de nos pensées et de nos sentiments, les
sources véritables d’où surgissent les créations L'or pur altéré
par lui, quelquefois d'une manière regrettable, n’est cependant
jamais rendu méconnaissable pour qui se laisse aller à ses im-
pressions naturelles, aux vibrations produites par la révélation
de la beauté simple, enfantine, primesautière, du génie naissant.
JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 30 juin 1875.
LETTRE DE M. VALCKE.
Nous avons depuis quelque temps gardé le silence au sujet de
la question Van de Kerkhove pour des causes qui seront connues
et appréciées plus tard. Nous conserverons provisoirement la
même attitude. Toutefois, un document nouveau vient de nous
être remis. Voici dans quelles circonstances cette pièce s’est pro-
duite :
M. Valcke, conseiller communal à Bruges et médecin de la
maison Van de Kerkhove, est, depuis quatre mois, retenu par la
maladie dans une inaction à peu près complète. Entré en con-
valescence, son premier soin a été d'écrire au père de Fritz la
lettre suivante qui se passe de tout commentaire.
Bruges, le 19 juin 1875.
Mon cher Monsieur Van de Kerkhove,
Pendant ma longue maladie qui a interrompu toute commu-
nication entre nous, les journaux m'ont appris les difficultés et
les oppositions de toutes sortes que vous avez rencontrées pour
faire reconnaître par le public le talent précoce de votre pauvre
enfant.
En présence de discussions d’une hostilité si passionnée, j'ai
cru qu'il était de mon devoir, en ma qualité et de médecin et
— 361 —
d'ami, d’ajouter mon témoignage aux nombreuses attestations
que vous avez déjà entre les mains.
Je viens donc affirmer sur l'honneur que dans votre atelier,
qui m'était ouvert à toute heure du Jour et sans que je fusse in-
troduit par personne, j'ai eu, non pas une fois, mais cinquante
fois, l'occasion de constater que le jeune Fritz travaillait à ses
panneautins, et ce dans des positions et des attitudes différentes,
étant sur une petite chaise devant une autre plus grande qui lui
servait d'appui, parfois même étendu sur le parquet.
J'affirme également que, sans y attacher grande importance
(car vous appeliez cela tripoter), vous avez cependant, vous et
madame Van de Kerkhove, appelé plus d’une fois mon attention
sur le travail de Fritz.
Je tiens aussi à vous rappeler combien parfois l'enfant nous
surprenait par ses saillies inattendues : ses yeux s’animaient et
ses expressions mêmes montaient en quelque sorte à la hauteur
de son jeune talent !
Recevez, mon cher Monsieur Van de Kerkhove, avec cette
déclaration vraie et sincère, dont vous ferez tel usage qu'il vous
conviendra, l'expression de mes sentiments les plus attachés.
Signé : D' ADOLPHE VALCKE,
Conseiller communal.
Puisque nous y sommes et sans rentrer dans la discussion qui
est épuisée, nous désirons dire ici à un journal de Londres, The
Academy, quelques mots en réponse à un article publié dans
son n° du 12 juin dernier. Ce journal avait puisé ses renseigne-
ments uniquement chez nos adversaires. Afin de l'aider à trou-
ver la vérité, nous lui avions adressé, non pas « des remontran-
ces indignées » comme il le dit — par inadvertance, nous nous
plaisons à le croire — mais les pièces décisives que l'Art de Paris
a eu la loyauté d'insérer : 1° La lettre du consul Ritter. 2° Celle
de M. de Vos, l'éminent magistrat de Bruges, aujourd'hui pro-
cureur général du Caire. 3° La communication de M. Héris.
Ces pièces étaient accompagnées d’une simple lettre d'envoi,
sans aucune espèce de commentaire « indigné » ou autre.
Imitant un triste exemple, The Academy, non-seulement
n'insère pas les pièces qui auraient éclairé ses lecteurs, mais elle
imprime un article excessivement malveillant et tout aussi injuste
où nous ne reconnaissons pas la plume calme et impartiale d'un
loyal Anglais. « Noblesse oblige » cependant et l'on était en droit
d'attendre de notre confrère, au lieu de ses appréciations passion-
— 362 —
nées, une discussion impartiale haute et digne à la fois. Nous
ne désespérons pas, malgré tout, de la trouver un jour dans ses
colonnes, tant nous avons foi dans l'équité naturelle à nos voi-
sins du nord.
LE DROIT, 30 juin 1875.
Obligé de nous absenter prochainement pour remplir dans
les principaux ports allemands et autres de la Baltique, une
mission du gouvernement, nous sommes forcé de nous séparer
en quelque sorte de nos honorables amis de l'enquête Van de
Kerkhove, en présentant isolément nos conclusions sur la ques-
tion. Ces conclusions par suite n’ont pas tout-à-fait le degré de
précision désirable, degré que, nous l’espérons bien, ces amis
atteindront; elles sont cependant rigoureusement vraies; nous
les avons exprimées globalement en assignant dans notre der-
nier numéro la part de Fritz dans les tableautins ; il nous reste
à émettre quelques réflexions pour compléter notre pensée; nous
les ferons précéder d’une lettre non encore publiée et qui con-
stitue bien l'attestation la plus concluante produite dans le
débat; cette lettre émane de M. le docteur Valcke, conseiller
communal de Bruges, médecin traitant de la famille Van de
Kerkhove, qui n'a pu l'écrire plus tôt, à cause d’une maladie
grave dont il vient seulement de se relever; M. Valcke affirme
formellement avoir vu peindre cinquante fois l'enfant à ses
tableautins et avoir admiré souvent sa rare intelligence; pour
nous, cette attestation était inutile, l’analyse des tableautins nous
ayant entièrement convaincu, mais pour le public qui n’a pu se
livrer à une semblable étude, elle présentera nécessairement le
caractère important dont il s’agit.
(Voir plus haut la lettre de M. Valcke).
Fritz a donc peint : il a apporté à l'œuvre qui lui est attri-
buée, la poésie, le sentiment, l'originalité; voilà ce que, selon
nous, révèle le sens artistique, quand on se livre à un examen
bienveillant et éclairé de la question.
Nous inclinons fortement à penser que sa part est plus con-
sidérable encore dans cette œuvre, laquelle, pour la conception
et l'exécution et sauf d’insignifiantes exceptions, nous semble
— 363 —
entièrement de lui; ce qui nous empêche d’être plus affirmatif,
c'est la crainte de nous prononcer sans garantie suffisante, sur
des points susceptibles de soulever des discussions.
MM. Lamorinière, de Block et G. Lagye arriveront proba-
blement à des conclusions plus nettes que les nôtres, quand
l'épreuve à laquelle ils se livrent et dont nous avons entretenu
nos lecteurs, leur aura apporté la lumière voulue.
J1 s’agit de constater authentiquement le talent de Mlle Louise
Van de Kerkhove, sœur de Fritz, âgée de 13 ans, qui peint
comme son frère, en l'imitant, mais dans une gamme autre,
dans un sentiment moins mélancolique, plus gai.
Mie Louise Van de Kerkhove ébaucha pendant notre visite
à Bruges, des panneautins qui doivent être achevés. Pour lui
permettre de terminer ces ébauches intéressantes, nous sommes
obligés de lui laisser naturellement une certaine liberté. L'inspi-
ration et les moyens d'exécution, chez une jeune fille de son âge
surtout, arrivent rarement à l'heure fixée. Il faut donc éviter de
la mettre à La torture et, d’un autre côté, agir de manière à dis-
siper tous les doutes, et c'est cette difficulté qui nous arrête
momentanément.
Quoiqu'il en soit de cette preuve matérielle d'un talent pré-
coce, recherchée pour satisfaire l'opinion publique, il n'en
résulte pas moins de nos investigations que Fritz était doué
d’un véritable génie; ce génie prit son essor par suite de circon-
stances propices, de la grande liberté qui lui fut laissée d’expri-
mer ce qui était en lui, tout en mettant en quelque sorte à sa
portée, la possibilité d'acquérir rapidement ses propres moyens
d'expression; Fritz vécut dans un milieu essentiellement favo-
rable à son éclosion; son œuvre doit être accepté avec reconnais-
sance et conservé soigneusement par l'Etat, à cause de sa valeur
particulière, et afin de démontrer combien le génie naturel peut
percer et rayonner quand on lui laisse libre-carrière, par quel-
ques encouragements.
La question de savoir si dans le cas où il eût continué de
vivre, Fritz aurait pu se développer dans les conditions où il se
trouvait, se présente nécessairement à l'esprit après l’apprécia-
tion de son œuvre et de sa personnalité.
Cette question, selon nous, se résout négativement.
Fritz connaissait sa force, — son père avoue lui-même
qu'ayant un jour retouché un des panneautins, l'enfant alla se
plaindre à sa mère en pleurant et disant que son père gâtait son
tableau — il connaissait sa force et se savait aimé mais non
apprécié.
Pour progresser, il aurait dû continuer de jouir de sa liberté
et être encouragé avec discrétion, progressivement, ce qui pou-
vait se faire en cherchant à répandre ses œuvres et à lui créer
un nom.
Son entourage n'était pas à même de lui procurer ces condi-
tions heureuses, indispensables au développement d'un esprit
qui déjà a donné sa mesure.
C'est par la variété, l'unité et l'abondance de ses œuvres, que
la valeur de Frédéric Van de Kerkhove ressort surtout. Envisa-
gées isolément, elles saisissent peu. Pour en faire une exposi-
tion, il fallait qu'on y prit garde, par sa mort. Pas plus M. Van
Hove que M. Van de Kerkhove, ou tout autre ne pensa avant
cet événement, à les regarder d'assez près pour acquérir la con-
viction qu'elles méritaient d'attirer sur elles et sur leur auteur
l'attention publique.
En s'écartant des sentiers battus, le génie se trouve isolé; par
ses audaces pleines de naïveté, Fritz devait rester ignoré.
Pour parvenir, il faut plaire, et pour plaire, penser et faire
comme chacun dans la voie de chacun. Fritz n'était pas capa-
ble de briller de cette manière, à l’aide d'une éducation ordi-
naire, de moyens d'expression enseignés dans les établissements
d'instruction. Comprenant qu'il ne pouvait être apprécié ni des
siens ni du monde, il se sentait instinctivement frappé au cœur;
de là sa crainte incessante de mourir, inexplicable autrement.
S'il avait davantage contenu ses ardeurs artistiques et développé
ses forces physiques, il n'en aurait pas moins végété ensuite,
après s'être révélé tardivement. L'indifférence, le manque d’en-
thousiasme, de foi causèrent sa mort.
AVENIR DES FLANDRES, 5 juillet 1875.
Nous trouvons, dans le Droit une attestation significative en
faveur de l’entant de Bruges. Elle émane de notre concitoyen
M. le docteur Valcke, conseiller communal, médecin traitant la
famille Van de Kerkhove et qui n’a pu l'écrire plus tôt, à cause
d’une maladie grave dont il vient seulement de se relever.
M. Valcke, dont personne ne suspectera l’impartialité, affirme
formellement avoir vu peindre cinquante fois l'enfant à ses ta-
bleautins et avoir admiré souvent sa rare intelligence.
Voici cette lettre : (voir plus haut).
— 365 —
Nous espérons bien que les journaux qui ont dit qu'après la
lettre de M. Van de Kerkhove — dont il reste aujourd’hui bien
peu de chose — « tout était fini, » auront la loyauté de repro-
duire la lettre de M. Valcke, s’ils veulent qu'on ne les soup-
conne de partialité.
Sous peu, espérons-nous, nous aurons l'enquête du Willems
Fonds.
JOURNAL DE BRUXELLES, 9 Juillet 1875.
Un peu de silence s'est momentanément fait autour de Ja
question Van de Kerkhove, le peintre prodige brugeois que la
mort a enlevé à l’âge de onze ans, et dont les œuvres, qui ont été
exposées, il y a quelques mois, à Bruxelles, ont produit tant
d'impression sur l'esprit des meilleurs connaisseurs et provoqué
un enthousiasme indescriptible. L'admiration était générale, et
l'on ne se lassait pas de voir et de revoir ces tableautins mer-
veilleux, qui sont l'œuvre d’un enfant! La nature a des mystères
impénétrables. Le peintre prodige de Bruges s’est placé à la hau-
teur des maîtres les plus grands de l’art, et jamais il n'a pris de
leçons! Comment expliquer ce phénomène, qui est par lui-même
inexplicable? Et pourtant les faits sont là.
Si nous avons été à même d’admirer les tableautins du jeune
Fritz Van de Kerkhove, c'est à M. Ad. Siret que nous le devons.
C'est lui qui, le premier, a parlé de cet artiste phénomène ; c’est
lui qui a révélé un immense talent inconnu; — pourquoi ne
dirions-nous pas un immense génie? — C'est lui qui a poussé à
l'exposition des tableautins merveilleux et qui a classé le jeune
Fritz dans la catégorie des gloires artistiques belges. Il a ac-
compli ainsi une œuvre méritoire, qui lui fait le plus grand hon-
neur et témoigne hautement de son patriotisme. M. Ad. Siret a
travaillé à cette œuvre avec persévérance, tact, dévouement et
patriotisme. Ce n'est que lorsqu'il eut réuni tous les éléments
nécessaires qu'il parla du peintre prodige sous l'empire du plus
ardent amour de l’art; il en parla en patriote, en connaisseur, en
artiste et en savant. Il éleva sur le pavois avec un enthousiasme
que nous avons partagé en admirant, au Waux-Hall, dans les
salons du Cercle artistique, les tableautins chefs-d'œuvre du
jeune Fritz. M. Siret s’est conduit en cette circonstance comme
un homme de goût et de cœur.
— 366 —
Pendant son travail préparatoire, M. Siret a gardé le silence
le plus complet sur l'artiste prodige qu'il voulait, par justice et
par devoir, placer au panthéon des gloires belges. Il fit un tra-
vail consciencieux et bien coordonné. I! prit ses renseignements
aux meilleurs sources, et, lorsqu'il fut armé jusqu'aux dents,
comme on dit, il alla de l'avant et produisit au grand jour l’œu-
vre du grand maître que la mort avait enlevé, à l’âge de onze
ans, à la Belgique.
La contradiction survint. On mit en doute l’origine des ta-
bleautins, autour desquels l'admiration ne faisait que croître
pourtant. On accusa le père de Fritz de supercherie; on accusa
presque M. Siret de s'être en quelque sorte laissé mystifier.
M. Siret tint bon. Il était trop bien renseigné, trop convaincu
pour ne pas persévérer dans sa thèse et dans la mission qu’il
s'était imposée. D'ailleurs, de tous côtés, il recevait des témoi-
gnages d'encouragement qui ne pouvaient que stimuler son zèle
et son dévouement. Une lettre flatteuse que lui a adressée
M. Dumortier fait en termes chaleureux l'éloge de sa patriotique
entreprise. On sait ce que vaut le témoignage du grand patriote
tournaisien en ces matières. Cette lettre du vétéran de nos luttes
politiques, M. Siret peut la considérer comme un souvenir qui
l’honore au plus haut degré.
Une polémique a surgi. Elle fut vive et acrimonieuse, M. Siret
n'est jamais sorti de son calme. Comme il a raison, il s'est borné
à être modéré, même au moment où la lutte était la plus vive.
D'un côté, dans le but de nuire à l’entreprise si louable de
M. Siret, on a dit que Fritz était un hydrocéphale, qui man-
quait d'intelligence; de l’autre, on a dit qu’à l'école il n'avait
jamais été propre à rien; d’un autre côté encore, on a nié qu'il
fût l’auteur des tableaux à lui attribués. [1 y a eu là-dessus des
controverses à perte de vue. Mais les témoignages les plus im-
portants ont été donnés en faveur du jeune défunt, par les hom-
mes les plus dignes de foi et les plus respectables. Enfin, une
société brugeoise s'est chargée de faire une enquête sur la ques-
tion. Que sortira-t-il de cette enquête? C’est ce que nous ne
pourrions dire, puisque nous n'avons pas voix au chapitre. I]
nous faut donc attendre.
Le Droit, journal qui se publie à Bruxelles, s'est beaucoup
occupé de l'affaire Van de Kerkhove. C’est un partisan de l'idée
que poursuit M. Siret. Or, cette feuille, dans son numéro
du 30 juin donne une nouvelle preuve qu'on a calomnié le
jeune Fritz en niant son intelligence. Laissons parler le Droit:
(voir p. 362).
JOURNAL DE LIÉGE, 19 juillet 1875.
« M. le ministre de l'intérieur vient d'accepter définitivement
pour le musée les tableautins Van de Kerkhove. Voilà donc
l'Enfant de Bruges, baptisé par M. Siret, qui va passer à la pos-
térité. Dans cent ans, on racontera de lui des histoires merveil-
leuses comme à propos de Louise Lateau et de Pic de la Miran-
dole.
» Maïs, heureusement pour les historiens futurs, les journaux
du temps fourniront le dossier complet de cette curieuse aven-
ture, et il serait bon qu'on réunît les pièces de ce procès pour les
déposer aux archives (1).
» Ce qui paraît avoir décidé le gouvernement, c'est que
M. Van de Kerkhove vient de produire un second phénomène —
sa fille, âgée de treize ans, — qui peint, dit-on, aussi bien que
feu son frère.
» La sœur peint, donc le frère peignait.
» Si j'avais été appelé à émettre une opinion, j'aurais précisé-
ment trouvé dans ce second phénomène la négation du premier,
car il prouve à toute évidence que la confection des fameux
tableautins n'est qu'un truc à la disposition de qui veut s’en
servir. »
JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 15 septembre 1875.
Depuis assez longtemps déjà, on nous a adressé de toutes
parts des questions au sujet de l'épisode Van de Kerkhove. Ces
demandes nous ont été faites avec une extrême courtoisie et
dans des intentions dont nous sommes heureux de constater le
caractère patriotique.
Nous aurions voulu attendre le résultat des enquêtes annon-
cées qui ce traitent absolument en dehors de nos relations. Ce
résultat, retardé par des causes indépendantes du bon vouloir
(1) L'auteur de cette correspondance qui n’est autre que le rédacteur en
chef de l'Echo du Parlement, doit être satisfait. Le dossier demandé existe :
le voici. Seulement nous ne le déposons pas aux archives; nous le donnons
au public. AD, Se
24
— 368 —
des commissions, sera connu d'ici à quelques semaines, ainsi
que nous l’apprennent les journaux de Bruges. En attendant
nous voulons satisfaire, en partie du moins, la légitime impa-
tience des questionneurs dont nous avons parlé plus haut. Nous
ne devons ni ne voulons à aucun prix, on le comprendra facile-
ment, rentrer dans un débat complètement épuisé. S'il reste des
incrédules ou des timorés exigeant plus que ce qui a été donné,
c’est-à-dire le témoignage d'honneur des hommes les plus haut
placés dans l'estime publique et qui ont déclaré par écrit avoir
vu exécuter les œuvres contestées, s'il reste de ces natures fà-
cheuses par lesquelles tant de mal arrive et tant de bien ne se
fait pas, nous les plaignons et, si, par leurs agissements, ils pou-
vaient avoir compromis les suites naturelles d'un fait glorieux
pour l’art national, nous leur laissons la lourde responsabilité
da leur conduite.
Nous avons réduit nos adversaires au silence le plus complet;
du moment où des pièces indiscutables leur ont été fournies, ils
ont refusé de les publier, declarant la question vidée, procédé
commode sans doute, mais peu loyal. Nous constaterons donc
que nous avons terminé la discussion, vis-à-vis du public honnête
et sensé, avec tous les honneurs de la guerre. Les enquêtes sé-
rieuses et faites sans parti pris, ne peuvent que corroborer ce qui
a été dit par nous ou qu'apporter peut-être quelques témoi-
gnages de plus en faveur de la vérité. Nous n’y attachons, pour
notre part, d’autre importance que celle de quelques hommes
dignes d'estime de plus se joignant à nous, pour revendiquer la
jeune gloire que l'on a essayé d'enlever au pays.
Nous le répétons, nous n'avons plus à rentrer dans la lutte,
mais nous avons à remplir notre rôle d’historien...……. J
Quant au sort réservé aux tableautins tant applaudis aux di-
verses expositions qui ont eu lieu en Belgique, ce n’est pas à
nous qu'il faut le demander. Nous avons fait — et dans la plus
large mesure — notre devoir vis à vis de l’art et vis à vis du
pays.
LA FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 19 novembre 1875.
L'enquête si impatiemment attendue du Willemsfonds de
Bruges, concernant l'authenticité de l’œuvre du jeune Fritz,
exposé avec succès à Bruxelles, à Anvers, à Liége et à Gand, a
paru enfin. En attendant qu’à notre tour nous apportions dans
le débat qui vient de se rouvrir de nouvelles lumières et de nou-
veaux renseignements, nous nous contenterons d'insérer sans
commentaires la traduction de cette pièce importante, sur la-
quelle nous attirons spécialement l’attention de nos lecteurs :
« La commission d'enquête du Willemsfonds de Bruges vient
de terminer ses travaux. Le Halletoren publie son rapport,
présenté en séance du 18 octobre.
» La commission, pour remplir consciencieusement la mission
dont elle avait été chargée, a cru nécessaire d'établir le débat
entre M. Van de Kerkhove et ses adversaires. M. Van de Kerk-
hove a donc été invité à fournir ses preuves et à indiquer ses
témoins, ainsi que M. Jean Rousseau, qui paraît être son adver-
saire le plus décidé. Pour procéder avec l'impartialité la plus
complète, on a rédigé un règlement, dont il a été adressé une
traduction française à MM. Van de Kerkhove et Rousseau, pour
servir de guide à ce dernier, qui ne connait pas le flamand.
» À cet envoi, M. Rousseau a répondu par la lettre suivante,
portant la date du 13 avril 1875 :
« Messieurs,
» Je n'ai de débat sur l'affaire Van de Kerkhove qu'avec M Siret; je lui ai
proposé, dès le début, et il a accepté l'arbitrage, une enquête d'artistes. Rien
ne saurait donc motiver, dans cette affaire, l'intervention de tiers qui y sont
étrangers, et auxquels je ne pourrais répondre sans m'engager à satisfaire de
même toute personne ou toute société à laquelle il conviendrait de se mêler
de ce différend.
» J’ajouterai, Messieurs, que, professant la plus sincère considération pour
le Willems-fonds, j'ai cru devoir consulter sur ce point plusieurs de vos con-
frères de Bruxelles, et que tous se sont rangés à mon avis quant au caractère
irrégulier de votre intervention qu'ils déplorent hautement au nom de la
Société.
» Je ferai remarquér enfin subsidiairement, que je ne saurais trouver de
garanties sérieuses d'impartialité dans une enquête qui s'est ouverte avec le
désir déclaré de conserver à la ville de Bruges ce qu'on appelle «la gloire »
de Fritz Van de Kerkhove.
» Agréez, etc. — »
» En réponse à cette lettre, le comité a écrit à M. Rousseau,
dans les termes suivants :
« Bruges, le 15 avril 1875.
» Monsieur,
» Le Comité d'Enquête nous charge de vous faire observer que ce n'est pas
à juste titre que vous pouvez suspecter notre impartialité, puisque la phrase
= 370 =
que vous citez est une phrase que l'Echo du Parlement a tronquée et que
malgré trois lettres rectificatives, il a refusé de rétablir dans son entier. Cette
phrase était conçue comme suit :
» « Comme Flamands et comme Brugeoïis, nous ne recherchons point des
» gloires de contrebande La vérité seule sera notre objectif dans ces recher-
» ches. Mais nous désirons ardemment voir conserver à Bruges et à la Flandre
» artistique le bénéfice d’une renommée aussi originale que celle du petit
» Fritz Van de Kerkhove. »
» Vous avez d’ailleurs à Bruges des amis ou connaissances qui pourraient
vous renseigner sur notre honorabilité personnelle et sur la question de savoir
si, ayant accepté le mandat de rechercher 1mpartialement la vérité, nous
serions capables de la trahir
» Enfin, nous pensons que les conditions de l'enquête, dont il nous a été
donné connaissance, la faculté laissée aux parties de produire tous leurs
témoignages et leurs moyens de preuve, en dernier lieu la publicité donnée
à toutes les pièces de l'enquête. constituent des garanties d'impartialité qui
imposeraient aux juges les plus prévenus la nécessité d’être justes.
» Quant à l'opinion de certains de nos confrères consultés par vous, elle
passe par dessus nos têtes et s'adresse à la section brugeoise du Willemsfonds
qui nous a chargés de notre mission. Nous nous bornons à faire remarquer
que, parce que ces Messieurs habitent Bruxelles, nous ne sachions pas que
leur opinion ait plus de poids que celle du Willemsfonds brugeois.
» Restent vos motifs personnels; nous croyons-que, précisément parce que
nous sommes étrangers à la polémique soulevée entre vous et M. Siret, notre
enquête présente des garanties d'impartialité que ne pouvait présenter la vôtre
et que ne pourrait présenter une enquête dirigée par M. Siret. Notre inter-
vention est justifiée par le mandat que nous avons reçu du Willemsfonds de
rechercher la vérité; nous avons pensé qu'elle ne pouvait jaillir que d’une
enquête contradictoire et comme le débat a surgi, non-seulement entre vous
et M. Siret, mais entre vous et M. Van de Kerkhove, nous nous sommes
adressés à vous, non pour intervenir dans une polémique qui nous est étran-
gère, mais parce que. principal adversaire de M. Van de Kerkhove, vous
nous paraissiez naturellement indiqué pour démasquer la fraude, si fraude
il y à.
» Nous persistons encore, Monsieur, à espérer que vous changerez d’avis
et que vous ne déclinerez pas notre invitation; si cependant vous persévériez
dans votre refus, nous vous prierions de nous en avertir et nous tâcherons,
à regret, de trouver un autre adversaire à M. Van de Kerkhove.
» Agréez, Monsieur, l'assurance de notre parfaite considération.
» Le Président du Comité d'Enguéte,
» GEORGE FERNAU.
» Le Secrétaire,
» JUL. SABBE. »
» Cette lettre fut renvoyée au comité, sans même avoir été
ouverte. On s'adressa ensuite à M. Collinet, statuaire, autre
contradicteur de M. Van de Kerkhove, pour obtenir des rensei-
gnements. Cet artiste crut devoir décliner la proposition.
» Il en résulta qu’une discussion était devenue inutile. Comme
Be
les raisons de M. Van de Kerkhove ne pouvaient plus être
l'objet d’un examen de la part d’un de ses adversaires, le comité
résolut de poursuivre l'enquête, en dehors de toute participation
des intéressés et d'abandonner les questions de valeur artistique.
» L'enquête devait se borner dès lors à une recherche des faits;
il était inutile d’avoir recours à des experts. Tous les efforts de
la commission ont donc tendu à établir :
» 10 Si Fritz a peint;
» 20 Si les panneautins exposés à Gand, Liége, Anvers et
Bruxelles sont de lui et entièrement de sa main.
» La commission a décidé en outre de n'admettre comme vé-
rité, que ce qui serait prouvé indubitablement, soit par des té-
moins loyaux, soit par des preuves matérielles irréfragables.
« Quant au premier point, » dit le rapport, «il paraît établi
que l'enfant peignait, et que ce qu'il produisait n'était pas un
barbouillage informe, mais représentait des objets distinctement
reconnaissables. Le nombre des personnes généralement réputées
loyales, qui l'ont affirmé sur l'honneur, est trop grand pour
que nous puissions douter.
» Il nous suffira de citer ici M. Ritter, vice-consul d’Alle-
magne, à Roulers, et les dames X., qui, du vivant de Fritz,
fréquentaient beaucoup la maison de M. Van de Kerkhove.
Même du vivant de son fils, M. Van de Kerkhove a parlé
plusieurs fois à ces dames des dispositions qu'il remarquait chez
l'enfant, disant qu'avec le restant des palettes, il trouvait parfois
des effets qui l'étonnaient.
» Une fois, une de ces dames a même entendu le père Van de
Kerkhove critiquer le ciel d’un des tableautins de Fritz et l'en-
fant répondre que c'était ainsi, et qu'il avait étudié le ciel le
matin même. La sœur de cette dame a vu travailler l'enfant au
moins à l'un des panneautins exposés, celui qui représente le
moulin de St-André, mais elle n'assure pas le lui avoir vu
achever entièrement.
» D’autres témoins sont encore venus confirmer ces renseigne-
ments. Il est par conséquent à peine possible que M. Van de
Kerkhove n'ait parlé à personne du talent de son enfant, avant
le décès de celui-ci. Plus d'un témoignage prouve le contraire.
» Nous avons même reçu à ce propos une confirmation volon-
taire, qui a une valeur particulière, celle de M. le greffier de la
justice de paix à Nieuport.
» Ce fonctionnaire déclare qu’un jour, avant la mort de
jenfant, étant à table à la Clef d'or, le commis de M. Van de
— 372 —
Kerkhove est venu lui parler du jeune fils de son patron, en
disant, lui aussi, que l'enfant peignait déjà de jolies choses.
» Une dernière circonstance fait disparaître tout doute sur ce
fait : nous avons présenté un des panneautins, que M. Van de
Kerkhove nous avait remis, à M. Jules Mazeman, encadreur
et greffier du conseil des prud'hommes à Bruges. Ce temoin a
déclaré le reconnaître comme ayant été encadré chez lui. Ses
livres de commerce démontrent que M. Van de Kerkhove n'a
plus fait encadrer de panneaux de ce genre depuis le 22 no-
vembre 1872, c'est-à-dire peu de temps avant la mort de Fritz,
qui a eu lieu en août 1873. Et à cette époque déjà, les panneau-
tins, autant que le témoin se le rappelle, portaient le nom de
l'enfant.
» Pour être complets, nous devons ajouter qu'ayant appris
que la sœur de Fritz, Mlle Louise Van de Kerkhove, âgée de
14 ans, peignait également des tableautins dans le genre de ceux
attribués à son frère, nous nous sommes rendus chez M. Van
de Kerkhove, et que la jeune demoiselle a esquissé, en notre pré-
sence, à l’aide d'une petite truelle et en 15 minutes de temps, un
petit paysage, que nous avons emporté. Cette esquisse, assez
remarquable pour une fille de 14 ans, reste cependant au-dessous
de ce qu'on fait valoir pour l'ouvrage de son frère.
» On nous a montré également d’autres tableautins de Mlie
Van de Kerkhove; ne les ayant pas vus peindre, nous n'avons
pas cru pouvoir les prendre en considération.
» Un jour nous avons trouvé un panneautin, provenant de
la maison Van de Kerkhove, avant le décès de Fritz. Il repré-
sente un arbre, qui ressort sur un ciel brumeux; et les proprié-
taires — les époux De B., — nous assuraient l'avoir eu du jeune
Fritz même. Cependant nous avons trouvé au dos du panneautin
cette inscription : Peint par Fritz; Van de Kerkhove, mort à
Bruges, à l'âge de 10 ans et 11 mois. Nous l'avons fait re-
marquer à la fille De B., qui nous répondit que cette inscription
avait été placée là, lorsqu'on avait encadré le tableautin peu
après la mort de Fritz. Quoiqu'il en soit de cette explication,
nous résolûümes de ne pas nous arrêter à ce témoignage, tout en
nous le faisant connaître.
» La seconde question à résoudre est restée infiniment moins
obscure que la première, et il ne pourrait en être autrement. En
eflet, Fritz est mort, et il n’y a qu’un seul témoin entendu par
nous, qui puisse affirmer avec certitude de lui avoir vu jamais
commencer et achever; la part prise par lui dans la composition
des œuvres exposées sous son nom, reste conséquemment en-
tourée d'incertitude.
» Nous avons cependant pu réunir quelques indications. Nous
avons prié M. Van de Kerkhove de nous montrer les cahiers de
classe de son fils. Nous avons reçu un cahier de calligraphie, un
album et un livre de lecture avec des gravures enluminées par
l'enfant.
» De l'examen de ces pièces, il a paru résulter qu’en prenant
en considération quelques dessins, l'enfant ne dessinait pas mieux
que d'autres enfants de son âge. Cela nous est assuré aussi par
M. Mouzon, directeur de l'Ecole Moyenne.
» Les gravures coloriées ne le sont pas précisément mal pour
l'ouvrage d’un enfant; mais il n'y a rien qui puisse faire soup-
conner le talent et le goût qui brillent tant dans les panneautins.
Nous devons cependant ajouter que le cahier de calligraphie et
l'album paraissent dater d'une époque bien antérieure à celle où
furent peints les panneautins, et que M. Van de Kerkhove ne les
indique que pour établir que l'enfant avait le goût du dessin dès
sa jeunesse. On pourrait donc en conclure que certains arbres,
les détails d'architecture et quelques petites nuances ne sont pas
dues à Fritz. Au reste, nous ne pensons pas que la déclaration
de M. Van de Kerkhove à ce sujet ait été absolue; il a même
reconnu être l'auteur de certains arbres et des lignes architectu-
rales, que l’on trouve dans l'ouvrage attribué à Fritz. Cette dé-
claration a été faite en présence de M. Van Gheluwe, directeur
de l'école de musique, à Bruges, et M. Van de Kerkhove a ajouté
qu'il avait déjà fait cette déclaration en public.
» Jusqu'à quel point Fritz achevaitil les panneautins qu'il
esquissait? — D'après les dames X, il achevait ses panneautins
suffisamment, pour que le sujet et même un point de vue déter-
miné fut reconnaissable ; d'après M. Dumon, négociant à Bruges,
et associé de M. Van de Kerkhove, l’un des panneautins exposés
serait au moins entièrement de la main de Fritz. Ce témoin
assure avoir été présent pendant tout le temps que l'enfant y a
consacré. Ce petit tableau représente un hiver. — Nous n'avons
pas pu rassembler à cet égard d’autres preuves matérielles.
» Un incident encore inexplicable pour nous s’est produit
dans le cours de notre enquête. Le jeune Y. s’est présenté au
comité et nous a montré une esquisse à la mine de plomb, en
disant qu'il l'avait reçue de Fritz, qui était son voisin de classe
à l'Ecole Moyenne. Ce dessin aurait été fait sous les yeux du
jeune Y. et lui aurait été donné immédiatemen après. Il repré-
sentait une ferme et des arbres, esquissés avec une justesse re-
marquable, même sous le rapport de la perspective. Cette décla-
ration avait à nos yeux une importance trop grande, pour ne
pas devenir l'objet d'un examen sérieux. Nous nous rendîmes
donc chez M. le directeur de l'Ecole Moyenne, et là nous avons
eu la conviction que le récit du jeune Y. n'était qu'une fable,
inventée on ne sait pourquoi. Le jeune Y. n'a même jamais été
dans la même classe avec Fritz.
» Voilà, Messieurs, le résultat matériel de l'enquête, dont vous
nous avez chargés. Nous croyons nous être acquittés de notre
tâche avec toute l'impartialité et avec tout le soin exigibles. Tous
les certificats (à l'exception de deux provenant de deux témoins
qui ne demeurent pas à Bruges,) comme tous les arguments pro-
duits dans la polémique des journaux, ont été récusés par nous,
parce que nous voulions entendre les déclarations de la bouche
même des témoins. Chaque témoignage a été rédigé, puis signé
par le déclarant, ainsi que par les membres du comité. Tous les
membres qui nous ont été indiqués comme pouvant nous four-
nir des renseignements, soit pour, soit contre l'authenticité des
œuvres de Fritz ont été entendus par nous. Nous avons recher-
ché avec soin, s’il n'y en avait qui eussent subi une pression quel-
conque, prêts comme nous l’étions à indiquer le fait dans notre
rapport, si nous pouvions le constater; mais nous n'avons trouvé
aucune trace de pression, même chez ceux qui se contredisaient
eux-mêmes ou au témoignage desquels nous n'avons pas cru de-
voir ajouter foi.
» Nous ne pensons pas qu'il soit possible d'obtenir, sur le ter-
rain matériel, des renseignements plus nombreux et plus com-
plets que ceux que nous avons rassemblés. S'il nous eût été donné
de traiter les questions d'art, alors peut-être nous eussions pu
vous donner des explications plus étendues; mais vous savez que
cela n’a pas dépendu de nous.
» Lu ainsi, en séance extraordinaire du Willemsfonds, le
18 octobre 1875.
» Le Président du Comité d'enquête,
GEORGE FERNAU.
» Le Secrétaire,
» JULES SABBE. »
Le Halletoren promet pour son numéro de décembre la publi-
cation des pièces officielles. Ces pièces peuvent dès à présent
être consultées à la Bibliothèque communale, à Bruges.
Parmi les certificats qui nous sont parvenus depuis nos der-
niers articles sur la question, toute nationale, dont nous nous
sommes constitué le défenseur, nous ne pouvons résister au désir
de publier la lettre suivante, émanée de M. Ritter, consul d’Alle-
magne à Roulers, dont nous avons déjà inséré une première et
significative attestation.
Voici cette lettre :
Roulers, 13 novembre 1875.
Mon cher Van de Kerkhove,
Il me revient, par des amis communs, que vous rencontrez encore quel-
ques résistances au sujet de l’authenticité des tableautins peints par votre fils.
Je n’en suis pas trop surpris, ami; faire croire à des personnes indifférentes
qui n'ont pas vu, comme moi, peindre votre enfant et terminer en quelques
coups de pinceau ou de couteau un petit tableau, cela tient un peu du mer-
veilleux, convenez-en vous-même. .
Sa manière de travailler a permis à Fritz de produire une prodigieuse quan-
tité de petits chefs-d'œuvre.
Le pinceau ne lui servait, pour ainsi dire, qu'à plaquer de la couleur à sa
planche; son couteau, son doigt ou un morceau de bâton achevait l'œuvre,
d’après son caprice ou d’après son inspiration. Je crois même avoir reconnu,
lors d’une de mes visites chez vous, quelques-uns des tableautins auxquels il
travaillait à l'époque où je venais souvent vous voir à Bruges.
Espérant, cher ami, que vous sortirez enfin victorieux de la lutte que vous
avez engagée pour l’honneur de votre enfant et la gloire de votre pays, je
présente mes salutations bien amicales à votre dame et votre demoiselle.
Votre dévoué, RITTER.
D'ici à quelques jours, ainsi que nous l'avons dit, nous revien-
drons à l'Enfant de Bruges, dont le précoce génie a été nié
sans preuves par nos contradicteurs et au sujet duquel nous
sommes aujourd'hui plus que jamais édifié.
GUSTAVE LAGYE.
LA CHRONIQUE, 26 novembre 1875.
C'est encore lui : l’enfant-prodige. Il jette une dernière lueur
avant de disparaître pour jamais. Il va devenir légende : dans
deux siècles, Bruges lui élèvera une statue. Souvenez-vous de
cette prophétie.
La Fédération artistique publie, sous la signature de son ré-
dacteur en chef, un compte-rendu de l'enquête faite par le
Willems-Fonds, de Bruges, pour découvrir la vérité sur les tra-
vaux de Fritz Van de Kerkhove. Les œuvres exposées au Cercle
de Bruxelles, à Anvers, à Gand et à Liége sont-elles bien de
l'enfant?
L'enquête n'élucide pas ce point, le seul essentiel.
Mais, il résulte de sa lecture qu'il faut douter : les preuves
matérielles, les seules qui feraient foi, n'existent pas plus aujour-
d'hui qu'il y a un an.
Il peignait, cela est certain, mais des choses informes.
« D'après les dames X, dit l'enquête, il achevait ses panneau-
» tins suffisamment pour que le sujet, et même un point de vue
» déterminé, fut reconnaissable... » C'est-à-dire qu’une maison
ne ressemblait pas à une mare.
Selon un M. Dumon, associé du père du prodige, un des pan-
neautins exposées était entièrement de la main de Fritz.
C'est bien peu ?.…
N'y pensons plus. Les tableautins étaient fort jolis ; maïs déci-
dément, il faut ôter à l'enfant l’auréole que l'amour paternel
avait posée sur son front. Cela n'empêéchera pas les Brugeois du
vingt et unième siècle d'élever une statue à l’enfant-prodige. —
Vous verrez!
LE DROIT, 24 novembre 1875.
Après huit mois d'enfantement, la commission du Willems-
Fonds de Bruges, instituée pour résoudre la question Van de
Kerkhove, vient enfin de déposer son rapport, que publie le
Halletoren, en flamand bien entendu.
La commission s'était proposée de résoudre ces deux ques-
tions :
10 Fritz a-t-il peint?
1° Les panneautins exposés à Gand, Liége, Anvers et
Bruxelles et portant son nom, sont-ils bien de lui?
La première question est résolue par elle affirmativement,
mais avec des circonlocutions et des restrictions qui détruisent
en partie les effets du jugement.
Pour la seconde, c'est bien pis encore, l'affirmation est dé-
truite entièrement.
La commission du Willems-Fonds a cherché à produire la
lumière et elle n’a créé que le chaos.
Si elle avait procédé avec ordre, le résultat eut été autre pro-
bablement.
Par son rapport nous voyons qu’elle s’est adressée pour s’éclai-
rer sur la question d’art, à deux personnages qui lui ont refusé
leur concours, et puis c’est tout. Pourquoi après ce refus ne pas
s'adresser à d’autres ou plutôt pourquoi ne pas tenir compte
d’appréciations toutes spontanées de personnages plus importants
que les premiers, appréciations publiées dans les journaux, telle
que la lettre si significative de M. Heris, l'expert de nos musées
royaux ?
Dans les témoignages recueillis, s’observe la même absence
d'ordre; il a été tenu compte de bavardages insignifiants, tandis
que les témoignages réellement importants, de M. le docteur
Valcke, conseiller communal, de M. de Vos, procureur du roi,
n'ont pas été pris en considération.
Évidemment la commission du Willems-Fonds en agissant
de la sorte ne pouvait pas aboutir.
Cette façon d'agir dénote un égarement qui provient de ce
que ces messieurs ne sont pas parvenus à s'élever à la hauteur
de leur mission, qu'ils ont acceptée avec trop de présomption.
Ils ne sont pas parvenus à cette hauteur, à cause de préoccu-
pations mesquines et de préventions déraisonnables, qui leur
ont fait accorder une importance exagérée à de misérables can-
cans et les ont empêchés de rechercher et d’accueillir les attesta-
tions vraiment concluantes. Par suite du refus de participer à
leur enquête, de MM. Rousseau et Collinet, ces messieurs ont
eu l'esprit troublé. Qui se trouble de peu ne doit pas s'embar-
quer dans une semblable galère.
JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 30 Novembre 1875.
QUESTION VAN DE KERKHOVE.
RAPPORT DE LA COMMISSION D'ENQUÊTE DU WILLEMS - FONDS.
Nous donnons en supplément la traduction du Rapport de l'en-
quête du Willems-Fonds, extraite, ainsi que les quelques lignes
qui la précèdent, de la Fédération Artistique. (Voir plus haut).
Tout le début en est littéral jusqu’à la seconde lettre adressée
à M. Rousseau par le comité, inclusivement. Puis vient un
résumé jusqu'au paragraphe commençant par : « Quant au
premier point... »
D'après la traduction officielle que l'on nous communique
à l'instant, il y a à noter comme errata à notre supplément :
19 « Volgens de herinneringen van den getuigen » doit être
traduit par « d’après les souvenirs du témoin » et non par
« autant que le témoin se le rappelle. » 20 Une faute d'inad-
vertance se trouve au paragraphe commençant par : « La seconde
question à résoudre... » [l faut : « plus obscure » et non moins
obscure. »
Le reste de la traduction émanée du Willems-Fonds, ne
diffère, en aucun point essentiel, de celle de la Fédération.
Nous avons lu plusieurs fois ce document rédigé en langue
flamande Une lecture répétée en est nécessaire, la clarté man-
quant dans le style, l'ordre dans le groupement des faits, et les
contradictions entre ceux-ci et les déductions du rédacteur s'y
rencontrant plus d'une fois. En effet, après avoir loyalement
consigné des témoignages indiscutables et donné des preuves
palpables de la vérité, le rapporteur en tire des conclusions
tantôt expressément affirmatives, tantôt vagues et hésitantes,
comme s'il avait eu peur de trop accentuer la vérité.
Ces nuances de forme donnent une importance d'autant plus
grande au fond du rapport, on le comprendra sans peine. Nous
n'avons à y voir que les faits : ceux-ci ont seuls de la valeur.
Le reste ressemble à une commission de savants réunis pour
décider si, oui ou non, le soleil a brillé tel jour et qui, après
avoir résolu affirmativement et péremptoirement cette question,
avec preuves à l'appui, en déduirait que, par conséquent, il
subsiste encore quelque incertitude à cet égard.
Regrettons encore, avec l’un de nos confrères, que la com-
mission d'enquête, après avoir accueilli dans son rapport des
circonstances insignifiantes, n'ait pas cru devoir y mentionner
la déclaration si catégorique du docteur Valcke, conseiller com-
munal et médecin de l'enfant, et celle tout aussi grave de l'ho-
norable M. De Vos, ami de la maison, actuellement procureur
général auprès des tribunaux internationaux du Caire. Ce der-
nier, pendant un récent séjour en Belgique, a corroboré ver-
balement en les accentuant, les détails qu’il avait donnés dans
sa lettre à M. Van de Kerkhove.
Qu'on ne l'oublie pas : M. Van de Kerkhove, négociant
estimé et ancien conseiller communal à Bruges, un parfait
a 379 =
honnête homme et reconnu comme tel même par ceux que ses
opinions três-tranchées rendent ses adversaires, avait été accusé
d’être un mystificateur et d'avoir mystifié le public et son pays
sur la cendre encore chaude de son fils unique.
Eh bien, après HUIT MOIS des plus minutieuses, des plus
tenaces et des plus persévérantes recherches, après les démarches
les plus inquisitoriales auprès d’un très grand nombre de
témoins, après un travail de juges d'instruction voulant décou-
vrir un coupable, la commission d'enquête n’a pas trouvé un
seul fait, PAS UN SEUL qui fût en contradiction avec les
dires de M. Van de Kerkhove, au contraire : toutes les attes-
tations ont été confirmées, toutes les principales déclarations
trouvées exactes, même fortifiées et corroborées par quelques
faits nouveaux très importants. Tels sont :
1° La désignation expresse et formelle de certains des pan-
neautins exposés à Bruxelles et auxquels Mad. X°** et M. Dumon
de Menten ont vu travailler l'enfant.
20 La déclaration de M. Mazeman, encadreur et greffier du
conseil des Prudhommes, qui, ses livres de commerce en mains,
a montré que M. Van de Kerkhove a fait encadrer chez lui
des tableautins de Fritz, jusqu'en novembre 1872, donc plusieurs
mois avant la mort de l'enfant; que, depuis, il n'a plus com-
mandé semblable travail et que, d’après les souvenirs du témoin,
ces panneautins PORTAIENT DÉJA LE NOM DE FRITZ. M. Ma-
zeman en a reconnu un, remis par M. Van de Kerkhove à la
commission d'enquête (1).
30 La déclaration spontanée du greffier de la justice de paix
à Nieuport, auquel, DU VIVANT DE FRITZ, pendant un dîner
à la Clef d'or, un commis de M. Van de Kerkhove a parlé des
«jolies choses que peignait le fils de son patron. »
4° Enfin, et ceci est capital lorsqu'on songe à toutes les fausses
allégations qui ont été produites, une discussion artistique entre
le père et le fils a lieu en présence d'une des dames X'‘**, et,
à propos d'un ciel critiqué par le père, l'enfant s'écrie : « Mon
ciel est juste, je l'ai encore observé ce matin! »
Le travail de la commission d'enquête peut paraître superflu
aux uns, incomplet aux autres; mais il a, en réalité, une haute
importance, pour l'avenir surtout, beaucoup moins encore parce
(1) Non-seulement M. Van de Kerkhove aurait dû organiser sa mystification
sur la tombe de son fils, mais d’après la déclaration de M. Mazeman, il aurait
dû la préparer longtemps d'avance, spéculant ainsi sur la mort possible de
Fritz’.
— 380 —
qu'il dit que parce qu'il n’a pas trouvé à dire: aussi occupera-
t-il sa place dans le livre que nous consacrons à cet intéressant
épisode.
En terminant, nous sommes à nous demander si nous ne
devons pas un témoignage de reconnaissance à nos adversaires.
Sans la tempête qu'ils ont soulevée, nous n'aurions pas eu
toutes ces attestations, toutes ces lettres probantes ; sans la
première enquête, nous n’aurions pas eu la seconde, nous
n’aurions pas celles qui ne cessent de se faire d’une façon privée
à la maison de M. Van de Kerkhove ; sans le déni de Fritz nous
n'aurions pas songé à écrire « l'enfant de Bruges, » ce procès-
verbal complet d'une question si originale, nous n’aurions pas
enfin Louise Van de Kerkhove à qui l'indignation fraternelle
a mis le pinceau à la main et qui, pour prouver son frère,
se met presque à l'égaler. Sans l'opposition, le silence se serait
fait peu à peu, les preuves auraient été négligées, et, le doute
surgissant alors que les années auraient passé sur les faits
et sur les hommes, il n'y aurait plus eu aucun moyen possible
de faire constater la vérité, les témoins étant allés rejoindre
dans la tombe le pauvre enfant dont aujourd’hui ils ont défendu
la mémoire.
On nous dit que parmi les pièces de l'enquête déposées dans
la Bibliothèque publique de la ville de Bruges, il en est qui
pour le bien de la cause et l'édification du public, doivent voir
le jour. Nous avons l'intention d’en prendre connaissance, et,
le cas échéant, nous les communiquerons à nos lecteurs.
M. Van de Kerkhove vient d'adresser la lettre suivante à la
commission d'enquête :
Bruges, le 16 novembre 1875.
Messieurs,
Je viens de prendre connaissance du rapport sur la question
des tableautins de mon regretté fils.
Je n’ai à y considérer que les faits recueillis par vous, et si
favorables à la cause de la justice et de la vérité. Je désire vous
remercier publiquement, au nom de cette vérité, des peines que
vous vous êtes données; mais aussi je prends la liberté de vous
adresser deux réclamations sur deux passages de votre rapport.
19 Dans ce que vous me faites déclarer au sujet de ma parti-
cipation aux tableautins de mon fils, il doit y avoir malentendu.
J'ai déclaré sur l'honneur, comme je l'avais déjà fait ailleurs et
— 381 —
comme je le répête ici, que je n'avais peint aux tableautins, que
pour y mettre la petite silhouette de Fritz et restaurer quelques
éraflures (bien peu). Voilà à quoi se borne ma coopération.
20 Je ne me plains pas du récit concernant le dessin que le
jeune X*** prétendait avoir reçu de Fritz; mais je pense être en
droit d'ajouter à cette historiette la note suivante :
Je n'ai jamais vu le jeune X*** ni avant ni après la mort de
mon enfant, je ne le connais pas, jamais je n'ai eu avec lui de
relations ni directes ni indirectes, j'ignore absolument le motif
qui l'a fait agir.
Agréez etc.
(signé) J. VAN DE KERKHOVE.
LA FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 9 décembre 1875.
Voici en quels termes le Journal des Beaux-Arts apprécie
l'enquête du Willemsfonds de Bruges, enquête dont nous avons
publié une traduction dans notre avant-dernier numéro :
Suit notre article du 30 novembre (voir page 377).
Nous sommes tout-à-fait de l'avis de notre confrère.
Le rapport du Willemsfonds a cela d'écrasant pour les adver-
saires de M. Van de Kerckhove, que manifestement intimidé
par les journaux hostiles à l'authenticité de l'œuvre de Fritz et
surtout par la lettre de M. Rousseau, infirmant, à priori, l'im-
partialité des membres de l'enquête, il appuie sur les témoigna-
ges négatifs et glisse sur les dépositions catégoriques, pour
mieux faire ressortir cette impartialité.
Et cependant, quoiqu'incomplet, parfaitement neutre et pour
ainsi dire indifférent, le rapport ne contient pas une ligne, pas
un mot, qui n'établisse irréfutablement, qu'en affirmant : 1° que
Fritz n'a jamais peint; 2° que jamais, de son vivant il n'avait
été fait mention de ses dispositions extraordinaires; 3° qu'il était
considéré généralement comme un pauvre enfant idiot, les enne-
mis de la jeune gloire du phénomène de Bruges n'ont produit
aucune preuve réelle et se sont dérobés, au contraire, à toutes
les investigations, de nature à les éclairer complètement.
*
x +
Nous disons plus. En passant condamnation, après le résul-
He.
tat dérisoire du semblant d'enquête controuvé et démenti immé-
diatement par les déclarations les plus honorables et les plus
concluantes, les journaux qui se sont contentés de nier, sans
fondement, et d’ergoter, là où l’on demandait en vain des té-
moignages précis, ces journaux, dis-je, ont commis un véritable
déni de justice. Lorsque plus soucieux de la vérité, nous recour-
rions laborieusement aux sources, et, sceptique au début, que
nous mentionnons, pour les discuter, les arguments fournis à
l'encontre de notre conviction fondée, aujourd’hui, ces journaux
restent muets. Que leur importe qu’un honnête homme, et pour
quelques-uns d’entre eux, un des soutiens les plus dévoués de
leur opinion, un ancien conseiller communal honoré de l'estime
de ses antagonistes politiques eux-mêmes, reste sous le coup
d'un soupçon odieux? Il ne faut pas que leur infaillibilité soit
compromise.
Heureusement que ce débat, qu'ou a cru étouffer entre deux
portes de journaux, est prêt à se rouvrir et, cette fois, il sera
victorieusement clôturé. Quel que soit le dédain affecté des
ennemis de l'Enfant de Bruges, ils seront bien forcés d’y rentrer
à nouveau. Il leur est réservé quelques surprises, contre les-
quelles nous les défions bien d'essayer, même, de protester.
GUSTAVE LAGYE.
JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 31 décembre 1875.
La Fédération artistique, d'Anvers, a tenu à se rendre compte
des pièces de l'enquête du Willems-Fonds dont le nuageux rap-
port n’a, paraît-il, satisfait personne. Bien lui en a pris dans l’in-
térêt de la cause. Quelques témoignages sont rédigés en français,
d’autres en flamand. Il a suffi de copier les premiers et de tra-
duire les autres. La vérité en ressort avec un éclat auquel nous-
même nous ne nous attendions pas. Ces pièces formeront certes
la partie capitale du livre que nous espérons publier bientôt.
Nous félicitons et remercions M. Lagye. Sa manière d’agir,
en cette circonstance, est d'autant plus méritoire, que, sceptique
au début, pour ne pas dire plus, il est, sur notre protestation,
remonté aux sources, et a voulu s'éclairer par lui-même, décla-
rant que s’il avait été abusé par des rapports calomnieux, il s'im-
poserait comme devoir de loyauté, sans aucune considération
— 383 —
d’amour-propre, de relations quelconques, sans ménagement
pour aucun intérêt, personnel ou étranger, de poursuivre jus-
qu’au bout la justice et la vérité. C’est ce qui a eu lieu, et, comme
notre confrère n'avait point de parti pris, qu'il n'était point un
aveugle volontaire, sa tâche n’a pas été bien difficile. Les docu-
ments du Willems-Fonds mêmes, étaient superflus pour lui,
mais, il faut l'avouer, ils sont venus lui apporter ainsi qu'à nous
un puissant témoignage dans cette cause qu'à bon droit nous
pouvons appeler « nationale. » C’est à ce titre que nous prions
nos lecteurs, quelque fatiguée que leur attention puisse être, de
bien vouloir prendre connaissance des documents ci-joints. Nous
nous adressons à tous ceux chez qui la vérité est un besoin et
qui tiennent à ce que de petites passions ou de petits intérêts per-
sonnels ne viennent étouffer ce qui peut et doit glorifier leur
pays. AD. S.
SUPPLÉMENT AU N° 24 DU Journal des Beaux-Arts.
QUESTION VAN DE KERKHOVE.
La Fédération Artistique a pris vigoureusement
en mains la défense d’une cause qu'elle considère à
juste titre comme nationale. Nous l’en remercions et
l'en félicitons. Aujourd'hui elle publie in-extenso les
pièces de l'enquête du Willems-Fonds et elle les exa-
mine avec un soin minutieux. À notre prière, elle a
bien voulu imprimer en forme de supplément pour
notre n° 24, les colonnes qu'elle consacre à cette
question. Si l'examen de notre honorable confrère
soulève des observations, d'où qu'elles viennent,
c'est la Fédération qui seule a le droit de les recevoir.
Le Journal des Beaux-Arts ainsi que nous l'avons dit
ailleurs, a maintenant pour devoir d'enregistrer les
faits, et, en général, tout ce qui concerne cet épisode.
25
Les deux publications, du reste, appellent de toutes
leurs forces dans cette affaire, la participation de ceux
qu'anime l'amour de la justice, de la vérité et de la
patrie. AD. S.
Nous venons de recevoir communication des pièces relatives
à l'enquête du Willemsfonds brugeois, enquête dont nous avons
rendu compte dans un de nos derniers numéros, en publiant
la traduction du rapport officiel, présenté dans la séance du
18 octobre dernier.
La part que nous avons prise dans l'intéressante question qui
a si vivement passionné le public, et autour de laquelle nos con-
tradicteurs ont prudemment organisé, depuis, la conspiration du
silence, nous fait un devoir de mettre ces importants documents
sous les yeux de nos lecteurs.
Nous reproduisons textuellement, en suivant l'ordre adopté
par le Willemsfonds, ces dépositions significatives, en nous con-
tentant de résumer celles qui ne s'appuient sur aucun fait, et
nous accompagnons le tout de quelques brefs commentaires.
M. LÉON ROUSSEAU, antiquaire.
A vu peindre Fritz Van de Kerkhove à des panneautins, dans le genre du
n° 3 (1), exécutés sur des petites planches, sur papier, etc. Les trois autres
spécimens lui semblent en dehors de la manière de Fritz.
Le témoin exhibe neuf panneautins, faits par son fils, âgé de 12 ans, et qui
sont encore mouillés. — Ce sont les seuls qu'il possède. — Ce sont des pay-
sages, genre Fritz, avec ceux duquel ils ont beaucoup de ressemblance et la
manière est imitée de lui. Les petits tableaux que le sieur Rousseau a vu faire,
représentaient déjà un sujet précis (ou déterminé).
Le témoin ne croit pas que le n° 2 soit de Fritz : l'ouvrage de celui-ci avait
quelque chose de plus vague.
M. Rousseau n'a jamais vu exécuter par M. Van de Kerkhove un paysage
convenable Fritz avait un esprit observateur, et interrogeait toujours. — Ce
que le témoin lui a vu faire, accusait déjà du talent et était fait sans l’aide de
son père. Aussitôt que celui-ci était parti, Fritz prenait la palette et les cou-
leurs, et peignait. Il travaillait avec le couteau à palette, le pinceau, la brosse,
les doigts. Il se couchait à plat par terre, avec de la couleur parfois à trois
doigts. M. Rousseau lui a vu terminer des tableautins aussi loin que le n° 3,
mais rarement davantage.
(1) La Commission d'enquête s'était munie de quelques petits panneaux,
pour les soumettre aux témoins. Note de la Rédaction.
— 385 —
Déposition très détaillée. Le témoin certifie que Fritz peignait
et surtout en l'absence de son père; loin d'être l'idiot que l'on
sait, il avait un esprit observateur. Le témoin doute de l’authen-
ticité de quelques panneaux, mais cette opinion, toute person-
nelle, il ne l’étaie sur aucune base. Le fait, seul, des aptitudes
picturales du propre fils du témoin, disciple de l'Enfant de Bruges,
prouve que la technique de Fritz, si surfaite, à dessein, par les
ennemis de sa jeune gloire, était simple et rudimentaire, comme
toutes les émanations du génie.
MADAME X""*.
(Ne désire pas que son nom figure dans les journaux).
Mad. X*** a vu peindre Fritz à des panneautins de tous genres, mais ne
peut certifier s’il les achevait. Le père lui a souvent parlé du talent naissant
de son fils, disant qu'avec les restants de la palette il trouvait de nouvelles
colorations qui le surprenaient. Parfois, le petit rangeait ses panneaux les uns
à côté des autres, près de la fenêtre, disant : « J'en ai pourtant déjà tant. » Le
petit prenait comme un voleur la palette de son père, en mêlait les couleurs
et trouvait ainsi des effets qui impressionnaient favorablement celui-ci.
L'enfant avait un aspect peu spirituel, mais posait souvent des questions
qui trahissaient un esprit investigateur. Madame X*** se rappelle l'avoir vu
travailler à deux panneautins (1), à un surtout, où se trouvait une porte, l’au-
tre avec un moulin, tous deux dans des tons neutres.
Peu de personnes se sont trouvées aussi souvent dans Letélier 4 M. Mon
de Kerkhove que la famille X***. Souvent le petit peignait des ciels singuliers
et soutenait les avoir observés ainsi ; il peignait donc des ciels et des arbres.
Tout ce que Mad. X*** a vu, remonte à trois ans, donc vers 1872. Le petit
peignait avec un couteau à palette.
Confirme, de tous points, la déposition précédente. L'intel-
ligence de l'enfant, sa vocation pour la peinture, sa manière de
procéder, l'authenticité même de deux œuvres exposées, y sont
nettement établis.
MADAME Y*"* (sœur de la précédente.)
Mad. Y*** a vu les panneautins avant leur départ pour Bruxelles et EN A
RECONNU PLUSIEURS, le Moulin de St-André, ENTRE AUTRES. —
Tous étaient ordinairement dans le genre des n°5 2 et 3. Mad. Y**”* a vu posi-
(1) Parmi ceux qui ont été exposés. Note de la Rédaction.
— 386 —
. tivement faire le moulin de St-André — largeur comme le n° 3 et le double en
hauteur.
Inutile d’insister sur la valeur de ce témoignage.
M. ALPH. DUMON DE MENTEN.
S'en réfère entièrement à son attestation qu’il amplifie comme suit. (Nous
abrégeons).
A vu peindre l'enfant ; considère sa manière comme toute d’intuition; dès
l'âge le plus tendre, il témoignait une véritable passion pour le dessin, venant
prendre au bureau plumes et crayons.
Travaillait irrégulièrement, et employait l'huile, dès 1868; le père ni
M. Dumon, ne fesaient grande attention à ces peintures. M. Van de Kerkhove
ne s’est jamais adonné au paysage, à la connaissance de M. Dumon. Le té-
moin certifie que le père n’est point l'auteur des petits tableaux. Le jour de
l'enquête Rousseau, M. Dumon se trouvant à Gand, y fut accosté par une
personne d'Anvers qui lui dit : — L'enquête de l’Echo du Parlement est une
chose terrible... Il n'est pas trop tard ; que M. Van de Kerkhove avoue être
l’auteur des tableautins. — « Ce jour-là, a répondu M. Dumon, je proteste-
rai. » — M. Dumon déclare qu'il aurait dû rester des mois entiers sans entrer
dans l'atelier de M. Van de Kerkhove pour ne pas l'avoir vu travailler aux
tableautins, s'ils étaient de lui. — Or M. Dumon y entrait deux et trois fois
par jour.
M. Dumon a vu souvent 5 à 6 de ces petits tableaux sur le même morceau
de bois. Il a vu, même, le petit en exposer au feu pour les sécher plus vite.
Celui que possède le témoin lui a été donné fort peu de temps après la mort
de l'enfant, et avant le bruit fait autour de cette affaire. M. Dumon connaît,
parmi les tableautins exposés, surtout un petit Æiver sur lequel il y a deux
silhouettes de patineurs. Z/ l'a vu faire en entier, sans que le père y touchät.
Il avait une prédilection pour ce panneautin (1). — L'enfant fesait 12 ou 15
de ces petits panneautins par jour ; il fesait ses tableaux même avec ses doigts.
M. Dumon se rappelle une Côte avec lointain et arbre en retraite, note très-
sombre. L'enfant avait l'habitude de se coucher, mais pas en peignant. Fritz
toussa continuellement, durant presque toute sa vie. Il était intelligent,
bizarre et original; #/ disait bonjour aux amis, pas aux étrangers ; il avait
beaucoup d'esprit d'observation,
Suit une digression à propos d'eaux-fortes, étrangère à la ques-
tion.
Quand Fritz a été révélé, M. Dumon avait depuis longtemps son petit ta-
bleau... M. Dumon s'occupe de reproductions d'eaux-fortes et se dit amateur
d'objets d'art... Le témoin croit que c'est le hasard qui a guidé l'enfant. Il
(1) Et ce n’est pas sans cause, Cet Hiver, l'unique, croyons-nous, de l'œu-
vre de Fritz, est celui qui appartient au colonel Letten et qui a été tant ad-
miré au Cercle. (Note de la Rédaction).
considère le numéro 4 comme dessiné par le père (les figures) et peint par
Fritz, les numéros 2 et 5 comme le plus dans son genre, quoiqu'il peignît
souvent dans la manière du numéro 4.
On a prétendu que ceux-mêmes qui fréquentaient assidûment
la maison du père, ignoraient complètement que l'enfant pei-
gnît Est-ce que la sauvagerie de Fritz, à l'endroit des étran-
gers, n'aurait pas contribué aux absurdes négations qui se sont
produites, par simple déduction? La déposition de M. Dumon
est précieuse. Rien n'y est laissé dans l'ombre. Il a vu, entendu
et observé et ses affirmations ont la valeur d’un serment.
M. ALEXANDRE DE MEESTER DE SWAAF, antiquaire.
A vu des tableautins de Fritz dans la manière de Corot et de Courbet; les
petits arbres que peignait Fritz étaient d’abord d’un noir gris. Le témoin a vu
peindre plusieurs petits tableaux par l'enfant, Fritz parlait peu, sa mine
n'annonçait pas son intelligence ; il était toujours occupé; il ne peignait jamais
avec la brosse, mais avec un couteau à palette et montrait son travail au père
qui disait : « C'est trop dur » ou «c’est trop mou, » puis le lui rendait. M. de
Meester reconnaîtrait les tableaux du père Van de Kerkhove entre tous. Il ne
l'a jamais vu peindre autrement qu'avec la brosse. Il y a diverses sortes de
tableaux de Fritz. La manière n° 5 est l'habituelle ; celui avec la porte, n° 6,
doit être des premiers, mais n’est pas dans la manière ordinaire. Le n° 3 est
dans la manière, mais n'est pas réussi comme d'habitude. Le n° 2 est de la
même main que le n° 5, selon le témoin.
M. de Meester a vu retirer les panneautins d’une caisse, dans une chambre
à côté de l'atelier, de façon que les parties peintes ne se touchaient pas. M. de
Meester se rappelle que parmi les tableautins de Fritz, il y en avait avec des
horizons bleus, dans la manière de Courbet. Selon le témoin, le n° 7 est dans
le genre de Fritz pour les arbres, mais non pour les rochers; en tous cas,
pas dans les meilleurs, pas dans les bons. Fritz peignait avec des couteaux à
palette, petits et autres; selon le témoin, le n° 7 n’est pas fait au couteau.
« M. de Meester croyait que l'enfant manquait d'intelligence et n’attachait pas
» d'attention à ce qu'il exécutait. » La première impression de M. de Meester,
après la mort de Fritz, quand le père lui montra les tableautins, en les sépa-
rant les uns des autres, fut que tous n'étaient pas des chefs-d'œuvre .. M. de
Meester reconnaïîtrait les tableautins restaurés par le père. M. de Meester
affirme (beweert) cependant avoir vu une Plage à la brume; le témoin a re-
marqué ce tableautin du vivant de Fritz; c'était un soleil couchant et «il le
vit à peu près six mois avant la mort de l'enfant. »
Toujours les mêmes témoignages, toujours des désignations
de tableautins, vus du vivant de l'enfant, des détails sur sa
manière de peindre! Toujours la constatation de son intelligence,
de ses talents précoces et l’incompétence du père, en matière de
paysage! Mais nous ne sommes pas au bout.
— 388 —
M. EM. VAN DE WALLE, FILS (âgé de 13 ans).
Peu important. S'occupe beaucoup de Fritz comme dessinant
continuellement. Dit avoir beaucoup de paysages dessinés par
lui. (Voir au dossier du Willemsfonds, si on désire en savoir
davantage).
M. VAN DE WALLE, PÈRE,
Confirme la déclaration de son fils.
M A SIRET:
Voir les extraits de son dossier, dans le Journal des Beaux-
Arts. Opinions et témoignages connus, d'ailleurs, depuis long-
temps.
M. LÉOP. VAN DYCKE, antiquaire à Bruges.
M. Van Dycke a vu Fritz continuellement, à côté de son père, ébauchant
des panneautins, mais jamais il n’en a vu achever.
M. Van Dycke se rendait chez M. Van de Kerkhove à deux ou trois mois
d'intervalle ; l'enfant travaillait au couteau à palette, jamais au pinceau.
Le témoin n’a jamais vu, de près, un panneautin; il ne les voyait qu’en
passant à travers la chambre où se trouvait l'enfant Ses relations avec M. Van
de Kerkhove n'étaient que des relations d’affaires qui remontent environ à
deux ans avant la mort de l'enfant, vers 1871. Jamais M. Van Dycke n'a
entendu parler du talent de l'enfant, ni par M. Van de Kerkhove ni par
d'autres. Le panneautin que possède actuellement M. Hymans a été acheté
par M. Pickery ; il pouvait avoir 15 cent. de large sur 6 de haut; i/ était en-
tièrement fait au pinceau (1).
La déclaration écrite de M. Van Dycke est plus précise et rectifie la pre-
mière qu'il a faite, étant pressé. Le prix de 100 fr. donné pour le panneautin
susdit, a été demandé par M. Van Dycke; on l'avait d'abord demandé a
celui-ci en communication, puis on l'a acheté.
Suit une opinion sur le talent de M. Van de Kerkhove, assez
obscure et inutile à la question.
Enfin, voilà un indifférent, qu'on n'a pas pu circonvenir,
puisque jamais le père ni nul autre ne lui a parlé du talent de
(1) C'est le panneautin identique signalé par nos adversaires, et, qui, en
définitive, est un Naufrage avec figures, fait et signé par le père et exécuté
«entièrement au pinceau » (Note de la Rédaction).
Fritz. Mais 1l a vu peindre l'enfant phénomène, cette constata-
tion nous suffit. Il résulte jusqu'ici des attestations précédem-
ment publiées, que M. Van de Kerkhove, soit dédain, soit mo-
destie, ne se montrait pas précisement prodigue de ses confi-
dences et qu'il n'était pas plus vantard du génie de son fils, —
qu'il n'appréciait point, du reste, à sa valeur réelle — que du
mérite de ses propres œuvres. Il n'embouchait pas la trompette,
ergo, son fils ne peignait pas. Avis aux pères dont les enfants
montrent des talents précoces. Pour être crus sur parole, il faut
qu'ils aient joué de longue date, au naturel, le rôle de claqueur
du Père de la débutante.
M. RONSSE, conseiller communal à Bruges.
Récit des tergiversations de son tapissier, M. d'Hooge, es-
sayant tour à tour, de contenter chacune des parties qui l’em-
ploient toutes les deux. Tantôt il a vu peindre l'enfant (Voir sa
déclaration remise à M. Van de Kerkhove), tantôt il ne l’a pas vu
etc., etc. — Les deux déclarations se neutralisent.
M. X'*”, particulier.
Demande à ne pas être nommé.
Encore à propos du tapissier d'Hooge. — Insignifiant.
M. MAZEMAN, père (encadreur.)
M. Mazeman, se rendant chez M. Van de Kerkhove, a trouvé Fritz à un
panneau, et travaillant à de petits tableautins dans le genre de ceux que l’on
fesait encadrer chez le témoin. Les petits tableaux encadrés ont été livrés le
28 novembre 1873 et étaient alors, depuis 3 à 4 semaines, chez le témoin; à
ceux-ci, cependant, M. Mazeman n'a pas vu travailler. Pendant que ce der-
nier était à la besogne, il a entendu le père Van de Kerkhove donner des con-
seils à son fils, à propos de tableautins dont celui-ci s’occupait. M. Van de
Kerkhove a fait appel aux souvenirs de M. Mazeman à propos de tableautins
auxquels il a vu travailler Fritz; ceux-ci signifiaient déjà quelque chose ;
c'étaient des paysages dans le genre de ceux que l’on représente au témoin ;
les couleurs y étaient très-empâtées; quand M. Mazeman reçut les derniers
tableautins à encadrer, ils n'étaient pas encore entièrement secs.
A vu travailler l'enfant et a constaté le choix des sujets ainsi que le degré
de consistance de la pâte. Pas un seul témoin, ayant été en rapport avec le
père, n'ignorait que Fritz peignaïit.
— 390 —-
M. MAZEMAN, fils (Encadreur.)
M. Jul. Mazeman déclare que le numéro 2 qu’on lui présente a été encadré
dans son atelier. Depuis le 22 novembre 1873, M. Van de Kerkhove n’a plus
fait encadrer de semblables tableautins chez M. Mazeman. Ceux-ci étaient»
déjà alors, signés : Fritz Van de Kerkhove et Fritz et Jean Van de Kerk-
hove (à).
Déclaration peu importante.
L. BIDART (peintre-amateur.)
M. L. Bidart déclare qu'un jour le père Van de Kerkhove l’a invité à aller
voir les tableautins de Fritz. M. Bidart croit se rappeler que cette invitation
lui a été faite avant la mort de Fritz. Il lui semble que c'était en 1872, vers le
mois d'octobre. M. Bidart n'a pas vu peindre l'enfant. Plus tard il a vu les
tableautins ; ils étaient dans le genre de ceux qui ont été exposés, du n° 2
surtout. M. Bidart se rappelle aussi un Brouillard. La date d'octobre 1872
semble exacte à M. Bidart; il est sûr que c'était en octobre, et en octobre 1873,
M. Bidart était malade. C’est la même année qu'il a vu les deux petits tableaux
dont il parle ; il les considère comme ayant été faits au couteau ; un des deux
présentait des frottis. C’est sur le seuil de la porte de sa maison que M. Van
de Kerkhove a montré les deux panneautins à M. Bidart. M. Van de Kerk-
hove considérait alors l'œuvre de Fritz comme étrange ; c'était toute son
appréciation.
O défiance paternelle! Les charlatans ont bien raison de battre
la caisse. On les croit sur parole, tandis que les honnêtes gens,
qui se défient de leurs engouements les plus légitimes, sont trai-
tés de faussaires et d’imposteurs. Encore un témoignage qui a sa
valeur.
Nous arrivons à la déposition d'un des témoins assidus des
jeux et des travaux de l'enfant. Mlle Idalie De Bakker ne fait que
répéter ses affirmations précédentes. Mais quelle éloquence dans
les brefs détails qu'elle donne à la commission d’enquête! Qui
pourrait mettre en doute sa sincérité ?
Mie IDALIE DE BAKKER.
Déclare que Fritz était constamment dans sa maison et jouait avec sa petite
sœur ; qu'il peignait et qu'il dessinait toujours avec un crayon sur les murs
(1) Les petits tableaux signés F. et J, V. d. K., étaient ceux dans lesquels
le père avait mis, soit des figures, soit un étoffage. Z/s n’ont pas été exposés.
(Note de la Rédaction).
— 391 Pers
et sur les portes. Elle montre un tableautin donné à sa petite sœur ; il est sur
bois de caisse à cigares... et ne porte point la silhouette noire qui se trouve
dans la plupart. Idalie de Bakker dit que ce tableautin a été donné depuis
trois ans ; cependant sur le revers se trouve la mention : peint par Fritz Van
de Kerkhove, mort à l’âge de 10 ans et 11 mois. Sur l'observation que cela
indiquerait que le petit tableau aurait été donné après la mort de l'enfant,
Mademoiselle de Bakker répond que l'encadrement a eu lieu depuis la mort,
et que l'inscription peut y avoir été mise alors. Du reste, Idalie ne sait rien
de très positif et dit que sa mère est mieux au courant. Le petit panneau
donné est signé : Z. et Fritz Van de Kerkhove avec la mention : dessiné ajou-
tée derrière sur le cadre.
Faut-il s'arrêter à l’indécision du témoin à l'égard de l’inscrip-
tion placée, après coup, sur le revers du panneau? Evidemment
non. Il est tout naturel qu'après la mort de l'enfant, les déten-
teurs de panneautins, dus à son génie, se soient empressés de
constater leur origine ainsi que l’âge et la date de la mort de
l'auteur.
VINCENT, commis chez M. Van de Kerkhove.
À donné des leçons de dessin à Fritz; un peu de perspective et de pein-
ture. Fritz a commencé à peindre en 1870 ; il peignait des paysages, ciels
‘ et terrains, avec le couteau. Vincent a fait des panneaux pour Fritz ; aussi
pour Mad. Van de Kerkhove, Mlle Louise ct M. Van de Kerkhove Vincent
a encore confectionné de petits panneaux, depuis la mort de Fritz (1). Vincent
reconnaîtrait des tableautins parmi ceux qui ont été exposés à Bruxelles.
Fritz n'avait jamais eu de professeurs, a-t-on dit. En voici un
qui se nomme et qui signe. [l est vrai qu'il est employé par le
père, qui l’aura peut-être corrompu!
CAMILLE LEROU ET SA MÈRE.
Elle a souvent joué avec Fritz qui venait beaucoup chez elle. Fritz lui
disait souvent qu'il allait peindre avec son père; ses habits et ses mains
étaient parfois pleins de couleurs.
COURTOIS (ancien sous-officier).
Déclare que son fils était compagnon de classe, à l'école moyenne, de
Fritz Van de Kerkhove. Quand on envoyait l'enfant jouer avec Fritz, il disait
(1) Sans doute un grand nombre. La plupart pour Louise Van de Kerkhove
qui, un jour, peut-être, pourra les soumettre au public.
(Note de la Rédaction).
— 392 —
que c'était inutile, vu que Fritz répondait toujours qu'il devait aller peindre
avec son père.
Suit une répétition de la déclaration écrite et déjà publiée
(v. page 204).
Encore un témoin qui a vu peindre l'enfant, qui spécifie ce
qu'il faisait et dont la fille a recu de Fritz lui-même, un tableau-
tin, produit devant la commission. Mais laissons la parole à :
Mme MARIE DE BAKKER.
Mad. de Bakker a vu peindre Fritz. Il fesait toutes sortes de petits tableaux
dans le genre de celui qui est pendu dans une chambre de sa maison; arbres,
branches, drèves et ciels, de préférence des ciels. Fritz dessinait toujours
avec des crayons de couleur lorsqu'il était chez Mad. de Bakker, ce qui arri-
vait souvent. LE PETIT TABLEAU A ÉTÉ DONNÉ A MAD. DE BAK-
KER PENDANT LA VIE DE FRITZ. Il fut encadré après sa mort; la plus
jeune fille de Mad. de Bakker l'a apporté à la maison.
Un témoignage moins important, c’est celui de Mme Tem-
plaere, mais il a bien son prix, en ce qu'il constate l'intelligence
primesautière de Fritz, représenté méchamment comme un idiot.
Mme TEMPLAERE.
Madame Templaere n'a jamais vu peindre Fritz; mais Fritz venait jour-
nellement 5 à 6 fois chez elle et parlait très-souvent de peindre, disant « qu'il
peignait mieux que son pére» ou bien «qu'il devait partir pour aller peindre. »
Madame Templaere montre à la commission un tableautin qui lui a été
donné après la mort de Fritz, parce que celui-ci en avait toujours promis un
à ses enfants. Fritz, d'après Madame Templaere, était très-original et vint
encore chez elle la veille (?) de sa mort, lui disant qu’il la trouvait assez bien
de physionomie.
L’attestation suivante est particulièrement intéressante et si-
gnificative. Elle emprunte au caractère et à la position du té-
moin un nouveau poids.
M. L. GOBIN (capitaine du port).
A vu peindre Fritz Van de Kerkhove, mais sans regarder ce que fesait
l'enfant. La petite fille de M. Gobin a également vu peindre Fritz; elle l'a
dit un jour en causant, avant que la «question Fritz» fût venue sur le
tapis. C'était en janvier 1874. M. Gobin se rappelle que lorsque son deuxième
enfant lui est né, Fritz dessina un capucin pour montrer à la petite fille «celui
qui avait apporté l'enfant » comme il disait. Mademoiselle Gobin s'est égale-
ment rappelé que Fritz lui envoyait souvent chercher des vessies de couleur,
de petites bouteilles, comme elle les appelait,
M. CAILLAUW (instituteur).
N'a jamais vu peindre Fritz, mais l'enfant parlait souvent de dessiner, de
peindre avec son père. M. Caillauw allait donner leçon au petit Fritz, une
demie heure par jour. Fritz avait souvent de petits panneaux dans sa poche
et les montrait pendant sa leçon. Mais M. Caïllauw ne les regardait pas pour
ne pas interrompre la leçon. Fritz était d’une intelligence moyenne.
Ce qui est acquis aujourd’hui, c'est que Fritz, comme la plu-
part des enfants, dominés par un goût unique, montrait peu
d'aptitudes pour tout travail intellectuel s’écartant de son absor-
bante vocation. Nous accordons bien volontiers ce point, — re-
connu par ie père lui-même, — à la chicane de nos contradic-
teurs.
Madame DE BAUDIGNÉ DE MANSART.
Déclare que Fritz Van de Kerkhove venait souvent chez elle, quand elle
était locataire de M. Van de Kerkhove, c’est-à-dire deux ans avant la mort de
l'enfant. Chaque fois que Fritz et sa sœur étaient là, on donnait aux enfants
réunis (ceux de Madame de Mansart étaient du nombre) des feuilles de papier
sur lesquelles ils commençaient à peindre ou à dessiner. Madame de Baudigné
a remarqué que ce que Fritz fesait était supérieur à ce que fesaient ses
enfants, « quoiqu'il fût si jeune.» C'étaient des arbres, des maisonnettes etc.
déjà faits avec beaucoup d'aptitude. « En voyant les gravures suspendues
» dans la cuisine, Fritz fit remarquer un jour que tout cela ne valait rien et
» qu'il aurait fait (à la place) des tableaux pour encadrer si son père lui en
» donnait la permission. »
Fritz avait toujours des couleurs fines en poche et quand les enfants de
Madame de Baudigné lui en demandaient, il répondait que les couleurs
étaient pour travailler avec son père, qui lui avait strictement défendu de les
donner.
Nous arrivons à la déposition d'un des témoins à charge,
invoqués dans l'enquête Rousseau. Attention! La chose mérite
les honneurs du cicéro :
VAN HOLLEBEKE (artiste-peintre).
A déclaré à M. Van der Ghinst qu'il refusait de
recevoir la commission d'enquête. Quand les mem-
bres se présentèrent, M. Van Hollebeke attendit as-
sez longtemps avant de leur ouvrir, et l'ayant fait à
la fin. il leur dit : « Messieurs, je le regrette, maïs il
Y a empéchement > et il ferma la porte avec violence.
La commission s'était déjà présentée deux fois à
l'atelier de M. Van Hollebeke et chaque fois il lui
avait été répondu que ce monsieur était sorti, quoique
l'on eût choisi des heures auxquelles M. Van Holle-
beke est ordinairement chez lui.
Pas de commentaires. Nous aurons l'occasion de revenir un
de ces jours sur le dit M. Van Hollebeke.
Ecce nunc M. Van Hove, l’accusateur en titre de M. Van de
Kerkhove, qu'il a publiqement taxé de supercherie :
M. VAN HOVE (Artiste peintre).
S'en rapporte à sa première déposition. Celle-ci est, du reste,
effacée.
A la fin se trouve la déclaration suivante, non effacée.
«M. Van Hove désire ne pas signer cette déclaration ; il dit avoir déjà été
assez ennuyé dans cette affaire. »
Et M. Van de Kerkhove, qu'on a traîné dans la boue, des
mois durant, sur votre témoignage ? Si la vérité vous était à ce
point sacrée, M. Van Hove, vous auriez dû, au moins, avoir le
courage d'accepter officiellement la responsabilité de vos révéla-
tions précédentes sur votre ancien ami et bienfaiteur.
Pouah!
M. JOOSTENS (Artiste peintre).
Déclaration absolument nulle, M. Joostens ne connaissant
M. Van de Kerkhove que de nom, et ne sachant rien.
Suit encore un des noms mis en avant par l'enquête Rousseau.
Il est vrai que l'artiste en question, signataire tout à la fois d'un
certificat en faveur de l'authenticité de l'œuvre de Fritz, et scep-
tique à son endroit, en présence de M. Wallays, l'illustre direc-
teur, est plus variable dans ses fluctuations, que les mers par-
courues par l'infortuné Ulysse :
M. CLOET (artiste peintre).
Répétitions des déclarations passées. M. Cloet a signé un certificat, comme
quoi il a vu peindre Fritz, croyant que l'affaire en resterait là. — M. Wal-
lays a aussi dit la vérité sur M. Cloet, lors de l'enquête Rousseau. —
M. Cloet déclare simplement qu’il a vu peindre Fritz, de loin, à un panneau-
tin et que M. Van de Kerkhove lui a dit : « Voyez, mon fils peint aussi ; il
veut devenir peintre.» — Plus tard, après la mort de l'enfant, M. Van de
Kerkhove montra des panneautins à M. Cloet, disant : «Voyez, cela est de
Fritz. » Le témoin répondit : « Cela promettait. » M. Cloet ne pense pas que
l'enfant ait pu faire tant de panneautins dans sa courte vie. Par contre,
M. Van de Kerkhove ne peignait pas ce genre, à la connaissance de M. Cloet,
qui a demeuré avec lui à Anvers.
Suivent des opinions personnelles sur ce qui a inspiré
Fritz etc. Pas un fait.
Plus loin :
Un jour M. Van de Kerkhove appela M. Cloet qui passait ; il avait en mains
un panneau qu'il disait être de Fritz ; c'était pâle, siropeux de ton. M. Cloet
demanda : « Tiens, travaillez-vous à cela?» — «Non, répondit M. Van de
Kerkhove, « voyez » et il frotta le panneau qui était sec. — « Mais vous avez
gratté à ces arbres?» dit M. Cloet. — « Oui» fut la réponse : « Je mets le
nom et la silhouette de Fritz sur les panneautins. « Ceci se passait longtemps
avant la première exposition de ceux-ci.
Nous croirions gâter ce beau témoignage, à charge, en l’agré-
mentant d’une réflexion quelconque.
LECLERCQ (Artiste peintre) A BRUGES (1).
Déclare qu'il n’a jamais entendu parler du talent de Fritz Van de Kerkhove
avant l'exposition de ses œuvres et le bruit fait autour de celles-ci.
M. Leclercq, comme il est dit dans l'enquête Rousseau, a pris des infor-
mations chez plusieurs camarades d'école, entre autres, Herrebout, l’entre-
preneur (2).
De l'avis de M. Leclercq, les œuvres exposées sous le nom de Fritz ne
peuvent être d’un enfant... etc., etc. — (Une suite d'opinions personnelles
qui ne sont basées sur aucun fait) . * ;
. . . . . .
M. Leclercq croit parfaitement possible que le père Van de Kerkhove ait
fait les tableautins, car il reconnaît à celui-ci du talent et une extrême habi-
leté (3).
(1) Témoin dans l'enquête Rousseau.
(2) Le jeune Herrebout est précisément un des camarades de Fritz qui a
insisté auprès de la famille Van de Kerkhove pour avoir un petit tableautin,
disant que Fritz le lui avait toujours promis. Il l’a chez lui !..
(3) Voir à ce propos la déclaration suivante de M. le directeur Wallays,
autre témoin de l'enquête Rousseau.
M. Leclercq «a pris des informations ; il croit, il est possible » etc. Que
cela est donc concluant et comme l'enquête Rousseau acquiert un caractère
sérieux, en se basant sur des autorités de cette force !
Place à M. Wallays :
M. WALLAYS (Directeur de l’Académie de Bruges).
Déclare s'en tenir à la part qu'il a prise à la première enquête
(Rousseau). Zl ne croit pas que les petits tableaux, dont on dit
tant de bien, puissent être d'un enfant. TOUTEFOIS IL N’A
VU AUCUNE DE CES ŒUVRES; aussi son jugement
n'est-il pas décisif. Mais à en juger par le grand nombre d’en-
fants qu'il a eus, comme professeur de peinture, sous sa direc-
tion, 2/ ne pense pas que l’on puisse peindre, étant enfant, de
façon à provoquer l'étonnement général. La commission soumet
à M. Wallays les n°5 1, 2 et 3. M. Wallays trouve le n° 2 su-
perbe, mais surtout par l'achèvement ; le fond peut être attribué
au hasard, mais l’achèvement est tout et on peut faire de la
peinture du fond tout autre chose et tout aussi bien, même en
retournant au panneau. M. Wallays ne croit pas que n° 1 soit
de la même main. N° 3 est définitivement mauvais et peut être
d'un enfant. M. Wallays avoue que M. Van de Kerkhove pos-
sède beaucoup de connaissances comme peintre; néanmoins il
ne lui reconnaît pas le talent avec lequel le n° 2 est exécuté (1).
M. Wallays ne désire pas signer. Mais MM. Ed. Gaillard,
Callewaert, et J. Sabbe se portent garants de l'exactitude de cette
déposition.
Cette fois, l’indignation nous saisit.
Eh quoi, c'est sur des présomptions, des appréciations toutes
personnelles, qu'on a accusé d'imposture un homme, non seu-
lement reconnu pour être la droiture en personne, mais, de l'avis
de ses adversaires eux-mêmes, incapable d’avoir exécuté les
panneautins que l'on dénie à son fils!
Où se cache donc ce grand paysagiste ignoré, dont l'abnéga-
tion laisse signer ses merveilles par le premier marmousset
venu! Est-ce à Montmartre ou aux Batignolles, comme on l'a
insinué dans le principe, alors qu'on prétendait qu'il serait
facile de constater la fraude en retournant les panneaux, tous
soi-disant peints sur des fragments de boîtes à cigares de la
régie française ?
(1) Voir le témoignage de M. Leclercq. (Notes de la Rédaction).
Les panneaux ont été retournés, nous les avons vus, et cette
absurde calomnie est tombée à l’eau.
M. Wallays n'a vu, lui, aucune des œuvres en cause, mais à
en juger par les enfants qu'il s’est chargé d’initier aux arcanes du
grand art, il ne pense pas qu'on puisse peindre, étant si jeune,
de façon à provoquer l'étonnement général !
Vraiment !
Il a pu se convaincre, du moins, qu'on arrive souvent à un
âge raisonnablement mûr, sans avoir davantage provoqué cet
étonnement.
Mais, M. Wallays, il ne s’agit point ici d'un de vos élèves. II
s’agit d'un phénomène artistique, ne relevant que de son propre
génie. Et en fait de génie, vous nous permettrez de récuser votre
compétence.
Décidément, l'enquête Rousseau a du guignon.
M. MOUZON (directeur de l'École Moyenne).
M. Mouxzon s'en réfère entièrement à la déclaration fournie à M. Van de
Kerkhove.
M. Mouzon ne se rappelle pas exactement quand, pour la première fois,
M. Van de Kerkhove a parlé du talent de son fils ; il hésite entre peu de
jours avant la mort de l'enfant et peu de temps après. Dans tous les cas.
M. le directeur se rappelle que quelque temps après la mort (à Pâques) de
l'enfant, le père lui a fait, au Cercle, l'envoi d'un tableautin comme souvenir
de Fritz.
(Suit l’historiette du jeune X*** absolument inutile à la question).
A la fin de cette déclaration, on lit la phrase suivante :
«M. le directeur a attaché une attention spéciale à Fritz Van de Kerkhove
» parce que le père, même, le lui avait signalé comme dépourvu d'intelligence.»
Sur ce passage, M. Van de Kerkhove fait la protestation sui-
vante :
« M. Mouzon se trompe du tout au tout quand il avance que j'aurais dit
» moi-même que Fritz était dépourvu d'intelligence. Je lui ai dit que, comme
» moi, étant jeune, il n'avait aucune aptitude pour l'arithmétique ; qu'il était
» souvent indisposé et apprenait difficilement. Je ferai remarquer du reste,
» qu'en commençant, M. Mouzon «s'en réfère entièrement à sa première
» déclaration » et que celle-ci est en sens inverse de la phrase contre laquelle
» je proteste. »
M. MOLLET (artiste-peintre et professeur de dessin).
Absolument insignifiant. — Rectification d'un on-dit sans:
importance. — Exprime son opinion sur la difficulté d'attribuer
à un enfant des œuvres de talent.
M. Mollet est allé souvent chez M. Van de Kerkhove lorsque Fritz était
beaucoup plus jeune et jamais il ne lui a été parlé du talent de l'enfant, Ces
relations remontent à peu près vers 1860 (1).
Joli! A cette époque l'enfant ne peignait pas. On s'étonnera
bientôt de ce que le père n’aît pas prévu, en voyant son fils au
berceau, qu’il aurait des dispositions pour le paysage.
Voici qui est plus intéressant :
M. FÉLIX CALLEWAERT (négociant) A BRUGES.
Déciare avoir donné spontanément un certificat à M. Van de Kerkhove
pour affirmer qu'il était à sa connaissance que Fritz peignait. Etant à Blan-
kenberghe, M. Callewaert y rencontra M. Van de Kerkhove avec sa famille.
C'était quelques jours avant la mort de l'enfant. Fritz était là avec sa sœur,
et M. Van de Kerkhove dit en plaisantant : « Tenez, si vous aviez des enfants,
» vous auriez le plaisir de les voir là. Moi j'ai déjà un fils qui peint. » Peu de
jours après, l'enfant était mort et M. Callewaert fit à M. Van de Kerkhove
une visite de condoléance. Alors celui-ci lui dit : « Quand on n’a pas d'enfants,
on n’a pas le chagrin de les perdre ! »
A Blankenberghe, M. Van de Kerkhove disait à propos de Fritz. — «Il
» s'amuse ici à peindre des dunes ; il peint avec tant d'entraînement qu’il en
» est souvent malade et souffre de la tête.» M. Callewaert a quelquefois vu
Fritz occupé à travailler à de petits panneautins, sans regarder, toutefois, ce
qu'il fesait. . : : : .
M. Callewaert ne se rappelle pas qu’on lui aît montré des tableaux de l'enfant.
M. POPP (particulier et amateur d'art) A BRUGES.
M. Popp a fait à M. Van de Kerkhove une visite de condoléance, un ou
deux mois après la mort de Fritz. Il a vu, alors, 80 ou 100 petits tableautins
que M. Van de Kerkhove lui dit être les œuvres de son fils. M. Van de Kerk-
hove ne semblait pas en ce moment attacher une grande importance artistique
à ces tableautins. Il en parlait avec une grande modération et exprimait déjà
son intention de les exposer, mais simplement par un sentiment d'affection
paternelle.
M. Popp se rappelle que, du vivant même de Fritz, ses filles lui ont rap-
porté que la petite.demoiselle Van de Kerkhove leur avait parlé des peintures
que fesait son frère. Mademoiselle Louise Van de Kerkhove disait dans des
conversations à l’école : « Mon frère peint de petits tableaux.» M. Popp re
croit pas que M. Van de Kerkhove soit capable d'avoir fait ces tableautins
ou même de les avoir achevés, tout habile qu'il soit. M. Popp ne reconnaît
pas à M. Van de Kerkhove ce genre de talent.
(1} Fritz est né en Septembre 1862. (Note de la Rédaction).
Imprimé par J. Busr.
SE AS
Tr
M: XL
Aucun fait. — Déclaration qui roule entièrement sur ce que
jamais en sa présence, il n'a été question du talent de Fritz,
malgré d'assez fréquentes relations dans la famille.
M. X*** désire que sa déclaration reste secrète.
M. VAN DAMME (distillateur).
Il ajoute que M. Van de Kerkhove n'a jamais peint en sa
présence des tableaux dans le genre de ceux de Fritz : « que tout
ce qui se faisait dans la maison, en fait de tableaux, lui était or-
dinairement montré. Qu'une fois, au Café des Arts, M. Van de
Kerkhove lui a dit, devant un tableautin exposé là, que c'était
une œuvre de Fritz. »
Nous appelons sur le témoignage qui suit toute l'attention de
nos lecteurs :
Madame BOUSSON (négociante).
Déclare que Fritz Van de Kerkhove venait souvent dans sa maison et avait
ses mains et ses habits salis de couleurs. Quand on l’interrogeait à cet égard,
il répondait que cela venait de peindre avec son père, Madame Van de Kerk-
hove vient souvent chez Mad. Bousson et a l'habitude de lui dire tout ce qui
se passe chez elle. Jamais elle n’a laissé soupçonner, par un mot, que l’expo-
sition des œuvres de Fritz aurait été une supercherie ou que les œuvres
n'étaient pas authentiques. Durant la vie de l'enfant, Mad. Van de Kerkhove
disait parfois à M. Bousson que Fritz était occupé à peindre avec son père.
Une fois, quelque temps avant la Nouvel An, Mad. Bousson arriva à l'impro-
viste dans la maison de M. Van de Kerkhove, comme elle le faisait, du reste,
souvent ; elle ne trouva d'abord personne, jusqu’à ce qu’elle arrivät enfin
dans la chambre à dîner où elle trouva M. Van de Kerkhove ayant des pan-
neautins auprès de lui et en main; sur la demande de ce qu'il fesait, il répon-
dit que c’étaient les tableautins de Fritz sur lesquels il mettait une petite
silhouette et le nom de l'enfant. Les panneautins n'étaient pas encore enca-
drés et il y en avait beaucoup auxquels M. Van de Kerkhove allait faire le
même travail. Mad. Bousson, qui autrefois dessinait également et peignait à
l'aquarelle, remarqua que les petits tableaux étaient beaux et déclara qu’elle
en a encore plusieurs dans son souvenir. M. et Mad. Bousson ont souvent
remarqué que, vis-à-vis, près de l'école des dunes Fritz passait souvent
un temps assez long (kwartiere lang) à contempler le ciel et les arbres ;
c'était du reste la place habituelle de ses jeux.
Plus tard, Mad. Bousson a revu les tableautins lorsqu'ils étaient prêts à être
envoyés à l'exposition ; ils lui semblèrent étonnemment beaux et M. Van de
Kerkhove déclara qu'il y en avait encore beaucoup d’autres.
26
La première fois, Mad. Bousson en a encore vu peints sur des morceaux
de bois triangulaires et sur des morceaux de douves de fûts où la marque
des cercles se voyait encore. Mad. Bousson déclare que Fritz avait un gros
pouce avec un ongle plat et que M. Van de Kerkhove lui disait, à elle, que
c'était avec cela qu'il appliquait la couleur sur ses panneautins et fesait des
lignes dans les fonds et dans les arbres. Mad. Bousson pense avoir reconnu
la trace du pouce dans quelques-uns des panneautins.
M. J. VAN MULLEM (distillateur).
S'en réfère à sa déclaration donnée à M. Van de Kerkhove. Souvent, étant
en visite chez ce dernier, et se trouvant dans l'atelier, il vit le jeune Fritz
occupé à étendre des couleurs sur de petits panneaux ; d’autres panneautins
étaient épars autour de lui. L'enfant s'occupait de couleurs comme d’autres
enfants de leurs jeux. Jamais cependant M. Van de Kerkhove n’a appelé sur
ce fait l'attention de M. Van Mullem
Le témoin déclare que son petit garçon, Julien, lui a dit souvent que Fritz,
son camerade de l'école moyenne, apportait des couleurs dans sa boîte à
plumes.
A propos du sieur Van Hove, qui se gardera bien d'adresser
au témoin le moindre démenti, ayant été trop ennuyé, déjà,
pour relever même les protestations qui se sont élevées de diffé-
rentes parts contre sa conduite dans cette affaire.
M. CH. L. LETTEN (Lieutenant-Colonel).
S'en réfère à sa première déclaration, faite à M Van de
Kerkhove.
Il ajoute seulement que le dire de M. Van Hove, alléguant
que ses louanges sur les œuvres de Fritz ne devraient être at-
tribuées qu’à son désir de consoler les parents, ne lui semble
pas admissible, puisque, au moment même où M. Van Hove
proférait ces louanges, en présence du Gouverneur de la Pro-
vince, M. Van de Kerkhove ne se trouvait pas dans le voisinage.
M. Van Hove aurait même pu garder complètement le silence
à cet égard, s'il n'avait tenu à exprimer librement son opinion.
Ni M. ni Mad. Van de Kerkhove ne pouvaient l'entendre,
puisque, en ce moment, 1ls causaient avec d'autres personnes.
M. Letten se rappelle qu'étant à Blankenberghe, il y grimpa
un jour, avec Fritz au haut des dunes, pendant que les parents
restaient sur la plage. Arrivé en haut, Fritz regarda tout à coup
le ciel et s'écria : Voyez donc, quel beau ciel! et ajouta d’au-
tres observations qui surprirent M. Letten. Celui-ci dit alors à
l'enfant : « Vous deviendrez sans doute aussi peintre, à ce que
je vois. À quoi Fritz répondit : « Oui, certainement, et je peins
déjà ! »
M. LÉOP. ARENT (brasseur).
S'en tient à sa première déclaration donnée à M. Van de Kerkhove.
Il ajoute qu'il ne peut certifier que les panneautins auxquels il a vu travail-
ler l’enfant sont exactement ceux qui ont été exposés à Bruxelles.
Il constate l'absence de toute pression.
M. Arent se rappelle que M. Van de Kerkhove lui a souvent parlé du
futur talent de son fils. 7! ajoute qu'il a vu très souvent Fritz à l'ouvrage,
même quand il était malade dans son lit.
Pour le public impartial et juste ces nouveaux témoignages
étaient superflus.
Les attestations, déjà produites, suffisaient amplement à établir
l'authenticité de l’œuvre de Fritz Van de Kerkhove et la non-
participation du père. Et pourtant, nous voilà forcé de rendre
publiques toutes les pièces de cet incroyable procès.
Eh bien! nous irons jusqu'au bout, en joignant aux docu-
ments, déjà si considérables, recueillis par le Willemsfonds
brugeois, quatre lettres écrasantes, déjà publiées par nous. Il
s’agit des certificats détaillés, dus à trois hommes à l'abri de
toute suspicion et qui, spontanément, sont venus affirmer, avec
la parfaite loyauté du père, le génie de l’enfant.
Ces lettres, on le sait déjà, sont dues à M. De Vos, ancien
procureur du Roi à Bruges, actuellement Procureur général des
tribunaux internationaux du Caire, à M. Frans Ritter, consul
d'Allemagne à Roulers et à M. Valcke, médecin de la famille,
qu'une longue maladie a, seule, empêché de jeter plus tôt dans
la balance, l'autorité de son nom et de sa réputation d’honora-
bilité.
Voici de rechef ces lettres, qu'il convient d’opposer à nos
contradicteurs, désormais muets et... sourds.
Le Caire.
« C'est bien dans ce pays que vous trouveriez à étudier et à crayonner et
» que votre Fritz eût été heureux. Pauvre garçon ! Il avait le cerveau si plein
» de tout ce qui est beau ; il aimait si passionnément les paysages ! Je n'ai pas
» été étonné d'apprendre que, si jeune encore, il avait déjà si bien rempli sa
» vie. On conteste son talent précoce ! Que ne conteste-t-on pas? — BIEN QUE
» J'AIE VU CET ENFANT SI DOUX ET SI AIMANT, TRAVAILLER À SES TABLEAUTINS
» D'UNE MANIÈRE QU'UN PEINTRE N'EÛT POINT RÉCUSÉE, je ne saurais vous en-
== AO2 ET
» courager à continuer la polémique dont vous m'entretenez et à l’occasion
» de laquelle vous invoquez mon témoignage. Je suis incompétent en la
» matière ; vous seul êtes en mesure et à portée de discuter en connaissance
» de cause : votre loyauté et votre honorabilité personnelle sont conséquem
» ment mises en jeu, et avec ceux qui ne vous connaissent pas ou qui de parti
» pris ne tiennent pas compte de vos affirmations, la discussion devient
» nécessairement impossible . ‘ : ? : . - 5 : :
» N. B. À mon sentiment, Fritz, qui vous a été enlevé si tôt et si cruelle-
» ment, était un enfant vraiment extraordinaire et exceptionnel : remarqua-
» blement intelligent et capable sous certains rapports, il l'était sous d’autres
» beaucoup moins; précisément pour cette raison, les critiques dirigées
» contre sa gloire paraîftront sérieuses aux yeux d’un grand nombre de gens.»
DE Vos.
Roulers, 20 mars 1875.
CONSULAT
DES
DEUTSCHEN REICHES
IN ROULERS,
Mon cher Mr J. Van de Kerkhove,
Je suis avec grand intérêt la polémique que vous soutenez contre un
critique d'art très-entendu, très-compétent, mais aussi très-entier, très-entêté
dans ses appréciations, j'ai nommé M. Jean Rousseau. Je prévois qu'avec
votre caractère, votre loyauté bien connue, vous vous laisserez entraîner dans
une voie qui donnera tous les avantages à votre habile adversaire et contra-
dicteur. En présence de la situation que l’on veut vous créer, il est de mon
devoir de venir réagir contre de pareils agissements et de déclarer sur l’hon-
neur, dans l'intérêt de la justice et de la vérité, qu'en vous rendant visite de
temps en temps, je ressentais toujours un véritable plaisir mêlé d'étonnement
à voir peindre votre jeune fils. Je fis souvent compliment à sa mère, sur le
talent si précoce de Fritz, en lui prédisant, en riant, une noble et grande
carrière artistique à la Rubens. J'ai eu souvent en main les petits panneaux
sur lesquels l'enfant s'escrimait, avec des bouts de crayon mal taillés, ou
bien un petit couteau tout chargé de couleur qu'il appliquait sur ses panneaux
de bois. Cette application qui paraissait étre faite au hasard, produisait des
effets prodigieux ; les profondeurs du ciel et la transparence des eaux étaient
merveilleuses, les rochers de diverses couleurs, leur stratification eussent fait
honneur à un géologue émérite.
Je suis donc très-étonné du bruit de mauvais aloi que l'on fait à l'entour de
ce petit être extraordinaire, connu comme tel par toutes les personnes qui
avaient des relations d'amitié ou d’affaires avec vous. La trace lumineuse que
son génie précoce, et hélas! trop éphémère, a laissé et laisse encore sur la
terre ne sera pas ternie par ses détracteurs et ses envieux.
Je suis toujours à votre disposition, mon cher ami, pour affirmer devant
qui de droit et en présence de vos contradicteurs l’entier contenu de la pré-
sente.
En me rappelant au souvenir de votre respectable famille, je suis bien à
vous.
(Signé) Fritz RITTER.
— 403 —
Roulers, 13 novembre 1875.
Mon cher Van de Kerkhove,
I me revient, par des amis communs, que vous rencontrez encore quelques
résistances au sujet de l'authenticité des tableautins peints par votre fils.
Je n’en suis pas trop surpris, ami; faire croire à des personnes indifférentes
qui n'ont pas vu, comme moi, peindre votre enfant, et terminer en quelques
coups de pinceau ou de couteau un petit tableau, cela tient un peu du mer-
veilleux, convenez-en vous-même.
Sa manière de travailler a permis à Fritz de produire une prodigieuse
quantité de petits chefs-d'œuvre.
Le pinceau ne lui servait, pour ainsi dire, qu'à plaquer de la couleur à sa
planche ; son couteau, son doigt ou un morceau de bâton achevait l'œuvre,
d’après son caprice ou d’après son inspiration. Je crois même avoir reconnu,
lors d’une de mes visites chez vous, quelques-uns des tableautins auxquels il
travaillait à l'époque où je venais souvent vous voir à Bruges.
Espérant, cher ami, que vous sortirez enfin victorieux de la lutte que vous
avez engagé pour l'honneur de votre enfant et la gloire de votre pays, je pré-
sente mes salutations bien amicales à votre dame et à votre demoiselle.
Votre dévoué, RITTER.
Bruges, le 19 juin 1875.
Mon cher Monsieur Van de Kerkhove,
Pendant ma longue maladie qui a interrompu toute communication entre
nous, les journaux m'ont appris les difficultés et les oppositions de toutes
sortes que vous avez rencontré pour faire reconnaître par le public le talent
précoce de votre pauvre enfant.
En présence de cette discussion d’une hostilité si passionnée, j'ai cru qu'il
était de mon devoir, en ma qualité de médecin et d'ami, d’ajouter mon témoi-
gnage aux nombreuses attestations que vous avez déjà entre les mains.
« Je viens donc affirmer sur l'honneur que dans votre atelier, qui m'était
» ouvert à toute heure du jour et sans que je fusse introduit par personne,
» j'ai eu, non pas une fois, mais cinquante fois, l’occasion de constater que le
» jeune Fritz travaillait à ses panneautins, » et ce dans des positions et des
attitudes différentes, étant tantôt assis à la grande table du milieu, tantôt sur
une petite chaise devant une autre plus grande qui lui servait d'appui, parfois
même étendu sur le parquet.
J’affirme également que, sans y attacher grande importance (car vous appe-
liez cela tripoter), vous avez cependant, vous et madame Van de Kerkhove,
appelé plus d’une fois mon attention sur le travail de Fritz.
Je tiens aussi à vous rappeler combien parfois l'enfant nous surprenait par
ses saillies inattendues : ses yeux s’animaient et ses expressions mêmes mon-
taient en quelque sorte à la hauteur de son jeune talent !
Recevez, mon cher Monsieur Van de Kerkhove, avec cette déclaration
vraie et sincère, dont vous ferez tel usage qu'il vous conviendra, l'expression
de mes sentiments les plus attachés.
(Signé) Dr AnozpHe VALCKE,
Conseiller communal.
En présence du faisceau lumineux d’attestations réunies par le
Willemsfonds brugeois et, contradictoirement à notre première
impression, nous avouerons ne pas comprendre la réserve ex-
trême apportée par la commission d'enquête dans son rapport.
Ce rapport se borne à constater que la commission n'a ren-
contré nulle part aucune trace de pression, même chez ceux qui
se contredisaient eux-mêmes, ou au témoignage desquels elle
n'avait pas cru devoir ajouter foi.
Mais cela ne devait point suffire à la Commission.
Elle avait le droit et le devoir de proclamer hautement, wrbi
et orbi, que l'enquête Rousseau, bâclée en une journée passée,
en soi-disant recherches, —controuvées par ceux-là mêmes dont
elle avait invoqué les témoignages, — ne repose sur aucun fon-
dement sérieux, et qu'il y a eu lieu de saisir à nouveau le pu-
blic, — induit en erreur, — de la Question Van de Kerkhove.
x *
Et maintenant, M. Rousseau, c’est à vous que je m'adresse.
Je soumets à votre loyauté les documents dont vous auriez
pu si aisément obtenir communication.
Lisez-les attentivement.
Comparez avec les déclarations franches et nettes de tous ceux
qui ont été à même de voir peindre l'Enfant de Bruges et d'ap-
précier le résultat de ses essais, la piètre attitude des gens aux-
quels vous avez eu recours, pour bâtir votre réquisitoire.
Et décidez s’il ne vaut pas mieux confesser, franchement, avoir
été abusé par des calomnies habilement répandues et des préven-
tions toutes personnelles, que de laisser peser plus longtemps,
par votre silence, un soupçon outrageant sur la victime de votre
indiscutable autorité !
GUSTAVE LAGYE.
ENQUÊTE DU WILLEMS-FONDS BRUGEOIS.
Nous joignons aux pièces que nous publions plus haut le
procès-verbal des deux visites faites par la commission d'enquête
du Willemsfonds, chez M. Van de Kerkhove, afin d'établir les
— 405 —
aptitudes que possède, pour le paysage,. Mlle Louise, le seul
enfant qui reste encore au peintre-amateur brugeois.
Comme nous aurons prochainement, aussi, quelques révéla-
tions à faire au sujet de la vocation de Mlle Louise Van de Kerk-
hove, nous nous abstiendrons, pour le moment, d'ajouter au
rapport du Willemsfonds aucun commentaire.
20 AVRIL 1875
(Visite faite chez M. Van de Kerkhove, pour constater si Mlle Louise,
agée de 14 ans, peignait, et de quelle manière).
Mike Louise a préparé et achevé aux trois quarts, sous les yeux de la com:
mission, en l’espace de 15 minutes de temps, un petit tableau. Nous avons
marqué ce petit tableau du numéro 1 et Mlle Louise l’a signé au revers avec
les membres de la commission.
Pendant ce temps, Mme Van de Kerkhove peignait un autre petit tableau,
marqué numéro 2 au revers et signé par elle et par les membres de la com-
mission,
M. Van de Kerkhove dans l'intention de donner à la commission une idée
de la manière dont Fritz harmonisait les ciels et les terrains, donna quelques
coups de pinceau sur la ligne d'horizon, afin d’adoucir les traits de section.
M. Van de Kerkhove confia à la commission un petit panneau qu'il pré-
senta comme étant un de ceux que M. Van Hove lui avait vu peindre. Nous
l'avons marqué du numéro 3 et le signons avec M. Van de Kerkhove.
Mre Van de Kerkhove confia à la commission le tiroir d’un meuble, tiroir
derrière lequel, d’après cette dame, Fritz avait peint un petit tableau. La
marque du pouce d’un enfant est imprimée dans la couleur. Mme Van de
Kerkhove dit que ce pouce était le pouce de Fritz. Le tiroir fait partie d'un
meuble en écaille.
Le panneautin présenté par M. Van de Kerkhove, comme ayant été fait
devant M. Van Hove, serait un de ceux-là que M. Van Hove invoque comme
une preuve qu'il a vu M. Van de Kerkhove faire quarante à cinquante pan-
neaux, genre Fritz. M. Van de Kerkhove fait voir à la commission encore
quelques panneautins du même genre. La commission marque le panneau du
numéro 3 sur l'envers, et le signe avec M. Van de Kerkhove.
M. Van de Kerkhove exhibe à la commission encore différents tableautins,
faits par lui, et où Fritz aurait mis les tons primitifs, comme M. Van Hove
l'a avancé ; ces tableautins représentent des arbres, et les couleurs primitives
sont de toutes les espèces.
Signé : Louise Van de Kerkhove,
Mne Van de Kerkhove,
J, V. Van de Kerkhove.
George Fernau,
Van der Meersch,
Van der Ghinst,
Genonceaux,
J. Sabbe,
J. Callewaert.
— 406 —
VISITE DU 21 AVRIL 1875.
(Devant la commission d'enquête, à la maison de M. Van de
Kerkhove, afin de voir achever, par Mlle Louise, le panneautin
qu'elle avait ébauché lors de la première visite de la commis-
sion).
Mile Louise a achevé le dit panneau, en l’espace de cinquante minutes sous
les yeux des membres présents du comité. Le panneau étant trop grand,
Mile Louise a demandé une demi-journée pour le compléter encore, mais la
commission, ne pouvant disposer d'un temps aussi long, s’est déclarée satis-
faite.
Signé : Louise Van de Kerkhove.
Genonceaux,
Van der Meersch,
J. Callewaert,
J. Sabbe.
Au moment où nous allions clôturer notre travail
nous trouvons, dans le Magasin pittoresque (Livrat-
son de Août 1876, page 260), un article qui doit trou-
ver sa place ici.
FRITZ VAN DE KERKHOVE (1).
L'ENFANT PEINTRE.
Un enfant naît à Bruges en 1862. Il est chétif : la tête présente
une ampleur anormale; rien en lui ne ressemble aux autres
enfants. Un fil si léger le rattache à la vie que la moindre se-
cousse peut le rompre. Il vivra pourtant, mais un printemps à
peine. Le temps d'ouvrir les yeux aux clartés du jour, de sentir
palpiter en lui l’âme de la nature, d’être ébloui, et il n’est déjà
plus. Il n’y a pas de lendemain à son aube; il meurt, un doigt
sur la couronne, sans être élu. Et une grande promesse de gloire
sombre avec lui, le 12 août 1873.
(1) Nous devons cet article à la bienveillante collaboration de M. Camille
Lemonnier, auteur belge, dont les œuvres sont bien connues en France.
Onze ans! jours avares! Il ne vit que le temps de s'annoncer,
de dire à ses parents, à son pays : Si je pouvais vivre! Et son
dernier geste est pour porter la main à son front. Quelque
chose d’immense et de confus s’agite dans les profondeurs de son
cerveau : c'est tout un monde en travail. Et puis une convulsion,
un soupir, des yeux qui se ferment, des mains inertes; l'enfant
meurt avec son secret !
Mais il ne meurt pas tout entier : une piété touchante a re-
cueilli ses travaux. Ces fleurs de sa vie sont aujôurd’hui la gerbe
d'’immortelles sous laquelle il dort. Inutile de revenir sur le
bruit qui s’est fait autour de l'exposition de son œuvre : on a
douté d’abord devant les productions d’un instinct si miracu-
leux; puis on s’est rendu à l'évidence; à l'heure présente, on
sait bien que c’est la petite main de l'enfant qui a fait tout. Le
père a pu retoucher, ajouter, poncer, vernir; mais une âme vit
dans tout cela; et cette âme est jeune et candide.
On raconte des choses charmantes et douloureuses de son
esprit, de ses études, de ses travaux. La curiosité publique lui a
fait une biographie. Lui qui n'eut pas le temps de vivre, n'eut
pas Le temps d'être jeune. [1 fut sérieux et triste dès son premier
regard. Rarement on le voyait se mêler aux jeux de ses com-
pagnons; le bruit lui faisait peur; il recherchait le silence et la
solitude : c’est que déjà pesait sur ses épaules sa jeune royauté.
Les enfants qui ne doivent pas régner ont quelquefois ces com-
mencements sévères.
Il vivait dans une demeure d'artiste. Des tableaux en cou-
vraient partout les murs. Quelque vierge d’or n'eut qu'à sortir
d'un des vieux cadres qui ornaient les chambres pour jouer à son
berceau le rôle de fée de la peinture. M. Van de Kerkhove le
père est lui-même un peintre, d’une fantaisie un peu tourmen-
tée : il a gravé à l’eau forte des scènes à la manière de Callot; sa
palette a de l'harmonie et de la finesse. L'exemple paternel, joint
à l'influence secrète des œuvres qui l’entouraient, engendra sans
doute en Fritz le désir de peindre à son tour. Depuis que l'en-
fant n'est plus, sa sœur, qui a douze ans à peine, a repris ses
pinceaux.
Fritz s’essaya de bonne heure à la couleur; il inventait des
tons, les mariait, et s’ingéniait à trouver des accords. Sa passion
était de feuilleter les albums, les livres à gravures, les publica-
tions illustrées : il est toujours demeuré fidèle à cet amour de
l'image. Ainsi son imagination se remplissait d’aspects grandio-
ses ou charmants; il connaissait les landes, les montagnes, les
rochers, la mer; mais le merveilleux, c’est qu’il ne voyait pas la
gravure dans sa réalité toujours monotone et froide, si on la
compare à l'effet de l'œuvre peinte; les terrains se paraient à ses
yeux de tons calcinés sur lesquels tranchaient les verdures; la
mer roulait des flots bleus, et les mille dégradations du jour
donnaient au ciel les mobiles chatoiements du prisme. Sa con-
templation en un mot était celle d’un peintre, suppléant à la
couleur absente par le souvenir et l'instinct.
Quand il commence à peindre, c'est d'abord d’après les gra-
vures qu’il a sous les yeux. Il ne copie pas servilement. L'inven-
tion perce dans la reproduction, invention naïve qui aboutit à
des mélanges étonnants : on verra, par exemple, un moulin sur
le bord d’une falaise; mais déjà les objets sont bien dans l'air,
et des harmonies délicates accordent entre eux les tons. Plus
tard, quand la fréquentation de ces livres de gravures aura rem-
plie son cerveau d'images familières, il prendra en lui-même les
sujets qu'il traitera : c'est la période des rocs farouches, des
hautaines falaises, des pics à forme humaine, tailladés, déchi-
quetés, denticulés, sur lesquels quelquefois se dresse la potence
avec son chapelet de pendus. On pourrait l’appeler la période
purement romanesque de Fritz Van de Kerkhove; elle n’est pas
la moins intéresante. A côté d’improvisations violentes, des
parties de paysage plus calmes baignent dans un jour vrai. C’est
le premier réveil d’un sens qui ne s’exerce que tard chez l'homme,
le sens de la nature et de la vérité.
Il semble qu'une fenêtre se soit ouverte dans l'ombre de l’ate-
lier où travaille notre jeune peintre, et lui ait révélé la lumière
tiède et carressante du dehors. Vers ce temps, je crois, son père
le conduisait souvent à la mer. Bruges en est peu distant : c'est
une promenade exquise et qui se poursuit, à travers une plaine
de plus en plus plate, jusqu'au moment où les dunes se dessi-
nent au loin. L'impression fut profonde pour l'enfant. La pre-
mière fois qu'il vit la mer, il resta longtemps à la regarder,
grave, inquiet, sans rien dire. De fines petites ébauches rappel-
lent les joies solitaires de ces contemplations! Car il a peint
souvent la mer, tantôt dans son calme, tantôt dans sa colère.
L'eau l'attirait : dans la plupart de ses travaux, on trouve des
lacs, rayés par la lumière. Ces belles surfaces moirées tentaient
son pinceau. En eût-il pu être autrement pour le petit Vénitien
du Nord, et Bruges n'est-elle plus la ville des canaux?
Il avait aussi un grand amour pour les ciels, les azurs pâles
du printemps, les bleus intenses de l'été, les tons cendrés des
— 409 —
ciels couverts. Le vent et l’averse le trouvèrent souvent occupé
à regarder décroître à l'horizon la forme monstrueuse des nuages
ardoisés de l’ouest. On peut dire qu’il a peint le ciel à toutes les
heures, par tous les temps; mais les pages mélancoliques où la
tristesse de l'air est en harmonie avec la sévérité du site ne sont
pas les moins nombreuses.
I1 semble qu'il ait eu le pressentiment de sa courte destinée :
son labeur pendant trois ans est effrayant. On ne compte pas
moins de 350 panneaux de 1S70 à 1873. Ce sont presque tou-
jours des planchettes de caisses à cigares; il peint, du reste, sur
tout ce qui s'offre à sa main, panneaux, débris de caisses, frag-
ments de douves. Sa pratique est expéditive : il ne s'arrête pas
aux détails; ce qu’il recherche, c’est la masse, la tache puissante
ou moelleuse, l'impression et l’effet. Çà et là il truelle; ailleurs,
il se sert de frottis légers; il obtient ainsi tour à tour la densité
et la transparence. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est la
distinction et la poésie du ton.
Il avait son rêve, la gloire; il voulait devenir un grand pein-
tre. Il y avait dans ses entretiens une préoccupation constante
d'être plus que les autres. Il aimait à parler de la peinture : il en
raisonnait avec son père. [1 lui arriva plus d’une fois d'oser lui
dire qu'il le croyait dans le faux : son père reconnaît qu'il avait
presque toujours raison. Au milieu de ses songes et de ses tra-
vaux, son petit corps frêle se délabrait chaque jour un peu plus;
puis vinrent les douleurs aiguës, et enfin la mort. C’est seule-
ment depuis qu'il n’est plus que M. Van de Kerkhove père, dans
une pensée pieuse, et comme pour le faire revivre dans son tra-
vail même, a peint sur quelques-uns des petits panneaux qu'il a
laissés sa chère image, tantôt debout et regardant le ciel, tantôt
couché sur la berge d’un fleuve ou assis sur le bord d'une
barque, la tête dans les mains, et regardant filer l’eau indéfini-
ment.
CONCLUSION.
Et maintenant. que toutes les pièces du procès ont
été exposées au tribunal de l'opinion publique, nous
attendons le jugement. Il est vrai de dire que l'arrêt
n'est pas rigoureusement nécessaire en présence de la
conduite de nos adversaires, lesquels, après avoir fait
défaut, abandonnent la prévention et se renferment
dans leur système aussi commode que peu courageux.
Le présent dossier est allé les chercher au sein de
cette quiétude qu'ils ont crue définitive aussi bien
qu'infranchissable et les a exposés au plein jour de
la justice et de la vérité afin qu'ils fussent jugés et
payés selon leurs œuvres. Ce n'est pas notre faute si
le châtiment est si cruel : il est proportionné à l'of-
fense.
Le croirait-on? Quand le rapport du Willems-Fonds
parut, tous les journaux qui avaient crié à la mysti-
fication et que les déclarations avaient réduits au
silence, tous ces journaux, qui à bout de raisons,
avaient déclaré s'en rapporter à l'enquête, se turent.
Ils n'annoncèrent même pas l'apparition du document
désiré. Un seul toutefois fit connaître en quelques
lignes le résumé du rapport. Mais, procédé inqua-
lifiable, ce résumé reproduisit LE CONTRAIRE DES
CONCLUSIONS DU WILLEMS-FONDS ! Le lecteur pourra
s'assurer du fait dans la troisième partie de ce livre.
Conçoit-on acharnement pareil contre la mémoire
d'un enfant dont le génie avait été affirmé par celui-là
même qui le déniait quelques jours après et qui
possède, en matière d'art, un Jugement éclairé non
moins qu'une pratique habile. Je me souviens d'avoir
voulu me renseigner personnellement à ce propos.
Ce journaliste ne put me donner aucune raison plau-
sible et préféra s’en rapporter au témoignage d'un ami
dont la position dans cette affaire a été des plus
compromises. Je crus constater dans les convictions
momentanées de ce journaliste une certaine vacilla-
tion survenue à la suite de notre conversation. J'ai
retrouvé cette hésitation dans l'expression publique
ultérieure de sa pensée. S'il lit ces lignes il regrettera,
dans le fond de sa conscience, d’avoir sacrifié la
vérité à je ne sais quelle condescendance envers un
ami qui l'a trompé, comme il en avait déjà trompé
d'autres.
On a vu dans le cours de ce volume que Louise,
la sœur de Fritz, héritière du talent de son frère,
ébauchait comme lui, pour les terminer ensuite, des
paysages d’un caractère particulier. Louise avait
14 ans quand cette faculté s'est développée sérieuse-
ment en elle avec une puissance qu'augmentaient son
indignation et sa douleur de voir la croisade sans
nom entreprise contre la mémoire de son frère. La
famille a jugé convenable, et elle a bien fait, d'appeler
des artistes éminents devant lesquels Louise a donné
des preuves non équivoques de son indiscutable
talent. C'est ainsi que MM. Lamorinière, Artan,
Bouvier, Visconti, A. Stevens, de Block, Me Beer-
naert, les frères De Vriendt, G. Guffens et cent autres
ont pu peindre !la jeune enfant. Quelques critiques
d'art, quelques éditeurs, ceux qui n'avaient aucun
parti pris, ont également assisté à ces épreuves inté-
ressantes. Une quantité considérable d'étrangers ont
visité la maison Van de Kerkhove et en sont sortis
émerveillés non-seulement d’avoir vu les œuvres de
Fritz mais aussi celles de Louise traitées dans le
même sentiment avec un aplomb et une audace qui
grandissent chaque jour. Des attestations de tout
genre subsistent. On est en droit de penser que les
ennemis de Fritz ne feront pas plus de cas de ces
certificats qu'ils n'en ont fait de pièces non moins
authentiques produites pour Fritz. Toujours est-il
que aucun d'eux n'a trouvé convenable d'aller voir
travailler Louise Van de Kerkhove. Quel est, ou
plutôt quels sont les sentiments auxquels ces Mes-
sieurs ont cédé? C'est-ce que le lecteur devinera sans
qu'il soit nécessaire d'insister.
Je n'ai pas cru nécessaire de reproduire les articles
publiés dans les journaux et dans les revues étran-
gères, j'entends parler des articles qui ne sont que
les résumés de ce que l'on sait déjà, et parus, notam-
ment, dans le Figaro, la République française, le
Times, etc. Tous les journaux d'Europe ont signalé
le fait de Frédéric Van de Kerkhove à leurs lecteurs.
Quelques-uns ont donné son portrait. Le Magasin
pittoresque a gravé en même temps que ce portrait
deux paysages de Fritz. L'administration du journal,
à notre prière, a bien voulu nous adresser les tirés à
part de ces bois qu'on aura rencontrés dans cet ou-
vrage.
Enfin, en narrateur fidèle et complet, disons qu’à
l'heure qu'il est la France et l'Angleterre se disputent
= 413 —
la possession de l'œuvre de l'enfant mort et que des
reproductions graphiques s'élaborent dans des ate-
liers spéciaux.
Je dépose la plume non pas que je n’aie plus rien
à dire mais parce qu'il faut finir (1). J'aurais voulu
publier à la suite de ce volume les extraits de la corres-
pondance que j'ai eue avec le père de Fritz et où son
cœur éclate dans une intimité absolue et cela avec
un adorable esprit, une sensibilité pénétrante et une
loyauté pleine de bonhomie sans compter un style pri-
mesautier qui ferait envie à bien des gens. Ces ex-
traits eussent servi de contre-partie à la polémique
publique dans laquelle M. J. Van de Kerkhove s’est
montré lutteur malhabile et peu au fait des mœurs
épistolaires à l'usage des journaux. Certains de ceux-ci
ont profité avec plus de traitrise que de générosité de
l’inexpérience visible du malheureux père; mais j'ai
pensé quil était devenu inutile d’allonger mon
plaidoyer de cet auxiliaire. Cette correspondance
composée principalement de quarante-cinq lettres de
M. Van de Kerkhove a été soumise par moi au co-
mité du Willems-Fonds ; j'ai été surpris de voir qu'il
n'en a pasété fait mention. Franchement, elle en valait
la peine. Je dirai plus, elle constituait pour un comité
de l'espèce un argument décisif qui eut rendu inu-
tile, peut-être, une instruction plus longue et plus
compliquée. Plus j'y songe moins je comprends le
silence absolu du Willems-Fonds et l’on sera de mon
avis si l'on veut bien lire la farde des lettres dont il
s'agit et que je tiens à la disposition de tous, pendant
(1) En descendant de cette tribune je déclare que j'y remonterai si les cir-
constances l’exigeaient. Les adversaires de Fritz pourraient reprendre leur
attitude; alors je reprendrais la mienne. Le présent volume sera, dans ce cas,
suivi d'un complément.
une année à dater de la publication de ce livre. Après
quoi je les donnerai à un dépôt public.
Nous ne pouvons fermer ce livre sans y laisser
une larme.
Que le lecteur nous pardonne de mêler un souve-
nir de deuil à des souvenirs de gloire; d'évoquer l’om-
bre d’une épouse et d'une mère avec l'ombre du petit
enfant de Bruges.
Non, il nous est impossible de ne pas rendre en-
core un hommage de reconnaissance et d'amour à
celle que nous avons perdue il y a quelques mois...
Elle aimait tant le pauvre Fritz, elle aimait tant
l'œuvre qui devait sauver sa mémoire de l'oubli ou
de l’écrasement.
Son âme de patriote, d'artiste et de mère, plânera
donc sur ce livre comme dernier rayonnement.
— De patriote, disons-nous, dans ces temps d’apa-
thie et de marasme où peu de cœurs conservent d’au-
tres aspirations que celles de l’égoïsme.
— D'artiste, car sa vie s'est passée dans les calmes
régions de l’art.
— De mère, car en même temps que les autres
enfants qu'elle a perdus. elle est allée retrouver le
petit Fritz.
Nous aimons a voir cette noble figure au milieu de
cette scène; nous aimons à voir cette étoile dans cette
nuit ; nous aimons à voir cette fleur sur ce tombeau !..
Anseremme, Août 1876
ADOLPHE SIRET
FIN:
FABLE.
Dédicace
Sonnet
Introduction : :
Observations concernant les gravures .
PREMIÈRE PARTIE.— Premières et fortuites informations.—Biographie de
Frédéric Van de Kerkhove : ses aptitudes, ses goûts, son instruction,
son éducation, son intelligence, ses relations, ses reparties.—Premiers
travaux de 5 à 6 ans. — Succession chronologique de ses travaux.—
Chiffre approximatif de ses œuvres. — Les trois manières de l'enfant.
— Exposition publique. — Appréciation et classement, — Journaux
qui se sont occupés de Fritz avant l'exposition.
Articles publiés par les journaux suivants :
Union de l'Ouest (France), 8 novembre 1874
Revue spirite (France), novembre 1874
Journal de Bruges, 31 janvier 1875
La Chronique, 1 février 1875
DEUXIÈME PARTIE. — Exposition de quelques unes des œuvres de Fritz
à Gand après sa mort. -- Exposition de 165 tableautins au Cercle
artistique et littéraire de Bruxelles, à Anvers, à Gand et à Liége. —
Opinion de la presse belge et étrangère sur ces expositions. — Articles
publiés
Journal de Gand, 13 Sctbbre A
Précurseur, 22 octobre 1874
Revue de Belgique, février 1875 .
Écho de Bruxelles, 7 février 1875
Halletoren, 7 février 1875 À
Art universel, 15 février et 11 mars 1875
Belgique, 15 février 1875
Étoile belge, 17 février 1875
Moniteur belge, 15 février 1875
Indépendance belge, 17 février 1875
Koophandel, 24 février 1875
Rappel (France), 18 février 1875 .
Fédération artistique, 19 février 1875 .
Rappel (France), 20 février 1875 . :
Moniteur des Travaux publics, 21 février de
Figaro (France), 21 février 1875 .
Fédération artistique, 26 février 1875 .
Gazette de Huy, 27 février 1875 .
Bien public (France), 2 mars 1875
Illustration européenne, 6 mars 1875 . .
Halletoren, 7 mars 187, . .
#7
34
45
— 416 —
Office de publicité, 7 mars 1875 . ;
République française (France), 7 mars 1875
Précurseur, 8 mars 1875 . . : : DE Pa .
Opinion, 9 mars 1875 .
Gironde (France), 10 mars 1875
Koophandel, 11 mars 1875 .
Journal des Beaux-Arts, 13 mars 1875
Chronique, 13 mars 1875
TROISIÈME PARTIE. — Articles de journaux et de revues. — Lettres. —
Documents. — Procès-verbaux. — Enquêtes. — Certificats. — Attes-
tations. — Rapport du Willems-Fonds. — Commentaires et annota-
tions.
Journal de Rrugess 20 be 1875 : - : :
Lettre de M. J. Van de Kerkhove : : ; : ‘ .
Echo du Parlement, 22 février 1875
Avenir des Flandres, 23 février 1875 .
Courrier de Bruxelles, 24 février 1875 :
Journal des Beaux-Arts, 28 février 1875. (Lettre à M. de Do
Droit, 24 février 1875 . :
Journal des Beaux-Arts, 28 ne. +
Écho du Parlement, 2 mars 1875. (Lettre de M. ï. Van de Kerhhoye):
» 3 mars 1875. . : .
» 8 mars 1875.
» 9 mars 1875. Re AGIR"
» 12 mars 1875 . .
Polémique avec l'Art (France)
Fédération artistique, 12 mars 1875
Écho de Bruxelles, 12 mars 1875
Journal des Beaux-Arts, 13 mars 1875.
Lettre de M. J. E. Van den Bussche
Chronique, 12 mars 1875
Précurseur, 15 mars 1875 *
Attestations de MM. J. Crépin, A. Gruvé et A. Rofjôn
Fédération artistique, 19 mars 1875
Écho du Parlement, 19 mars 1875
» 20 mars 1875
Chronique, 20 mars 1875 . : : .
Eendracht, 21 mars 1875
Écho du Parlement, 21 mars 1875
Précurseur, 20 mars 1875
Chronique, 21 mars 1875
Guide du Baigneur, 21 et 28 mars Fr
Précurseur, 22 mars 1875 . .
Écho du Parlement, 24 mars 1875
Lettre de M. J. Van de Kerkhove.
Attestation de M. J. Courtois
Lettre de M. Ed. Garnier . : ‘ . : . : . .
Droit, 24 mars 18795 . . ONE ‘0 Ds FR
Écho du Parlement, 25 mars É . Fe CES : : LAN”
Lettre de M. J, Van de Kerkhove. . . - ! . . .
117
119
119
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200
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212
213
Écho du Parlement, 25 mars 1875
Chronique, 25 mars 1875
Précurseur, 25 mars 1875 3
Journal de Bruges, 26 mars 1875
Écho du Parlement, 26 mars 1875
Lettre de M. J. Van de Kerkhove.
Lettres de M. Van de Wiele.
Écho du Parlement, 29 et 30 mars 1875
Droit, 31 mars 1875
Écho du Parlement, 31 mars de
Journal de Bruges, 31 mars 1875
Journal des Beaux-Arts, 1 avril nu :
Lettres de M Garnier .
Attestations nouvelles au Poe de seize .
Incident académique . < : 3 ; à $ ;
Flandre libérale, 2 avril 1875
Fédération artistique, 2 avril 1875 x . ;
Écho du Parlement, 2 avril 1875 : . : so
Lettre de M. Ad. Siret. : 6 : é - : x
Écho du Parlement, 3 avril 1875.
Halletoren, 4 avril 1875 . . . :
Journal des Beaux-Arts, avril 187 (Extraits du dossier)
Écho du Parlement, 4 avril 1875. : : : - .
» 5 avril pis io 7: .
Lettre de M. Van Hove : € : : =
Chronique 6 avril1875 215% 2 +: «
Droit, 7 avril 1875 à : : e ;
Écho du Parlement, 8 avril ne. . . . ;
Déclaration de M. le Lt Colonel Letten
Fédération artistique, 9 avril 18795 . .
Attestations de MM. Cloet, L. Rousseau, P. Van FRE A. aride
Van de Kerkhove-Van den Broeck, Vincent, Caliauw, Mouzon,
De Bakker, Meester de Zwaaf, De Cloedt, Gauwe, Florence De Buck,
Bouseon, de Beaudigné de Mansart, I. De Backer, A. Du Mon de
Menten, Gobin, Roijon, Gruwé, Callewaert, Van Mullem, Arents,
M. De Reuck, P. Harinck, D. Wattyne, A. Van Acker, D’Hooghe,
O. De Reuck, L. De Backer, L. et I. Lerou, Tempelaere, Declercq-
Van Gheluwe, G. Van Gheluwe, I. Minne
Journal des Beaux-Arts, 15 avril 1875.
Lettre de M. J. Van de Kerkhove en réponse à celle dé M. x He
et que l'Écho du Parlement a refusé d'insérer .
Déclaration de M. Ritter
Lettre de M. E. Baes . £
Lettre de M. Barthélemy Du Mber ‘
Chronique, 13 avril 1875 ‘
Journal de Bruges, 13 avril 1875.
Droit, 14 avril 1875
Chronique, 16 avril 1875 .
» » . . .
Fédération artistique, 16 avril 1875 :
Journal de Bruxelles, 17 avril1875 . A ë ‘
— 418 —
mpartial; 18" amiliBs . .L1:. « M
Droit, 21 avril 1875 :
Pall Mall Gazette et the den nil 1875
Fédération artistique, 23 avril 1875
Chronique, 23 avril 1875 . Rs ANS Al
Droit, 28 avril 1875 «+ +. . + M M PL RDS:
Lettre de M. Heris : : ë : -
Fédération artistique, 30 avril 87e . : . ‘ : L
Attestations de MM. Hulstard et Loosberghe
Journal des Beaux-Arts, 30 avril 1875. .
Lettre signée V. V. (Marie Siret) .
Lettre de M. A. Popp. . 5 , . . . . E .
Lettre de M. De Vos . 0 - sn 0e PLAT Di ART
Droit, 5 mai 1875 : . * “Re EE
Cloche, 2 mai 1875 . . ? . à
» ‘‘OMBAI 1076 D. ue : D ire ? RC 2 CU
Précurseur, 21 mai 1875 . ' Ne ; 5 ME
Journal des Beaux-Arts, 15 mai 1875.
Bulletin communal de Bruges . . . ‘ Ù : . .
Journal de Bruges, 18 mai 1875. . : SE UMES L'SOPOU
La Patrie, 24-25 mai 1875 . 3
» 30 mai 1875 . : .
Droit, 9 juin 1875 7 pe : - ï : ÿ St M
» 23 juin 1875 ste ;
Journal des Beaux-Arts, 30 juin 1875. « : . ‘ .
Lettre de M. Valcke . ; . ‘ : . . . .
Droit. 30 juin 1875 +.
Avenir des Flandres, 5 juillet 1875
Journal de Bruxelles, 9 juillet 1875 : : .
Journal de Liége, 19 juillet 1875 . À . . ( : : ‘
Journal des Beaux-Arts, 15 septembre 1875 ,
Fédération artistique, 19 novembre 1875
Enquête du Willems-Fonds.
Chronique, 26 novembre 1875
Droit, 24 novembre 1875
Journal des Beaux-Arts, 30 novernbre 1875
Annotations à l'enquête ; : : . . . ‘ .
Lettre de M. J. Van de RÉréhone : .
Fédération artistique, 9 décembre 1875
Journal des Beaux-Arts, 31 décembre Ti
Supplément . x
Annotations de la Fédér. artistique sur l quête du Willems- Fe:
Enquête du Willems-Fonds au sujet des peintures de Mlle Louise
Van de Kerkhove :
Article du Magasin Pittoresque .
Conclusion . : k : : 5
Table . : ; Ë : ; : : .
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